SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

Page 116 of 152

Augustin dit de même que ces mariages opèrent souvent la conversion de l’époux infidèle. Il cite l’exemple de son propre père, qui embrassa la religion chrétienne parce que sa femme Monique professait le christianisme. Clotilde, par la conversion de Clovis, et Théodelinde, par celle d’Agiluphe, roi des Lombards, furent plus utiles à l’Église que si elles eussent épousé des princes orthodoxes.

Consultez la déclaration du pape Benoît XIV, du 4 novembre 1741, vous y lirez ces propres mots: « Quod vero spectat ad ea conjugia quæ,...absque forma a Tridentino statuta, contrahuntur a catholicis cum hæreticis, sive catholicus vir hæreticam feminam in matrimonium ducat, sive catholica femina hæretico viro nubat;...si forte aliquod hujus generis matrimonium. Tridentini forma non servata, ibidem contractum jam sit, aut in posterurm...contrahi contingat, declarat sanctitas sua matrimonium hujus modi, alio non concurrente...impedimento, validum habendum esse,...sciens...(conjux catholicus) se istius matrimonii vinculo perpetuo ligatum iri. » Par quel étonnant contraste les lois françaises sont-elles sur cette matière plus sévères que celles de l’Église? La première loi qui ait établi ce rigorisme en France est l’édit de Louis XIV, du mois de novembre 1680. Cet édit mérite d’être rapporté: « Louis, etc. Les canons des conciles ayant condamné les mariages des catholiques avec les hérétiques comme un scandale public et une profanation du sacrement, nous avons estimé d’autant plus nécessaire de les empêcher à l’avenir que nous avons reconnu que la tolérance de ces mariages expose les catholiques à une tentation continuelle de sa perversion, etc. À ces causes, etc., voulons et nous plaît qu’à l’avenir nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine, ne puissent, sous quelque prétexte que ce soit, contracter mariage avec ceux de la religion prétendue réformée, déclarant tels mariages non valablement contractés, et les enfants qui en viendront illégitimes. » Il est bien singulier que l’on se soit fondé sur les lois de l’Église pour annuler des mariages que l’Église n’annula jamais. Vous voyez dans cet édit le sacrement confondu avec le contrat civil: c’est cette confusion qui a été la source des étranges lois de France sur le mariage.

Saint Augustin approuvait les mariages des orthodoxes avec les hérétiques, parce qu’il espérait que l’époux fidèle convertirait l’autre; et Louis XIV les condamne dans la crainte que l’hétérodoxe ne pervertisse le fidèle!

Il existe en Franche-Comté une loi plus cruelle: c’est un édit de l’archiduc Albert et de son épouse Isabelle, du 20 décembre 1599, qui fait défense aux catholiques de se mariera des hérétiques, à peine de confiscation de corps et de biens.

Le même édit prononce la même peine contre ceux qui seront convaincus d’avoir mangé du mouton le vendredi ou le samedi. Quelles lois et quels législateurs!

À quels maîtres, grand Dieu, livrez-vous l’univers!

SECTION III.

Si nos lois réprouvent les mariages des catholiques avec les personnes d’une religion différente, accordent-elles au moins les effets civils aux mariages des Français protestants avec des Français de la même secte?

On compte aujourd’hui dans le royaume un million de protestants, et cependant la validité de leur mariage est encore un problème dans les tribunaux.

C’est encore ici un des cas où notre jurisprudence se trouve en contradiction avec les décisions de l’Église, et avec elle-même.

Dans la déclaration papale citée dans la précédente section, Benoît XIV décide que les mariages des protestants, contractés suivant leurs rites, ne sont pas moins valables que s’ils avaient été faits suivant les formes établies par le concile de Trente, et que l’époux qui devient catholique ne peut rompre ce lien pour en former un autre avec une personne de sa nouvelle religion.

Barach-Levi, juif de naissance, et originaire d’Haguenau, s’y était marié avec Mendel-Cerf, de la même ville et de la même religion.

Ce juif vint à Paris en 1752, et se fit baptiser. Le 13 mai 1754, il envoya sommer sa femme à Haguenau de venir le joindre à Paris. Dans une autre sommation il consentit que cette femme, en venant le joindre, continuât de vivre dans la secte juive.

