SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

Page 109 of 152

Je vous supplie, messieurs, d’avoir la bonté de croire que je n’ai jamais cru, que je ne crois point, et que je ne croirai jamais que vous soyez descendus de ces voleurs de grand chemin à qui le roi Actisanès fit couper le nez et les oreilles, et qu’il envoya, selon le rapport de Diodore de Sicile, dans le désert qui est entre le lac Sirbon et le mont Sinaï, désert affreux où l’on manque d’eau et de toutes les choses nécessaires à la vie. Ils firent des filets pour prendre des cailles, qui les nourrirent pendant quelques semaines, dans le temps du passage des oiseaux.

Des savants ont prétendu que cette origine s’accorde parfaitement avec votre histoire. Vous dites vous-mêmes que vous habitâtes ce désert, que vous y manquâtes d’eau, que vous y vécûtes de cailles, qui en effet y sont très-abondantes. Le fond de vos récits semble confirmer celui de Diodore de Sicile; mais je n’en crois que le Pentateuque. L’auteur ne dit point qu’on vous ait coupé le nez et les oreilles. Il me semble même (autant qu’il m’en peut souvenir, car je n’ai pas Diodore sous ma main) qu’on ne vous coupa que le nez. Je ne me souviens plus où j’ai lu que les oreilles furent de la partie; je ne sais point si c’est dans quelques fragments de Manéthon, cité par saint Éphrem.

Le secrétaire qui m’a fait l’honneur de m’écrire en votre nom a beau m’assurer que vous volâtes pour plus de neuf millions d’effets en or monnayé ou orfévri, pour aller faire votre tabernacle dans le désert, je soutiens que vous n’emportâtes que ce qui vous appartenait légitimement, en comptant les intérêts à quarante pour cent, ce qui était le taux légitime.

Quoi qu’il en soit, je certifie que vous êtes d’une très-bonne noblesse, et que vous étiez seigneurs d’Hershalaïm longtemps avant qu’il fût question dans le monde de la maison de Souabe, de celles d’Anhalt, de Saxe et de Bavière.

Il se peut que les nègres d’Angola et ceux de Guinée soient beaucoup plus anciens que vous, et qu’ils aient adoré un beau serpent avant que les Égyptiens aient connu leur Isis et que vous ayez habité auprès du lac Sirbon; mais les nègres ne nous ont pas encore communiqué leurs livres.

TROISIÈME LETTRE.

Sur quelques chagrins arrivés au peuple de Dieu.

Loin de vous accuser, messieurs, je vous ai toujours regardés avec compassion. Permettez-moi de vous rappeler ici ce que j’ai lu dans le discours préliminaire de l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations et sur l’Histoire générale. On y trouve deux cent trente-neuf mille vingt Juifs égorgés les uns par les autres, depuis l’adoration du veau d’or jusqu’à la prise de l’arche par les Philistins; laquelle coûta la vie à cinquante mille soixante et dix Juifs pour avoir osé regarder l’arche, tandis que ceux qui l’avaient prise si insolemment à la guerre en furent quittes pour des hémorroïdes et pour offrir à vos prêtres cinq rats d’or et cinq anus d’or. Vous m’avouerez que deux cent trente-neuf mille vingt hommes massacrés par vos compatriotes, sans compter tout ce que vous perdîtes dans vos alternatives de guerre et de servitude, devaient faire un grand tort à une colonie naissante.

Comment puis-je ne pas vous plaindre en voyant dix de vos tribus absolument anéanties, ou peut-être réduites à deux cents familles, qu’on retrouve, dit-on, à la Chine et dans la Tartarie?

Pour les deux autres tribus, vous savez ce qui leur est arrivé. Souffrez donc ma compassion, et ne m’imputez pas de mauvaise volonté.

QUATRIÈME LETTRE.

Sur la femme à Michas.

Trouvez bon que je vous demande ici quelques éclaircissements sur un fait singulier de votre histoire; il est peu connu des dames de Paris et des personnes du bon ton.

Il n’y avait pas trente-huit ans que votre Moïse était mort, lorsque la femme à Michas, de la tribu de Benjamin, perdit onze cents sicles, qui valent, dit-on, environ six cents livres de notre monnaie. Son fils les lui rendit sans que le texte nous apprenne s’il ne les avait pas volés. Aussitôt la bonne Juive en fait faire des idoles, et leur construit une petite chapelle ambulante selon l’usage. Un lévite de Bethléem s’offrit pour la desservir moyennant dix francs par an, deux tuniques, et bouche à cour, comme on disait autrefois.

