SigPhi · Théodule-Armand Ribot

Les maladies de la mémoire

French

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lambeaux de phrase. Nous ignorons longtemps lë] ces mots supposent des éléments plus simples; be coup l’ignorent toujours. La conscience qui est i parole intérieure, procède de même. Ce qui est sim pour elle est composé pour l’analyse. Mais il n’est douteux que ces états simples, qui sont l’alphabet d(T conscience, supposent eux-mêmes pour leur cons vation et leur reproduction certains complexus n veux. Les faits que nous avons cités plus haut (p. relativement à des lettres et à des syllabes en donn la preuve. En voici un autre plus curieux. « Un hom très instruit, ditForbes Winslow, après une attaque fièvre aiguë, pei'dit absolument la connaissance de lettre F h » Si donc nous essayons de nous représenter i bonne mémoire et de traduire cette expression en t mes physiologiques, nous devons nous figurer un grs nombre d’éléments nerveux, chacun modifié d’i manière particulière, chacun faisant partie d’une as ciation et probablement apte à entrer dans plusieu chacune de ces associations renfermant les conditû d’existence des états de conscience. La mémoire a de des bases statiques et des bases dynamiques. Sa pi sance est en raison de leur nombre et de leur stabili III III Nous allons étudier maintenant le caractère proj de la mémoire psychique, celui qui n’appartient qi 1. Ouvrage cité, p. 238. L’auteur ne nous dit pas s'il s’agit l’articulation ou du signe écrit ou des deux; ni si le mak guérit.

LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 33 le, qui, sans rien changer à sa nature ni à ses condi- ons organiques, en fait la forme la plus complexe, , plus haute et la plus instable de la mémoire. Ce iractère dans la langue de l’école s’appelle k « recon- hssance». Je l’appellerai la localisation dans le temps", ïîFc^cpi^'ce terme n’implique aucune hypothèse et j’il n’est que la simple expression des faits.

Il est peu de questions que la méthode des « fa- iiltés » ait embarrassées de plus de difficultés et d’ex- jicalions factices. 11 sera donc bon de dire d’abord en pu de mots comment, pour nous, la question se pose ( se résout.

La localisation dans le temps (par exemple, se rappe- Ir que tel accident nous est arrivé à telle époque et en Il endroit) n’est pas un acte primitif. Elle suppose, t'.tre l’état de conscience principal, des états secon- t.ires variables en nombre et en degré qui, groupés ■ tour de lui, le déterminent. Pour nous, ce qui expli- îie le mieux le mécanisme de la « reconnaissance », list le mécanisme de la vision.

La distinction entre les perceptions primitives et les ;rceptions acquises de la vue est devenue courante jpuis Berkeley. On sait que la donnée primitive, c’est jsurface colorée; que les données secondaires sont la i’ection, l’éloignement, la forme, etc.; que la première jpend surtout de ta sensibilité de la rétine; que les se- tndes dépendent surtout de la sensibilité musculaire ^ l’œil; que par l’habitude le primitif et l’acquis se sit si bien fondus que, pour le sens commun, il n’y ^là qu’un acte simple, immédiat, quoique l’analyse, Il expériences, les cas pathologiques prouvent le con¬ fire. — De même pour la mémoire. L’état de con- lience primitif est d’abord donné comme simplement 1 34 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE existant; les états de conscience secondaires qui y ajoutent et qui consistent en rapports et en jugeme s,! le localisent à une certaine distance dans la durée, n sorte que nous pouvons définir la mémoire; ^ vision dans le temps.

Cette opération que, pour des raisons de cla^ nous venons d’indiquer en gros, doit être mainteriî étudiée de près et en détail.