À ces sommations Mendel-Cerf répondit qu’elle ne voulait point retourner avec lui, et qu’elle requérait de lui envoyer, suivant les formes du judaïsme, un libelle de divorce, pour qu’elle pût se remarier à un autre juif.

Cette réponse ne contentait pas Levi; il n’envoya point de libelle de divorce, mais il fit assigner sa femme devant l’official de Strasbourg, qui, par une sentence du 7 novembre 1754, le déclara libre de se marier en face de l’Église avec une femme catholique.

Muni de cette sentence, le juif christianisé vient dans le diocèse de Soissons, et y contracte des promesses de mariage avec une fille de Villeneuve. Le curé refuse de publier les bans. Levi lui fait signifier les sommations qu’il avait faites à sa femme, et la sentence de l’official de Strasbourg, et un certificat du secrétaire de l’évêché de la même ville, qui attestait que dans tous les temps il avait été permis, dans le diocèse, aux juifs baptisés de se remarier à des catholiques, et que cet usage avait été constamment reconnu par le conseil souverain de Colmar.

Mais ces pièces ne parurent point suffisantes au curé de Villeneuve. Levi fut obligé de l’assigner devant l’official de Soissons.

Cet official ne pensa pas, comme celui de Strasbourg, que le mariage de Levi avec Mendel-Cerf fût nul ou dissoluble. Par sa sentence du 5 février 1756, il déclara le juif non recevable. Celui-ci appela de cette sentence au parlement de Paris, où il n’eut pour contradicteur que le ministère public; mais, par arrêt du 2 janvier 1758, la sentence fut confirmée; et il fut défendu de nouveau à Levi de contracter aucun mariage pendant la vie de Mendel-Cerf.

Voilà donc un mariage contracté entre des Français juifs suivant les rites juifs, déclaré valable par la première cour du royaume.

Mais quelques années après, la même question fut jugée différemment dans un autre parlement, au sujet d’un mariage contracté entre deux Français protestants qui avaient été mariés en présence de leurs parents par un ministre de leur communion. L’époux protestant avait changé de religion comme l’époux juif; et après avoir passé à un second mariage avec une catholique, le parlement de Grenoble confirma ce second mariage, et déclara nul le premier.

Si de la jurisprudence nous passons à la législation, nous la trouverons obscure sur cette matière importante comme sur tant d’autres.

Par un arrêt du conseil du 15 septembre 1685, il fut dit que « les protestants pourraient se faire marier, pourvu toutefois que ce fût en présence du principal officier de justice, et que les publications qui devaient précéder ces mariages se feraient au siége royal le plus prochain du lieu de la demeure de chacun des protestants qui se voudraient marier, et seulement à l’audience ».

Cet arrêt ne fut point révoqué par l’édit qui, trois semaines après, supprima l’édit de Nantes.

Mais depuis la déclaration du 14 mai 1724, minutée par le cardinal de Fleury, les juges n’ont plus voulu présider aux mariages des protestants, ni permettre dans leurs audiences la publication de leurs bans.

L’article xv de cette loi veut que les formes prescrites par les canons soient observées dans les mariages, tant des nouveaux convertis que de tous les autres sujets du roi.

On a cru que cette expression générale, tous les autres sujets, comprenait les protestants comme les catholiques; et sur cette interprétation on a annulé les mariages des protestants qui n’avaient pas été revêtus des formes canoniques.

Cependant il semble que les mariages des protestants ayant été autorisés autrefois par une loi expresse, il faudrait aujourd’hui, pour les annuler, une loi expresse qui portât cette peine. D’ailleurs, le terme de nouveaux convertis, mentionné dans la déclaration, paraît indiquer que le terme qui suit n’est relatif qu’aux catholiques. Enfin, quand la loi civile est obscure ou équivoque, les juges ne doivent-ils pas juger suivant le droit naturel et le droit des gens?

Ne résulte-t-il pas de ce qu’on vient de lire que souvent les lois ont besoin d’être réformées, et les princes, de consulter un conseil plus instruit, de n’avoir point de ministre prêtre, et de se défier beaucoup des courtisans en soutane qui ont le titre de leurs confesseurs?

MARIE MAGDELEINE.

