SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Qu’importent, dans ces questions inaccessibles à la raison, ces romans de nos imaginations incertaines? Qu’importe que les Pères des quatre premiers siècles aient cru l’âme corporelle? Qu’importe que Tertullien, par une contradiction qui lui est familière, ait décidé qu’elle est à la fois corporelle, figurée et simple? Nous avons mille témoignages d’ignorance, et pas un qui nous donne une lueur de vraisemblance.

Comment donc sommes-nous assez hardis pour affirmer ce que c’est que l’âme? Nous savons certainement que nous existons, que nous sentons, que nous pensons. Voulons-nous faire un pas au delà? nous tombons dans un abîme de ténèbres; et dans cet abîme nous avons encore la folle témérité de disputer si cette âme, dont nous n’avons pas la moindre idée, est faite avant nous ou avec nous, et si elle est périssable ou immortelle.

L’article Âme, et tous les articles qui tiennent à la métaphysique, doivent commencer par une soumission sincère aux dogmes indubitables de l’Église. La révélation vaut mieux, sans doute, que toute la philosophie. Les systèmes exercent l’esprit, mais la foi l’éclaire et le guide.

Ne prononce-t-on pas souvent des mots dont nous n’avons qu’une idée très-confuse, ou même dont nous n’en avons aucune? Le mot d’âme n’est-il pas dans ce cas? Lorsque la languette ou la soupape d’un soufflet est dérangée, et que l’air qui est entré dans la capacité du soufflet en sort par quelque ouverture survenue à cette soupape, qu’il n’est plus comprimé contre les deux palettes, et qu’il n’est pas poussé avec violence vers le foyer qu’il doit allumer, les servantes disent: L’âme du soufflet est crevée. Elles n’en savent pas davantage; et cette question ne trouble point leur tranquillité.

Le jardinier prononce le mot d’âme des plantes, et les cultive très bien sans savoir ce qu’il entend par ce terme.

Le luthier pose, avance ou recule l’âme d’un violon sous le chevalet, dans l’intérieur des deux tables de l’instrument; un chétif morceau de bois de plus ou de moins lui donne ou lui ôte une âme harmonieuse.

Nous avons plusieurs manufactures dans lesquelles les ouvriers donnent la qualification d’âme à leurs machines. Jamais on ne les entend disputer sur ce mot; il n’en est pas ainsi des philosophes.

Le mot d’âme parmi nous signifie en général ce qui anime. Nos devanciers les Celtes donnaient à leur âme le nom de seel, dont les Anglais ont fait le mot soul, les Allemands seel; et probablement les anciens Teutons et les anciens Bretons n’eurent point de querelles dans les universités pour cette expression.

Les Grecs distinguaient trois sortes d’âmes: ψυχὴ, qui signifiait l’âme sensitive, l’âme des sens; et voilà pourquoi l’Amour, enfant d’Aphrodite, eut tant de passion pour Psyché, et que Psyché l’aima si tendrement; πνεῦμα, le souffle qui donnait la vie et le mouvement à toute la machine, et que nous avons traduit par spiritus, esprit, mot vague auquel on a donné mille acceptions différentes; et enfin νοῦς, l’intelligence.

Nous possédions donc trois âmes, sans avoir la plus légère notion d’aucune. Saint Thomas d’Aquin admet ces trois âmes en qualité de péripatéticien, et distingue chacune de ces trois âmes en trois parties.

ψυχὴ était dans la poitrine, πνεῦμα se répandait dans tout le corps, et νοῦς était dans la tête. Il n’y a point eu d’autre philosophie dans nos écoles jusqu’à nos jours, et malheur à tout homme qui aurait pris une de ces âmes pour l’autre.

Dans ce chaos d’idées il y avait pourtant un fondement. Les hommes s’étaient bien aperçus que dans leurs passions d’amour, de colère, de crainte, il s’excitait des mouvements dans leurs entrailles. Le foie et le cœur furent le siége des passions. Lorsqu’on pense profondément, on sent une contention dans les organes de la tête: donc l’âme intellectuelle est dans le cerveau. Sans respiration, point de végétation, point de vie: donc l’âme végétative est dans la poitrine, qui reçoit le souffle de l’air.

