SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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— Je conçois bien, répondit le jeune homme, que ce serait un crime à Jérusalem, où je trouverais d’autres filles; mais dans l’île de Padrabranca, où je ne vois que des cocos, des ananas et des huîtres, je crois que la chose est très-permise. » Le Juif épousa donc sa sœur, et en eut une fille, malgré les protestations de l’essénien: ce fut l’unique fruit d’un mariage que l’un croyait très-légitime, et l’autre abominable. Au bout de quatorze ans, la mère mourut; le père dit à l’aumônier: « Vous êtes-vous enfin défait de vos anciens préjugés? Voulez-vous épouser ma fille? — Dieu m’en préserve, dit l’essénien. — Oh bien! je l’épouserai donc moi, dit le père: il en sera ce qui pourra; mais je ne veux pas que la semence d’Abraham soit réduite à rien. » L’essénien, épouvanté de cet horrible propos, ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait à la loi, et s’enfuit. Le nouveau marié avait beau lui crier: « Demeurez, mon ami; j’observe la loi naturelle, je sers la patrie, n’abandonnez pas vos amis! » L’autre le laissait crier, ayant toujours la loi dans la tête, et s’enfuit à la nage dans l’île voisine.

C’était la grande île d’Attole, très-peuplée et très-civilisée; dès qu’il aborda on le fit esclave. Il apprit à balbutier la langue d’Attole; il se plaignit très-amèrement de la façon inhospitalière dont on l’avait reçu: on lui dit que c’était la loi, et que depuis que l’île avait été sur le point d’être surprise par les habitants de celle d’Ada, on avait sagement réglé que tous les étrangers qui aborderaient dans Attole seraient mis en servitude. « Ce ne peut être une loi, dit l’essénien, car elle n’est pas dans le Pentateuque. » On lui répondit qu’elle était dans le Digeste du pays, et il demeura esclave: il avait heureusement un très-bon maître fort riche, qui le traita bien, et auquel il s’attacha beaucoup.

Des assassins vinrent un jour pour tuer le maître et pour voler ses trésors; ils demandèrent aux esclaves s’il était à la maison, et s’il avait beaucoup d’argent. « Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu’il n’a point d’argent, et qu’il n’est point à la maison. » Mais l’essénien dit: « La loi ne permet pas de mentir; je vous jure qu’il est à la maison, et qu’il a beaucoup d’argent. » Ainsi le maître fut volé et tué. Les esclaves accusèrent l’essénien devant les juges d’avoir trahi son patron; l’essénien dit qu’il ne voulait mentir, et qu’il ne mentirait pour rien au monde; et il fut pendu.

On me contait cette histoire et bien d’autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France. Quand je fus arrivé, j’allai à Versailles pour quelques affaires; je vis passer une belle femme suivie de plusieurs belles femmes. « Quelle est cette belle femme? » dis-je à mon avocat en parlement, qui était venu avec moi; car j’avais un procès en parlement à Paris, pour mes habits qu’on m’avait faits aux Indes, et je voulais toujours avoir mon avocat à mes côtés. « C’est la fille du roi, dit-il; elle est charmante et bienfaisante; c’est bien dommage que, dans aucun cas, elle ne puisse jamais être reine de France. — Quoi! lui dis-je, si on avait le malheur de perdre tous ses parents et les princes du sang (ce qu’à Dieu ne plaise!), elle ne pourrait hériter du royaume de son père? — Non, dit l’avocat, la loi salique s’y oppose formellement. — Et qui a fait cette loi salique? dis-je à l’avocat. — Je n’en sais rien, dit-il; mais on prétend que chez un ancien peuple nommé les Saliens, qui ne savaient ni lire ni écrire, il y avait une loi écrite qui disait qu’en terre salique fille n’hériterait pas d’un aleu; et cette loi a été adoptée en terre non salique. — Et moi, lui dis-je, je la casse; vous m’avez assuré que cette princesse est charmante et bienfaisante: donc elle aurait un droit incontestable à la couronne, si le malheur arrivait qu’il ne restât qu’elle du sang royal: ma mère a hérité de son père, et je veux que cette princesse hérite du sien. » Le lendemain mon procès fut jugé en une chambre du parlement, et je perdis tout d’une voix; mon avocat me dit que je l’aurais gagné tout d’une voix en une autre chambre. « Voilà qui est bien comique, lui dis-je; ainsi donc, chaque chambre, chaque loi. — Oui, dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c’est-à-dire on a prouvé vingt-cinq fois que la coutume de Paris est équivoque; et s’il y avait vingt-cinq chambres de juges, il y aurait vingt-cinq jurisprudences différentes. Nous avons, continua-t-il, à quinze lieues de Paris une province nommée Normandie, où vous auriez été tout autrement jugé qu’ici. » Cela me donna envie de voir la Normandie. J’y allai avec un de mes frères: nous rencontrâmes à la première auberge un jeune homme qui se désespérait; je lui demandai quelle était sa disgrâce, il me répondit que c’était d’avoir un frère aîné. « Où est donc le grand malheur d’avoir un frère? lui dis-je; mon frère est mon aîné, et nous vivons très-bien ensemble. — Hélas! monsieur, me dit-il, la loi donne tout ici aux aînés, et ne laisse rien aux cadets. — Vous avez raison, lui dis-je, d’être fâché; chez nous on partage également; et quelquefois les frères ne s’en aiment pas mieux. » Ces petites aventures me firent faire de belles et profondes réflexions sur les lois, et je vis qu’il en est d’elles comme de nos vêtements: il m’a fallu porter un doliman à Constantinople, et un justaucorps à Paris.