Une tribu alors, qu’on appela depuis la Tribu de Dan, passa auprès de la maison de la Michas, en cherchant s’il n’y avait rien à piller dans le voisinage. Les gens de Dan sachant que la Michas avait chez elle un prêtre, un voyant, un devin, un rhoé, s’enquirent de lui si leur voyage serait heureux, s’il y aurait quelque bon coup à faire. Le lévite leur promit un plein succès. Ils commencèrent par voler la chapelle de la Michas, et lui prirent jusqu’à son lévite. La Michas et son mari eurent beau crier: Vous emportez mes dieux, et vous me volez mon prêtre, on les fit taire, et on alla mettre tout à feu et à sang, par dévotion, dans la petite bourgade de Dan, dont la tribu prit le nom.

Ces flibustiers conservèrent une grande reconnaissance pour les dieux de la Michas, qui les avaient si bien servis. Ces idoles furent placées dans un beau tabernacle, La foule des dévots augmenta, il fallut un nouveau prêtre: il s’en présenta un.

Ceux qui ne connaissent pas votre histoire ne devineront jamais qui fut ce chapelain. Vous le savez, messieurs, c’était le propre petit-fils de Moïse, un nommé Jonathan, fils de Gerson, fils de Moïse et de la fille à Jéthro.

Vous conviendrez avec moi que la famille de Moïse était un peu singulière. Son frère, à l’âge de cent ans, jette un veau d’or en fonte, et l’adore; son petit-fils se fait aumônier des idoles pour de l’argent. Cela ne prouverait-il pas que votre religion n’était pas encore faite, et que vous tâtonnâtes longtemps avant d’être de parfaits Israélites tels que vous l’êtes aujourd’hui?

Vous répondez à ma question que notre saint Pierre Simon Barjone en a fait autant, et qu’il commença son apostolat par renier son maître. Je n’ai rien à répliquer, sinon qu’il faut toujours se défier de soi. Et je me défie si fort de moi-même que je finis ma lettre en vous assurant de toute mon indulgence, et en vous demandant la vôtre.

CINQUIÈME LETTRE.

Assassinats juifs. Les Juifs ont-ils été anthropophages? Leurs mères ont-elles couché avec des boucs? Les pères et mères ont-ils immolé leurs enfants? Et de quelques autres belles actions du peuple de Dieu.

Messieurs, J’ai un peu gourmandé votre secrétaire: il n’est pas dans la civilité de gronder les valets d’autrui devant leurs maîtres; mais l’ignorance orgueilleuse révolte dans un chrétien qui se fait valet d’un Juif. Je m’adresse directement à vous pour n’avoir plus affaire à votre livrée.

CALAMITÉS JUIVES ET GRANDS ASSASSINATS.

Permettez-moi d’abord de m’attendrir sur toutes vos calamités: car, outre les deux cent trente-neuf mille vingt Israélites tués par l’ordre du Seigneur, je vois la fille de Jephté immolée par son père. Il lui fit comme il l’avait voué. Tournez-vous de tous les sens; tordez le texte, disputez contre les Pères de l’Église: il lui fit comme il avait voué; et il avait voué d’égorger sa fille pour remercier le Seigneur. Belle action de grâces!

Oui, vous avez immolé des victimes humaines au Seigneur; mais consolez-vous: je vous ai dit souvent que nos Welches et toutes les nations en firent autant autrefois. Voilà M. de Bougainville qui revient de l’île de Taïti, de cette île de Cythère dont les habitants paisibles, doux, humains, hospitaliers, offrent aux voyageurs tout ce qui est en leur pouvoir, les fruits les plus délicieux, et les filles les plus belles, les plus faciles de la terre. Mais ces peuples ont leurs jongleurs, et ces jongleurs les forcent à sacrifier leurs enfants à des magots qu’ils appellent leurs dieux.

Je vois soixante et dix frères d’Abimélech écrasés sur une même pierre par cet Abimélech, fils de Gédéon et d’une coureuse. Ce fils de Gédéon était mauvais parent; et ce Gédéon, l’ami de Dieu, était bien débauché.

Votre lévite qui vient sur son âne à Gabaa; les Gabaonites qui veulent le violer, sa pauvre femme qui est violée à sa place, et qui meurt à la peine; la guerre civile qui en est la suite, toute votre tribu de Benjamin exterminée, à six cents hommes près, me font une peine que je ne puis vous exprimer.