J’avoue que je ne sais pas où l’auteur de l’Histoire critique de Jésus-Christ a trouvé que sainte Marie Magdeleine avait eu des complaisances criminelles pour le Sauveur du monde. Il dit, page 130, ligne M de la note, que c’est une prétention des Albigeois. Je n’ai jamais lu cet horrible blasphème ni dans l’histoire des Albigeois, ni dans leurs professions de foi. Cela est dans le grand nombre des choses que j’ignore. Je sais que les Albigeois avaient le malheur funeste de n’être pas catholiques romains; mais il me semble que d’ailleurs ils avaient le plus profond respect pour la personne de Jésus.

Cet auteur de l’Histoire critique de Jésus-Christ renvoie à la Christiade, espèce de poëme en prose, supposé qu’il y ait des poëmes en prose. J’ai donc été obligé de consulter l’endroit de cette Christiade où cette accusation est rapportée. C’est au chant ou livre IV, page 335, note 1; le poëte de la Christiade ne cite personne. On peut à la vérité, dans un poëme épique, s’épargner les citations; mais il faut de grandes autorités en prose, quand il s’agit d’un fait aussi grave et qui fait dresser les cheveux à la tête de tout chrétien.

Que les Albigeois aient avancé ou non une telle impiété, il en résulte seulement que l’auteur de la Christiade se joue dans son chant iv sur le bord du crime. Il imite un peu le fameux sermon de Menot. Il introduit sur la scène Marie Magdeleine, sœur de Marthe et du Lazare, brillante de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté, brûlante de tous les désirs, et plongée dans toutes les voluptés. C’est, selon lui, une dame de la cour; ses richesses égalent sa naissance, son frère Lazare était comte de Béthanie, et elle marquise de Magdalet. Marthe eut un grand apanage, mais il ne nous dit pas où étaient ses terres. « Elle avait, dit le christiadier, cent domestiques et une foule d’amants; elle eût attenté à la liberté de tout l’univers. Richesses, dignités, grandeurs ambitieuses, vous ne fûtes jamais si chères à Magdeleine que la séduisante erreur qui lui fit donner le surnom de pécheresse. Telle était la beauté dominante dans la capitale, quand le jeune et divin héros y arriva des extrémités de la Galilée. Ses autres passions calmées cèdent à l’ambition de soumettre le héros dont on lui a parlé. » Alors le christiadier imite Virgile. La marquise de Magdalet conjure sa sœur l’apanagée de faire réussir ses desseins coquets auprès de son jeune héros, comme Didon employa sa sœur Anne auprès du pieux Énée.

Elle va entendre le sermon de Jésus dans le temple, quoiqu’il n’y prêchât jamais. « Son cœur vole au-devant du héros qu’elle adore, elle n’attend qu’un regard favorable pour en triompher, et faire de ce maître des cœurs un captif soumis. » Enfin elle va le trouver chez Simon le lépreux, homme fort riche, qui lui donnait un grand souper, quoique jamais les femmes n’entrassent ainsi dans les festins, et surtout chez les pharisiens. Elle lui répand un grand pot de parfums sur les jambes, les essuie avec ses beaux cheveux blonds, et les baise.

Je n’examine pas si la peinture que fait l’auteur des saints transports de Magdeleine n’est pas plus mondaine que dévote; si les baisers donnés sont exprimés avec assez de retenue; si ces beaux cheveux blonds dont elle essuie les jambes de son héros ne ressemblent pas un peu trop à Trimalcion, qui à dîner s’essuyait les mains aux cheveux d’un jeune et bel esclave. Il faut qu’il ait pressenti lui-même qu’on pourrait trouver ses peintures trop lascives. Il va au-devant de la critique, en rapportant quelques morceaux d’un sermon de Massillon sur la Magdeleine. En voici un passage: « Magdeleine avait sacrifié sa réputation au monde: sa pudeur et sa naissance la défendirent d’abord contre les premiers mouvements de sa passion; et il est à croire qu’aux premiers traits qui la frappèrent, elle opposa la barrière de sa pudeur et de sa fierté; mais lorsqu’elle eut prêté l’oreille au serpent et consulté sa propre sagesse, son cœur lui fut ouvert à tous les traits de la passion. Magdeleine aimait le monde, et dès lors il n’est rien qu’elle ne sacrifie à cet amour; ni cette fierté qui vient de la naissance, ni cette pudeur qui fait l’ornement du sexe, ne sont épargnées dans ce sacrifice: rien ne peut la retenir, ni les railleries des mondains, ni les infidélités de ses amants insensés à qui elle veut plaire, mais de qui elle ne peut se faire estimer, car il n’y a que la vertu qui soit estimable; rien ne peut lui faire honte, comme cette femme prostituée de l’Apocalypse, elle portait sur son front le nom de mystère, c’est-à-dire qu’elle avait levé le voile, et qu’on ne la connaissait plus qu’au caractère de sa folle passion. » J’ai cherché ce passage dans les Sermons de Massillon; il n’est certainement pas dans l’édition que j’ai. J’ose même dire plus, il n’est pas de son style.