Si toutes les lois humaines sont de convention, disais-je, il n’y a qu’à bien faire ses marchés. Les bourgeois de Delhi et d’Agra disent qu’ils ont fait un très-mauvais marché avec Tamerlan: les bourgeois de Londres se félicitent d’avoir fait un très-bon marché avec le roi Guillaume d’Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour: « C’est la nécessité qui fait les lois, et la force les fait observer. » Je lui demandai si la force ne faisait pas aussi quelquefois des lois, et si Guillaume le Bâtard et le Conquérant ne leur avait pas donné des ordres sans faire de marché avec eux. « Oui, dit-il, nous étions des bœufs alors; Guillaume nous mit un joug, et nous fit marcher à coups d’aiguillon; nous avons été depuis changés en hommes, mais les cornes nous sont restées, et nous en frappons quiconque veut nous faire labourer pour lui et non pas pour nous. » Plein de toutes ces réflexions, je me complaisais à penser qu’il y a une loi naturelle indépendante de toutes les conventions humaines: le fruit de mon travail doit être à moi; je dois honorer mon père et ma mère; je n’ai nul droit sur la vie de mon prochain, et mon prochain n’en a point sur la mienne, etc. Mais quand je songeai que, depuis Chodorlahomor jusqu’à Mentzel, colonel des housards, chacun tue loyalement et pille son prochain avec une patente dans sa poche, je fus très-affligé.

On me dit que parmi les voleurs il y avait des lois, et qu’il y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c’était que ces lois de la guerre. « C’est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une armée royale; c’est de faire pendre un prisonnier, si on a pendu un des vôtres; c’est de mettre à feu et à sang les villages qui n’auront pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. — Bon, dis-je, voilà l’Esprit des lois. » Après avoir été bien instruit, je découvris qu’il y a de sages lois par lesquelles un berger est condamné à neuf ans de galères pour avoir donné un peu de sel étranger à ses moutons. Mon voisin a été ruiné par un procès pour deux chênes qui lui appartenaient, qu’il avait fait couper dans son bois, parce qu’il n’avait pu observer une formalité qu’il n’avait pu connaître: sa femme est morte dans la misère, et son fils traîne une vie plus malheureuse. J’avoue que ces lois sont justes, quoique leur exécution soit un peu dure; mais je sais mauvais gré aux lois qui autorisent cent mille hommes à aller loyalement égorger cent mille voisins. Il m’a paru que la plupart des hommes ont reçu de la nature assez de sens commun pour faire des lois, mais que tout le monde n’a pas assez de justice pour faire de bonnes lois.

Assemblez d’un bout de la terre à l’autre les simples et tranquilles agriculteurs; ils conviendront tous aisément qu’il doit être permis de vendre à ses voisins l’excédant de son blé, et que la loi contraire est inhumaine et absurde; que les monnaies représentatives des denrées ne doivent pas être plus altérées que les fruits de la terre; qu’un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, et non pour en faire des fanatiques et des persécuteurs; que ceux qui travaillent ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition et l’oisiveté: ils feront en une heure trente lois de cette espèce, toutes utiles au genre humain.

Mais que Tamerlan arrive et subjugue l’Inde, alors vous ne verrez plus que des lois arbitraires. L’une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l’autre fera un crime de lèse-majesté d’avoir mal parlé de la maîtresse du premier valet de chambre d’un raïa; une troisième ravira la moitié de la récolte de l’agriculteur, et lui contestera le reste; il y aura enfin des lois par lesquelles un appariteur tartare viendra saisir vos enfants au berceau, fera du plus robuste un soldat, et du plus faible un eunuque, et laissera le père et la mère sans secours et sans consolation.