Lorsque les hommes virent en songe leurs parents ou leurs amis morts, il fallut bien chercher ce qui leur était apparu. Ce n’était pas le corps, qui avait été consumé sur un bûcher, ou englouti dans la mer et mangé des poissons. C’était pourtant quelque chose, à ce qu’ils prétendaient: car ils l’avaient vu; le mort avait parlé; le songeur l’avait interrogé. Était-ce ψυχὴ, était-ce πνεῦμα, était-ce νοῦς, avec qui on avait conversé en songe? On imagina un fantôme, une figure légère: c’était σκιὰ, c’était δαὶμον, une ombre, des mânes, une petite âme d’air et de feu extrêmement déliée qui errait je ne sais où.

Dans la suite des temps, quand on voulut approfondir la chose, il demeura pour constant que cette âme était corporelle, et toute l’antiquité n’en eut point d’autre idée. Enfin Platon vint, qui subtilisa tellement cette âme qu’on douta s’il ne la séparait pas entièrement de la matière; mais ce fut un problème qui ne fut jamais résolu jusqu’à ce que la foi vînt nous éclairer.

En vain les matérialistes allèguent quelques Pères de l’Église qui ne s’exprimaient point avec exactitude. Saint Irénée dit que l’âme n’est que le souffle de la vie, qu’elle n’est incorporelle que par comparaison avec le corps mortel, et qu’elle conserve la figure de l’homme afin qu’on la reconnaisse.

En vain Tertullien s’exprime ainsi: « La corporalité de l’âme éclate dans l’Évangile; corporalitas animæ in ipso Evangelio relucescit. » Car si l’âme n’avait pas un corps, l’image de l’âme n’aurait pas l’image du corps.

En vain même rapporte-t-il la vision d’une sainte femme qui avait vu une âme très brillante, et de la couleur de l’air.

En vain Tatien dit expressément: ψυχὴ μὲν οὖν ὴ τῶν ἀνθρώπων πολυμερής ὲστι; l’âme de l’homme est composée de plusieurs parties.

En vain allègue-t-on saint Hilaire, qui dit dans des temps postérieurs: « Il n’est rien de créé qui ne soit corporel, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni parmi les visibles, ni parmi les invisibles: tout est formé d’éléments, et les âmes, soit qu’elles habitent un corps, soit qu’elles en sortent, ont toujours une substance corporelle. » En vain saint Ambroise, au vi siècle, dit: « Nous ne connaissons rien que de matériel, excepté la seule vénérable Trinité. » Le corps de l’Église entière a décidé que l’âme est immatérielle. Ces saints étaient tombés dans une erreur alors universelle; ils étaient hommes, mais ils ne se trompèrent pas sur l’immortalité, parce qu’elle est évidemment annoncée dans les Évangiles.

Nous avons un besoin si évident de la décision de l’Église infaillible sur ces points de philosophie que nous n’avons en effet par nous-mêmes aucune notion suffisante de ce qu’on appelle esprit pur, et de ce qu’on nomme matière. L’esprit pur est un mot qui ne nous donne aucune idée; et nous ne connaissons la matière que par quelques phénomènes. Nous la connaissons si peu que nous l’appelons substance: or le mot substance veut dire ce qui est dessous; mais ce dessous nous sera éternellement caché. Ce dessous est le secret du Créateur, et ce secret du Créateur est partout. Nous ne savons ni comment nous recevons la vie, ni comment nous la donnons, ni comment nous croissons, ni comment nous digérons, ni comment nous dormons, ni comment nous pensons, ni comment nous sentons.

La grande difficulté est de comprendre comment un être, quel qu’il soit, a des pensées.

SECTION II. DES DOUTES DE LOCKE SUR L’ÂME.

L’auteur de l’article Âme dans l’Encyclopédie a suivi scrupuleusement Jaquelot; mais Jaquelot ne nous apprend rien. Il s’élève aussi contre Locke, parce que le modeste Locke a dit: « Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être matériel pense ou non, par la raison qu’il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n’a point donné à quelque amas de matière, disposée comme il le trouve à propos, la puissance d’apercevoir et de penser; ou s’il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. Car par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s’il lui plaît, ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu’il y joigne une autre substance avec la faculté de penser; puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d’accorder cette puissance, qui ne saurait être créée qu’en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur. Je ne vois pas quelle contradiction il y a que Dieu, cet être pensant, éternel et tout-puissant, donne, s’il veut, quelques degrés de sentiment, de perception et de pensée à certains amas de matière créée et insensible, qu’il joint ensemble comme il le trouve à propos. » C’était parler en homme profond, religieux et modeste.