Vous perdez tout d’un coup cinq belles villes que le Seigneur vous destinait au bout du lac de Sodome, et cela pour un attentat inconcevable contre la pudeur de deux anges. En vérité, c’est bien pis que ce dont on accuse vos mères avec les boucs. Comment n’aurais-je pas la plus grande pitié pour vous quand je vois le meurtre, la sodomie, la bestialité, constatés chez vos ancêtres, qui sont nos premiers pères spirituels et nos proches parents selon la chair? Car enfin, si vous descendez de Sem, nous descendons de son frère Japhet; nous sommes évidemment cousins.

ROITELETS OU MELCHIM JUIFS.

Votre Samuel avait bien raison de ne pas vouloir que vous eussiez des roitelets: car presque tous vos roitelets sont des assassins, à commencer par David, qui assassine Miphiboseth, fils de Jonathas, son tendre ami, « qu’il aimait d’un amour plus grand que l’amour des femmes »; qui assassine Uriah, le mari de sa Bethsabée; qui assassine jusqu’aux enfants qui tettent, dans les villages alliés de son protecteur Achis; qui commande en mourant qu’on assassine Joab son général, et Séméi, son conseiller; à commencer, dis-je, par ce David et par Salomon, qui assassine son propre frère Adonias embrassant en vain l’autel; et à finir par Hérode le Grand qui assassine son beau-frère, sa femme, tous ses parents, et ses enfants même.

Je ne vous parle pas des quatorze mille petits garçons que votre roitelet, ce grand Hérode, fit égorger dans le village de Bethléem; ils sont enterrés, comme vous savez, à Cologne avec nos onze mille vierges; et on voit encore un de ces enfants tout entier. Vous ne croyez pas à cette histoire authentique, parce qu’elle n’est pas dans votre canon, et que votre Flavius Josèphe n’en a rien dit. Je ne vous parle pas des onze cent mille hommes tués dans la seule ville de Jérusalem pendant le siége qu’en fit Titus.

Par ma foi, la nation chérie est une nation bien malheureuse.

SI LES JUIFS ONT MANGÉ DE LA CHAIR HUMAINE.

Parmi vos calamités, qui m’ont fait tant de fois frémir, j’ai toujours compté le malheur que vous avez eu de manger de la chair humaine. Vous dites que cela n’est arrivé que dans les grandes occasions, que ce n’est pas vous que le Seigneur invitait à sa table pour manger le cheval et le cavalier, que c’étaient les oiseaux qui étaient les convives; je le veux croire.

SI LES DAMES JUIVES COUCHÈRENT AVEC DES BOUCS.

Vous prétendez que vos mères n’ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense? Un législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n’avait pas été commun?

SI LES JUIFS IMMOLÈRENT DES HOMMES.

Vous osez assurer que vous n’immoliez pas des victimes humaines au Seigneur; et qu’est-ce donc que le meurtre de la fille de Jephté, réellement immolée, comme nous l’avons déjà prouvé par vos propres livres?

Comment expliquerez-vous l’anathème des trente-deux pucelles qui furent le partage du Seigneur quand vous prîtes chez les Madianites trente-deux mille pucelles et soixante et un mille ânes? Je ne vous dirai pas ici qu’à ce compte il n’y avait pas deux ânes par pucelle; mais je vous demanderai ce que c’était que cette part du Seigneur. Il y eut, selon votre livre des Nombres, seize mille filles pour vos soldats, seize mille filles pour vos prêtres; et sur la part des soldats on préleva trente-deux filles pour le Seigneur. Qu’en fit-on? vous n’aviez point de religieuses. Qu’est-ce que la part du Seigneur dans toutes vos guerres, sinon du sang?

Le prêtre Samuel ne hacha-t-il pas en morceaux le roitelet Agag, à qui le roitelet Saül avait sauvé la vie? Ne le sacrifia-t-il pas comme la part du Seigneur?

Ou renoncez à vos livres, auxquels je crois fermement, selon la décision de l’Église, ou avouez que vos pères ont offert à Dieu des fleuves de sang humain, plus que n’a jamais fait aucun peuple du monde.

DES TRENTE-DEUX MILLE PUCELLES, DES SOIXANTE ET QUINZE MILLE BŒUFS, ET DU FERTILE DÉSERT DE MADIAN.

Que votre secrétaire cesse de tergiverser, d’équivoquer, sur le camp des Madianites et sur leurs villages. Je me soucie bien que ce soit dans un camp ou dans un village de cette petite contrée misérable et déserte que votre prêtre-boucher Éléazar, général des armées juives, ait trouvé soixante et douze mille bœufs, soixante et un mille ânes, six cent soixante et quinze mille brebis, sans compter les béliers et les agneaux!

