SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Ceux qui professaient la magie, qui la croyaient une science, ou qui feignaient de le croire, prétendaient avoir le secret de faire descendre les dieux dans les statues; non pas les grands dieux, mais les dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégiste appelait faire des dieux; et c’est ce que saint Augustin réfute dans sa Cité de Dieu. Mais cela même montre évidemment que les simulacres n’avaient rien en eux de divin, puisqu’il fallait qu’un magicien les animât; et il me semble qu’il arrivait bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une âme à une statue, pour la faire parler.

En un mot, les images des dieux n’étaient point des dieux, Jupiter, et non pas son image, lançait le tonnerre; ce n’était pas la statue de Neptune qui soulevait les mers, ni celle d’Apollon qui donnait la lumière. Les Grecs et les Romains étaient des Gentils, des polythéistes, et n’étaient point des idolâtres.

Nous leur prodiguâmes cette injure quand nous n’avions ni statues ni temples, et nous avons continué dans notre injustice depuis que nous avons fait servir la peinture et la sculpture à honorer nos vérités, comme ils s’en servaient pour honorer leurs erreurs.

SECTION III.

SI LES PERSES, LES SABÉENS, LES ÉGYPTIENS, LES TARTARES, LES TURCS, ONT ÉTÉ IDOLÂTRES; ET DE QU’ELLE ANTIQUITÉ EST l’ORIGINE DES SIMULACRES APPELÉS IDOLES. HISTOIRE DE LEUR CULTE.

C’est une grande erreur d’appeler idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil et aux étoiles. Ces nations n’eurent longtemps ni simulacres ni temples. Si elles se trompèrent, c’est en rendant aux astres ce qu’elles devaient au créateur des astres. Encore le dogme de Zoroastre ou Zerdust, recueilli dans le Sadder, enseigne-t-il un Être suprême, vengeur et rémunérateur; et cela est bien loin de l’idolâtrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole; il a toujours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien.

Gengis-kan chez les Tartares n’était point idolâtre, et n’avait aucun simulacre. Les musulmans, qui remplissent la Grèce, l’Asie Mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde et l’Afrique, appellent les chrétiens idolâtres, giaours, parce qu’ils croient que les chrétiens rendent un culte aux images. Ils brisèrent plusieurs statues qu’ils trouvèrent à Constantinople, dans Sainte-Sophie et dans l’église des Saints-Apôtres et dans d’autres, qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toujours les hommes, et leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avaient été hommes autrefois, des images de ces saints révérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étaient des preuves invincibles de l’idolâtrie la plus complète; cependant il n’en est rien. Les chrétiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, et ne révèrent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui gît dans ses saints. Les iconoclastes et les protestants ont fait le même reproche d’idolâtrie à l’Église, et on leur a fait la même réponse.

Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, et ont encore moins exprimé leurs idées par des mots précis et sans équivoque, nous appelâmes du nom d’idolâtres les Gentils et surtout les polythéistes. On a écrit des volumes immenses, on a débité des sentiments divers sur l’origine de ce culte rendu à Dieu ou à plusieurs dieux sous des figures sensibles: cette multitude de livres et d’opinions ne prouve que l’ignorance.

On ne sait pas qui inventa les habits et les chaussures, et on veut savoir qui le premier inventa les idoles! Qu’importe un passage de Sanchoniathon, qui vivait avant la guerre de Troie? que nous apprend-il, quand il dit que le chaos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp et sa femme Baü engendrèrent Éon, qu’Éon engendra Genos, que Cronos, leur descendant, avait deux yeux par derrière comme par devant, qu’il devint dieu, et qu’il donna l’Égypte à son fils Thaut? voilà un des plus respectables monuments de l’antiquité.

Orphée ne nous en apprendra pas davantage dans sa Théogonie, que Damascius nous a conservée. Il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu, qu’il appelle visage-dieu, et des ailes dorées aux épaules.

Mais vous pouvez de ces idées bizarres tirer deux grandes vérités: l’une, que les images sensibles et les hiéroglyphes sont de l’antiquité la plus haute; l’autre, que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe.

