SigPhi · Théodule-Armand Ribot

Les maladies de la mémoire

French

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L’oubli des figures est fréquent. On ne s’en étonneri pas, puisqu’à l’état normal beaucoup de gens on cette forme de mémoire très peu développée, très ins- i table, et qu’elle doit résulter d’ailleurs d’une syntb.èsi mentale assez complexe. Louyer Yillermay en donnt un exemple assez piquant: « Un vieillard, étant avei sa femme, s’imaginait être chez une dame à qui il eon- 1 sacrait autrefois toutes ses soirées, et il lui répétaiii constamment: « Madame, je ne puis rester plus long • « temps; il faut que je revienne près de ma femme e' i « de mes enfants 2. » « J’ai connu intimement dès mon enfance, dit Car- penter, un savant remarquable. Agé de plus di 1 soixante-dix ans, il était encore vigoureux; mais së i mémoire se mit à décliner. Il oubliait surtout les faits! récents et les mots peu usités. Quoiqu’il continuât de fréquenter le Musée britannique, la Société royale et la; Société géologique, il ne pouvait plus les appeler pai / leurs noms; il les désignait par le terme « ce lieu public ». Il continuait à visiter ses amis, les reconnais- 1. Winslow, p. 266-269. üa trouvera au même endroit plu¬ sieurs autres cas de ce genre.

2. Louyer-Villermay, Diction, sciene. méd., art. MÉMOinE.

LES AMNÉSIES PARTIELLES sait chez eux et dans les autres endroits où il avait l’habitude de les rencontrer (comme dans les sociétés scientifiques); non ailleurs. Je le rencontrai un jour chez l’un de nos plus anciens amis qui réside ordinaire¬ ment à Londres, mais qui était alors à Brighton. Il ne me reconnut pas, et il ne le fit pas davantage quand nous fûmes hors de la maison. Sa mémoire alla toujours en diminuant, et il mourut d’une attaque d’apoplexie. » (Ouvrage cité, p. 445.)

Dans celte observation, ily a à la fois amnésie desnoms propres et amnésie des figures; mais le plus curieux, c’est le rôle que joue la loi de contiguïté. La reconnais¬ sance des personnes ne s’effectue pas d’elle-même, par le seul fait de leur présence. Pour qu’elle ait lieu, il faut qu’elle soit suggérée ou plutôt aidée par l’impression actuelle des endroits où elles sont présentes habituelle¬ ment. Le souvenir de ces endroits, fixé par les expé¬ riences de toute la vie, devenue presque organique, reste stable. 11 sert de point d’appui pour évoquer d’autres souvenirs. Le nom de ces « lieux publics » n’est pas ravivé: l’association entre l’objet et le signe est trop faible. Mais la reconnaissance des figures s’opère, parce qu’elle dépend d’une forme d’association très stable: la contiguïté dans l’espace. La seule caté¬ gorie de souvenirs qui ait survécu aide une autre caté¬ gorie à renaître, qui, d’elle-même et réduite à ses seules forces, n’y parvient pas.

Une énumération plus longue des amnésies partielles serait facile, mais sans profit pour le lecteur. Il suffit de lui avoir fait comprendre par quelques faits en quoi elles consistent.

Il est naturel de se demander si les formes de la mémoire que la maladie désorganise pour toujours ou 7.

LES MALADIES DE LA MÉMOIRE suspend temporairement sont les mieux établies ou ■ bien, au contraire, les plus faibles. On ne peut répondre * à cette question d’une manière positive. A ne consulter! que la logique, il semble que les influences morbides doivent suivre la ligne de la moindre résistance. Les faits paraissent confirmer cette hypothèse. Dans la plupart des amnésies partielles, ce qui est atteint, ce sont les formes les moins stables de la mémoire. Je ne i connais du moins pas un seul cas, où quelque forme i organique ayant été suspendue ou abolie, les formes supérieures soient restées intactes. Il serait cependant téméraire d’affirmer que cela ne s’est jamais produit.

A la question posée, nous ne pouvons donc répondre que par une hypothèse, jusqu’à plus ample informé. Il serait d’ailleurs contraire à la méthode scientifique de ramener d’emblée à une loi unique des cas hétéro¬ gènes, dépendant chacun de conditions spéciales. Il faudrait une étude approfondie de chaque cas et de ses causes, avant de pouvoir affirmer que tous sont réductibles à une formule unique. Le problème est actuellement trop obscur pour que ce travail puisse être fait.