Or, si vous prîtes trente-deux mille petites filles, il y avait apparemment autant de petits garçons, autant de pères et de mères. Cela irait probablement à cent vingt-huit mille captifs, dans un désert où l’on ne boit que de l’eau saumâtre, où l’on manque de vivres, et qui n’est habité que par quelques Arabes vagabonds, au nombre de deux ou trois mille tout au plus. Vous remarquerez d’ailleurs que ce pays affreux n’a pas plus de huit lieues de long et de large sur toutes les cartes.

Mais qu’il soit aussi grand, aussi fertile, aussi peuplé que la Normandie ou le Milanais, cela ne m’importe: je m’en tiens au texte, qui dit que la part du Seigneur fut de trente-deux filles. Confondez tant qu’il vous plaira le Madian près de la mer Rouge avec le Madian près de Sodome, je vous demanderai toujours compte de mes trente-deux pucelles.

Votre secrétaire a-t-il été chargé par vous de supputer combien de bœufs et de filles peut nourrir le beau pays de Madian?

J’habite un canton, messieurs, qui n’est pas la terre promise; mais nous avons un lac beaucoup plus beau que celui de Sodome. Notre sol est d’une bonté très-médiocre. Votre secrétaire me dit qu’un arpent de Madian peut nourrir trois bœufs; je vous assure, messieurs, que chez moi un arpent ne nourrit qu’un bœuf. Si votre secrétaire veut tripler le revenu de mes terres, je lui donnerai de bons gages, et je ne le payerai pas en rescriptions sur les receveurs généraux. Il ne trouvera pas dans tout le pays de Madian une meilleure condition que chez moi. Mais malheureusement cet homme ne s’entend pas mieux en bœufs qu’en veaux d’or.

À regard des trente-deux mille pucelages, je lui en souhaite. Notre petit pays est de l’étendue de Madian; il contient environ quatre mille ivrognes, une douzaine de procureurs, deux hommes d’esprit, et quatre mille personnes du beau sexe, qui ne sont pas toutes jolies. Tout cela monte à environ huit mille personnes, supposé que le greffier qui m’a produit ce compte n’ait pas exagéré de moitié, selon la coutume. Vos prêtres et les nôtres auraient peine à trouver dans mon pays trente-deux mille pucelles pour leur usage. C’est ce qui me donne de grands scrupules sur les dénombrements du peuple romain, du temps que son empire s’étendait à quatre lieues du mont Tarpéien, et que les Romains avaient une poignée de foin au haut d’une perche pour enseigne. Peut-être ne savez-vous pas que les Romains passèrent cinq cents années à piller leurs voisins avant que d’avoir aucun historien, et que leurs dénombrements sont fort suspects ainsi que leurs miracles.

À l’égard des soixante et un mille ânes qui furent le prix de vos conquêtes en Madian, c’est assez parler d’ânes.

DES ENFANTS JUIFS IMMOLÉS PAR LEURS MÈRES.

Je vous dis que vos pères ont immolé leurs enfants, et j’appelle en témoignage vos prophètes. Isaïe leur reproche ce crime de cannibales: « Vous immolez aux dieux vos enfants dans des torrents, sous des pierres. » Vous m’allez dire que ce n’était pas au Seigneur Adonaï que les femmes sacrifiaient les fruits de leurs entrailles, que c’était à quelque autre dieu. Il importe bien vraiment que vous ayez appelé Melkom, ou Sadaï, ou Baal, ou Adonaï, celui à qui vous immoliez vos enfants; ce qui importe, c’est que vous ayez été des parricides. C’était, dites-vous, à des idoles étrangères que vos pères faisaient ces offrandes: eh bien, je vous plains encore davantage de descendre d’aïeux parricides et d’idolâtres. Je gémirai avec vous de ce que vos pères furent toujours idolâtres pendant quarante ans dans le désert de Sinaï, comme le disent expressément Jérémie, Amos, et saint Étienne.

Vous étiez idolâtres du temps des juges, et le petit-fils de Moïse était prêtre de la tribu de Dan, idolâtre tout entière comme nous l’avons vu: car il faut insister, inculquer; sans quoi tout s’oublie.

Vous étiez idolâtres sous vos rois; vous n’avez été fidèles à un seul Dieu qu’après qu’Esdras eut restauré vos livres. C’est là que votre véritable culte non interrompu commence. Et, par une providence incompréhensible de l’Être suprême, vous avez été les plus malheureux de tous les hommes depuis que vous avez été les plus fidèles, sous les rois de Syrie, sous les rois d’Égypte, sous Hérode l’Iduméen, sous les Romains, sous les Persans, sous les Arabes, sous les Turcs, jusqu’au temps où vous me faites l’honneur de m’écrire, et où j’ai celui de vous répondre.

