Il y a des formules de prose qui ont le même sort. « Le roi manquerait à ce qu’il se doit à lui-même si...Le flambeau de l’expérience a conduit ce grand apothicaire dans les routes ténébreuses de la nature. — Son esprit ayant été la dupe de son cœur — il ouvrit trop tard les yeux sur le bord de l’abîme. — Messieurs, plus je sens mon insuffisance, plus je sens aussi vos bienfaits; mais, éclairé par vos lumières, soutenu par vos exemples, vous me rendrez digne de vous. » La plupart des pièces de théâtre deviennent enfin des lieux communs, comme les oraisons funèbres et les discours de réception. Dès qu’une princesse est aimée, on devine qu’elle aura une rivale. Si elle combat sa passion, il est clair qu’elle y succombera. Le tyran a-t-il envahi le trône d’un pupille, soyez sûrs qu’au cinquième acte justice se fera, et que l’usurpateur mourra de mort violente.
Si un roi et un citoyen romain paraissent sur la scène, il y a cent contre un à parier que le roi sera traité par le Romain plus indignement que les ministres de Louis XIV ne le furent à Gertruydenberg par les Hollandais.
Toutes les situations tragiques sont prévues, tous les sentiments que ces situations amènent sont devinés; les rimes même sont souvent prononcées par le parterre avant de l’être par l’acteur. Il est difficile d’entendre parler à la fin d’un vers d’une lettre, sans voir clairement à quel héros on doit la remettre. L’héroïne ne peut guère manifester ses alarmes, qu’aussitôt on ne s’attende à voir couler ses larmes. Peut-on voir un vers finir par César, et n’être pas sûr de voir des vaincus traînés après son char?
Vient un temps où l’on se lasse de ces lieux communs d’amour, de politique, de grandeur, et de vers alexandrins. L’opéra-comique prend la place d’Iphigénie et d’Ériphyle, de Xipharès et de Monime. Avec le temps cet opéra-comique devient lieu commun à son tour; et Dieu sait alors à quoi on aura recours!
Nous avons les lieux communs de la morale. Ils sont si rebattus qu’on devrait absolument s’en tenir aux bons livres faits sur cette matière en chaque langue. Le Spectateur anglais conseilla à tous les prédicateurs d’Angleterre de réciter les excellents sermons de Tillotson ou de Smalridge. Les prédicateurs de France pourraient bien s’en tenir à réciter Massillon, ou des extraits de Bourdaloue. Quelques-uns de nos jeunes orateurs de la chaire ont appris de Le Kain à déclamer; mais ils ressemblent tous à Dancourt, qui ne voulait jamais jouer que dans ses pièces.
Les lieux communs de la controverse sont absolument passés de mode, et probablement ne reviendront plus; mais ceux de l’éloquence et de la poésie pourront renaître après avoir été oubliés: pourquoi? C’est que la controverse est l’éteignoir et l’opprobre de l’esprit humain, et que la poésie et l’éloquence en sont le flambeau et la gloire.
LITTÉRATURE.
Littérature; ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues: tel est celui de philosophie, par lequel on désigne tantôt les recherches d’un métaphysicien, tantôt les démonstrations d’un géomètre, ou la sagesse d’un homme détrompé du monde, etc. Tel est le mot d’esprit, prodigué indifféremment, et qui a toujours besoin d’une explication qui en limite le sens; et tels sont tous les termes généraux, dont l’acception précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique.
La littérature est précisément ce qu’était la grammaire chez les Grecs et chez les Romains; le mot de lettre ne signifiait d’abord que gramma. Mais comme les lettres de l’alphabet sont le fondement de toutes les connaissances, on appela avec le temps grammairiens, non-seulement ceux qui enseignèrent la langue, mais ceux qui s’appliquèrent à la philologie, à l’étude des poëtes et des orateurs, aux scolies, aux discussions des faits historiques.
On donna, par exemple, le nom de grammairien à Athénée, qui vivait sous Marc-Aurèle, auteur du Banquet des Philosophes, ramas, agréable alors, de citations et de faits vrais ou faux. Aulus Gellius, qu’on appelle communément Aulu-Gelle, et qui vivait sous Adrien, est compté parmi les grammairiens à cause de ses Nuits Attiques, dans lesquelles on trouve une grande variété de critiques et de recherches; les Saturnales de Macrobe, au iv siècle, ouvrage d’une érudition instructive et agréable, furent appelées encore l’ouvrage d’un bon grammairien.