L’explication théorique de la localisation dansis temps a pour point de départ la loi énoncée jr Dugald Stewart et si bien mise en lumière par Taiig « Les actes d’imagination sont toujours accompagü d’une croyance (au moins momentanée) à rexiste) réelle de l’objet qui les occupe L v Cette croyarl qui existe à son plus haut degré dans rhallucinatil dans le vertige, dans le rêve (faute de perceptil réelles qui la corrigent), existe, bien qu’à un de moindre, pour tous les états de conscience. Je ne p lerai pas du mécanisme par lequel l’état de conscie est dépouillé de sa réalité objective et réduit à i pure conception de l’esprit. Je renvoie aux expli lions que M. Taine en a données Toutefois ce n’est pas là un souvenir. Tant qu’i image, quel qu’en soit le contenu (qu’elle représe une maison, ou une invention mécanique, ou un sei ment), resie isolée et comme suspendue dans la cc science, sans rapport avec d’autres états qui ont pc nous une place fixe, sans pouvoir être logée par m 1. Dugald Stewart, Philosophie de l'esprit humain, trad. Peii t. I, p. 177. — Taine, De l’intelligence, 1” partie, livre II, cl § 3. On trouvera dans ce dernier livre un recueil de faits - ne laissent aucun doute sur ce point.

2. De l’mtelligence, en particulier 2® partie, livre I, ch. u.

33 LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE lelque part, nous n’y voyons qu’un état actuel. Mais [,rmi ces images quelques-unes ont la propriété, dès ’elles entrent dans la conscience, de pousser des ra- fications dans divers sens, de susciter des étals qui rattachent au présent et grâce auxquels elles nous iparaissent comme faisant partie d’une série plus ou oins longue qui aboutit au présent; en d’autres ter- çs, elles sont localisées dans le temps, le ne rechercherai pas si c’est la mémoire qui rend ^lée du temps possible, ou si c’est l’idée du temps qui id la mémoire possible; ni si le temps est une forme iirion'de l’esprit; ni si elle est ex[dicable par une ge- ijSe empirique. Ces questions relèvent d’une critique Wa connaissance, non d’une psychologie empirique. Ide-ci n’a pas à s’occuper de ces débats critiques ou lologiques. Elle constate à titre de fait que le temps adique la mémoire et que la mémoire implique le ^qis: cela lui suffit. Ce point admis, comment locali- Cs-nous dans le temps?

théoriquement, nous n’avons qu’une manière de jlcéder. Nous déterminons les positions dans le temps ime les positions dans l’espace par rapport à un ht fixe, qui, pour le temps, est notre état présent, (larquons que ce présent est un état réel, qui a sa jutité de durée. Si bref qu’il soit, il n’est pas, comme ^métaphores du langage portent à le croire, un lir, un rien, une abstraction analogue au point ma- fnatique: il a un commencement et une fin. De I, son commencement ne nous apparaît pas comme commencement absolu: il touche à quelque chose quoi il forme continuité. Quand nous lisons (ou iidons) une phrase, au cinquièrhe mot, par exem- il reste quelque chose du quatrième. Chaque état î 36 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE de conscience ne s’efl'ace que progressivement: il la f un prolongement analogue à ce que l’optique phy,. logique appelle une image consécutive (et mieux enc e ,^ans d’autres langues: after-sensation, Nachen.k indu7ig). Par ce fait, le quatrième et le cinquième ni sont en continuité, la fin de l’un touche le commet!- ment de l’autre. C’est là le point capital. Il y a g contiguïté, non pas indéterminée, consistant en ce i deux bouts quelcoiiques se touchent; mais en ce qu t bout initial de l’état actuel touche le bout final de l’u antérieur. — Si ce simple fait est bien compris, le:1 canisme théoi'ique de la localisation dans le temps li du même coup, car il est clair que le passage i gressif peut se faire également du quatrième mot troisième et ainsi de suite, et que, chaque état de n science ayant sa quantité de durée, le nombre des éï de conscience ainsi parcourus régressivement et li quantité de durée donnent la position d’un état qi conque par rapport au présent, son éloignement c le temps. Tel est le mécanisme théorique de la locw sation: une marche régressive qui, partant du ] sent, parcourt une série de termes plus ou m- longue.

Pratiquement, nous avons recours à des proct plus simples et plus expéditifs. Nous faisons bien r; ment cette course régressive à travers tous les in médiaires, rarement à travers la plupart. Notre s plification consiste tout d’abord dans l’emploi points de l'epère. Je prends un exemple très vulgaire 30 novembre, j'attends un livre dont j’ai grand bes Il doit venir de loin, et l’expédition demande au mi vingt jours. L’ai-je demandé en temps utile? A] quelques hésitations, je me souviens que ma dema tA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 37 été faite la veille d’un petit voyage dont je peux ixer la date d’une manière précise au dimanche 9 no- ernbre. Dès lors, le souvenir est complet. Si l’on ana- ;se ce cas, on voit que l’état de conscience principal -- la demande du livre — est d’abord rejeté dans le nssé d’une manière indéterminée. 11 éveille des états icondaires: comparé à eux, il se place tantôt avant, Intôt après. « L’image voyage avec divers glissements Il avant, en arrière sur la ligne du passé; chacune fs phrases prononcées mentalement a été un coup e bascule » A la suite d’oscillations plus ou moin» Ingues, il trouve enfin sa place; il est fixé, il est re- innu. Dans cet exemple, le souvenir du voyage est ce ce j’appelle un point de repère.