Les mêmes remarques sont applicables au méca- i nisme suivant lequel ces amnésies se produisent. D’abord, nous ne savons rien du mécanisme physio- i logique propre à chaque forme. De ce côté, tout i moyen d’explication nous fait défaut. Quant au méca¬ nisme psychologique, voici ce qu’on peut supposer. Il y a parmi les amnésies partielles qui nous occupent* deux cas principaux: destruction, suspension.' Le pre¬ mier cas est le résultat immédiat dë laTdésorganisa- i tion des éléments nerveux. Dans le second cas, un certain groupe d’éléments reste temporairement isolé IA- LES AMNÉSIES PARTIELLES et impuissant; en termes psychologiques, il reste en dehors du mécanisme de l’association. Le fait cité par Carpenter suggère cette explication. La solidarité intime qui existe entre les diverses parties de l’encé¬ phale et par suite entre les divers états psychiques persiste en général. Seuls ces groupes, avec la somme de souvenirs qu’ils représentent, sont en quelque sorte immohilisés, inaccessibles à l’action des autres grou¬ pes, incapables pendant un temps de rentrer dans la conscience. Cet état ne peut résulter que de conditions physiologiques qui nous échappent.

II II Nous avons réservé pour une étude particulière une forme d’amnésie partielle: celle des signes, mot que lious employons dans son sens le plus large, c’est-à- dire comme comprenant tous les moyens dont l’homme dispose pour exprimer ses sentiments et ses idées. Nous avons là un sujet bien délimité, riche en faits à la fois semblables et différents, puisqu’ils ont un ca¬ ractère psychologique commun, ce sont des signes, et que cependant ils diffèrent quant à leur nature: signes vocaux, écriture, gestes, dessin, musique. Ils sont faci¬ lement et fréquemment observables, bien localisés et par leur variété se prêtent à la comparaison et à l’ana¬ lyse. Nous verrons de plus que cette classe d’amnésies partielles vérifie d’une manière très remarquable la loi de dissolution de la mémoire que nous avons ex¬ posée dans le précédent chapitre sous sa forme la plus générale.

Avant tout, il faut éviter un malentendu. Le lecteur 120 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE H pourrait croire que nous allons étudier l’ajphasie. Il n’en est rien. Dans la plupart des cas, l’aphasie sup- | pose bien un désordre de la mémoire, mais avec quel¬ que chose en plus: or ce sont les désordres de la _ mémoire qui seuls nous intéressent. Les travaux qui se poursuivent depuis une quarantaine d’années sur les maladies du langage ont montré que par ce terme unique d’aphasie, on désigne des cas très dissembla¬ bles. C’est que l’aphasie étant non une maladie, mais un symptôme, varie suivant les conditions morbides qui la produisent. Ainsi certains aphasiques sont privés de tout mode d’expression; d’autres peuvent parler et non écrire, ou inversement écrire mais sans parler: la perte des gestes est bien plus rare. Parfois j le malade conserve un vocabulaire assez étendu de signes vocaux et graphiques, mais il parle et écrit à contre-sens (cas de paraphasie et de paragraphie). Parfois il ne comprend plus le sens des mots, écrits ou parlés, quoique l’ouïe et la vue soient intactes (cas de surdité et de cécité verbales). L’aphasie est tantôt permanente, tantôt transitoire. Souvent elle est ac¬ compagnée d’hémiplégie. Cette hémiplégie, qui frappe presque toujours le côté droit, est, par elle-même et indépendamment de toute amnésie, un obstacle pour écrire *. Ces cas principaux présentent des variétés qui diffèrent' elles-mêmes suivant les individus. On entre¬ voit la complexité de la question. Heureusement, nous n’avons pas à la traiter ici. Notre tâche^ qui est déjà bien embrouillée, consiste à rechercher parmi ces désordres du langage et de la faculté expressive en i général ce qui paraît imputable à la mémoire seule.

I 1. Les gauchers aphasiques ont toujours l’hémiplégie àgauche.