Quant au polythéisme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux faibles, capables de raison et de folie, sujets à tous les accidents, à la maladie et à la mort, ces hommes ont senti leur faiblesse et leur dépendance; ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux; ils ont senti une force dans la terre, qui fournit leurs aliments; une dans l’air, qui souvent les détruit; une dans le feu, qui consume; et dans l’eau, qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorants que d’imaginer des êtres qui présidaient à ces éléments? quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisait luire aux yeux le soleil et les étoiles? et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encore que de les figurer d’une manière sensible? Pouvait-on s’y prendre autrement? La religion juive, qui précéda la nôtre, et qui fut donnée par Dieu même, était toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il paraît sur une montagne: les esprits célestes qu’il envoie viennent tous avec une forme humaine; enfin le sanctuaire est couvert de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des ailes et des têtes d’animaux. C’est ce qui a donné lieu à l’erreur de Plutarque, de Tacite, d’Appien et de tant d’autres, de reprocher aux Juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu, malgré sa défense de peindre et de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la faiblesse humaine, qui demandait qu’on parlât aux sens par des images.

Isaïe, dans le chap. vi, voit le Seigneur assis sur un trône, et le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main, et touche la bouche de Jérémie, au chap. I de ce prophète. Ézéchiel, au chap, i, voit un trône de saphir, et Dieu lui paraît comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’altèrent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple.

Les lettrés chinois, les Parsis, les anciens Égyptiens, n’eurent point d’idoles; mais bientôt Isis et Osiris furent figurés; bientôt Bel, à Babylone, fut un gros colosse; Brama fut un monstre bizarre dans la presqu’île de l’Inde. Les Grecs surtout multiplièrent les noms des dieux, les statues et les temples, mais en attribuant toujours la suprême puissance à leur Zeus, nommé par les Latins Jupiter, maître des dieux et des hommes. Les Romains imitèrent les Grecs. Ces peuples placèrent toujours tous les dieux dans le ciel, sans savoir ce qu’ils entendaient par le ciel.

Les Romains eurent leurs douze grands dieux, six mâles et six femelles, qu’ils nommèrent Dii majorum gentium: Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure, Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié; Vesta prit sa place.

Ensuite venaient les dieux minorum gentium, les dieux indigètes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme Téthys, Amphitrite, les Néréides, Glaucus; puis les Dryades, les Naïades, les dieux des jardins, ceux des bergers: il y en avait pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfants, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées; on eut le dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs. Ni ces empereurs, ni le dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia, la déesse des tétons, ni Stercutius, le dieu de la garde-robe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel et de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples, les petits dieux pénates n’en eurent point; mais tous eurent leur figure, leur idole.

C’étaient de petits magots dont on ornait son cabinet; c’étaient les amusements des vieilles femmes et des enfants, qui n’étaient autorisés par aucun culte public. On laissait agir à son gré la superstition de chaque particulier. On retrouve encore ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes.

Si personne ne sait quand les hommes commencèrent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute. Tharé, père d’Abraham, en faisait à Ur en Chaldée. Rachel déroba et emporta les idoles de son beau-père Laban. On ne peut remonter plus haut.

Mais quelle notion précise avaient les anciennes nations de tous ces simulacres? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuait-on? Croyait-on que les dieux descendaient du ciel pour venir se cacher dans ces statues, ou qu’ils leur communiquaient une partie de l’esprit divin, ou qu’ils ne leur communiquaient rien du tout? C’est encore sur quoi on a très-inutilement écrit; il est clair que chaque homme en jugeait selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachaient le plus de divinité qu’ils pouvaient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes. On sait que les philosophes réprouvaient ces superstitions, que les guerriers s’en moquaient, que les magistrats les toléraient, et que le peuple, toujours absurde, ne savait ce qu’il faisait. C’est, en peu de mots, l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connaître.

On peut se faire la même idée du culte que toute l’Égypte rendit à un bœuf, et que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des ognons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblèmes. Ensuite un certain bœuf Apis, un certain chien nommé Anubis, furent adorés: on mangea toujours du bœuf et des ognons; mais il est difficile de savoir ce que pensaient les vieilles femmes d’Égypte des ognons sacrés et des bœufs.