J’entends par point de repère un événement, un état c conscience dont nous connaissons bien la position Dns le temps, c’est-à-dire l’éloignement par rap- prt au moment actuel et qui nous sert à mesurer les litres éloignements. Ces points de repère sont des ^its de conscience qui par leur intensité luttent mieux )e d’autres contre l’oubli, ou par leur complexité ïjit de nature à susciter beaucoup de rapports, à Igmenter les chances de réviviscence. Ils ne sont pas îoisis arbitrairement, ils s’imposent à nous. Ils ont 13 valeur toute relative. Ils sont tels pour une heure, 63 pour un jour, pour une semaine, pour un mois; lis, mis hors d’usage, ils tombent dans l’oubli. IIj t en général un caractère purement individuel, jilques-uns cependant sont communs à une famille, î t 1! Taine, De rintelligence, 2' partie, livre 1, ch. ii, § 7. On y jfltvera à propos d’un exemple analogue une excellente analyse «nous dispense d’insister sur ce point.

Ribot. — Mémoire. 3 38 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE à une petite société, à une nation. Si je ne me trompe ces points de repère forment, pour chacun de nous, di verses séries répondantà peu près aux divers événement dont notre vie se compose: occupations journalières évènements de famille, occupations professionnelles recherches scientifiques, etc., ces séries étant d’autan plus nombreuses que la vie de l’individu est plus va j riée. Ces points sont comme des bornes kilométrique; ou des poteaux indicateurs placés sur des routes, qui| partant d’un même point, divergent dans différente directions. Il y a toutefois cette particularité que cei séries peuvent en quelque sorte se juxtaposer pour s comparer entre elles.

Reste à montrer comment ces points de repère pei mettent de simplifier le mécanisme de la localisation L’événement que nous nommons point de repère, revi. nant par hypothèse très souvent dans la conscience est très souvent comparé au présent quant à sa posi lion dans le temps, c’est-à-dire que îes états intermé diaires qui les séparent sont éveillés plus ou moin nettement. 11 en résulte que la position du point d repère est ou du moins semble (car nous verrons plu lard que tout souvenir implique une illusion) de mieu en mieux connue. Par la répétition, cette localisatio devient immédiate, instantanée, automatique. C’est u cas analogue à la formation d’une habitude. Les intei médiaires disparaissent, parce qu’ils sont inutiles. L série est réduite à deux termes, et ces deux terme ^ suffisent, parce que leur éloignement dans le temps ef j suffisamment connu. Sans ce procédé abréviatif, sat f la disparition d’un nombre prodigieux de termes, 1 | localisation dans Je temps serait très longue, très pf ] nible, restreinte à d’étroites limites. Grâce à lui, a j LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 39 contraire, dès que l’image surgit, elle comporte une première localisation tout instantanée, elle est posée entre deux jalons, le présent et un point de repère quelconque. L’opération s’achève après quelques t⬠tonnements, souvent laborieuse, infructueuse et peut- être jamais précise.

Si le lecteur veut bien étudier ses propres souvenirs, je ne pense pas qu’il élève d’objections sérieuses contre ce qui précède. Il remarquera de plus combien ce mécanisme ressemble à celui par lequel nous locali¬ sons dans l’espace. Là aussi, nous avons des points de ‘repère, des procédés abréviatifs, des distances parfai¬ tement connues que nous employons comme unités de mesure.

Il n’est pas inutile non plus de faire voir en quel¬ ques mots que la localisation dans l’avenir se fait par un mécanisme analogue. Notre connaissance de l’avenir ne peut être qu’une copie du passé. Je n’y trouve que deux catégories de faits: les uns qui sont une repro¬ duction pure et simple de ce qui a eu lieu aux mêmes ijépoques, dans les mêmes endroits, dans les mêmes cir- Iponstances; les autres qui consistent en inductions, lléduclions, conclusions tirées du passé, mais produites jbar le travail logique de l’esprit. En dehors de ces lieux catégories, tout est possible, mais tout est in- bonnu.