SIXIÈME LETTRE.

Sur la beauté de la terre promise.

Ne me reprochez pas de ne vous point aimer: je vous aime tant que je voudrais que vous fussiez tous dans Hershalaïm au lieu des Turcs qui dévastent tout votre pays, et qui ont bâti cependant une assez belle mosquée sur les fondements de votre temple, et sur la plate-forme construite par votre Hérode.

Vous cultiveriez ce malheureux désert comme vous l’avez cultivé autrefois; vous porteriez encore de la terre sur la croupe de vos montagnes arides; vous n’auriez pas beaucoup de blé, mais vous auriez d’assez bonnes vignes, quelques palmiers, des oliviers, et des pâturages.

Quoique la Palestine n’égale pas la Provence, et que Marseille seule soit supérieure à toute la Judée, qui n’avait pas un port de mer; quoique la ville d’Aix soit dans une situation incomparablement plus belle que Jérusalem, vous pourriez faire de votre terrain à peu près ce que les Provençaux ont fait du leur. Vous exécuteriez à plaisir dans votre détestable jargon votre détestable musique.

Il est vrai que vous n’auriez point de chevaux, parce qu’il n’y a que des ânes vers Hershalaïm, et qu’il n’y a jamais eu que des ânes. Vous manqueriez souvent de froment, mais vous en tireriez d’Égypte ou de la Syrie.

Vous pourriez voiturer des marchandises à Damas, à Séide, sur vos ânes, ou même sur des chameaux que vous ne connûtes jamais du temps de vos Melchim, et qui vous seraient d’un grand secours. Enfin, un travail assidu, pour lequel l’homme est né, rendrait fertile cette terre que les seigneurs de Constantinople et de l’Asie Mineure négligent.

Elle est bien mauvaise, cette terre promise. Connaissez-vous saint Jérôme? C’était un prêtre chrétien; vous ne lisez point les livres de ces gens-là. Cependant il a demeuré très-longtemps dans votre pays; c’était un très-docte personnage, peu endurant à la vérité, et prodigue d’injures quand il était contredit, mais sachant votre langue mieux que vous, parce qu’il était bon grammairien. L’étude était sa passion dominante, la colère n’était que la seconde. Il s’était fait prêtre avec son ami Vincent, à condition qu’ils ne diraient jamais la messe ni vêpres, de peur d’être trop interrompus dans leurs études: car, étant directeurs de femmes et de filles, s’ils avaient été obligés encore de vaquer aux œuvres presbytérales, il ne leur serait pas resté deux heures dans la journée pour le grec, le chaldéen, et l’idiome judaïque. Enfin, pour avoir plus de loisir, Jérôme se retira tout à fait chez les Juifs à Bethléem, comme l’évêque d’Avranches, Huet, se retira chez les jésuites à la maison professe, rue Saint-Antoine, à Paris.

Jérôme se brouilla, il est vrai, avec l’évêque de Jérusalem nommé Jean, avec le célèbre prêtre Ruffin, avec plusieurs de ses amis: car, ainsi que je l’ai déjà dit, Jérôme était colère et plein d’amour-propre; et saint Augustin l’accuse d’être inconstant et KALENDES.

La fête de la Circoncision, que l’Église célèbre le premier janvier, a pris la place d’une autre appelée fête des kalendes, des ânes, des fous, des innocents, selon la différence des lieux et des jours où elle se faisait. Le plus souvent c’était aux fêtes de Noël, à la Circoncision, ou à l’Épiphanie.

Dans la cathédrale de Rouen, il y avait, le jour de Noël, une procession où des ecclésiastiques choisis représentaient les prophètes de l’Ancien Testament qui ont prédit la naissance du Messie; et ce qui peut avoir donné le nom à la fête, c’est que Balaam y paraissait monté sur une ânesse; mais comme le poëme de Lactance, et le livre des Promesses sous le nom de saint Prosper, disent que Jésus dans la crèche a été reconnu par le bœuf et par l’âne, selon ce passage d’Isaïe: « Le bœuf a reconnu son maître, et l’âne la crèche de son Seigneur » (circonstance que l’Évangile ni les anciens Pères n’ont cependant point remarquée), il est plus vraisemblable que ce fut de cette opinion que la fête de l’âne prit son nom.