La littérature, qui est cette grammaire d’Aulu-Gelle, d’Athénée, de Macrobe, désigne dans toute l’Europe une connaissance des ouvrages de goût, une teinture d’histoire, de poésie, d’éloquence, de critique.
Un homme qui possède les auteurs anciens, qui a comparé leurs traductions et leurs commentaires, a une plus grande littérature que celui qui, avec plus de goût, s’est borné aux bons auteurs de son pays, et qui n’a eu pour précepteur qu’un plaisir facile.
La littérature n’est point un art particulier: c’est une lumière acquise sur les beaux-arts, lumière souvent trompeuse. Homère était un génie, Zoïle un littérateur. Corneille était un génie; un journaliste qui rend compte de ses chefs-d’œuvre est un homme de littérature. On ne distingue point les ouvrages d’un poëte, d’un orateur, d’un historien, par ce terme vague de littérature, quoique leurs auteurs puissent étaler une connaissance très-variée, et posséder tout ce qu’on entend par le mot de lettres. Racine, Roileau, Bossuet, Fénelon, qui avaient plus de littérature que leurs critiques, seraient très-mal à propos appelés des gens de lettres, des littérateurs; de même qu’on ne se bornerait pas à dire que Newton et Locke sont des gens d’esprit.
On peut avoir de la littérature sans être ce qu’on appelle un savant. Quiconque a lu avec fruit les principaux auteurs latins dans sa langue maternelle a de la littérature; mais le savoir demande des études plus vastes et plus approfondies. Ce ne serait pas assez de dire que le Dictionnaire de Bayle est un recueil de littérature; ce ne serait pas même assez de dire que c’est un ouvrage très-savant, parce que le caractère distinctif et supérieur de ce livre est une dialectique profonde, et que s’il n’était pas un dictionnaire de raisonnement encore plus que de faits et d’observations, la plupart assez inutiles, il n’aurait pas cette réputation si justement acquise et qu’il conservera toujours. Il forme des littérateurs, et il est au-dessus d’eux.
On appelle la belle littérature celle qui s’attache aux objets qui ont de la beauté, à la poésie, à l’éloquence, à l’histoire bien écrite. La simple critique, la polymathie, les diverses interprétations des auteurs, les sentiments des anciens philosophes, la chronologie, ne sont point de la belle littérature, parce que ces recherches sont sans beauté. Les hommes étant convenus de nommer beau tout objet qui inspire sans effort des sentiments agréables, ce qui n’est qu’exact, difficile et utile, ne peut prétendre à la beauté, Ainsi on ne dit point une belle scolie, une belle critique, une belle discussion, comme on dit un beau morceau de Virgile, d’Horace, de Cicéron, de Bossuet, de Racine, de Pascal. Une dissertation bien faite, aussi élégante qu’exacte, et qui répand des fleurs sur un sujet épineux, peut encore être appelée un beau morceau de littérature, quoique dans un rang très-subordonné aux ouvrages de génie.
Parmi les arts libéraux, qu’on appelle les beaux-arts par cette raison-là même qu’ils cessent presque d’être des arts dès qu’ils n’ont point de beauté, dès qu’ils manquent le grand but de plaire, il y en a beaucoup qui ne sont point l’objet de la littérature: tels sont la peinture, l’architecture, la musique, etc.; ces arts, par eux-mêmes, n’ont point de rapports aux lettres, à l’art d’exprimer des pensées; ainsi le mot ouvrage de littérature ne convient point à un livre qui enseigne l’architecture ou la musique, les fortifications, la castramétation, etc.: c’est un ouvrage technique; mais lorsqu’on écrit l’histoire de ces arts...LIVRES.
SECTION PREMIÈRE.
Vous les méprisez, les livres, vous dont toute la vie est plongée dans les vanités de l’ambition et dans la recherche des plaisirs ou dans l’oisiveté; mais songez que tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. Toute l’Afrique jusqu’à l’Éthiopie et la Nigritie obéit au livre de l’Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l’Évangile. La Chine est régie par le livre moral de Confucius; une grande partie de l’Inde, par le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les livres d’un des Zoroastres.
Si vous avez un procès, votre bien, votre honneur, votre vie même dépend de l’interprétation d’un livre que vous ne lisez jamais.
Robert le Diable, les Quatre fils Aymon, les Imaginations de M. Oufle, sont des livres aussi; mais il en est des livres comme des hommes: le très-petit nombre joue un grand rôle, le reste est confondu dans la foule.
Qui mène le genre humain dans les pays policés? Ceux qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni Boerhaave, ni Sydenham; mais vous mettez votre corps entre les mains de ceux qui les ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés pour lire la Bible, quoiqu’il n’y en ait pas cinquante d’entre eux qui l’aient lue tout entière avec attention.