LKS AMNÉSIKS PARTIELLES 1 est clair que nous n’avons pas à nous occuper des où l’aphasie résulte de l’idiotie, de la démence, de lerte de la mémoire en général; pas davantage des où la transmission seule est entravée: ainsi des ons de la substance blanche^ aux environs de la troi- ne circonvolution frontale gauche, peuvent entra- la faculté expressive, la substance grise étant in- e *. Mais cette double élimination n’allège guère la iculté, l’aphasie se produisant le plus souvent dans tout autres conditions. Examinons-la donc sous son e le plus commun.

e (îrois inutile de donner ici des exemples que le eur peut trouver partout D’ordinaire, l’aphasie ute brusquement. Le malade ne peut parler; s’il lye d’écrire, même impuissance; tout au plustrace- à grand’peine quelques mots inintelligibles. Sa sionomie reste intelligente. Il tâche de se faire I prendre par gestes. Il n’y a d’ailleurs aucune para- 0 des muscles servant à articuler les mots; la langue leut librement. Tels sont les traits les plus géné- t:, ceux du moins qui nous intéressent, le s’est-il passé dans l’état psychique du malade, ,n ce qui concerne sa mémoire, qu’a-t-il perdu? Il lit d’un peu de réflexion pour voir que l’amnésie 1 /oir des cas de ce genre dans Kussniaul: Die Stôningen de)' 2 ja littérature de l’aphasie est si abondante que la seule Bération des titres d’ouvrages ou de mémoires remplirait 11: urs pages de ce livre. Au point de vue psychologique, on V surtout consulter: Trousseau, Clinique médicale, t. 11; ili, art. Aphasie dans le Diction, encycl. des sciences médic., O t, Archives géné>’ales de médecine, 1872; Kussmuul. Die Slü- n.i der Sprache (très important); H. Jackson, 0>i the ufjée- m)f the Speech, dans Di'ain, années 1878, 1879, 1880, etc., etc.

122 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE des signes est d’une nature toute particulière, l e n’est pas comparable à l’oubli des couleurs, des sc5, d’une langue étrangère, d’une période de la vie. lie s’étend à toute l’activité de l’esprit; en ce sens, ellejt générale; et cependant elle est partielle, puisqude malade a conservé ses idées, ses souvenirs et juge 'i- même sa situation.

Selon nous, l’amnésie des signes est surtout le maladie de la mémoire motrice; c’est là ce quiui donne son caractère propre, ce qui fait qu’elle s’cce sous un aspect nouveau. Mais que faut-il donc i- tendre par « mémoire motrice », expression quiiu premier abord peut surprendre? C’est une questio si peu étudiée par les psychologues qu’il est difficile (in parler clairement en passant et qu’il est impossibMe la traiter ici tout au long.

J’ai essayé ailleurs *, quoique d’une manière si(i- maire et insuffisante, de faire ressortir l’importfce psychologique des mouvements et de montrer ue tout état de conscience implique à un certain d(ré des éléments moteurs. Pour m’en tenir à ce qui ihis concerne actuellement, je ferai remarquer que;r- sonne ne fait de difficulté pour admettre que les ir-i. ceptions, les idées, les actes intellectuels en généra ne sont fixés en nous, ne font partie de la mémoire l’à la condition qu’il y ait dans l’encéphale certainfré«i sidus, qui consisteraient selon nousen modificationsles éléments nerveux et en associations dynamiques etre ces éléments. C’est à cette condition seule qu’ils mt conservés et ravivés. Mais il est nécessaire qu’il enoit 1. Voir la Revue philosophique, octobre 1879; voir aua lU excellent chapitre de Maudsley, Physiologie de Vesprit, |i LES AMNÉSIES PARTIELLES 123 iB même pour les mouvements. Ceux qui nous occu- ,3nt, qui se produisent dans la parole articulée, l’écri- ire, le dessin, la musique, les gestes, ne peuvent être inservés et reproduits qu’à condition qu’il y ait des isidus moteurs, c’est-à-dire suivant l’hypothèse, tant } fois exposée, des modiflcations dans les éléments îrveux et des associations dynamiques entre ces élé- ents. Au reste, quelque opinion qu’on professe, il t clair que, s’il ne restait rien d’un mot prononcé ou rit pour la première fois, il serait impossible d’ap- ■endre à parler ou à écrire.