Les idoles parlaient assez souvent. On faisait commémoration à Rome, le jour de la fête de Cybèle, des belles paroles que la statue avait prononcées lorsqu’on en fit la translation du palais du roi Attale: Ipsa peti volui; ne sit mora, mille volentera: Dignus Roma locus quo deus omnis eat.

(Ovid., Fast., IV, 269.)

« J’ai voulu qu’on m’enlevât; emmenez-moi vite: Rome est digne que tout dieu s’y établisse. » La statue de la Fortune avait parlé: les Scipion, les Cicéron, les César, à la vérité, n’en croyaient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oies et des dieux pouvait fort bien le croire.

Les idoles rendaient aussi des oracles, et les prêtres, cachés dans le creux des statues, parlaient au nom de la Divinité.

Comment, au milieu de tant de dieux et de tant de théogonies différentes, et de cultes particuliers, n’y eut-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres? Cette paix fut un bien qui naquit d’un mal, de l’erreur même; car chaque nation, reconnaissant plusieurs dieux inférieurs, trouva bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambyse, à qui on reprocha d’avoir tué le bœuf Apis, on ne voit dans l’histoire profane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les Gentils n’avaient aucune religion exclusive, et les prêtres ne songèrent qu’à multiplier les offrandes et les sacrifices.

Les premières offrandes furent des fruits. Bientôt après il fallut des animaux pour la table des prêtres; ils les égorgeaient eux-mêmes; ils devinrent bouchers et cruels: enfin ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines, et surtout des enfants et des jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Parsis, ni les Indiens, ne furent coupables de ces abominations; mais à Hiéropolis en Égypte, au rapport de Porphyre, on immola des hommes.

Dans la Tauride on sacrifiait des étrangers; heureusement les prêtres de la Tauride ne devaient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cypriots, les Phéniciens, les Tyriens, les Carthaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tombèrent dans ce crime de religion; et Plutarque rapporte qu’ils immolèrent deux Grecs et deux Gaulois pour expier les galanteries de trois vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolèrent des hommes quand ils entrèrent en Italie avec ce prince. Les Gaulois, les Germains, faisaient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guère lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain.

Il est vrai que, chez les Juifs, Jephté sacrifia sa fille, et que Saül fut prêt d’immoler son fils; il est vrai que ceux qui étaient voués au Seigneur par anathème ne pouvaient être rachetés ainsi qu’on rachetait les bêtes, et qu’il fallait qu’ils périssent.

Nous parlons ailleurs des victimes humaines sacrifiées dans toutes les religions.

Pour consoler le genre humain de cet horrible tableau, de ces pieux sacriléges, il est important de savoir que, chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avait la théologie sacrée et l’erreur populaire, le culte secret et les cérémonies publiques, la religion des sages et celle du vulgaire. On n’enseignait qu’un seul Dieu aux initiés dans les mystères: il n’y a qu’à jeter les yeux sur l’hymne attribué à l’ancien Orphée, qu’on chantait dans les mystères de Cérés Éleusine, si célèbre en Europe et en Asie. « Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton cœur, marche dans la voie de la justice, que le Dieu du ciel et de la terre soit toujours présent à tes yeux; il est unique, il existe seul par lui-même, tous les êtres tiennent de lui leur existence; il les soutient tous: il n’a jamais été vu des mortels, et il voit toutes choses. » Qu’on lise encore ce passage du philosophe Maxime de Madaure, que nous avons déjà cité: « Quel homme est assez grossier, assez stupide pour douter qu’il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n’a rien engendré de semblable à lui-même, et qui est le père commun de toutes choses? » Il y a mille témoignages que les sages abhorraient non-seulement l’idolâtrie, mais encore le polythéisme.

Épictète, ce modèle de résignation et de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu. Relisez encore cette maxime: « Dieu m’a créé, Dieu est au dedans de moi; je le porte partout. Pourrai-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infâmes désirs? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le louer de tout, et de ne cesser de le bénir qu’en cessant de vivre. » Toutes les idées d’Épictète roulent sur ce principe. Est-ce là un idolâtre?