Or lequel vaut le mieux d’être le chien de Tamerlan ou son sujet? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure.

LOIS CIVILES ET ECCLÉSIASTIQUES.

On a trouvé dans les papiers d’un jurisconsulte ces notes, qui méritent peut-être un peu d’examen.

Que jamais aucune loi ecclésiastique n’ait de force que lorsqu’elle aura la sanction expresse du gouvernement. C’est par ce moyen qu’Athènes et Rome n’eurent jamais de querelles religieuses.

Ces querelles sont le partage des nations barbares, ou devenues barbares.

Que le magistrat seul puisse permettre ou prohiber le travail les jours de fête, parce qu’il n’appartient pas à des prêtres de défendre à des hommes de cultiver leurs champs.

Que tout ce qui concerne les mariages dépende uniquement du magistrat, et que les prêtres s’en tiennent à l’auguste fonction de les bénir.

Que le prêt à intérêt soit purement un objet de la loi civile, parce qu’elle seule préside au commerce.

Que tous les ecclésiastiques soient soumis en tous les cas au gouvernement, parce qu’ils sont sujets de l’État.

Que jamais on n’ait le ridicule honteux de payer à un prêtre étranger la première année du revenu d’une terre que des citoyens ont donnée à un prêtre concitoyen.

Qu’aucun prêtre ne puisse jamais ôter à un citoyen la moindre prérogative, sous prétexte que ce citoyen est pécheur, parce que le prêtre pécheur doit prier pour les pécheurs, et non les juger.

Que les magistrats, les laboureurs et les prêtres, payent également les charges de l’État, parce que tous appartiennent également à l’État.

Qu’il n’y ait qu’un poids, une mesure, une coutume.

Que les supplices des criminels soient utiles. Un homme pendu n’est bon à rien, et un homme condamné aux ouvrages publics sert encore la patrie et est une leçon vivante.

Que toute loi soit claire, uniforme, et précise: l’interpréter, c’est presque toujours la corrompre.

Que rien ne soit infâme que le vice.

Que les impôts ne soient jamais que proportionnels.

Que la loi ne soit jamais en contradiction avec l’usage: car si l’usage est bon, la loi ne vaut rien.

LOIS CRIMINELLES.

Il n’y a point d’année où quelques juges de provinces ne condamnent à une mort affreuse quelque père de famille innocent, et cela tranquillement, gaiement même, comme on égorge un dindon dans sa basse-cour. On a vu quelquefois la même chose à Paris.

LOIS (ESPRIT DES).

Il eût été à désirer que de tous les livres faits sur les lois, par Bodin, Hobbes, Grotius, Puffendorf, Montesquieu, Barbeyrac, Burlamaqui, il en eût résulté quelque loi utile, adoptée dans tous les tribunaux de l’Europe, soit sur les successions, soit sur les contrats, sur les finances, sur les délits, etc. Mais ni les citations de Grotius, ni celles de Puffendorf, ni celles de l’Esprit des lois, n’ont jamais produit une sentence du Châtelet de Paris, ou de l’Old Bailey de Londres. On s’appesantit avec Grotius, on passe quelques moments agréablement avec Montesquieu; et si on a un procès, on court chez son avocat.

On a dit que la lettre tuait, et que l’esprit vivifiait; mais dans le livre de Montesquieu l’esprit égare, et la lettre n’apprend rien.

DES CITATIONS FAUSSES DANS l’ESPRIT DES LOIS, DES CONSÉQUENCES FAUSSES QUE L’AUTEUR EN TIRE, ET DE PLUSIEURS ERREURS QU’IL EST IMPORTANT DE DÉCOUVRIR.

Il fait dire à Denis d’Halicarnasse que, selon Isocrate, « Solon ordonna qu’on choisirait les juges dans les quatre classes des Athéniens ». — Denis d’Halicarnasse n’en a pas dit un seul mot; voici ses paroles: « Isocrate, dans sa harangue, rapporte que Solon et Clistène n’avaient donné aucune puissance aux scélérats, mais aux gens de bien. » Qu’importe d’ailleurs que dans une déclamation Isocrate ait dit ou non une chose si peu digne d’être rapportée? Et quel législateur aurait pu prononcer cette loi: Les scélérats auront de la puissance?