Les livres gouvernent tellement le monde que ceux qui commandent aujourd’hui dans la ville des Scipions et des Catons ont voulu que les livres de leur loi ne fussent que pour eux: c’est leur sceptre; ils ont fait un crime de lèse-majesté à leurs sujets d’y toucher sans une permission expresse. Dans d’autres pays on a défendu de penser par écrit sans lettres patentes.
Il est des nations chez qui l’on regarde les pensées purement comme un objet de commerce. Les opérations de l’entendement humain n’y sont considérées qu’à deux sous la feuille. Si par hasard le libraire veut un privilége pour sa marchandise, soit qu’il vende Rabelais, soit qu’il vende les Pères de l’Église, le magistrat donne le privilége sans répondre de ce que le livre contient.
Dans un autre pays, la liberté de s’expliquer par les livres est une des prérogatives les plus inviolables. Imprimez tout ce qu’il vous plaira, sous peine d’ennuyer, ou d’être puni si vous avez trop abusé de votre droit naturel.
Avant l’admirable invention de l’imprimerie, les livres étaient plus rares et plus chers que les pierres précieuses. Presque point de livres chez nos nations barbares jusqu’à Charlemagne, et depuis lui jusqu’au roi de France Charles V, dit le Sage; et depuis ce Charles jusqu’à François I c’est une disette extrême.
Les Arabes seuls en eurent depuis le viii siècle de notre ère jusqu’au xiii.
La Chine en était pleine quand nous ne savions ni lire ni écrire.
Les copistes furent très-employés dans l’empire romain, depuis le temps des Scipions jusqu’à l’inondation des barbares.
Les Grecs s’occupèrent beaucoup à transcrire vers le temps d’Amyntas, de Philippe et d’Alexandre; ils continuèrent surtout ce métier dans Alexandrie.
Ce métier est assez ingrat. Les marchands de livres payèrent toujours fort mal les auteurs et les copistes. Il fallait deux ans d’un travail assidu à un copiste pour bien transcrire la Bible sur du vélin. Que de temps et de peine pour copier correctement en grec et en latin les ouvrages d’Origène, de Clément d’Alexandrie, et de tous ces autres écrivains nommés Pères!
Saint Hieronymos, ou Hieronymus, que nous nommons Jérôme, dit dans une de ses lettres satiriques contre Rufin, qu’il s’est ruiné en achetant les œuvres d’Origène, contre lequel il écrivit avec tant d’amertume et d’emportement. « Oui, dit-il, j’ai lu Origène; si c’est un crime, j’avoue que je suis coupable, et que j’ai épuisé toute ma bourse à acheter ses ouvrages dans Alexandrie. » Les sociétés chrétiennes eurent dans les trois premiers siècles cinquante-quatre évangiles, dont à peine deux ou trois copies transpirèrent chez les Romains de l’ancienne religion jusqu’au temps de Dioclétien.
C’était un crime irrémissible chez les chrétiens de montrer les évangiles aux Gentils; ils ne les prêtaient pas même aux catéchumènes.
Quand Lucien raconte, dans son Philopatris (en insultant notre religion, qu’il connaissait très peu), « qu’une troupe de gueux le mena dans un quatrième étage où l’on invoquait le père par le fils, et où l’on prédisait des malheurs à l’empereur et à l’empire », il ne dit point qu’on lui ait montré un seul livre. Aucun historien, aucun auteur romain ne parle des évangiles.
Lorsqu’un chrétien, malheureusement téméraire et indigne de sa sainte religion, eut mis en pièces publiquement et foulé aux pieds un édit de l’empereur Dioclétien, et qu’il eut attiré sur le christianisme la persécution qui succéda à la plus grande tolérance, les chrétiens furent alors obligés de livrer leurs évangiles et leurs autres écrits aux magistrats: ce qui ne s’était jamais fait jusqu’à ce temps. Ceux qui donnèrent leurs livres dans la crainte de la prison, ou même de la mort, furent regardés par les autres chrétiens comme des apostats sacriléges; on leur donna le surnom de traditores, d’où vient le mot traîtres; et plusieurs évêques prétendirent qu’il fallait les rebaptiser, ce qui causa un schisme épouvantable.
Les poëmes d’Homère furent longtemps si peu connus que Pisistrate fut le premier qui les mit en ordre, et qui les fit transcrire dans Athènes, environ cinq cents ans avant l’ère dont nous nous servons.
Il n’y a peut-être pas aujourd’hui une douzaine de copies du Veidam et du Zend-Avesta dans tout l’Orient.