Evidemment, la première classe de faits est celle 'qui ressemble le plus à la mémoire, parce qu’elle est fine simple reproduction de ce qui a été. Un homme a ’habitude d’aller tous les ans passer le mois de sep- embre dans une maison de campagne. En plein hiver, la revoit avec ses alentours, ses habitants, son train fte vie. Celte image flotte d’abord indéterminée; elle est 40 LES MALADIES DE LA MÉMOIBE également matière à souvenir et à avenir. D’abord elle s’éloigne du présent, puis elle glisse après l’hiver, le s printemps, l’été; enfin elle se localise. Le cours de | l’année avec sa succession de saisons, de fêtes, ses S changements d’occupations, fournit des points de re¬ père. Ce mécanisme ne diffère de celui de la mémoire qu’en un point: c’est que nous passons du bout final^ du présent au bout initial de l’état suivant. Nous n’al¬ lons pas, comme pour le souvenir, d’un commencement à une fin, mais bien d’une fin à un commencement. Nous parcourons, dans cet ordre invariable, théori¬ quement tous les états intermédiaires, pratiquement' quelques points de repère. Le mécanisme est donc le même que pour la mémoire; seulement, il fonc¬ tionne dans un autre sens.

En somme, si nous laissons de côté les explications verbales, nous trouvons que la « reconnaissance » n’est pas une « faculté », mais un fait, et que ce fait résulte d’une somme de conditions. Aussi la « reconnais¬ sance », la localisation dans le temps varie au gré de ces conditions à tous les degrés possibles. Au plus haut degré sont les points de repère; au-dessous, des souvenirs vifs, précis, casés presque aussi vite; au- dessous, ceux qui causent des hésitations, exigent un temps appréciable; plus bas encore, les reconnais¬ sances laborieuses et qui n’aboutissent qu’à force d’essais et de stratagèmes; enfin dans quelques cas, le travail n’aboutit pas, et notre indécision se traduit par des phrases de ce genre: « Il me semble que j’ai vu cette figure 1 » — « Ai-je rêvé cela? » Encore un pas, et la localisation est nulle; l’image, dépouillée de ses te¬ nants et aboutissants, roule à l’état vagabond, sans feu ni lieu. 11 y a de nombreux exemples de ce dernier cas, LA MÉMOIRB COMME FAIT BIOLOGIQUE 4\ et ils se rencontrent là où l’on s’attencfrail le moins à les trouver. Par l’effet de la maladie ou de la vieillesse, des hommes célèbres ne reconnaissent pas leurs œu¬ vres les plus personnelles. A la fin de sa vie, Linné - prenait plaisir à lire ses propres œuvres, et quand il était lancé dans cette lecture, oubliant qu’il en était l’auteur, il s’écriait: « Que c’est beau! que je voudrais avoir écrit cela! » — On raconte un fait analogue au sujet de Newton et de la découverte du calcul diffé¬ rentiel. — Walter Scott vieillissant était sujet à ces sortes d’oublis. On récita un jour devant lui un poème qui lui plut; il demanda le nom de l’auteur: c’était un chant de son Pirate. Ballantyne, qui lui a servi de secrétaire et a écrit sa vie, expose avec les détails les plus précis comment Ivanhoe lui fut en grande partie dicté pendant une maladie aiguë. Le livre était achevé et imprimé avant que l’auteur pût quitter le lit. 11 n’en avait gardé aucun souvenir, sauf de l’idée- mère du roman, qui était antérieure à sa maladie.