L’existence des résidus moteurs admise, nous pou- ms comprendre la nature de l’amnésie des signes. Notre activité intellectuelle consiste, comme on le lit, en une série d’états de conscience associés sui¬ nt certains rapports. Chacun des termes de cette irie paraît simple à la conscience; il ne l’est pas en lalité. Quand nous parlons ou quand nous pensons l’ec un peu de netteté, tous les termes de la série for- lent des couples, composés de l’idée et de son expres- pn. A l’état normal, la fusion entre ces deux élé- '■ents est si complète qu’ils ne font qu’un, mais la ;aladie prouve qu’ils peuvent être dissociés. Bien jus, l’expression « couple » n’est pas suffisante. Elle i3st exacte que pour la partie du genre humain qui i sait pas écrire. Si je pense à une maison, outre la iprésentation mentale qui est l’état de conscience ]oprement dit, outre le signe vocal qui traduit cette iée et ne semble faire qu’un avec elle, il existe un dment graphique presque aussi intimement fondu lec l’idée et qui même devient prédominant, lorsque ;cris. Ce n’est tout; autour du signe vocal maison I groupent par une association moins intime les LES MALADIES DE LA MÉMOIRE signes vocaux d’autres langues que je connais {domi koiise, Haus, casa, etc.). Autour du signe graphiq maison se groupent les signes graphiques de c mêmes langues. On voit donc que, dans un espi| adulte, chaque état de conscience clair n’est pas uij unité simple, mais une unité complexe, un group La représentation mentale, la pensée n’en est à propi, ment parler que le noyau; autour d’elle se groupe des signes plus ou moins nombreux qui la déterminer Si ceci est bien compris, le mécanisme de l’amnés des signes devient plus clair. C’est un état pathologiq y dans lequel, Ihdée restant intacte ou à peu près, ui * partie ou la totalité des signes qui la traduisent e, oubliée temporairement ou pour toujours. Cette prop sition générale a besoin d’être complétée par une étui plus détaillée.

1° Est-il vrai que, chez les aphasiques, l’idée su siste, son expression verbale et graphique ayant di paru?

Je ferai remarquer que je n’ai pas à examiner ici l’on peut penser sans signes. La question posée e: toute différente. L’aphasique a eu longtemps l’usa: des signes: l’idée disparaît-elle chez lui avec la posi' i bilité de la traduire? Les faits répondent négativemer. Bien qu’on soit d’accord pour reconnaître que l’aphasi surtout quand elle est de longue durée et grave, s’a compagne toujours d’un certain affaiblissement i l’esprit, il n’est pas douteux que l’activité menta persiste même quand elle n’a plus que les gestes po se traduire. Les exemples abondent; je n’en citer que quelques-uns.

Certains malades privés seulement d’une partie i leur vocabulaire, mais incapables de trouver le m ’ LES AMNESIES PARTIELLES pre, le remplacent par une périphrase ou une des- )tion. Pour ciseau, ils disent « ce qui sert à couper » ir fenêtre, « ce par où l’on voit clair». Ils désignent homme par l’endroit où il habite, par ses titres, fonctions, par les inventions qu’il a faites, par les es qu’il a écrits h lans des cas plus graves, nous voyons des ma- 3S jouer aux cartes avec beaucoup de calcul et de sxion; d’autres surveillent la gestion de leurs af- es. Tel ce grand propriétaire dont parle Trousseau li se faisait présenter les baux, traités, etc., et, par gestes intelligibles pour ses proches, indiquait des lifications à faire, qui le plus ordinairement étaient 3s et raisonnables. » Un homme, complètement é de la parole, remit à son médecin une histoire iiillée de sa maladie écrite par lui en très bons lies et d’une main fort assurée, ous avons d’ailleurs le témoignage des malades eux- iies après leur guérison. « J’avais oublié tous les 13, dit l’un d’eux, mais j’avais toute ma connais- : e, toute ma volonté. Je savais très bien ce que je ) ais dire et ne pouvais le dire. Quand vous (le mé- m) m’interrogiez, je vous comprenais parfaitement; ' isais tous mes efl'orts pour répondre; impossible de (souvenir des mots » Rostan, frappé subitement icapable de prononcer ou d'écrire un seul mot, (alysait les symptômes de sa maladie et cbercbait 3 rapporter à quelque lésion particulière du cert Très fréquemment l'aphasique confond les notes, dit /eu »pain, etc., ou forge des mots intelligibles: mais ces désor- ’^ne paraissent une maladie du langage plus que de la mé- LKS MALADIES DE LA MÉMOIRE veau, comme il eût fait dans une conférence cliniqv » Le cas de Lordat est très connu: « Il était cap le de coordonner une leçon, d’en changer dans sons- prit la distribution; mais lorsque la pensée deva se manifester parla parole ou l’écriture, c’était chose n- possible, bien qu’il n’y eût pas de paralysie L » Nous pouvons donc considérer comme établi que es moyens d’expression ayant disparu, l’intelligence i te. à peu près intacte, et que par conséquent l’amnésit'St restreinte aux signes.