On sait quelles querelles il eut à essuyer sur cette opinion, qui parut hasardée, mais qui en effet n’était en lui qu’une suite de la conviction où il était de la toute-puissance de Dieu et de la faiblesse de l’homme. Il ne disait pas que la matière pensât; mais il disait que nous n’en savons pas assez pour démontrer qu’il est impossible à Dieu d’ajouter le don de la pensée à l’être inconnu nommé matière, après lui avoir accordé le don de la gravitation et celui du mouvement, qui sont également incompréhensibles.

Locke n’était pas assurément le seul qui eût avancé cette opinion: c’était celle de toute l’antiquité, qui, en regardant l’âme comme une matière très déliée, assurait par conséquent que la matière pouvait sentir et penser.

C’était le sentiment de Gassendi, comme on le voit dans ses objections à Descartes. « Il est vrai, dit Gassendi, que vous connaissez que vous pensez; mais vous ignorez quelle espèce de substance vous êtes, vous qui pensez. Ainsi quoique l’opération de la pensée vous soit connue, le principal de votre essence vous est caché; et vous ne savez point quelle est la nature de cette substance, dont l’une des opérations est de penser. Vous ressemblez à un aveugle qui, sentant la chaleur du soleil et étant averti qu’elle est causée par le soleil, croirait avoir une idée claire et distincte de cet astre parce que si on lui demandait ce que c’est que le soleil il pourrait répondre: C’est une chose qui échauffe, etc. » Le même Gassendi, dans sa Philosophie d’Épicure, répète plusieurs fois qu’il n’y a aucune évidence mathématique de la pure spiritualité de l’âme.

Descartes, dans une de ses lettres à la princesse palatine Élisabeth, lui dit: « Je confesse que par la seule raison naturelle nous pouvons faire beaucoup de conjectures sur l’âme, et avoir de flatteuses espérances, mais non pas aucune assurance. » Et en cela Descartes combat dans ses lettres ce qu’il avance dans ses livres; contradiction trop ordinaire.

Enfin nous avons vu que tous les Pères des premiers siècles de l’Église, en croyant l’âme immortelle, la croyaient en même temps matérielle; ils pensaient qu’il est aussi aisé à Dieu de conserver que de créer. Ils disaient: « Dieu la fit pensante, il la conservera pensante. » Malebranche a prouvé très-bien que nous n’avons aucune idée par nous-mêmes, et que les objets sont incapables de nous en donner: de là il conclut que nous voyons tout en Dieu. C’est au fond la même chose que de faire Dieu l’auteur de toutes nos idées: car avec quoi verrions-nous dans lui, si nous n’avions pas des instruments pour voir? et ces instruments, c’est lui seul qui les tient et qui les dirige. Ce système est un labyrinthe, dont une allée vous mènerait au spinosisme, une autre au stoïcisme, et une autre au chaos.

Quand on a bien disputé sur l’esprit, sur la matière, on finit toujours par ne se point entendre. Aucun philosophe n’a pu lever par ses propres forces ce voile que la nature a étendu sur tous les premiers principes des choses; ils disputent, et la nature agit.

SECTION III. DE L’ÂME DES BÊTES, ET DE QUELQUES IDÉES CREUSES.

Avant l’étrange système qui suppose les animaux de pures machines sans aucune sensation, les hommes n’avaient jamais imaginé dans les bêtes une âme immatérielle; et personne n’avait poussé la témérité jusqu’à dire qu’une huître possède une âme spirituelle. Tout le monde s’accordait paisiblement à convenir que les bêtes avaient reçu de Dieu du sentiment, de la mémoire, des idées, et non pas un esprit pur. Personne n’avait abusé du don de raisonner au point de dire que la nature a donné aux bêtes tous les organes du sentiment pour qu’elles n’eussent point de sentiment. Personne n’avait dit qu’elles crient quand on les blesse, et qu’elles fuient quand on les poursuit, sans éprouver ni douleur ni crainte.