« À Gênes la banque de Saint-George est gouvernée par le peuple, ce qui lui donne une grande influence. » — Cette banque est gouvernée par six classes de nobles appelées magistratures.

Un anglais, un newtonien n’approuverait pas qu’il dise: « On sait que la mer, qui semble vouloir couvrir la terre, est arrêtée par les herbes et les moindres graviers. » (Liv. II, chap. iv.) On ne sait point cela; on sait que la mer est arrêtée par les lois de la gravitation, qui ne sont ni gravier ni herbe, et que la lune agit comme trois, et le soleil comme un, sur les marées.

« Les Anglais, pour favoriser la liberté, ont ôté toutes les puissances intermédiaires qui formaient leur monarchie. » (Liv. II, chap. iv.) — Au contraire, ils ont consacré la prérogative de la chambre haute, et conservé la plupart des anciennes juridictions qui forment des puissances intermédiaires.

« L’établissemont d’un vizir est dans un État despotique une loi fondamentale. » (Liv. II, chap. v.) — Un critique judicieux a remarqué que c’est comme si on disait que l’office des maires du palais était une loi fondamentale. Constantin était plus que despotique, et n’eut point de grand-vizir. Louis XIV était un peu despotique, et n’eut point de premier ministre. Les papes sont assez despotiques, et en ont rarement. Il n’y en a point dans la Chine, que l’auteur regarde comme un empire despotique: il n’y en eut point chez le czar Pierre I, et personne ne fut plus despotique que lui. Le Turc Amurat II n’avait point de grand-vizir. Gengis-kan n’en eut jamais.

Que dirons-nous de cette étrange maxime: « La vénalité des charges est bonne dans les États monarchiques, parce qu’elle fait faire comme un métier de famille ce qu’on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu? » ( Liv. V, chap. xix.) Est-ce Montesquieu qui a écrit ces lignes honteuses? Quoi! parce que les folies de François I avaient dérangé ses finances, il fallait qu’il vendît à de jeunes ignorants le droit de décider de la fortune, de l’honneur et de la vie des hommes! Quoi! cet opprobre devient bon dans la monarchie, et la place de magistrat devient un métier de famille! Si cette infamie était si bonne, elle aurait au moins été adoptée par quelque autre monarchie que la France. Il n’y a pas un seul État sur la terre qui ait osé se couvrir d’un tel opprobre. Ce monstre est né de la prodigalité d’un roi devenu indigent, et de la vanité de quelques bourgeois dont les pères avaient de l’argent. On a toujours attaqué cet infâme abus par des cris impuissants, parce qu’il eût fallu rembourser les offices qu’on avait vendus. Il eût mieux valu mille fois, dit un grand jurisconsulte, vendre le trésor de tous les couvents et l’argenterie de toutes les églises, que de vendre la justice. Lorsque François I prit la grille d’argent de Saint-Martin, il ne fit tort à personne: saint Martin ne se plaignit point, il se passe très-bien de sa grille; mais vendre la place de juge, et faire jurer à ce juge qu’il ne l’a pas achetée, c’est une bassesse sacrilége.

Plaignons Montesquieu d’avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en province, et il la lui laissa. On retrouve l’homme partout. Nul de nous n’est sans faiblesse.

« Auguste, lorsqu’il rétablit les fêtes Lupercales, ne voulut pas que les jeunes gens courussent nus » (liv. XXIV, chap. xv), et il cite Suétone. Mais voici le texte de Suétone: Lupercalibus vetuit currere imberbes: il défendit qu’on courût dans les Lupercales avant l’âge de puberté. C’est précisément le contraire de ce que Montesquieu avance.

« Pour les vertus, Aristote ne peut croire qu’il y en ait de propres aux esclaves. » (Liv. IV, chap. iii.) — Aristote dit en termes exprès: « Il faut qu’ils aient les vertus nécessaires à leur état, la tempérance et la vigilance. » (De la République, liv. I, chap. xiii.)

« Je trouve dans Strabon, que quand à Lacédémone une sœur épousait son frère, elle avait pour sa dot la moitié de la portion de son frère. » (Liv. V, chap. v.) — Strabon (liv. X) parle ici des Crétois, et non des Lacédémoniens.