Dans un cas cité par Forbes Winslow, l’image sem¬ ble tout près d’être reconnue, localisée; elle est sur la limite, un appoint très minime aurait suffi, mais il a manqué: « Le poète Rogers, âgé de quatre-vingt-dix ans, se promenait en voiture avec une dame. Celle-ci l’interrogeait sur une autre dame dont il ne pouvait se souvenir. 11 fit arrêter et appela le domestique: Est-ce que je connais Mme M...? — La réponse fut affirmative. Ce fut un moment pénible pour nous ■deux. Alors il me prit par la main et me dit: N’ayez souci, ma chère, je n’en suis pas encore réduit à faire arrêter la voiture pour demander si je vous connais L » 1. Laycock, A chapter on some organic iavos of personal and ancestral memory, p. 19; C.arpenter, Mental l'hysioloyy, 414; 42 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE Un faitbeaucoup plus instructif pour nous estrapporté par Macaulajf dans l’iin de ses ^ssays consacré à Wycher- ley. Sa mémoire, dit-il, était à la fois extrêmement puis- , sanie et extrêmement faible, au déclin de sa vie. Si on lui lisait quelque chose dans la soirée, il se réveillait le lendemain matin l’esprit plein des pensées et des expressions entendues la veille; et il les écrivait de la meilleure foi du monde, sans se douter qu’elles ne lui appartenaient pas. Ici le mécanisme de la mémoire est nettement scindé en deux: la pathologie nous en fait l’analyse. Interprétant ce cas d’après ce quiaété exposé plus haut, nous dirons: La modification imprimée aux cellules cérébrales a persisté; les associations dynami- ■ -ques des éléments nerveux sont restées stables; l’état de conscience attaché à chacune d’elles a surgi; ces étals de conscience se sont réassociés et reconstitués en! séries (phrases ou vers). Puis l’opération mentale s’ar- ' rête brusquement. Ces séries n’éveillent aucun état: secondaire; elles demeurent isolées, sans rapports qui les rattachent au présent et les en éloignent, sans rien qui les situe dans le temps. Elles restent à l’état d’images et elles semblent nouvelles, parce qu’aucun état concomitant ne leur imprime la marque du passé.

La localisation dans le temps est si peu un acte simple, primitif, instantané, que très souvent elle exige un intervalle appréciable, môme pour la conscience. Dans les cas où elle paraît instantanée, sa rapidité est un résultat de l’habitude. L’œil juge de même la dis¬ tance des objets, et il est probable que pour une Ballantyne, Life of Walter Scott, cli. XLIV; Spring, Symptoma¬ tologie, t. II, p. 530; Forbes Winslow, Ouvrage cité, p. 247.

LA MÉMOIRE GOMME FAIT BIOLOGIQUE 43 mémoire naissante, comme pour une vision naissante, nulle localisation n’est instantanée Nous n’avons trouvé, en définitive, dans la plus haute forme de ta mémoire, qu’une opération nouvelle, la localisation dans le temps. Pour en finir, il nous reste à montrer le caractère relativement illusoire de celte opération.

Je me rappelle en ce moment sous une forme très vive une visite que j’ai faite il y a un an dans un vieux château de la Bohême. Celte visite avait duré deux heures. Aujourd’hui, je la refais facilement en imagi¬ nation: j’entre par l’immense porte, je traverse dans leur ordre les cours, les galeries, les salles, les cha¬ pelles superposées; je revois leurs fresques et leurs décorations originales; je m’oriente assez bien dans le dédale de ce vieux château, jusqu’à ma sortie; mais il m’est impossible de me représenter la durée de cette 'visite comme égale aux deux heures qui viennent de s’écouler. Elle m’apparaît comme beaucoup plus courte et la différence sera bien plus grande encore si les ‘deux heures qui finissent ont été dépensées dans quel- 1. Remarquons encore ce qui arrive pour les événements dont la répétition a été fréquente. J’ai fait une centaine de fois le voyage de Paris à Brest. Toutes ces images se recouvrent, for¬ ment une masse indistincte, à proprement parler un même état (Vague. Dans le nombre, les voyages liés à quelque événement important, heureux ou malheureux, m’apparaissent seuls comme des souvenirs: ceux-là seuls qui éveillent des états de conscience ■secondaires sont localisés dans le temps, sont reconnus. On a dû remarquer que notre explication du mécanisme de la « re- , connaissance » s’accorde avec celle qui est donnée dans le traité ‘de Vlniettigence, 2® partie, livre I, ch. ii, § 6.

44 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE que visite analogue ou dans quelque société agréable Si nous déclarons les deux périodes égales, c’est sur L foi des horloges et malgré le témoignage de la con science.