Marc-Aurèle, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire romain qu’Épictète dans l’esclavage, parle souvent, à la vérité, des dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Être suprême et les hommes; mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnaît qu’un Dieu éternel, infini! « Notre âme, dit-il, est une émanation de la Divinité. Mes enfants, mon corps, mes esprits, me viennent de Dieu. » Les stoïciens, les platoniciens, admettaient une nature divine et universelle; les épicuriens la niaient. Les pontifes ne parlaient que d’un seul Dieu dans les mystères. Où étaient donc les idolâtres? Tous nos déclamateurs crient à l’idolâtrie comme de petits chiens qui jappent quand ils entendent un gros chien aboyer.

Au reste, c’est une des plus grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri, de dire que du temps de Théodose le Jeune il ne resta plus d’idolâtres que dans les pays reculés de l’Asie et de l’Afrique. Il y avait dans l’Italie beaucoup de peuples encore Gentils, même au vii siècle. Le nord de l’Allemagne, depuis le Veser, n’était pas chrétien du temps de Charlemagne. La Pologne et tout le Septentrion restèrent longtemps après lui dans ce qu’on appelle idolâtrie. La moitié de l’Afrique, tous les royaumes au delà du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares, ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques Lapons, quelques Samoyèdes, quelques Tartares, qui aient persévéré dans la religion de leurs ancêtres.

Finissons par remarquer que, dans les temps qu’on appelle parmi nous le moyen âge, nous appelions le pays des mahométans la Paganie; nous traitions d’idolâtres, d’adorateurs d’images, un peuple qui a les images en horreur. Avouons, encore une fois, que les Turcs sont plus excusables de nous croire idolâtres quand ils voient nos autels chargés d’images et de statues.

Un gentilhomme du prince Ragotski m’a assuré sur son honneur qu’étant entré dans un café à Constantinople, la maîtresse ordonna qu’on ne le servît point, parce qu’il était idolâtre. Il était protestant; il lui jura qu’il n’adorait ni hostie ni images. « Ah! si cela est, lui dit cette femme, venez chez moi tous les jours, vous serez servi pour rien. » IGNACE DE LOYOLA.

IGNACE DE LOYOLA.

Voulez-vous acquérir un grand nom, être fondateur? soyez complètement fou, mais d’une folie qui convienne à votre siècle. Ayez dans votre folie un fonds de raison qui puisse servir à diriger vos extravagances, et soyez excessivement opiniâtre. Il pourra arriver que vous soyez pendu; mais si vous ne l’êtes pas, vous pourrez avoir des autels.

En conscience, y a-t-il jamais eu un homme plus digne des petites-maisons que saint Ignace ou saint Inigo le Biscaïen, car c’est son véritable nom? La tête lui tourne à la lecture de la Légende dorée, comme elle tourna depuis à don Quichotte de la Manche pour avoir lu des romans de chevalerie. Voilà mon Biscaïen qui se fait d’abord chevalier de la Vierge, et qui fait la veille des armes à l’honneur de sa dame. La sainte Vierge lui apparaît, et accepte ses services; elle revient plusieurs fois; elle lui amène son fils. Le diable, qui est aux aguets, et qui prévoit tout le mal que les jésuites lui feront un jour, vient faire un vacarme de lutin dans la maison, casse toutes les vitres: le Biscaïen le chasse avec un signe de croix; le diable s’enfuit à travers la muraille, et y laisse une grande ouverture, que l’on montrait encore aux curieux cinquante ans après ce bel événement.

Sa famille, voyant le dérangement de son esprit, veut le faire enfermer et le mettre au régime: il se débarrasse de sa famille ainsi que du diable, et s’enfuit sans savoir où il va. Il rencontre un Maure, et dispute avec lui sur l’immaculée conception. Le Maure, qui le prend pour ce qu’il est, le quitte au plus vite. Le Biscaïen ne sait s’il tuera le Maure, ou s’il priera Dieu pour lui; il en laissa la décision à son cheval, qui, plus sage que lui, reprit la route de son écurie.

Mon homme, après cette aventure, prend le parti d’aller en pèlerinage à Bethléem, en mendiant son pain: sa folie augmente en chemin; les dominicains prennent pitié de lui à Manrèse; ils le gardent chez eux pendant quelques jours, et le renvoient sans l’avoir pu guérir.