Il fait dire à Xénophon que « dans Athènes un homme riche serait au désespoir que l’on crût qu’il dépendît du magistrat ». (Liv. V, chap. vii.) — Xénophon en cet endroit ne parle point d’Athènes. Voici ses paroles: « Dans les autres villes, les puissants ne veulent pas qu’on les soupçonne de craindre les magistrats. » « Les lois de Venise défendent aux nobles le commerce. » (Liv. V, chap. viii.) — « Les anciens fondateurs de notre république, et nos législateurs, eurent grand soin de nous exercer dans les voyages et le trafic de mer. La première noblesse avait coutume de naviguer, soit pour exercer le commerce, soit pour s’instruire. » Sacredo dit la même chose. Les mœurs et non les lois font qu’aujourd’hui les nobles en Angleterre et à Venise ne s’adonnent presque point au commerce.

« Voyez avec quelle industrie le gouvernement moscovite cherche à sortir du despotisme, etc. » (Liv. V, chap. xiv.) — Est-ce en abolissant le patriarcat et la milice entière des strélitz, en étant le maître absolu des troupes, des finances et de l’Église, dont les desservants ne sont payés que du trésor impérial; et enfin en faisant des lois qui rendent cette puissance aussi sacrée que forte? Il est triste que dans tant de citations et dans tant d’axiomes, le contraire de ce que dit l’auteur soit presque toujours le vrai. Quelques lecteurs instruits s’en sont aperçus: les autres se sont laissé éblouir, et on dira pourquoi.

« Le luxe de ceux qui n’auront que le nécessaire sera égal à zéro. Celui qui aura le double aura un luxe égal à un. Celui qui aura le double du bien de ce dernier aura un luxe égal à trois, etc. » (Liv. VII, chap. i) — Il aura trois au delà du nécessaire de l’autre, mais il ne s’ensuit pas qu’il ait trois de luxe: car il peut avoir trois d’avarice; il peut mettre ce trois dans le commerce; il peut le faire valoir pour marier ses filles. Il ne faut pas soumettre de telles propositions à l’arithmétique: c’est une charlatanerie misérable.

« À Venise, les lois forcent les nobles à la modestie. Ils se sont tellement accoutumés à l’épargne qu’il n’y a que les courtisanes qui puissent leur faire donner de l’argent. » (Liv. VII, chap. iii.) — Quoi! l’esprit des lois à Venise serait de ne dépenser qu’en filles! Quand Athènes fut riche, il y eut beaucoup de courtisanes. Il en fut de même à Venise et à Rome, aux xiv, xv et xvi siècles. Elles y sont moins en crédit aujourd’hui, parce qu’il y a moins d’argent. Est-ce là l’esprit des lois?

« Les Suions, nation germanique, rendent honneur aux richesses, ce qui fait qu’ils vivent sous le gouvernement d’un seul. Cela signifie bien que le luxe est singulièrement propre aux monarchies, et qu’il n’y faut point de lois somptuaires. » (Liv. VII, chap. iv.) — Les Suions, selon Tacite, étaient des habitants d’une île de l’Océan au delà de la Germanie: Suionum hinc civitates ipso in Oceano. Guerriers valeureux et bien armés, ils ont encore des flottes: Præter viros armaque classibus valent. Les riches y sont considérés: Est...et opibus honos. Ils n’ont qu’un chef: eosque unus imperitat.

Ces barbares que Tacite ne connaissait point, qui, dans leur petit pays, n’avaient qu’un seul chef, et qui préféraient le possesseur de cinquante vaches à celui qui n’en avait que douze, ont-ils le moindre rapport avec nos monarchies et nos lois somptuaires?

« Les Samnites avaient une belle coutume, et qui devait produire d’admirables effets. Le jeune homme déclaré le meilleur prenait pour sa femme la fille qu’il voulait. Celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore, et ainsi de suite. » (Liv. VII, ch. xvi.) — L’auteur a pris les Sunites, peuples de Scythie, pour les Samnites voisins de Rome. Il cite un fragment de Nicolas de Damas, recueilli par Stobée; mais Nicolas de Damas est-il un sûr garant? Cette belle coutume d’ailleurs serait très-préjudiciable dans tout État policé: car si le garçon déclaré le meilleur avait trompé les juges, si la fille ne voulait pas de lui, s’il n’avait pas de bien, s’il déplaisait au père et à la mère, que d’inconvénients et que de suites funestes!

« Si l’on veut lire l’admirable ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains, on verra que c’est d’eux que les Anglais ont tiré l’idée de leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois.» (Liv. XI, chap. vi.) — La chambre des pairs et celle des communes, la cour d’équité, trouvées dans les bois! On ne l’aurait pas deviné. Sans doute les Anglais doivent aussi leurs escadres et leur commerce aux mœurs des Germains, et les sermons de Tillotson à ces pieuses sorcières germaines qui sacrifiaient les prisonniers, et qui jugeaient du succès d’une campagne par la manière dont leur sang coulait. Il faut croire aussi qu’ils doivent leurs belles manufactures à la louable coutume des Germains, qui aimaient mieux vivre de rapine que de travailler, comme le dit Tacite.