Tout souvenir, si net qu’il soit, subit un énorm raccourcissement. Ce fait est indiscutable et il se produi toujours. Des expériences scientifiques appliquées à de cas très simples, où les chances d’erreur sont très pe tites, confirment cette loi. Vierordt a montré que, s, nous cherchons à nous représenter des fractions di seconde, notre représentation de cette fraction de li durée est toujours trop grande; le contraire se produi lorsqu’il s’agit de plusieurs minutes ou de plusieuri, heures. Pour étudier la durée de ces petits intervalles il faisait observer pendant quelque temps les batte¬ ments d’un métronome; puis l’observateur devait l lui tout seul reproduire des battements aussi rapides que ceux qu’il avait entendus. Or l’intervalle des bat¬ tements imités devenait trop long quand l’intervalle réel était court, trop court quand l’intervalle réel étail long h Avec la complexité des états de conscience, l’erreui augmente encore. Ce qu’il y a de plus embarrassant, c’est que ce raccourcissement ne se fait suivant aucune loi appréciable. On ne peut pas dire qu’il est propor¬ tionnel à l’éloignement. On doit même dire qu’il ne Test pas. Si je me représente mes dix dernières années par une ligne longue d’un mètre, la dernière année s’étend sur trois ou quatre décimètres; la cinquième, 1. Vierordt, De)' Zeitsinn nach FmKcAea, 36-111. Expériences analogues de H. Weber sur les perceptions visuelles. Tastsinn und Ge))ieingefühl, 87. Voir aussi Handbuch dei' Physiologie, herausgegeben v. Hermann, 1879, t. II, 2° partie, p. 282.

LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 45 riche en événements, s’étend sur deux décimètres; les huit autres se resserrent sur ce qui reste.

En histoire, la même illusion a lieu. Certains siècles paraissent plus longs, et, si je ne me trompe, la période qui va de nos jours à la prise de Constantinople paraît plus longue que celle qui va de cet événement à la première croisade, quoique les deux soient à peu près égales chronologiquement. Cela vient probablement de ce que la première période nous est mieux connue et que nous y mêlons nos souvenirs personnels.

A mesure que le présent rentre dans le passé, les états de conscience disparaissent et s’effacent. Revus à quelques jours de distance, il n’en reste rien ou peu de chose: la plupart ont sombré dans un néant d’où ils ne sortiront plus et ils ont emporté avec eux la quan¬ tité de durée qui leur était inhérente; par suite un déchet d’états de conscience est un déchet de temps. Or les procédés abréviatifs dont nous avons parlé sup¬ posent ce déchet. Si, pour atteindre un souvenir loin¬ tain, il nous fallait suivre la série entière des termes qui nous en séparent, la mémoire serait impossible, I à cause de la longueur de l’opération '.

I Nous arrivons donc à ce résultat paradoxal qu’une 1. Abercrombie {Essay on intellectual Powers, p. 101) nous en fournit une preuve: « Le D'’ I.eyden avait une faculté extra- ; ordinaire pour apprendre les langues, et il pouvait répéter très ) exacteinent un long Aot du Parlement ou quelque document semblable qu’il n’avait lu qu’une fois. Un ami le félicitant de ce don remarquable, il répondit que, loin d’être un avantage, : c’était souvent pour lui un grand inconvénient. 11 expliqua que, I lorsqu’il voulait se rappeler un point particulier dans quelque chose qu’il avait lu, il ne pouvait le faire qu’en se répétant à lui-même la totalité dn morceau depicis le coinmenceraerit, jus¬ qu’à ce qu’il arrivât au point dont il désirait se souvenir. » 3, 46 LES MALADIES DE LA MÉMOIBE condition de la mémoire, c’est l’oublL Sans Toubli total d'un nombre prodigieux d’états de conscience et l’oubli nomentané d’un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L’oubli, sauf dans certains cas, n’est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie. Nous trouvons ici une analogie frappante avec les deux processus vitaux essentiels. Vivre, c’est acquérir et perdre; la vie est constituée par le travail qui désassimile autant que par celui qui fixe. L’oubli, c’est la désassimilation.

Un deuxième résultat (et celui-ci nous ramène aux fonctions visuelles), c’est que la connaissance du passé ressemble à un tableau aux perspectives lointaines, à la fois trompeur et exact et qui lire son exactitude de l’illusion même. Si, par une hypothèse irréalisable, nous pouvions comparer notre passé réel tel qu’il a été, fixé pour nous objectivement, avec la représenta¬ tion subjective que nous en donne notre mémoire; nous verrions que celte copie consiste en un système parti¬ culier de projection: chacun de nous s’oriente sans peine dans ce système, parce qu’il le crée.