On ne niait point alors la toute-puissance de Dieu; il avait pu communiquer à la matière organisée des animaux le plaisir, la douleur, le ressouvenir, la combinaison de quelques idées; il avait pu donner à plusieurs d’entre eux, comme au singe, à l’éléphant, au chien de chasse, le talent de se perfectionner dans les arts qu’on leur apprend; non-seulement il avait pu douer presque tous les animaux carnassiers du talent de mieux faire la guerre dans leur vieillesse expérimentée, que dans leur jeunesse trop confiante; non-seulement, dis-je, il l’avait pu, mais il l’avait fait: l’univers en était témoin.

Pereira et Descartes soutinrent à l’univers qu’il se trompait, que Dieu avait joué des gobelets, qu’il avait donné tous les instruments de la vie et de la sensation aux animaux, afin qu’ils n’eussent ni sensation, ni vie proprement dite. Mais je ne sais quels prétendus philosophes, pour répondre à la chimère de Descartes, se jetèrent dans la chimère opposée; ils donnèrent libéralement un esprit pur aux crapauds et aux insectes: In vitium ducit culpæ fuga… Hor., de Art. poet.

Entre ces deux folies, l’une qui ôte le sentiment aux organes du sentiment, l’autre qui loge un pur esprit dans une punaise, on imagina un milieu: c’est l’instinct; et qu’est-ce que l’instinct? Oh! oh! c’est une forme substantielle; c’est une forme plastique; c’est un je ne sais quoi: c’est de l’instinct. Je serai de votre avis tant que vous appellerez la plupart des choses je ne sais quoi, tant que votre philosophie commencera et finira par je ne sais; mais quand vous affirmerez, je vous dirai avec Prior dans son poëme sur les vanités du monde: Osez-vous assigner, pédants insupportables, Une cause diverse à des effets semblables?

Avez-vous mesuré cette mince cloison Qui semble séparer l’instinct de la raison?

Vous êtes mal pourvus et de l’un et de l’autre.

Aveugles insensés, quelle audace est la vôtre!

L’orgueil est votre instinct. Conduirez-vous nos pas Dans ces chemins glissants que vous ne voyez pas?

L’auteur de l’article Âme dans l’Encyclopédie s’explique ainsi: « Je me représente l’âme des bêtes comme une substance immatérielle et intelligente; mais de quelle espèce? Ce doit être, ce me semble, un principe actif qui a des sensations, et qui n’a que cela… Si nous réfléchissons sur la nature de l’âme des bêtes, elle ne nous fournit rien de son fonds qui nous porte à croire que sa spiritualité la sauvera de l’anéantissement. » Je n’entends pas comment on se représente une substance immatérielle. Se représenter quelque chose, c’est s’en faire une image; et jusqu’à présent personne n’a pu peindre l’esprit. Je veux que, par le mot représente, l’auteur entende je conçois; pour moi, j’avoue que je ne le conçois pas. Je conçois encore moins qu’une âme spirituelle soit anéantie, parce que je ne conçois ni la création ni le néant; parce que je n’ai jamais assisté au conseil de Dieu; parce que je ne sais rien du tout du principe des choses.

Si je veux prouver que l’âme est un être réel, on m’arrête en me disant que c’est une faculté. Si j’affirme que c’est une faculté, et que j’ai celle de penser, on me répond que je me trompe; que Dieu, le maître éternel de toute la nature, fait tout en moi, et dirige toutes mes actions et toutes mes pensées; que si je produisais mes pensées, je saurais celles que j’aurai dans une minute; que je ne le sais jamais; que je ne suis qu’un automate à sensations et à idées, nécessairement dépendant, et entre les mains de l’Être suprême, infiniment plus soumis à lui que l’argile ne l’est au potier.

J’avoue donc mon ignorance; j’avoue que quatre mille tomes de métaphysique ne nous enseigneront pas ce que c’est que notre âme.