2“ Cette amnésie dépend-elle, comme nous l’a'iQS dit, surtout des éléments moteurs? En établissant us haut l’existence nécessaire de résidus moteurs, rus' n’avons pas examiné le problème dans toute sa Cî-r plexité. Il faut y revenir.

Lorsqu’on nous apprend à parler notre langue a- ternelle ou une langue étrangère, il y a des sons, es signes acoustiques qui viennent s’enregistrer cas* notre cerveau. Mais ce n’est qu’une moitié de nre tâche. Il nous faut les répéter, passer de l’état récdif à l’état actif, traduire ces signes acoustiques en nu-: vements vocaux. Cette opération est fort difflci à l’origine, parce qu’elle consiste à coordonner des nu*; vements fort compliqués. Nous ne savons parler le lorsque ces mouvements sont facilement reprodis, c’est-à-dire que les résidus moteurs sont organisés.

Quand nous apprenons à écrire, nous fixons lesyix sur un modèle: des signes optiques viennent s’enres- 1. Pour les faits, voir surtout Trousseau, ouvrage cité. Loiit, spiritualiste ardent, a tiré de là des considérations sur l’i é- pendance de l’esprit. Il se faisait illusion. Au jugement de ui qu’il l’ont connu, il est resté fort inférieur à lui-même aprèsa guérison. Voir Proust, toc. cit.

LES AMNÉSIES PARTIELLES er dans notre cerveau; puis, avec beaucoup d’efforts, )us essayons de les reproduire par les mouvements î notre main. Ici encore, il y a une coordination de ouvements très délicats. Nous ne savons écrire que rsque les signes optiques sont traduits immédiatement mouvements, c’est-à-dire quand les résidus moteurs nt organisés.

Les mêmes remarques sont appliquables à la musi- iies, au dessin, aux gestes appris (ceux des sourds- uets par exemple). La faculté expressive est plus implexe qu’elle ne paraît. Les idées ouïes sentiments iur se traduire ont besoin d’une mémoire acoustique ju optique) et d’une mémoire motrice. Quelle raison l ons-nous de soutenir que c’est surtout celte mémoire latrice qui souffre dans l’amnésie des signes?

Voici ce qui se passe chez la plupart des aphasiques, lésentez-leur un objet vulgaire, un couteau. Donnez icet objet des noms inexacts (fourchette, livre, etc.), [négation de leur part. Enoncez le mot propre. Geste affirmation. Si vous les priez de le répéter immédia- Inent, bien peu en sont capables. Ils ont donc con- S’vé non seulement l’idée, mais le signe acoustique, [isqu’ils le reconnaissent entre plusieurs et l’arrêtent f passage. Comme ils sont incapables de le traduire fr la parole et comme les organes vocaux sont in- t;ts, il faut bien que l’amnésie porte sur les éléments t )teurs.

La même expérience peut être faite en ce qui con¬ çue l’écriture; chez les aphasiques qui ne sont pas [ralysés, elle conduit aux mêmes résultats et à la l'Oie conclusion. Le malade a conservé la mémoire D> signes optiques; il a perdu la mémoire des mouve- cnts nécessaires pour les reproduire. Quelques-uns 128 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE peuvent copier; mais, dès que le modèle leur est e levé, ils restent impuissants.