Il s’embarque à Barcelone, arrive à Venise: on le chasse de Venise; il revient à Barcelone, toujours mendiant son pain, toujours ayant des extases, et voyant fréquemment la sainte Vierge et Jésus-Christ.

Enfin on lui fait entendre que pour aller dans la Terre Sainte convertir les Turcs, les chrétiens de l’Église grecque, les Arméniens et les Juifs, il fallait commencer par étudier un peu de théologie. Mon Biscaïen ne demande pas mieux; mais pour être théologien, il faut savoir un peu de grammaire et un peu de latin: cela ne l’embarrasse point; il va au collége à l’âge de trente-trois ans: on se moque de lui, et il n’apprend rien.

Il était désespéré de ne pouvoir aller convertir des infidèles: le diable eut pitié de lui cette fois-là; il lui apparut, et lui jura foi de chrétien que s’il voulait se donner à lui il le rendrait le plus savant homme de l’Église de Dieu. Ignace n’eut garde de se mettre sous la discipline d’un tel maître: il retourna en classe; on lui donna le fouet quelquefois, et il n’en fut pas plus savant.

Chassé du collége de Barcelone, persécuté par le diable, qui le punissait de ses refus, abandonné par la vierge Marie, qui ne se mettait point du tout en peine de secourir son chevalier, il ne se rebute pas; il se met à courir le pays avec des pèlerins de Saint-Jacques; il prêche dans les rues de ville en ville. On l’enferme dans les prisons de l’Inquisition. Délivré de l’Inquisition, on le met en prison dans Alcala; il s’enfuit après à Salamanque, et on l’y enferme encore. Enfin, voyant qu’il n’était pas prophète dans son pays, Ignace prend la résolution d’aller étudier à Paris: il fait le voyage à pied, précédé d’un âne qui portait son bagage, ses livres et ses écrits. Don Quichotte du moins eut un cheval et un écuyer; mais Ignace n’avait ni l’un ni l’autre.

Il essuie à Paris les mêmes avanies qu’en Espagne; on lui fait mettre culotte bas au collége de Sainte-Barbe, et on veut le fouetter en cérémonie. Sa vocation l’appelle enfin à Rome.

Comment s’est-il pu faire qu’un pareil extravagant ait joui enfin à Rome de quelque considération, se soit fait des disciples, et ait été le fondateur d’un ordre puissant, dans lequel il y a eu des hommes très-estimables? C’est qu’il était opiniâtre et enthousiaste. Il trouva des enthousiastes comme lui, auxquels il s’associa. Ceux-là, ayant plus de raison que lui, rétablirent un peu la sienne: il devint plus avisé sur la fin de sa vie, et il mit même quelque habileté dans sa conduite.

Peut-être Mahomet commença-t-il à être aussi fou qu’Ignace dans les premières conversations qu’il eut avec l’ange Gabriel; et peut-être Ignace, à la place de Mahomet, aurait fait d’aussi grandes choses que le prophète: car il était tout aussi ignorant, aussi visionnaire, et aussi courageux.

On dit d’ordinaire que ces choses-là n’arrivent qu’une fois: cependant il n’y a pas longtemps qu’un rustre anglais, plus ignorant que l’Espagnol Ignace, a établi la société de ceux qu’on nomme quakers, société fort au-dessus de celle d’Ignace. Le comte de Sinzendorf a de nos jours fondé la secte des moraves; et les convulsionnaires de Paris ont été sur le point de faire une révolution. Ils ont été bien fous, mais ils n’ont pas été assez opiniâtres.

IGNORANCE.

SECTION PREMIÈRE.

Il y a bien des espèces d’ignorances; la pire de toutes est celle des critiques. Ils sont obligés, comme on sait, d’avoir doublement raison, comme gens qui affirment, et comme gens qui condamnent. Ils sont donc doublement coupables quand ils se trompent.

Première ignorance.