Un philosophe orthodoxe disait à un philosophe hétérodoxe: « Comment avez-vous pu parvenir à imaginer que l’âme est mortelle de sa nature, et qu’elle n’est éternelle que par la pure volonté de Dieu? — Par mon expérience, dit l’autre. — Comment! est-ce que vous êtes mort? — Oui, fort souvent. Je tombais en épilepsie dans ma jeunesse, et je vous assure que j’étais parfaitement mort pendant plusieurs heures. Nulle sensation, nul souvenir même du moment où j’étais tombé. Il m’arrive à présent la même chose presque toutes les nuits. Je ne sens jamais précisément le moment où je m’endors; mon sommeil est absolument sans rêves. Je ne peux imaginer que par conjectures combien de temps j’ai dormi. Je suis mort régulièrement six heures en vingt-quatre. C’est le quart de ma vie. » L’orthodoxe alors lui soutint qu’il pensait toujours pendant son sommeil sans qu’il en sût rien. L’hétérodoxe lui répondit: « Je crois par la révélation que je penserai toujours dans l’autre vie; mais je vous assure que je pense rarement dans celle-ci. » L’orthodoxe ne se trompait pas en assurant l’immortalité de l’âme, puisque la foi et la raison démontrent cette vérité; mais il pouvait se tromper en assurant qu’un homme endormi pense toujours.

Locke avouait franchement qu’il ne pensait pas toujours quand il dormait; un autre philosophe a dit: « Le propre de l’homme est de penser; mais ce n’est pas son essence. » Laissons à chaque homme la liberté et la consolation de se chercher soi-même, et de se perdre dans ses idées.

Cependant il est bon de savoir qu’en 1730 un philosophe essuya une persécution assez forte pour avoir avoué, avec Locke, que son entendement n’était pas exercé tous les moments du jour et de la nuit, de même qu’il ne se servait pas à tout moment de ses bras et de ses jambes. Non-seulement l’ignorance de cour le persécuta, mais l’ignorance maligne de quelques prétendus littérateurs se déchaîna contre le persécuté. Ce qui n’avait produit en Angleterre que quelques disputes philosophiques produisit en France les plus lâches atrocités: un Français fut la victime de Locke.

Il y a eu toujours dans la fange de notre littérature plus d’un de ces misérables qui ont vendu leur plume, et cabalé contre leurs bienfaiteurs mêmes. Cette remarque est bien étrangère à l’article Âme; mais faudrait-il perdre une occasion d’effrayer ceux qui se rendent indignes du nom d’hommes de lettres, qui prostituent le peu d’esprit et de conscience qu’ils ont à un vil intérêt, à une politique chimérique, qui trahissent leur amis pour flatter des sots, qui broient en secret la ciguë dont l’ignorant puissant et méchant veut abreuver des citoyens utiles?

Arriva-t-il jamais dans la véritable Rome qu’on dénonçât aux consuls un Lucrèce pour avoir mis en vers le système d’Épicure? un Cicéron pour avoir écrit plusieurs fois qu’après la mort on ne ressent aucune douleur? qu’on accusât un Pline, un Varron, d’avoir eu des idées particulières sur la Divinité? La liberté de penser fut illimitée chez les Romains. Les esprits durs, jaloux et rétrécis, qui se sont efforcés d’écraser parmi nous cette liberté, mère de nos connaissances, et premier ressort de l’entendement humain, ont prétexté des dangers chimériques. Ils n’ont pas songé que les Romains, qui poussaient cette liberté beaucoup plus loin que nous, n’en ont pas moins été nos vainqueurs, nos législateurs, et que les disputes de l’école n’ont pas plus de rapport au gouvernement que le tonneau de Diogène n’en eut avec les victoires d’Alexandre.

Cette leçon vaut bien une leçon sur l’âme: nous aurons peut-être plus d’une occasion d’y revenir.

Enfin, en adorant Dieu de toute notre âme, confessons toujours notre profonde ignorance sur cette âme, sur cette faculté de sentir et de penser que nous tenons de sa bonté infinie. Avouons que nos faibles raisonnements ne peuvent rien ôter, rien ajouter à la révélation et à la foi. Concluons enfin que nous devons employer cette intelligence, dont la nature est inconnue, à perfectionner les sciences qui sont l’objet de l’Encyclopédie, comme les horlogers emploient des ressorts dans leurs montres, sans savoir ce que c’est que le ressort.

SECTION IV.

SUR L’ÂME, ET SUR NOS IGNORANCES.

Sur la foi de nos connaissances acquises, nous avons osé mettre en question si l’âme est créée avant nous, si elle arrive du néant dans notre corps? à quel âge elle est venue se placer entre une vessie et les intestins cœcum et rectum? si elle y a reçu ou apporté quelques idées, et quelles sont ces idées? si après nous avoir animé quelques moments, son essence est de vivre après nous dans l’éternité sans l’intervention de Dieu même? si étant esprit, et Dieu étant esprit, ils sont l’un et l’autre d’une nature semblable? Ces questions paraissent sublimes: que sont-elles? des questions d’aveugles-nés sur la lumière.