D’ailleurs, en soutenant la thèse d’une amnésie m trice pour la plupart des cas,'jë^ ne prétends pasqu. en soit toujours ainsi. Dans une question si complexe, d faut se garder des affirmations absolues. Quand l’aph sie reste incurable, on voit parfois des malades oubli * les signes vocaux et écrits ou ne les reconnaître qn grand’peine et avec beaucoup d’hésitation. Dans ce ce. l’amnésie n’est plus limitée aux seuls éléments moteui < D’un autre côté, nous avons vu que certains aphasiqu i peuvent répéter ou copier un mot. D’autres peuve.î lire, à haute voix, sans pouvoir parler volontairemen c’est une exception (Falret, p. 618). Bon nombre i; contraire peuvent lire mentalement sans pouvoir li à haute voix. Il est arrivé — rarement d’ailleurs • qu’ils ont proféré spontanément un membre de phra? i mais sans pouvoir recommencer. Brown-Séquard cl: n même le cas d’un médecin qui parlait en rêvant, qui' que aphasique à l’état de veille. Ces faits, si peu fi.: quents qu’ils soient, montrent que l’amnésie motrii n’est pas toujours absolue. Il en est de cette forme: r la mémoire comme de toute autre; dans certaines C' constances exceptionnelles, elle revient.

Notons en passant une analogie. L’aphasique qi, parvient à répéter un mot ressemble exactement i ■ celui qui ne peut se rappeler un fait qu’avec l’assi- tance d’autrui: et le mécanisme psychologique i l’oubli des signes est celui de tout autre oubli. Il co- siste en une dissociation. Un fait est oublié lorsqtil ne peut être suscité par aucune association, loi-, qu’il ne peut entrer dans aucune série. Chez l’aphas que, l’idée ne suscite plus son signe, du moins si LES AMNÉSIES PARTIELLES pression motrice. Seulement ici, la dissociation est me nature plus intime. Elle a lieu non entre des mes que l’expérience antérieure a réunis; mais entre 3 éléments si bien fondus ensemble qu’ils constituent e unité pour la conscience et que soutenir leur indé- adance relative semblerait une subtilité d’analyse, si maladie ne se chargeait de la démontrer Test cette fusion intime entre l’idée, le signe (vocal J écrit) et l’élément moteur, qui rend si difficile à éta- ir d’une manière nette, indiscutable, que l’amnésie h signes est surtout une amnésie motrice. Comme tout .t de conscience tend à se traduire en mouvement, mine, suivant l’heureuse expression de Bain, « penser ;3t se retenir de parler ou d’agir ï, il n’est pas possible l’analyse seule d’établir des séparations tranchées nre ces trois éléments. Il me semble cependant que :te mémoire des signes vocaux et écrits qui survit Hz l’aphasique intelligent représente bien ce qu’on a bêlé la parole intérieure, ce minimum de détermina- ;n sans lequel l’esprit serait en voie de démence, et î par conséquent ce sont les éléments moteurs qui lit seuls éteints dans l’oubli.