Par exemple, un homme fait deux gros volumes sur quelques pages d’un livre utile qu’il n’a pas entendu. Il examine d’abord ces paroles: « La mer a couvert des terrains immenses...Les lits profonds de coquillages qu’on trouve en Touraine et ailleurs ne peuvent y avoir été déposés que par la mer. » Oui, si ces lits de coquillages existent en effet; mais le critique devait savoir que l’auteur lui-même a découvert, ou cru découvrir que ces lits réguliers de coquillages n’existent point, qu’il n’y en a nulle part dans le milieu des terres; mais, soit que le critique le sût, soit qu’il ne le sût pas, il ne devait pas imputer, généralement parlant, des couches de coquilles supposées régulièrement placées les unes sur les autres, à un déluge universel. qui aurait détruit toute régularité: c’est ignorer absolument la physique.

Il ne devait pas dire: « Le déluge universel est raconté par Moïse avec le consentement de toutes les nations; » 1° Parce que le Pentateuque fut longtemps ignoré, non-seulement des nations, mais des Juifs eux-mêmes; 2° Parce qu’on ne trouva qu’un exemplaire de la loi au fond d’un vieux coffre, du temps du roi Josias; 3° Parce que ce livre fut perdu pendant la captivité; 4° Parce qu’il fut restauré par Esdras; 5° Parce qu’il fut toujours inconnu à toute autre nation jusqu’au temps de la traduction des Septante; 6° Parce que, même depuis la traduction attribuée aux Septante, nous n’avons pas un seul auteur parmi les Gentils qui cite un seul endroit de ce livre, jusqu’à Longin, qui vivait sous l’empereur Aurélien; 7° Parce que nulle autre nation n’a jamais admis un déluge universel jusqu’aux Métamorphoses d’Ovide, et qu’encore, dans Ovide, il ne s’étend qu’à la Méditerranée; 8° Parce que saint Augustin avoue expressément que le déluge universel fut ignoré de toute l’antiquité; 9° Parce que le premier déluge dont il est question chez les Gentils est celui dont parle Bérose, et qu’il fixe à quatre mille quatre cents ans environ avant notre ère vulgaire; ce déluge ne s’étendit que vers le Pont-Euxin; 10° Parce qu’enfin il ne nous est resté aucun monument d’un déluge universel chez aucune nation du monde.

Il faut ajouter à toutes ces raisons que le critique n’a pas seulement compris l’état de la question. Il s’agit uniquement de savoir si nous avons des preuves physiques que la mer ait abandonné successivement plusieurs terrains; et sur cela M. l’abbé François dit des injures à des hommes qu’il ne peut ni connaître ni entendre. Il eût mieux valu se taire et ne pas grossir la foule des mauvais livres.

Deuxième ignorance.

Le même critique, pour appuyer de vieilles idées assez universellement méprisées, mais qui n’ont pas le plus léger rapport à Moïse, s’avise de dire que « Bérose est parfaitement d’accord avec Moïse dans le nombre des générations avant le déluge ».

Remarquez, mon cher lecteur, que ce Bérose est celui-là même qui nous apprend que le poisson Oannès sortait tous les jours de l’Euphrate pour venir prêcher les Chaldéens, et que le même poisson écrivit avec une de ses arêtes un beau livre sur l’origine des choses. Voilà l’écrivain que M. l’abbé François prend pour le garant de Moïse.

Troisième ignorance.

«N’est- il pas constant qu’un grand nombre de familles européennes,...transplantées dans les côtes d’Afrique, y sont devenues, sans aucun mélange, aussi noires que les naturelles du pays? » Monsieur l’abbé, c’est le contraire qui est constant. Vous ignorez que les nègres ont le reticulum mucosum noir, quoique je l’aie dit vingt fois. Sachez que vous auriez beau faire des enfants en Guinée, vous ne feriez jamais que des Welches qui n’auraient ni cette belle peau noire huileuse, ni ces lèvres noires et lippues, ni ces yeux ronds, ni cette laine frisée sur la tête, qui font la différence spécifique des nègres. Sachez que votre famille welche, établie en Amérique, aura toujours de la barbe, tandis qu’aucun Américain n’en aura. Après cela, tirez-vous d’affaire comme vous pourrez avec Adam et Ève.

Quatrième ignorance.

«Le plus idiot ne dit point: moi pied, moi tête, moi main; il sent donc qu’il y a en lui quelque chose qui s’approprie son corps. » Hélas! mon cher abbé, cet idiot ne dit pas non plus: moi âme.