Que nous ont appris tous les philosophes anciens et modernes? un enfant est plus sage qu’eux; il ne pense pas à ce qu’il ne peut concevoir.

Qu’il est triste, direz-vous, pour notre insatiable curiosité, pour notre soif intarissable du bien-être, de nous ignorer ainsi! J’en conviens, et il y a des choses encore plus tristes; mais je vous répondrai: Sors tua mortalis, non est mortale quod optas.

Ovid., Met., II, 56.

Tes destins sont d’un homme, et tes vœux sont d’un dieu.

Il paraît, encore une fois, que la nature de tout principe des choses est le secret du Créateur. Comment les airs portent-ils des sons? comment se forment les animaux? comment quelques-uns de nos membres obéissent-ils constamment à nos volontés? quelle main place des idées dans notre mémoire, les y garde comme dans un registre, et les en tire tantôt à notre gré, et tantôt malgré nous? Notre nature, celle de l’univers, celle de la moindre plante, tout est plongé pour nous dans un gouffre de ténèbres.

L’homme est un être agissant, sentant et pensant: voilà tout ce que nous en savons; il ne nous est donné de connaître ni ce qui nous rend sentants et pensants, ni ce qui nous fait agir, ni ce qui nous fait être. La faculté agissante est aussi incompréhensible pour nous que la faculté pensante. La difficulté est moins de concevoir comment ce corps de fange a des sentiments et des idées que de concevoir comment un être, quel qu’il soit, a des idées et des sentiments.

Voilà d’un côté l’âme d’Archimède, de l’autre celle d’un imbécile: sont-elles de même nature? Si leur essence est de penser, elles pensent toujours, et indépendamment du corps, qui ne peut agir sans elles. Si elles pensent par leur propre nature, l’espèce d’une âme qui ne peut faire une règle d’arithmétique sera-t-elle la même que celle qui a mesuré les cieux? Si ce sont les organes du corps qui ont fait penser Archimède, pourquoi mon idiot, mieux constitué qu’Archimède, plus vigoureux, digérant mieux, faisant mieux toutes ses fonctions, ne pense-t-il point? C’est, dites-vous, que sa cervelle n’est pas si bonne. Mais vous le supposez; vous n’en savez rien. On n’a jamais trouvé de différences entre les cervelles saines qu’on a disséquées; il est même très-vraisemblable que le cervelet d’un sot sera en meilleur état que celui d’Archimède, qui a fatigué prodigieusement, et qui pourrait être usé et raccourci.

Concluons donc ce que nous avons déjà conclu, que nous sommes des ignorants sur tous les premiers principes. À l’égard des ignorants qui font les suffisants, ils sont fort au-dessous des singes.

Disputez maintenant, colériques argumentants; présentez des requêtes les uns contre les autres; dites des injures, prononcez vos sentences, vous qui ne savez pas un mot de la question.

SECTION V.

DU PARADOXE DE WARBURTON SUR L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME.

Warburton, éditeur et commentateur de Shakespeare et évêque de Glocester, usant de la liberté anglaise, et abusant de la coutume de dire des injures à ses adversaires, a composé quatre volumes pour prouver que l’immortalité de l’âme n’a jamais été annoncée dans le Pentateuque, et pour conclure de cette preuve même que la mission de Moïse, qu’il appelle légation, est divine. Voici le précis de son livre, qu’il donne lui-même, pages 7 et 8 du premier tome.

« 1 La doctrine d’une vie à venir, des récompenses et des châtiments après la mort, est nécessaire à toute société civile.

« 2 Tout le genre humain (et c’est en quoi il se trompe), et spécialement les plus sages et les plus savantes nations de l’antiquité, se sont accordés à croire et à enseigner cette doctrine.

« 3 Elle ne peut se trouver en aucun endroit de la loi de Moïse; donc la loi de Moïse est d’un original divin. Ce que je vais prouver par les deux syllogismes suivants: Premier syllogisme.

« Toute religion, toute société qui n’a pas l’immortalité de l’âme pour son principe, ne peut être soutenue que par une providence extraordinaire; la religion juive n’avait pas l’immortalité de l’âme pour principe: donc la religion juive était soutenue par une providence extraordinaire.