Vous n’auriez pas trouvé un seul livre dans toute la Russie en 1700, excepté des Missels et quelques Bibles chez des papas ivres d’eau-de-vie.
Aujourd’hui on se plaint du trop; mais ce n’est pas aux lecteurs à se plaindre: le remède est aisé, rien ne les force à lire. Ce n’est pas non plus aux auteurs: ceux qui font la foule ne doivent pas crier qu’on les presse. Malgré la quantité énorme de livres, combien peu de gens lisent! Et si on lisait avec fruit, verrait-on les déplorables sottises auxquelles le vulgaire se livre encore tous les jours en proie?
Ce qui multiplie les livres, malgré la loi de ne point multiplier les êtres sans nécessité, c’est qu’avec des livres on en fait d’autres. C’est avec plusieurs volumes déjà imprimés qu’on fabrique une nouvelle histoire de France ou d’Espagne, sans rien ajouter de nouveau. Tous les dictionnaires sont faits avec des dictionnaires; presque tous les livres nouveaux de géographie sont des répétitions de livres de géographie. La Somme de saint Thomas a produit deux mille gros volumes de théologie; et les mêmes races de petits vers qui ont rongé la mère rongent aussi les enfants.
Écrive qui voudra, chacun à ce métier Peut perdre impunément de l’encre et du papier.
(Boileau, sat. ix, 105.)
SECTION II.
Il est quelquefois bien dangereux de faire un livre. Silhouette, avant qu’il pût se douter qu’il serait un jour contrôleur général des finances, avait imprimé un livre sur l’accord de la religion avec la politique; et son beau-père le médecin Astruc avait donné au public les Mémoires dans lesquels l’auteur du Pentateuque avait pu prendre toutes les choses étonnantes qui s’étaient passées si longtemps avant lui.
Le même jour que Silhouette fut en place, quelque bon ami chercha un exemplaire des livres du beau-père et du gendre, pour les déférer au parlement, et les faire condamner au feu, selon l’usage. Ils rachetèrent tous deux tous les exemplaires qui étaient dans le royaume: de là vient qu’ils sont très-rares aujourd’hui.
Il n’est guère de livre philosophique ou théologique dans lequel on ne puisse trouver des hérésies et des impiétés, pour peu qu’on aide à la lettre.
Théodore de Mopsuète osait appeler le Cantique des cantiques un recueil d’impuretés; Grotius les détaille, il en fait horreur; Chatillon le traite d’ouvrage scandaleux.
Croirait-on qu’un jour le docteur Tamponet dit à plusieurs docteurs: « Je me ferais fort de trouver une foule d’hérésies dans le Pater noster, si on ne savait pas de quelle bouche divine sortit cette prière, et si c’était un jésuite qui l’imprimât pour la première fois.
« Voici comme je m’y prendrais: « Notre père qui êtes aux cieux. Proposition sentant l’hérésie, puisque Dieu est partout. On peut même trouver dans cet énoncé un levain de socinianisme, puisqu’il n’y est rien dit de la Trinité.
« Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite dans la terre comme au ciel. Proposition sentant encore l’hérésie, puisqu’il est dit cent fois dans l’Écriture que Dieu règne éternellement. De plus, il est téméraire de demander que sa volonté s’accomplisse, puisque rien ne se fait, ni ne peut se faire que par la volonté de Dieu.
« Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien (notre pain substantiel, notre bon pain, notre pain nourrissant). Proposition directement contraire à ce qui est émané ailleurs de la bouche de Jésus-Christ: « Ne dites point que mangerons-nous, que boirons-nous? comme font les Gentils, etc. Ne demandez que le royaume des cieux, et tout le reste vous sera donné. » « Remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs. Proposition téméraire qui compare l’homme à Dieu, qui détruit la prédestination gratuite, et qui enseigne que Dieu est tenu d’en agir avec nous comme nous en agissons avec les autres. De plus, qui a dit à l’auteur que nous faisons grâce à nos débiteurs? Nous ne leur avons jamais fait grâce d’un écu. Il n’y a point de couvent en Europe qui ait jamais remis un sou à ses fermiers. Oser dire le contraire est une hérésie formelle.