« Aristote met au rang des monarchies l’empire des Perses et le royaume de Lacédémone. Mais qui ne voit que l’un était un État despotique, et l’autre une république? » (Liv. XI, chap. ix.)

— Qui ne voit au contraire que Lacédémone eut un seul roi pendant quatre cents ans, ensuite deux rois jusqu’à l’extinction de la race des Héraclides, ce qui fait une période d’environ mille années? On sait bien que nul roi n’était despotique de droit, pas même en Perse; mais tout prince dissimulé, hardi, et qui a de l’argent, devient despotique en peu de temps en Perse et à Lacédémone; et voilà pourquoi Aristote distingue des républiques tout État qui a des chefs perpétuels et héréditaires.

« Un ancien usage des Romains défendait de faire mourir les filles qui n’étaient pas nubiles. (Liv. XII, chap. xiv.) — Il se trompe. « More tradito nefas virgines strangulare; » défense d’étrangler les filles, nubiles ou non.

« Tibère trouva l’expédient de les faire violer par le bourreau. » (Ibid.) — Tibère n’ordonna point au bourreau de violer la fille de Séjan. Et s’il est vrai que le bourreau de Rome ait commis cette infamie dans la prison, il n’est nullement prouvé que ce fût sur une lettre de cachet de Tibère. Quel besoin avait-il d’une telle horreur?

« En Suisse on ne paye point de tributs, mais on en sait la raison particulière...Dans ces montagnes stériles, les vivres sont si chers et le pays est si peuplé qu’un Suisse paye quatre fois plus à la nature qu’un Turc ne paye au sultan, » (Liv. XIII, chap. xii.) — Tout cela est faux. Il n’y a aucun impôt en Suisse, mais chacun paye les dîmes, les cens, les lods et ventes qu’on payait aux ducs de Zéringue et aux moines. Les montagnes, excepté les glacières, sont de fertiles pâturages; elles font la richesse du pays. La viande de boucherie est environ la moitié moins chère qu’à Paris. On ne sait ce que l’auteur entend quand il dit qu’un Suisse paye quatre fois plus à la nature qu’un Turc au sultan. Il peut boire quatre fois plus qu’un Turc, car il a le vin de la Côte et l’excellent vin de la Vaux.

« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont; ceux des pays froids sont courageux; comme le sont les jeunes gens.» (Liv. XIV, chap. ii.) — Il faut bien se garder de laisser échapper de ces propositions générales. Jamais on n’a pu faire aller à la guerre un Lapon, un Samoyède; et les Arabes conquirent en quatre-vingts ans plus de pays que n’en possédait l’empire romain. Les Espagnols en petit nombre battirent à la bataille de Mulberg les soldats du nord de l’Allemagne. Cet axiome de l’auteur est aussi faux que tous ceux du climat.

« Lopez de Gama dit que les Espagnols trouvèrent près de Sainte-Marthe des paniers où les habitants avaient mis quelques denrées, comme des cancres, des limaçons, des sauterelles. Les vainqueurs en firent un crime aux vaincus. L’auteur avoue que c’est là-dessus qu’on fonda le droit qui rendait les Américains esclaves des Espagnols, outre qu’ils fumaient du tabac, et qu’ils ne se faisaient pas la barbe à l’espagnole. » (Liv. XV, chap. iii. ) — Il n’y a rien dans Lopez de Gama qui donne la moindre idée de cette sottise. Il est trop ridicule d’insérer dans un ouvrage sérieux de pareils traits, qui ne seraient pas supportables même dans les Lettres persanes.

« C’est sur l’idée de la religion que les Espagnols fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves: car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très-dévots. » (Liv. XV, chap. iv.) — Ce n’est donc pas sur ce que les Américains ne se faisaient pas la barbe à l’espagnole, et qu’ils fumaient du tabac; ce n’est donc point parce qu’ils avaient quelques paniers de limaçons et de sauterelles.

Ces contradictions fréquentes coûtent trop peu à l’auteur.