En effet le jésuite Théophile Raynaud témoigne que, le jour de Saint-Étienne, on chantait une prose de l’âne, qu’on nommait aussi la prose des fous, et que le jour de Saint-Jean on en chantait encore une autre qu’on appelait la prose du bœuf. On conserve dans la bibliothèque du chapitre de Sens un manuscrit en vélin, avec des miniatures où sont représentées les cérémonies de la fête des fous. Le texte en contient la description; cette prose de l’âne s’y trouve; on la chantait à deux chœurs qui imitaient, par intervalles et comme par refrain, le braire de cet animal. Voici le précis de la description de cette fête: On élisait dans les églises cathédrales un évêque ou un archevêque des fous, et son élection était confirmée par toutes sortes de bouffonneries qui servaient de sacre. Cet évêque officiait pontificalement, et donnait la bénédiction au peuple, devant lequel il portait la mitre, la crosse, et même la croix archiépiscopale. Dans les églises qui relevaient immédiatement du saint-siége, on élisait un pape des fous, qui officiait avec tous les ornements de la papauté. Tout le clergé assistait à la messe, les uns en habit de femme, les autres vêtus en bouffons, ou masqués d’une façon grotesque et ridicule. Non contents de chanter dans le chœur des chansons licencieuses, ils mangeaient et jouaient aux dés sur l’autel, à côté du célébrant. Quand la messe était dite, ils couraient, sautaient, et dansaient dans l’église, chantant et proférant des paroles obscènes, et faisant mille postures indécentes jusqu’à se mettre presque nus; ensuite ils se faisaient traîner par les rues dans des tombereaux pleins d’ordures pour en jeter à la populace qui s’assemblait autour d’eux. Les plus libertins d’entre les séculiers se mêlaient parmi le clergé pour jouer aussi quelque personnage de fou en habit ecclésiastique.

Cette fête se célébrait également dans les monastères de moines et de religieuses, comme le témoigne Naudé dans sa plainte à Gassendi en 1645, où il raconte qu’à Antibes, dans le couvent des franciscains, les religieux prêtres, ni le gardien, n’allaient point au chœur le jour des Innocents. Les frères lais y occupaient leurs places ce jour-là, et faisaient une manière d’office, revêtus d’ornements sacerdotaux déchirés et tournés à l’envers. Ils tenaient des livres à rebours, faisant semblant de lire avec des lunettes qui avaient de l’écorce d’orange pour verres, et marmottaient des mots confus, ou poussaient des cris avec des contorsions extravagantes.

Dans le second registre de l’église d’Autun du secrétaire Rotarii, qui finit en 1416, il est dit, sans spécifier le jour, qu’à la fête des fous on conduisait un âne auquel on mettait une chape sur le dos, et l’on chantait: « Hé, sir âne, hé, hé! » Ducange rapporte une sentence de l’officialité de Viviers contre un certain Guillaume, qui, ayant été élu évoque fou en 1406, avait refusé de faire les solennités et les frais accoutumés en pareille occasion.

Enfin les registres de Saint-Étienne de Dijon, en 1521, font foi, sans dire le jour, que les vicaires couraient par les rues avec fifres, tambours et autres instruments, et portaient des lanternes devant le préchantre des fous, à qui l’honneur de la fête appartenait principalement. Mais le parlement de cette ville, par un arrêt du 19 janvier 1552, défendit la célébration de cette fête, déjà condamnée par quelques conciles, et surtout par une lettre circulaire du 12 mars 1444, envoyée à tout le clergé du royaume par l’Université de Paris. Cette lettre, qui se trouve à la suite des ouvrages de Pierre de Blois, porte que cette fête paraissait aux yeux du clergé si bien pensée et si chrétienne que l’on regardait comme excommuniés ceux qui voulaient la supprimer; et le docteur de Sorbonne Jean Deslyons, dans son Discours contre le paganisme du roi-boit, nous apprend qu’un docteur en théologie soutint publiquement à Auxerre, sur la fin du xv siècle, que « la fête des fous n’était pas moins approuvée de Dieu que la fête de la conception immaculée de la Vierge, outre qu’elle était d’une tout autre ancienneté dans l’Église ».

L.

LANGUES.

SECTION PREMIÈRE.

On dit que les Indiens commencent presque tous leurs livres par ces mots: Béni soit l’inventeur de l’écriture. On pourrait aussi commencer ses discours par bénir l’inventeur d’un langage.

Nous avons reconnu, au mot Alphabet, qu’il n’y eut jamais de langue primitive dont toutes les autres soient dérivées.