Second syllogisme.

« Les anciens législateurs ont tous dit qu’une religion qui n’enseignerait pas l’immortalité de l’âme ne pouvait être soutenue que par une providence extraordinaire; Moïse a institué une religion qui n’est pas fondée sur l’immortalité de l’âme: donc Moïse croyait sa religion maintenue par une providence extraordinaire. » Ce qui est bien plus extraordinaire, c’est cette assertion de Warburton, qu’il a mise en gros caractères à la tête de son livre. On lui a reproché souvent l’extrême témérité et la mauvaise foi avec laquelle il ose dire que tous les anciens législateurs ont cru qu’une religion qui n’est pas fondée sur les peines et les récompenses après la mort ne peut être soutenue que par une providence extraordinaire; il n’y en a pas un seul qui l’ait jamais dit. Il n’entreprend pas même d’en apporter aucun exemple dans son énorme livre farci d’une immense quantité de citations, qui toutes sont étrangères à son sujet. Il s’est enterré sous un amas d’auteurs grecs et latins, anciens et modernes, de peur qu’on ne pénétrât jusqu’à lui, à travers une multitude horrible d’enveloppes. Lorsque enfin la critique a fouillé jusqu’au fond, il est ressuscité d’entre tous ces morts pour charger d’outrages tous ses adversaires.

Il est vrai que vers la fin de son quatrième volume, après avoir marché par cent labyrinthes, et s’être battu avec tous ceux qu’il a rencontrés en chemin, il vient enfin à sa grande question qu’il avait laissée là. Il s’en prend au livre de Job, qui passe chez les savants pour l’ouvrage d’un Arabe, et il veut prouver que Job ne croyait point l’immortalité de l’âme. Ensuite il explique à sa façon tous les textes de l’Écriture par lesquels on a voulu combattre son sentiment.

Tout ce qu’on en doit dire, c’est que, s’il avait raison, ce n’était pas à un évêque d’avoir ainsi raison. Il devait sentir qu’on en pouvait tirer des conséquences trop dangereuses. Mais il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde; cet homme, qui est devenu délateur et persécuteur, n’a été fait évêque, par la protection d’un ministre d’État, qu’immédiatement après avoir fait son livre.

À Salamanque, à Coimbre, à Rome, il aurait été obligé de se rétracter et de demander pardon. En Angleterre il est devenu pair du royaume avec cent mille livres de rente: c’était de quoi adoucir ses mœurs.

SECTION VI.

DU BESOIN DE LA RÉVÉLATION.

Le plus grand bienfait dont nous soyons redevables au Nouveau Testament, c’est de nous avoir révélé l’immortalité de l’âme. C’est donc bien vainement que ce Warburton a voulu jeter des nuages sur cette importante vérité, en représentant continuellement dans sa Légation de Moïse que « les anciens Juifs n’avaient aucune connaissance de ce dogme nécessaire, et que les saducéens ne l’admettaient pas du temps de notre seigneur Jésus ».

Il interprète à sa manière les propres mots qu’on fait prononcer à Jésus-Christ. « N’avez-vous pas lu ces paroles que Dieu vous a dites: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob? or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Il donne à la parabole du mauvais riche un sens contraire à celui de toutes les Églises. Sherlock, évêque de Londres, et vingt autres savants, l’ont réfuté. Les philosophes anglais même lui ont reproché combien il est scandaleux dans un évêque anglican de manifester une opinion si contraire à l’Église anglicane: et cet homme après cela s’avise de traiter les gens d’impies; semblable au personnage d’Arlequin, dans la comédie du Dévaliseur de maisons, qui, après avoir jeté les meubles par la fenêtre, voyant un homme qui en emportait quelques-uns, cria de toutes ses forces: Au voleur!

Il faut d’autant plus bénir la révélation de l’immortalité de l’âme, et des peines et des récompenses après la mort, que la vaine philosophie des hommes en a toujours douté. Le grand César n’en croyait rien; il s’en expliqua clairement en plein sénat lorsque, pour empêcher qu’on fît mourir Catilina, il représenta que la mort ne laissait à l’homme aucun sentiment, que tout mourait avec lui; et personne ne réfuta cette opinion.