« Louis XIII se fit une peine extrême de la loi qui rendait esclaves les nègres de ses colonies; mais quand on lui eut bien mis dans l’esprit que c’était la voie la plus sûre pour les convertir, il y consentit. » (Ibid.) — Où l’imagination de l’auteur a-t-elle pris cette anecdote? La première concession pour la traite des nègres est du 11 novembre 1673. Louis XIII était mort en 1643. Cela ressemble au refus de François I d’écouter Christophe Colomb, qui avait découvert les îles Antilles avant que François I naquît.

« Perry dit que les Moscovites se vendent très-aisément. J’en sais bien la raison, c’est que leur liberté ne vaut rien. » (Liv. XV, chap. vi.) — Nous avons déjà remarqué à l’article Esclavage que Perry ne dit pas un mot de tout ce que l’auteur de l’Esprit des lois lui fait dire.

« À Achem tout le monde cherche à se vendre. » (Ibid.) — Nous avons remarqué encore que rien n’est plus faux. Tous ces exemples pris au hasard chez les peuples d’Achem, de Bentam, de Ceylan, de Bornéo, des îles Moluques, des Philippines, tous copiés d’après des voyageurs très-mal instruits, et tous falsifiés, sans en excepter un seul, ne devaient pas assurément entrer dans un livre où l’on promet de nous développer les lois de l’Europe.

« Dans les États mahométans, on est non-seulement maître de la vie et des biens des femmes esclaves, mais encore de ce qu’on appelle leur vertu ou leur honneur. » (Liv. XV, chap. xii.) — Où a-t-il pris cette étrange assertion, qui est de la plus grande fausseté? Le sura ou chap. xxiv de l’Alcoran, intitulé la Lumière, dit expressément: « Traitez bien vos esclaves, et si vous voyez en eux quelque mérite, partagez avec eux les richesses que Dieu vous a données. Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer à vous, etc. » À Constantinople, on punit de mort le maître qui a tué son esclave, à moins qu’il ne soit prouvé que l’esclave a levé la main sur lui. Une femme esclave qui prouve que son maître l’a violée est déclarée libre avec des dédommagements.

« À Patane, la lubricité des femmes est si grande que les hommes sont obligés de se faire certaines garnitures pour se mettre à l’abri de leurs entreprises. » (Liv. XVI, chap. x.) — Peut-on rapporter sérieusement cette impertinente extravagance? Quel est l’homme qui ne pourrait se défendre des assauts d’une femme débauchée sans s’armer d’un cadenas? Quelle pitié! et remarquez que le voyageur nommé Sprinkel, qui seul a fait ce conte absurde, dit en propres, mots que « les maris à Patane sont extrêmement jaloux de leurs femmes, et qu’ils ne permettent pas à leurs meilleurs amis de les voir, elles ni leurs filles ».

Quel esprit des lois, que de grands garçons qui cadenassent leurs hauts-de-chausses de peur que les femmes ne viennent y fouiller dans la rue!

« Les Carthaginois, au rapport de Diodore, trouvèrent tant d’or et d’argent dans les Pyrénées qu’ils en mirent aux ancres de leurs navires. » (Liv. XXI, chap. xi.) — L’auteur cite le sixième livre de Diodore, et ce sixième livre n’existe pas. Diodore, au cinquième, parle des Phéniciens, et non pas des Carthaginois.

« On n’a jamais remarqué de jalousie aux Romains sur le commerce. Ce fut comme nation rivale, et non comme nation commerçante, qu’ils attaquèrent Carthage. » (Liv. XXI, chap. xiv.) — Ce fut comme nation commerçante et guerrière, ainsi que le prouve le savant Huet dans son Traité sur le commerce des anciens. Il prouve que longtemps avant la première guerre punique les Romains s’étaient adonnés au commerce.

« On voit dans le traité qui finit la première guerre punique que Carthage fut principalement attentive à se conserver l’empire de la mer, et Rome à garder celui de la terre. » (Liv. XXI, chap. xi) — Ce traité est de l’an 510 de Rome. Il y est dit que les Carthaginois ne pourraient naviguer vers aucune île près de l’Italie, et qu’ils évacueraient la Sicile. Ainsi les Romains eurent l’empire de la mer, pour lequel ils avaient combattu. Et Montesquieu a précisément pris le contre-pied d’une vérité historique la mieux constatée.

« Hannon, dans la négociation avec les Romains, déclara que les Carthaginois ne souffriraient pas seulement que les Romains se lavassent les mains dans les mers de Sicile. » (Ibid.) — L’auteur fait ici un anachronisme de vingt-deux ans. La négociation d’Hannon est de l’an 488 de Rome, et le traité de paix dont il est question est de 510.