« Ne nous induisez point en tentation. Proposition scandaleuse, manifestement hérétique, attendu qu’il n’y a que le diable qui soit tentateur, et qu’il est dit expressément dans l’Épître de saint Jacques: « Dieu est intentateur des méchants; cependant il ne tente personne. — Deus enim intentator malorum est; ipse autem neminem tentat. » « Vous voyez, dit le docteur Tamponet, qu’il n’est rien de si respectable auquel on ne puisse donner un mauvais sens. » Quel sera donc le livre à l’abri de la censure humaine si on peut attaquer jusqu’au Pater noster, en interprétant diaboliquement tous les mots divins qui le composent? Pour moi, je tremble de faire un livre. Je n’ai jamais, Dieu merci, rien imprimé; je n’ai même jamais fait jouer aucune de mes pièces de théâtre, comme ont fait les frères La Rue, Du Cerceau et Folard: cela est trop dangereux.
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila; Et, si le roi des Huns ne lui charme l’oreille, Traiter de visigoths tous les vers de Corneille.
(Boileau, sat. ix, 77.)
Si vous imprimez, un habitué de paroisse vous accuse d’hérésie, un cuistre de collége vous dénonce, un homme qui ne sait pas lire vous condamne; le public se moque de vous; votre libraire vous abandonne; votre marchand de vin ne veut plus vous faire crédit. J’ajoute toujours à mon Pater noster: « Mon Dieu, délivrez-moi de la rage de faire des livres! » Ô vous qui mettez comme moi du noir sur du blanc, et qui barbouillez du papier, souvenez-vous de ces vers que j’ai lus autrefois, et qui auraient dû nous corriger: Tout ce fatras fut du chanvre en son temps; Linge il devint par l’art des tisserands; Puis en lambeaux des pilons le pressèrent; Il fut papier. Cent cerveaux à l’envers De visions à l’envi le chargèrent; Puis on le brûle, il vole dans les airs, Il est fumée aussi bien que la gloire.
De nos travaux voilà quelle est l’histoire.
Tout est fumée, et tout nous fait sentir Ce grand néant qui doit nous engloutir.
SECTION III.
Les livres sont aujourd’hui multipliés à un tel point que, non-seulement il est impossible de les lire tous, mais d’en savoir même le nombre et d’en connaître les titres. Heureusement on n’est pas obligé de lire tout ce qui s’imprime; et le plan de Caramuel, qui se proposait d’écrire cent volumes in-folio, et d’employer le pouvoir spirituel et temporel des princes pour contraindre leurs sujets à les lire, est demeuré sans exécution. Ringelberg avait aussi formé le dessein de composer environ mille volumes différents; mais quand il aurait assez vécu pour les publier, il n’eût pas encore approché d’Hermès Trismégiste, lequel, selon Jamblique, écrivit trente-six mille cinq cent vingt-cinq livres. Supposé la vérité du fait, les anciens n’avaient pas moins de raison que les modernes de se plaindre de la multitude des livres.
Aussi convient-on assez généralement qu’un petit nombre de livres choisis suffisent. Quelques-uns proposent de se borner à la Bible ou à l’Écriture sainte, comme les Turcs se réduisent à l’Alcoran: il y a cependant une grande différence entre les sentiments de respect que les mahométans ont pour leur l’Alcoran, et ceux des chrétiens pour l’Écriture, On ne saurait porter plus loin la vénération que les premiers témoignent en parlant de l’Alcoran. C’est, disent-ils, le plus grand des miracles, et tous les hommes ensemble ne sont point capables de rien faire qui en approche: ce qui est d’autant plus admirable que l’auteur n’avait fait aucune étude ni lu aucun livre. L’Alcoran vaut lui seul soixante mille miracles (c’est à peu près le nombre des versets qu’il contient): la résurrection d’un mort ne prouverait pas plus la vérité d’une religion que la composition de l’Alcoran. Il est si parfait qu’on doit le regarder comme un ouvrage incréé.