Nous voyons que le mot Al ou El, qui signifiait Dieu chez quelques Orientaux, n’a nul rapport au mot Gott, qui veut dire Dieu en Allemagne. House, huis, ne peut guère venir du grec domos, qui signifie maison.

Nos mères, et les langues dites mères, ont beaucoup de ressemblance. Les unes et les autres ont des enfants qui se marient dans le pays voisin, et qui en altèrent le langage et les mœurs. Ces mères ont d’autres mères dont les généalogistes ne peuvent débrouiller l’origine. La terre est couverte de familles qui disputent de noblesse, sans savoir d’où elles viennent.

Des mots les plus communs et les plus naturels en toute langue.

L’expérience nous apprend que les enfants ne sont qu’imitateurs; que si on ne leur disait rien, ils ne parleraient pas, qu’ils se contenteraient de crier.

Dans presque tous les pays connus on leur dit d’abord baba, papa, mama, maman, ou des mots approchants, aisés à prononcer, et ils les répètent. Cependant vers le mont Krapack, où je vis, comme l’on sait, nos enfants disent toujours mon dada et non pas mon papa. Dans quelques provinces ils disent mon bibi.

On a mis un petit vocabulaire chinois à la fin du premier tome des Mémoires sur la Chine. Je trouve dans ce dictionnaire abrégé que fou, prononcé d’une façon dont nous n’avons pas l’usage, signifie père; les enfants qui ne peuvent prononcer la lettre f disent ou. Il y a loin d’ou à papa.

Que ceux qui veulent savoir le mot qui répond à notre papa en japonais, en tartare, dans le jargon du Kamtschatka et de la baie d’Hudson, daignent voyager dans ces pays pour nous instruire.

On court risque de tomber dans d’étranges méprises quand, sur les bords de la Seine ou de la Saône, on donne des leçons sur la langue des pays où l’on n’a point été. Alors il faut avouer son ignorance; il faut dire: J’ai lu cela dans Vachter, dans Ménage, dans Bochart, dans Kircher, dans Pezron, qui n’en savaient pas plus que moi; je doute beaucoup; je crois, mais je suis très-disposé à ne plus croire, etc., etc.

Un récollet, nommé Sagart Théodat, qui a prêché pendant trente ans les Iroquois, les Algonquins et les Hurons, nous a donné un petit dictionnaire huron, imprimé à Paris chez Denis Moreau, en 1632. Cet ouvrage ne nous sera pas désormais fort utile depuis que la France est soulagée du fardeau du Canada. Il dit qu’en huron père est aystan, et en canadien notoui. Il y a encore loin de notoui et d’aystan à pater et à papa. Gardez-vous des systèmes, vous dis-je, mes chers Welches.

D’UN SYSTÈME SUR LES LANGUES.

L’auteur de la Mécanique du langage explique ainsi son système: « La terminaison latine urire est appropriée à désigner un désir vif et ardent de faire quelque chose: micturire, esurire; par où il semble qu’elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical ur, qui en tant de langues signifie le feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour désigner un désir brûlant. » Cependant nous ne voyons pas que cette terminaison en ire soit appropriée à un désir vif et ardent dans ire, exire, abire, aller, sortir, s’en aller; dans vincire, lier; scaturire, sourdre, jaillir; condire, assaisonner; parturire, accoucher; grunnire, gronder, grouiner, ancien mot qui exprimait très-bien le cri du porc.

Il faut avouer surtout que cet ire n’est approprié à aucun désir très-vif, dans balbutire, balbutier; singultire, sangloter; perire, périr. Personne n’a envie ni de balbutier, ni de sangloter, encore moins de périr. Ce petit système est fort en défaut; nouvelle raison pour se défier des systèmes.

Le même auteur paraît aller trop loin en disant: « Nous alongeons les lèvres en dehors, et tirons, pour ainsi dire, le bout d’en haut de cette corde pour faire sonner u, voyelle particulière aux Français, et que n’ont pas les autres nations. » Il est vrai que le précepteur du Bourgeois gentilhomme lui apprend qu’il fait un peu la moue en prononçant u; mais il n’est pas vrai que les autres nations ne fassent pas un peu la moue aussi.

L’auteur ne parle sans doute ni l’espagnol, ni l’anglais, ni l’allemand, ni le hollandais; il s’en est rapporté à d’anciens auteurs qui ne savaient pas plus ces langues que celles du Sénégal et du Thibet, que cependant l’auteur cite. Les Espagnols disent su padre, su madre, avec un son qui n’est pas tout à fait le u des Italiens; ils prononcent mui en approchant un peu plus de la lettre u que de l’ou; ils ne prononcent pas fortement ousted: ce n’est pas le furiale sonans u des Romains.