IV Nous venons de monter par échelons jusqu’au plus haut degré de la mémoire; il nous faut maintenant suivre l’ordre inverse et revenir progressivement à notre point de départ. Ce l’etour est nécessaire pour montrer une seconde fois que la mémoire consiste en un processus d’organisation à degrés variables, compris entre deux limites extrêmes: l’état nouveau, l’enregis¬ trement organique.

LA MLMOlIiE COMME FAIT BIOLOGIQUE 47 11 n’y a pas de forme de l’activité mentale qui té¬ moigne plus hautement en faveur de la théorie de l’évolution. Do ce point de vue, et de celui-là seul, on comprend la nature de la mémoire; on comprend que son étude ne doit pas être seulement une physiologie, mais encore plus une morphologie, c’est-à-dire une histoire de ses transformations.

Reprenons donc la question au point où nous l’avons laissée. Une acquisition nouvelle de l’esprit plus ou moins complexe est ravivée pour la première ou la seconde fois. Ces souvenirs sont les éléments les plus instables de la mémoire, si instables que beaucoup dis¬ paraissent à jamais: tels sont la plupart des faits qui se présentent à nous tous les jours, à toute heure. Quelque nets et quelque intenses que soient ces sou¬ venirs, ils ont un minimum d’organisation. Mais, à chaque retour volontaire ou involontaire, ils gagnent fin stabilité; ta tendance à l’organisation s’accentue.

Au-dessous de ce groupe de souvenirs pleinement conscients et non organisés, se trouve le groupe des souvenirs conscients et à demi organisés, par exemple, une langue que nous sommes en train d’apprendre, une théorie scientifique ou un art manuel que nous ne possédons qu’à demi. Ici, le caractère très individuel du premier groupe s’efface; le^souvenir devient de plus en plus impersonnel; il s’objective. La localisation dans le temps disparaît parce qu’elle est inutile. Çà et là, quelques termes isolés ramènent avec eux des impressions personnelles qui les localisent. Je me sou¬ viens d’avoir appris tel mot allemand ou anglais, dans telle ville, dans telle circonstance. C’est comme une survivance, une marque d’un état antérieur, une em¬ preinte originelle. Peu à peu, elle s’efface, et ce terme 48 lES MALADIES DE LA MÉMOIRE prend le caractère banal et impersonnel de tous les autres.

Cette connaissance d’une science, d’une langue, d’ur art s’affermit de plus en plus. Elle se retire pro-‘ ’ gressivement de la sphère psychique, pour se rappro- i cher de plus en plus de la mémoire organique. Telle, est pour un adulte la mémoire de sa langue mater-’’ nelle.

Au-dessous, nous tombons dans la mémoire complè-' tement organisée et à peu près inconsciente: celle i d’un musicien habile, T’un ouvrier rompu à son mé‘ tier, d’une danseuse accomplie. Et pourtant tout celfl a été de la mémoire au sens rigoureux et ordinaire di’l mot, de la mémoire pleinement consciente. ' On peut descendre plus bas encore. L’exercice di* chacun de nos sens (voir, palper, marcher, etc.) sup¬ pose une mémoire complètement organisée. Elle fai si bien corps avec nous que la plupart des hommei' n’ont jamais soupçonné en quelle mesure tout cela es acquis. Il en est de même d’une foule de jugements de h vie commune. « Personne ne dit qu’il se rappelle qu(' l’objet qu’il regarde a un côté opposé ou qu’une cer taine modification de l’impression visuelle impliqui une certaine distance, ni qu’un mouvement des jambe;' le fera avancer, ni que l’objet qu’il voit se mouvoi est un animal vivant. On considérerait comme ui abus de langage de demander à un autre s’il se rap¬ pelle que le soleil brille, que le feu brûle, que le fe: est dur, que la glace est froide '. » Et pourtant, nou; 1. Herbert Spencer, Principes de psychologie, t. I, 4' partie ch. VI. Ce chapitre est très important à lire pour la mémoin considérée au point de vue de l’évolution.