în interrogeant les médecins bien peu nombreux (t ont étudié la psychologie de l’aphasie, je trouve . On a décrit avec soin, dans ces derniers temps, sous les las de cécité verbale et de surdité verbale {Wortblmdheit, 'rttaubheit), des cas longtemps confondus sous le nom gé- lal d'aphasie. Le malade peut parler et écrire; la vue et l’ouïe <t très bien conservés, et cependant les mots qu’il lit ou qu’il tand prononcer ne lui offrent aucun sens. Ils restent pour ide simples phénomènes optiques ou acoustiques; ils ne sug- [ant plus leur idée; ils ont cessé d’être des signes. C’est une ïi’e forme, plus rare, de la dissociation. Pour les détails, voir £ smaul, ouv. cité, 27« chapitre, 130 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE que leur thèse ne difl'ère pas sensiblement de la nôt, sauf dans les termes. « Je me suis demandé, dit Troi. seau, si [l’aphasie] n’est pas tout simplement l’oui des mouvements instinctifs et harmoniques que nci avons tous appris dès notre première enfance et (i constituent le langage articulé; et si, par cet oulj. l’aphasique n’était pas dans les conditions d’un enfij qu’on instruit à bégayer les premiers mots, d’un sou)- muet qui, guéri tout à coup de sa surdité, s’essayd imiter le langage des personnes qu’il entend poun première fois. Il y aurait alors entre l’aphasique etj sourd-muet la différence que l’un a oublié ce qu’il avt appris et que l’autre ne sait pas encore. » (Ouvr. ci, De même Kussmaul: « Si l’on considère la mémo.; comme une fonction générale du système nervev, il faut, pour que les sons soient combinés en mo, admettre à la fois une mémoire acoustique et u; mémoire motrice. La mémoire des mots se trou; ainsi être double: 1° il y en a une pour les mots i tant qu’ils sont un groupe de phénomènes acous* ques; 2® il y en a une autre pour les mots comi3 images motrices {Bewegungsbüder). Trousseau a ft remarquer avec raison que l’aphasie est toujours i- ductible à une perte de la mémoire soit des sigt; vocaux, soit des moyens par lesquels les mots set articulés. W. Ogie distingue aussi deux mémoires v(- baies: une première reconnue de tout le monde, gvà^ à laquelle nous avons conscience du mot, et en oui; une seconde, grâce à laquelle nous l’exprimons. » (0i| Faut-il admettre que les résidus qui corresponde) à une idée, ceux qui correspondent à son signe voeu LES AMNÉSIES PARTIELLES 131 in signe graphique, aux mouvements qui traduisent et l’autre, sont voisins dans la couche corticale? ;Iles inductions anatomiques peut-on tirer de ce iqu’on perd la mémoire des mouvements sans celle isignes intérieurs, la parole sans l’écriture et l’écri- 1 sans la parole? Les résidus moteurs sont-ils loca- dans la circonvolution de Broca, comme quelques :urs semblent 1 admettre? On ne peut que poser questions, qui d’ailleurs ne sont pas de notre com- ,uce. Le rapport entre le signe et l’idée, très simple ■ les psychologues d’observation intérieure, de- it très complexe pour une psychologie positive, :ie peut rien, tant que l’anatomie et la physiologie iront pas plus avancées.

( faut considérer maintenant l’amnésie des lyS SOUS un autre aspect. Nous l’avons étudiée dans Jature; nous allons l’étudier dans son évolution, lessayé de faire voir qu’elle porte surtout sur''les nnts moteurs, que c’est là ce qui lui donne un ‘ tère à part; mais, qu’on admette ou non cette îthèse, cela importe peu pour ce qui va suivre. ?'fois 1 aphasie est de courte durée. Parfois elle nt chronique, et, si l’on revoit les malades après nnées d’intervalle, on ne trouve pas que leur tiit changé sensiblement. Mais il y a des cas où •uvelles attaques apoplectiques augmentent l’in- :3 de la maladie: elle suit alors une marche pro- Eve, qui est du plus grand intérêt pour nous. Il t'duit une sorte d’anéantissement par étages, dans 1 la mémoire des signes diminue de plus en plus îvant un certain ordre Cet ordre, en résumé, le LES MALADIES DE LA MÉMOIRE voici: 1® les mots, c’est-à-dire le langage ratioie! 2° les phrases exclamatives, les interjections, ccjui Max Muller désigne sous le nom de « langage émoDn jiel »; 3° dans des cas très rares, les gestes.

Examinons en détail ces trois périodes de dis lu tion; nous aurons ainsi embrassé l’amnésie des s ne dans sa totalité.

1° La première période est de beaucoup la pluim portante, puisqu’elle comprend les formes supéri re du langage, celui qui traduit la pensée réfléchûqu est proprement humain. Ici encore, la dissolutionui un ordre déterminé. Certains médecins, même iai les travaux contemporains sur l’aphasie, avaiecrè marqué qu’en pareil cas, la mémoire des noms pr r6 se perd avant celle des substantifs, qui mle-mêmon cède celle des adjectifs. Celte remarque a été confiné depuis par de nombreuses observations. « Les sulal tifs, dit Kussmaul dans son récent ouvrage, e particulier les noms propres et les noms de os; {Sachnamen), sont plus facilement oubliés que les'^ bes, les adjectifs, les conjonctions et les autres pti( du discours i. » Ce fait n’a été noté par les méc:ir qu’en passant. Bien peu en ont recherché les ciseï 11 ne présente pas, en effet, pour eux, d’intérê cl nique, tandis qu’il est d’une grande importance oi la psychologie.