Que pouvez-vous conclure, vous et lui? qu’il dit mon pied, parce qu’on peut l’en priver: car alors il ne marchera plus; qu’il dit ma tête: on peut la lui couper, alors il ne pensera plus. Eh bien! que s’ensuit-il? ce n’est pas ici une ignorance des faits.

Cinquième ignorance.

«Qu’est-ce que ce Melchom qui s’était emparé du pays de Gad? Plaisant dieu que le Dieu de Jérémie devait faire enlever pour être traîné en captivité. » Ah! ah! monsieur l’abbé, vous faites le plaisant! Vous demandez quel est ce Melchom: je vais vous le dire. Melk ou Melkom signifiait le seigneur, ainsi qu’Adoni ou Adonai, Baal ou Bel, Adad, Shadaï, Éloï ou Éloa. Presque tous les peuples de Syrie donnaient de tels noms à leurs dieux. Chacun avait son seigneur, son protecteur, son dieu. Le nom même de Jehova était un nom phénicien et particulier; témoin Sanchoniathon, antérieur certainement à Moïse; témoin Diodore.

Nous savons bien que Dieu est également le dieu, le maître absolu des Égyptiens et des Juifs, et de tous les hommes, et de tous les mondes; mais ce n’est pas ainsi qu’il est représenté quand Moïse paraît devant Pharaon. Il ne lui parle jamais qu’au nom du Dieu des Hébreux, comme un ambassadeur apporte les ordres du roi son maître. Il parle si peu au nom du maître de toute la nature que Pharaon lui répond: « Je ne le connais pas. » Moïse fait des prodiges au nom de ce Dieu, mais les sorciers de Pharaon font précisément les mêmes prodiges au nom des leurs. Jusque-là tout est égal: on combat seulement à qui sera le plus puissant, mais non pas à qui sera le seul puissant. Enfin le Dieu des Hébreux l’emporte de beaucoup; il manifeste une puissance beaucoup plus grande, mais non pas une puissance unique. Ainsi, humainement parlant, l’incrédulité de Pharaon semble très-excusable. C’est la même incrédulité que celle de Montézuma devant Cortez, et d’Atabaliba devant les Pizaro.

Quand Josué assemble les Juifs: « Choisissez, leur dit-il, ce qu’il vous plaira, ou les dieux auxquels ont servi vos pères dans la Mésopotamie, ou les dieux des Amorrhéens aux pays desquels vous habitez; mais pour ce qui est de moi et de ma maison, nous servirons Adonaï. » Le peuple s’était donc déjà donné à d’autres dieux, et pouvait servir qui il voulait.

Quand la famille de Michas, dans Éphraïm, prend un prêtre lévite pour servir un dieu étranger; quand toute la tribu de Dan sert le même dieu que la famille de Michas; lorsqu’un petit-fils même de Moïse se fait prêtre de ce dieu étranger pour de l’argent, personne n’en murmure: chacun a son dieu paisiblement, et le petit-fils de Moïse est idolâtre sans que personne y trouve à redire; donc alors chacun choisissait son dieu local, son protecteur.

Les mêmes Juifs, après la mort de Gédéon, adorent Baal-Bérith, qui signifie précisément la même chose qu’Adonaï, le seigneur, le protecteur: ils changent de protecteur.

Adonaï, du temps de Josué, se rend maître des montagnes: mais il ne peut vaincre les habitants des vallées, parce qu’ils avaient des chariots armés de faux.

Y a-t-il rien qui ressemble plus à un dieu local, qui est puissant en un lieu, et qui ne l’est point en un autre?

Jephté, fils de Galaad et d’une concubine, dit aux Moabites: «Ce que votre dieu Chamos possède ne vous est-il pas dû de droit? Et ce que le nôtre s’est acquis par ses victoires ne doit-il pas être à nous? » Il est donc prouvé invinciblement que les Juifs grossiers, quoique choisis par le Dieu de l’univers, le regardèrent pourtant comme un dieu local, un dieu particulier, tel que le dieu des Ammonites, celui des Moabites, celui des montagnes, celui des vallées.