Les chrétiens disent à la vérité que leur Écriture a été inspirée par le Saint-Esprit; mais, outre que les cardinaux Cajetan et Bellarmin avouent qu’il s’y est glissé quelques fautes par la négligence ou l’ignorance des libraires et des rabbins qui y ont ajouté les points, elle est regardée comme un livre dangereux pour le plus grand nombre des fidèles. C’est ce qui est exprimé par la cinquième règle de l’Index, ou de la Congrégation de l’indice, qui est chargée à Rome d’examiner les livres qui doivent être défendus. La voici: « Étant évident par l’expérience que si la Bible traduite en langue vulgaire était permise indifféremment à tout le monde, la témérité des hommes serait cause qu’il en arriverait plus de mal que de bien, nous voulons que l’on s’en rapporte au jugement de l’évêque ou de l’inquisiteur, qui, sur l’avis du curé ou du confesseur, pourront accorder la permission de lire la Bible, traduite par des auteurs catholiques en langue vulgaire, à ceux à qui ils jugeront que cette lecture n’apportera aucun dommage. Il faudra qu’ils aient cette permission par écrit; on ne les absoudra point qu’auparavant ils n’aient remis leur Bible entre les mains de l’ordinaire; et quant aux libraires qui vendront des Bibles en langue vulgaire à ceux qui n’ont pas cette permission par écrit, ou en quelque autre manière la leur auront mise entre les mains, ils perdront le prix de leurs livres, que l’évêque emploiera à des choses pieuses, et seront punis d’autres peines arbitraires: les réguliers ne pourront aussi lire ni acheter ces livres sans avoir eu la permission de leurs supérieurs. » Le cardinal du Perron prétendait aussi que l’Écriture était un couteau à deux tranchants dans la main des simples, qui pourrait les percer; que, pour éviter cela, il valait mieux que le simple peuple l’ouît de la bouche de l’Église avec les solutions et les interprétations des passages qui semblent aux sens être pleins d’absurdités et de contradictions, que de les lire par soi sans l’aide d’aucune solution ni interprétation. Il faisait ensuite une longue énumération de ces absurdités, en termes si peu ménagés que le ministre Jurieu ne craignit point de dire qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais rien lu de si effroyable ni de si scandaleux dans un auteur chrétien.
Jurieu, qui invectivait si vivement contre le cardinal du Perron, essuya lui-même de semblables reproches de la part des catholiques. « Je vis ce ministre, dit Papin en parlant de lui, qui enseignait au public que tous les caractères de l’Écriture sainte, sur lesquels ces prétendus réformateurs avaient fondé leur persuasion de sa divinité, ne lui paraissaient point suffisants. Jà n’advienne, disait Jurieu, que je veuille diminuer la force et la lumière des caractères de l’Écriture; mais j’ose affirmer qu’il n’y en a pas un qui ne puisse être éludé par les profanes. Il n’y en a pas un qui fasse une preuve et à quoi on ne puisse répondre quelque chose; et, considérés tous ensemble, quoiqu’ils aient plus de force que séparément pour faire une démonstration morale, c’est-à-dire une preuve capable de fonder une certitude qui exclue tout doute, j’avoue que rien ne paraît plus opposé à la raison que de dire que ces caractères par eux-mêmes sont capables de produire une telle certitude. » Il n’est donc pas étonnant que les Juifs et les premiers chrétiens, qui, comme on le voit par les Actes des apôtres, se bornaient dans leurs assemblées à la lecture de la Bible, aient été divisés en différentes sectes, comme nous l’avons dit à l’article Hérésie. On substitua dans la suite à cette lecture celle de plusieurs ouvrages apocryphes, ou du moins celle des extraits que l’on fit de ces derniers écrits. L’auteur de la Synopse de l’Écriture, qui est parmi les œuvres de saint Athanase reconnaît expressément qu’il y a dans les livres apocryphes des choses très-véritables et inspirées de Dieu, lesquelles en ont été choisies et extraites pour les faire lire aux fidèles.
LOCKE.
SECTION PREMIÈRE.
SECTION II.
Il n’y a point de philosophe qui n’essuie beaucoup d’outrages et de calomnies. Pour un homme qui est capable d’y répondre par des raisons, il y en a cent qui n’ont que des injures à dire, et chacun paye dans sa monnaie. J’entends tous les jours rebattre à mes oreilles: « Locke nie l’immortalité de l’âme, Locke détruit la morale; » et, ce qu’il y a de surprenant (si quelque chose pouvait surprendre), c’est que de tous ceux qui font le procès à la morale de Locke, il y en a très-peu qui l’aient lu, encore moins qui l’aient entendu, et nul à qui on ne doive souhaiter les vertus qu’avait cet homme si digne du nom de sage et de juste.