Les Allemands se sont accoutumés à changer un peu l’u en i; de là vient qu’ils vous demandent toujours des ékis au lieu d’écus. Plusieurs Allemands prononcent aujourd’hui flûte comme nous; ils prononçaient autrefois flaûte. Les Hollandais ont conservé l’u, témoin la comédie de madame Alikruc, et leur u diener. Les Anglais, qui ont corrompu toutes les voyelles, n’ont point abandonné l’u; ils prononcent toujours wi et non oui, qu’ils n’articulent qu’à peine. Ils disent vertu et true, le vrai, non vertou et troue.

Les Grecs ont toujours donné à l’upsilon le son de notre u, comme l’avouent Calepin et Scapula à la lettre upsilon; et comme le dit Cicéron, de Oratore.

Le même auteur se trompe encore en assurant que les mots anglais humour et spleen ne peuvent se traduire. Il en a cru quelques Français mal instruits. Les Anglais ont pris leur humour, qui signifie chez eux plaisanterie naturelle, de notre mot humeur employé en ce sens dans les premières comédies de Corneille, et dans toutes les comédies antérieures. Nous dîmes ensuite belle humeur. D’Assoucy donna son Ovide en belle humeur; et ensuite on ne se servit de ce mot que pour exprimer le contraire de ce que les Anglais entendent. Humeur aujourd’hui signifie chez nous chagrin. Les Anglais se sont ainsi emparés de presque toutes nos expressions. On en ferait un livre.

À l’égard de spleen, il se traduit très-exactement, c’est la rate. Nous disions, il n’y a pas longtemps, vapeurs de rate.

Par des moyens doux Les vapeurs de rate Qui nous minent tous?

Qu’on laisse Hippocrate, Et qu’on vienne à nous.

Nous avons supprimé rate, et nous nous sommes bornés aux vapeurs.

Le même auteur dit que « les Français se plaisent surtout à ce qu’ils appellent avoir de l’esprit. Cette expression est propre à leur langue, et ne se trouve en aucune autre ». Il n’y en a point en anglais de plus commune; wit, witty, sont précisément la même chose. Le comte de Rochester appelle toujours witty king le roi Charles II, qui, selon lui, disait tant de jolies choses, et n’en fit jamais une bonne. Les Anglais prétendent que ce sont eux qui disent les bons mots, et que ce sont les Français qui rient.

Et que deviendra l’ingegnoso des Italiens, et l’agudeza des Espagnols, dont nous avons parlé à l’article Esprit, section iii?

Le même auteur remarque très-judicieusement que lorsqu’un peuple est sauvage, il est simple, et ses expressions le sont aussi. « Le peuple hébreu était à demi sauvage; le livre de ses lois traite sans détour des choses naturelles, que nos langues ont soin de voiler. C’est une marque que chez eux ces façons de parler n’avaient rien de licencieux: car on n’aurait pas écrit un livre de lois d’une manière contraire aux mœurs, etc. » Nous avons donné un exemple frappant de cette simplicité qui serait aujourd’hui plus que cynique, quand nous avons cité les aventures d’Oolla et d’Ooliba, et celles d’Osée; et quoiqu’il soit permis de changer d’opinion, nous espérons que nous serons toujours de celle de l’auteur de la Mécanique du langage, quand même plusieurs doctes n’en seraient pas.

Mais nous ne pouvons penser comme l’auteur de cette Mécanique quand il dit: « En Occident, l’idée malhonnête est attachée à l’union des sexes; en Orient, elle est attachée à l’usage du vin; ailleurs, elle pourrait l’être à l’usage du fer ou du feu. Chez les musulmans, à qui le vin est défendu par la loi, le mot cherab, qui signifie en général sirop, sorbet, liqueur, mais plus particulièrement le vin, et les autres mots relatifs à celui-là, sont regardés par les gens fort religieux comme des termes obscènes, ou du moins trop libres pour être dans la bouche d’une personne de bonnes mœurs. Le préjugé sur l’obscénité du discours a pris tant d’empire qu’il ne cesse pas, même dans le cas où l’action à laquelle on a attaché l’idée est honnête et légitime, permise et prescrite; de sorte qu’il est toujours malhonnête de dire ce qu’il est très-souvent honnête de faire.

À dire vrai, la décence s’est ici contentée d’un fort petit sacrifice. Il doit toujours paraître singulier que l’obscénité soit dans les mots, et ne soit pas dans les idées, etc. »