L’empire romain était partagé entre deux grandes sectes principales: celle d’Épicure, qui affirmait que la Divinité était inutile au monde, et que l’âme périt avec le corps; et celle des stoïciens, qui regardaient l’âme comme une portion de la Divinité, laquelle après la mort se réunissait à son origine, au grand tout dont elle était émanée. Ainsi, soit que l’on crût l’âme mortelle, soit qu’on la crût immortelle, toutes les sectes se réunissaient à se moquer des peines et des récompenses après la mort.

Il nous reste encore cent monuments de cette croyance des Romains, C’est en vertu de ce sentiment profondément gravé dans tous les cœurs que tant de héros et tant de simples citoyens romains se donnèrent la mort sans le moindre scrupule; ils n’attendaient point qu’un tyran les livrât à des bourreaux.

Les hommes les plus vertueux même, et les plus persuadés de l’existence d’un Dieu, n’espéraient alors aucune récompense, et ne craignaient aucune peine. Nous verrons à l’article Apocryphe, que Clément, qui fut depuis pape et saint, commença par douter lui-même de ce que les premiers chrétiens disaient d’une autre vie, et qu’il consulta saint Pierre à Césarée. Nous sommes bien loin de croire que saint Clément ait écrit cette histoire qu’on lui attribue; mais elle fait voir quel besoin avait le genre humain d’une révélation précise. Tout ce qui peut nous surprendre, c’est qu’un dogme si réprimant et si salutaire ait laissé en proie à tant d’horribles crimes des hommes qui ont si peu de temps à vivre, et qui se voient pressés entre deux éternités. SECTION VII.

ÂMES DES SOTS ET DES MONSTRES.

Un enfant mal conformé naît absolument imbécile, n’a point d’idées, vit sans idées; et on en a vu de cette espèce. Comment définira-t-on cet animal? des docteurs ont dit que c’est quelque chose entre l’homme et la bête; d’autres ont dit qu’il avait une âme sensitive, mais non pas une âme intellectuelle. Il mange, il boit, il dort, il veille, il a des sensations; mais il ne pense pas.

Y a-t-il pour lui une autre vie, n’y en a-t-il point? le cas a été proposé, et n’a pas été encore entièrement résolu.

Quelques-uns ont dit que cette créature devait avoir une âme, parce que son père et sa mère en avaient une. Mais par ce raisonnement on prouverait que si elle était venue au monde sans nez, elle serait réputée en avoir un, parce que son père et sa mère en avaient.

Une femme accouche, son enfant n’a point de menton, son front est écrasé et un peu noir, son nez est effilé et pointu, ses yeux sont ronds, sa mine ne ressemble pas mal à celle d’une hirondelle; cependant il a le reste du corps fait comme nous. Les parents le font baptiser à la pluralité des voix. Il est décidé homme et possesseur d’une âme immortelle. Mais si cette petite figure ridicule a des ongles pointus, la bouche faite en bec, il est déclaré monstre, il n’a point d’âme, on ne le baptise pas.

On sait qu’il y eut à Londres, en 1726, une femme qui accouchait tous les huit jours d’un lapereau. On ne faisait nulle difficulté de refuser le baptême à cet enfant, malgré la folie épidémique qu’on eut pendant trois semaines à Londres de croire qu’en effet cette pauvre friponne faisait des lapins de garenne. Le chirurgien qui l’accouchait, nommé Saint-André, jurait que rien n’était plus vrai, et on le croyait. Mais quelle raison avaient les crédules pour refuser une âme aux enfants de cette femme? elle avait une âme, ses enfants devaient en être pourvus aussi; soit qu’ils eussent des mains, soit qu’ils eussent des pattes, soit qu’ils fussent nés avec un petit museau ou avec un visage: l’Être suprême ne peut-il pas accorder le don de la pensée et de la sensation à un petit je ne sais quoi, né d’une femme, figuré en lapin, aussi bien qu’à un petit je ne sais quoi, figuré en homme? L’âme qui était prête à se loger dans le fœtus de cette femme s’en retournera-t-elle à vide?

Locke observe très-bien, à l’égard des monstres, qu’il ne faut pas attribuer l’immortalité à l’extérieur d’un corps; que la figure n’y fait rien. Cette immortalité, dit-il, n’est pas plus attachée à la forme de son visage ou de sa poitrine qu’à la manière dont sa barbe est faite ou dont son habit est taillé.