On lit volontiers Malebranche à Paris: il s’est fait quantité d’éditions de son roman métaphysique; mais j’ai remarqué qu’on ne lit guère que les chapitres qui regardent les erreurs des sens et de l’imagination. Il y a très-peu de lecteurs qui examinent les choses abstraites de ce livre. Ceux qui connaissent la nation française m’en croiront aisément quand j’assurerai que si le P. Malebranche avait supposé les erreurs des sens et de l’imagination comme des erreurs connues des philosophes, et était entré tout d’un coup en matière, il n’aurait fait aucun sectateur, et qu’à peine il eût trouvé des lecteurs. Il a étonné la raison de ceux à qui il a plu par son style. On l’a cru dans les choses qu’on n’entendait point, parce qu’il avait commencé par avoir raison dans les choses qu’on entendait; il a séduit parce qu’il était agréable, comme Descartes parce qu’il était hardi. Locke n’était que sage; aussi a-t-il fallu vingt années pour débiter à Paris la première édition, faite en Hollande, de son livre sur l’Entendement humain. Jamais homme n’a été jusqu’à présent moins lu et plus condamné parmi nous que Locke. Les échos de la calomnie et de l’ignorance répètent tous les jours: « Locke ne croyait point l’âme immortelle, donc il n’avait point de probité. » Je laisse à d’autres le soin de confondre l’horreur de ce mensonge; je me borne ici à montrer l’impertinence de cette conclusion. Le dogme de l’immortalité de l’âme a été très-longtemps ignoré dans toute la terre. Les premiers Juifs l’ignoraient: n’y avait-il point d’honnête homme parmi eux? La loi judaïque, qui n’enseignait rien touchant la nature et l’immortalité de l’âme, n’enseignait-elle pas la vertu? Quand même nous ne serions pas assurés aujourd’hui par la foi que nous sommes immortels, quand nous aurions une démonstration que tout périt avec nos corps, nous n’en devrions pas moins adorer le Dieu qui nous a faits, et suivre la raison qu’il nous a donnée. Dût notre vie et notre existence ne durer qu’un seul jour, il est sûr que pour passer ce jour heureusement il faudrait être vertueux; et il est sûr qu’en tous pays et en tous temps, être vertueux n’est autre chose que de « faire aux autres ce que nous voulons qu’on nous fasse ». C’est cette vertu véritable, la fille de la raison et non de la crainte, qui a conduit tant de sages dans l’antiquité; c’est elle qui, dans nos jours, a réglé la vie d’un Descartes, ce précurseur de la physique; d’un Newton, l’interprète de la nature; d’un Locke, qui seul a appris à l’esprit humain à se bien connaître; d’un Bayle, ce juge impartial et éclairé, aussi estimable que calomnié: car, il faut le dire à l’honneur des lettres, la philosophie fait un cœur droit, comme la géométrie fait l’esprit juste. Mais non-seulement Locke était vertueux, non-seulement il croyait l’âme immortelle, mais il n’a jamais affirmé que la matière pense; il a dit seulement que la matière peut penser, si Dieu le veut, et que c’est une absurdité téméraire de nier que Dieu en ait le pouvoir.
Je veux encore supposer qu’il ait dit et que d’autres aient dit comme lui qu’en effet Dieu a donné la pensée à la matière; s’ensuit-il de là que l’âme soit mortelle? L’école crie qu’un composé retient la nature de ce dont il est composé, que la matière est périssable et divisible, qu’ainsi l’âme serait périssable et divisible comme elle. Tout cela est également faux.
Il est faux que, si Dieu voulait faire penser la matière, la pensée fût un composé de la matière: car la pensée serait un don de Dieu ajouté à l’être inconnu qu’on nomme matière, de même que Dieu lui a ajouté l’attraction des forces centripètes et le mouvement, attributs indépendants de la divisibilité.
Il est faux que, même dans le système des écoles, la matière soit divisible à l’infini. Nous considérons, il est vrai, la divisibilité à l’infini en géométrie; mais cette science n’a d’objet que nos idées, et, en supposant des lignes sans largeur et des points sans étendue, nous supposons aussi une infinité de cercles passant entre une tangente et un cercle donné.
Mais quand nous venons à examiner la nature telle qu’elle est, alors la divisibilité à l’infini s’évanouit. La matière, il est vrai, reste à jamais divisible par la pensée, mais elle est nécessairement indivisée; et cette même géométrie, qui me démontre que ma pensée divisera éternellement la matière, me démontre aussi qu’il y a dans la matière des parties indivisées parfaitement solides, et en voici la démonstration.
Puisque l’on doit supposer des pores à chaque ordre d’éléments dans lesquels on imagine la matière divisée à l’infini, ce qui restera de matière solide sera donc exprimé par le produit d’une suite infinie de termes plus petits chacun que l’autre; or un tel produit est nécessairement égal à zéro: donc si la matière était physiquement divisible à l’infini, il n’y aurait point de matière. Cela fait voir en passant que M. de Malezieu, dans ses Éléments de géométrie pour M. le duc de Bourgogne, a bien tort de se récrier sur la prétendue incompatibilité qui se trouve entre des unités et des parties divisibles à l’infini; il se trompe en cela doublement: il se trompe en ce qu’il ne considère pas qu’une unité est l’objet de notre pensée, et la divisibilité un autre objet de notre pensée, lesquels ne sont point incompatibles, car je puis faire une unité d’une centaine, et je puis faire une centaine d’une unité; et il se trompe encore en ce qu’il ne considère pas la différence qui est entre la matière divisible par la pensée, et la matière divisible en effet.