« Il ne fut pas permis aux Romains de naviguer au delà du beau promontoire. Il leur fut défendu de trafiquer en Sicile, en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage. » (Ibid.) — L’auteur fait ici un anachronisme de deux cent soixante et cinq ans. C’est d’après Polybe que l’auteur rapporte ce traité conclu l’an de Rome 245, sous le consulat de Junius Brutus, immédiatement après l’expulsion des rois; encore les conditions ne sont-elles pas fidèlement rapportées. « Carthaginem vero, et in cætera Africæ loca quæ cis pulchrum promontorium erant; item in Sardiniam atque Siciliam, ubi Carthaginienses imperabant, navigare mercimonii causa licebat. » Il fut permis aux Romains de naviguer pour leur commerce à Carthage, sur toutes les côtes de l’Afrique en deçà du promontoire, de même que sur les côtes de Sardaigne et de la Sicile, qui obéissaient aux Carthaginois.

Ce mot seul, mercimonii causa, pour raison de leur commerce, démontre que les Romains étaient occupés des intérêts du commerce dès la naissance de la république.

N. B. Tout ce que dit l’auteur sur le commerce ancien et moderne est extrêmement erroné.

Je passe un nombre prodigieux de fautes capitales sur cette matière, quelque importantes qu’elles soient, parce qu’un des plus célèbres négociants de l’Europe s’occupe à les relever dans un livre qui sera très-utile.

« La stérilité des terrains de l’Attique y établit le gouvernement populaire; et la fertilité de celui de Lacédémone, le gouvernement aristocratique. » (Liv. XVIII, chap. i.) — Où a-t-il pris cette chimère? Nous tirons encore aujourd’hui d’Athènes esclave, du coton, de la soie, du riz, du blé, de l’huile, des cuirs; et du pays de Lacédémone, rien. Athènes était vingt fois plus riche que Lacédémone. À l’égard de la bonté du sol, il faut y avoir été pour l’apprécier. Mais jamais on n’attribua la forme d’un gouvernement au plus ou moins de fertilité d’un terrain. Venise avait très-peu de blé quand les nobles gouvernèrent. Gênes n’a pas assurément un sol fertile, et c’est une aristocratie. Genève tient plus de l’état populaire et n’a pas de son cru de quoi se nourrir quinze jours. La Suède pauvre a été longtemps sous le joug de la monarchie, tandis que la Pologne fertile fut une aristocratie. Je ne conçois pas comment on peut ainsi établir de prétendues règles, continuellement démenties par l’expérience. Presque tout le livre, il faut l’avouer, est fondé sur des suppositions que la moindre attention détruirait.

« La féodalité est un événement arrivé une fois dans le monde, et qui n’arrivera peut-être jamais, etc. » (Liv. XXX, chap. i.) — Nous trouvons la féodalité, les bénéfices militaires établis sous Alexandre Sévère, sous les rois lombards, sous Charlemagne, dans l’empire ottoman, en Perse, dans le Mogol, au Pégu; et en dernier lieu Catherine II, impératrice de Russie, a donné en fief pour quelque temps la Moldavie, que ses armes ont conquise. Enfin on ne doit pas dire que le gouvernement féodal ne reviendra plus, quand la diète de Ratisbonne est assemblée.

« Chez les Germains, il y avait des vassaux et non pas des fiefs...Les fiefs étaient des chevaux de bataille, des armes, des repas. » (Liv. XXX, chap. iii.) — Ouelle idée! il n’y a point de vassalité sans terre. Un officier à qui son général aura donné à souper n’est pas pour cela son vassal.

« Du temps du roi Charles IX, il y avait vingt millions d’hommes en France. » (Liv. XXIII, chap. xxiv.) — Il donne Puffendorf pour garant de cette assertion: Puffendorf va jusqu’à vingt-neuf millions, et il avait copié cette exagération d’un de nos auteurs, qui se trompait d’environ quatorze à quinze millions. La France ne comptait point alors au nombre de ses provinces la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté, la moitié de la Flandre, l’Artois, le Cambrésis, le Roussillon, le Béarn; et aujourd’hui qu’elle possède tous ces pays, elle n’a pas vingt millions d’habitants, suivant le dénombrement des feux exactement fait en 1751. Cependant elle n’a jamais été si peuplée, et cela est prouvé par la quantité de terrains mis en valeur depuis Charles IX.

« En Europe, les empires n’ont jamais pu subsister. » (Liv. XVII, chap. vi.) — Cependant l’empire romain s’y est maintenu cinq cents ans, et l’empire turc y domine depuis l’an 1453.