Il est clair qu’il était malheureusement indifférent au petit-fils de Moïse de servir le Dieu de Michas ou celui de son grand-père. Il est clair, et il faut en convenir, que la religion juive n’était point formée; qu’elle ne fut uniforme qu’après Esdras; il faut encore en excepter les Samaritains.

Vous pouvez savoir maintenant ce que c’est que le seigneur Melchom. Je ne prends point son parti. Dieu m’en garde; mais quand vous dites que c’était « un plaisant dieu que Jérémie menaçait de mettre en esclavage », je vous répondrai, monsieur l’abbé: De votre maison de verre, vous ne devriez pas jeter des pierres à celle de votre voisin.

C’étaient les Juifs qu’on menait alors en esclavage à Babylone; c’était le bon Jérémie lui-même qu’on accusait d’avoir été corrompu par la cour de Babylone, et d’avoir prophétisé pour elle; c’était lui qui était l’objet du mépris public, et qui finit, à ce qu’on croit, par être lapidé par les Juifs mêmes. Croyez-moi, ce Jérémie n’a jamais passé pour un rieur.

Le Dieu des Juifs, encore une fois, est le Dieu de toute la nature. Je vous le redis afin que vous n’en prétendiez cause d’ignorance, et que vous ne me défériez pas à votre official. Mais je vous soutiens que les Juifs grossiers ne connurent très-souvent qu’un dieu local.

Sixième ignorance.

«Il n’est pas naturel d’attribuer les marées aux phases de la lune. Ce ne sont pas les grandes marées en pleine lune qu’on attribue aux phases de cette planète. » Voici des ignorances d’une autre espèce.

Il arrive quelquefois à certaines gens d’être si honteux du rôle qu’ils jouent dans le monde que, tantôt ils veulent se déguiser en beaux esprits, et tantôt en philosophes.

Il faut d’abord apprendre à monsieur l’abbé que rien n’est plus naturel que d’attribuer un effet à ce qui est toujours suivi de cet effet. Si un tel vent est toujours suivi de la pluie, il est naturel d’attribuer la pluie à ce vent. Or, sur toutes les côtes de l’Océan, les marées sont toujours plus fortes dans les sigigées de la lune que dans ses quadratures. (Savez-vous ce que c’est que sigigées, ou syzygies?) La lune retarde tous les jours son lever; la marée retarde aussi tous les jours. Plus la lune approche de notre zénith, plus la marée est grande; plus la lune approche de son périgée, plus la marée s’élève encore. Ces expériences et beaucoup d’autres, ces rapports continuels avec les phases de la lune, ont donc fondé l’opinion ancienne et vraie que cet astre est une principale cause du flux et du reflux.

Après tant de siècles, le grand Newton est venu. Connaissez-vous Newton? Avez-vous jamais ouï dire qu’ayant calculé le carré de la vitesse de la lune autour de son orbite dans l’espace d’une minute, et ayant divisé ce carré par le diamètre de l’orbite lunaire, il trouva que le quotient était quinze pieds; que de là il démontra que la lune gravite vers la terre trois mille six cents fois moins que si elle était près de la terre; qu’ensuite il démontra que sa force attractive est la cause des trois quarts de l’élévation de la mer au temps du reflux, et que la force du soleil fait l’élévation de l’autre quart? Vous voilà tout étonné; vous n’avez jamais rien lu de pareil dans le Pédagogue chrétien. Tâchez dorénavant, vous et les loueurs de chaises de votre paroisse, de ne jamais parler des choses dont vous n’avez pas la plus légère idée.

Vous ne sauriez croire quel tort vous faites à la religion par votre ignorance, et encore plus par vos raisonnements. On devrait vous défendre d’écrire, à vous et à vos pareils, pour conserver le peu de foi qui reste dans ce monde.

Je vous ferais ouvrir de plus grands yeux si je vous disais que ce Newton était persuadé et a écrit que Samuel est l’auteur du Pentateuque. Je ne dis pas qu’il l’ait démontré comme il a calculé la gravitation. Mais apprenez à douter, et soyez modeste. Je crois au Pentateuque, entendez-vous; mais je crois que vous avez imprimé des sottises énormes.