Qu’est-ce que je prouve de tout ceci?
Qu’il y a des parties de matières impérissables et indivisibles; que Dieu tout-puissant, leur créateur, pourra, quand il voudra, joindre la pensée à une de ces parties, et la conserver à jamais. Je ne dis pas que ma raison m’apprend que Dieu en a usé ainsi; je dis seulement qu’elle m’apprend qu’il le peut. Je dis avec le sage Locke que ce n’est pas à nous, qui ne sommes que d’hier, à oser mettre des bornes à la puissance du Créateur, de l’Être infini, du seul Être nécessaire et immuable.
M. Locke dit qu’il est impossible à la raison de prouver la spiritualité de l’âme: j’ajoute qu’il n’y a personne sur la terre qui ne soit convaincu de cette vérité.
Il est indubitable que si un homme était bien persuadé qu’il sera plus libre et plus heureux en sortant de sa maison, il la quitterait tout à l’heure; or on ne peut croire que l’âme est spirituelle sans la croire en prison dans le corps, où elle est d’ordinaire, sinon malheureuse, au moins inquiète et ennuyée: on doit donc être charmé de sortir de sa prison; mais quel est l’homme charmé de mourir par ce motif?
Quod si immortailis nostra foret mens, Non jam se moriens dissolvi conquereretur; Sed magis ire foras, vestemque relinquere, ut anguis, Gauderet, prælonga senet aut cornua cervus.
(Lucrèce, III, 611-614.)
Il faut tâcher de savoir, non ce que les hommes ont dit sur cette matière, mais ce que notre raison peut nous découvrir, indépendamment des opinions des hommes.
LOI NATURELLE.
DIALOGUE.
B.
Qu’est-ce que la loi naturelle?
A.
L’instinct qui nous fait sentir la justice.
B.
Qu’appelez-vous juste et injuste?
A.
Ce qui paraît tel à l’univers entier.
B.
L’univers est composé de bien des têtes. On dit qu’à Lacédémone on applaudissait aux larcins, pour lesquels on condamnait aux mines dans Athènes.
A.
Abus de mots, logomachie, équivoque; il ne pouvait se commettre de larcin à Sparte, lorsque tout y était commun. Ce que vous appelez vol était la punition de l’avarice.
B.
Il était défendu d’épouser sa sœur à Rome. Il était permis chez les Égyptiens, les Athéniens, et même chez les Juifs, d’épouser sa sœur de père. Je ne cite qu’à regret ce malheureux petit peuple juif, qui ne doit assurément servir de règle à personne, et qui (en mettant la religion à part) ne fut jamais qu’un peuple de brigands ignorants et fanatiques. Mais enfin, selon ses livres, la jeune Thamar, avant de se faire violer par son frère Ammon, lui dit: « Mon frère, ne me faites pas de sottises, mais demandez-moi en mariage à mon père; il ne vous refusera pas. » A.
A.
Lois de convention que tout cela, usages arbitraires, modes qui passent: l’essentiel demeure toujours. Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calomnier, d’assassiner, d’empoisonner, d’être ingrat envers son bienfaiteur, de battre son père et sa mère quand ils vous présentent à manger.
B.
Avez-vous oublié que Jean-Jacques, un des Pères de l’Église moderne, a dit: « Le premier qui osa clore et cultiver un terrain fut l’ennemi du genre humain; » qu’il fallait l’exterminer, et que « les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne »? N’avons-nous pas déjà examiné ensemble cette belle proposition si utile à la société?
A.
Quel est ce Jean-Jacques? ce n’est assurément ni Jean-Baptiste, ni Jean l’Évangéliste, ni Jacques le Majeur, ni Jacques le Mineur; il faut que ce soit quelque Hun bel esprit qui ait écrit cette impertinence abominable, ou quelque mauvais plaisant bufo magro qui ait voulu rire de ce que le monde entier a de plus sérieux. Car, au lieu d’aller gâter le terrain d’un voisin sage et industrieux, il n’avait qu’à l’imiter; et chaque père de famille ayant suivi cet exemple, voilà bientôt un très-joli village tout formé. L’auteur de ce passage me paraît un animal bien insociable.
B.
Vous croyez donc qu’en outrageant et en volant le bonhomme qui a entouré d’une haie vive son jardin et son poulailler, il a manqué aux devoirs de la loi naturelle?
A.