Le christiadier aurait dû nous informer où il a pêché cette rapsodie de Massillon, comme il aurait du nous apprendre où il a lu que les Albigeois osaient imputer à Jésus une intelligence indigne de lui avec Magdeleine.

Au reste, il n’est plus question de la marquise dans le reste de l’ouvrage. L’auteur nous épargne son voyage à Marseille avec le Lazare, et le reste de ses aventures.

Qui a pu induire un homme savant et quelquefois éloquent, tel que le paraît l’auteur de la Christiade, à composer ce prétendu poëme? C’est l’exemple de Milton; il nous le dit lui-même dans sa préface, mais on sait combien les exemples sont trompeurs. Milton, qui d’ailleurs n’a point hasardé ce faible monstre d’un poëme en prose; Milton, qui a répandu de très-beaux vers blancs dans son Paradis perdu, parmi la foule de vers durs et obscurs dont il est plein, ne pouvait plaire qu’à des whigs fanatiques, comme a dit l’abbé Grécourt.

En chantant l’univers perdu pour une pomme, Et Dieu pour le damner créant le premier homme.

Il a pu réjouir des presbytériens en faisant coucher le Péché avec la Mort, en tirant dans le ciel du canon de vingt-quatre, en faisant combattre le sec et l’humide, le froid et le chaud, en coupant en deux des anges qui se rentraient sur-le-champ, en bâtissant un pont sur le chaos, en représentant le Messiath qui prend dans une armoire du ciel un grand compas pour circonscrire la terre, etc., etc., etc. Virgile et Horace auraient peut-être trouvé ces idées un peu étranges. Mais si elles ont réussi en Angleterre à l’aide de quelques vers très-heureux, le christiadier s’est trompé quand il a espéré du succès de son roman, sans le soutenir par de beaux vers, qui à la vérité sont très-difficiles à faire.

Mais, dit l’auteur, un Jérôme Vida, évêque d’Albe, a fait jadis une très-importante Christiade en vers latins, dans laquelle il a transcrit beaucoup de vers de Virgile. — Eh bien, mon ami, pourquoi as-tu fait la tienne en prose française? Que n’imitais-tu Virgile aussi?

Mais feu M. d’Escorbiac, Toulousain, a fait aussi une Christiade. — Ah! malheureux, pourquoi t’es-tu fait le singe de feu M. d’Escorbiac?

Mais Milton a fait aussi son roman du Nouveau Testament, son Paradis reconquis, en vers blancs qui ressemblent souvent à la plus mauvaise prose. — Va, va, laisse Milton mettre toujours aux prises Satan avec Jésus. C’est à lui qu’il appartient de faire conduire en grands vers, dans la Galilée, un troupeau de deux mille cochons par une légion de diables, c’est-à-dire par six mille sept cents diables qui s’emparent de ces cochons (à trois diables et sept vingtièmes par cochon), et qui les noient dans un lac. C’est à Milton qu’il sied bien de faire proposer à Dieu par le diable de faire ensemble un bon souper. Le diable, dans Milton, peut à son aise couvrir la table d’ortolans, de perdrix, de soles, d’esturgeons, et faire servir à boire par Hébé et par Ganymède à Jésus-Christ. Le diable peut emporter Dieu sur une petite montagne, du haut de laquelle il lui montre le Capitole, les îles Moluques, et la ville des Indes où naquit la belle Angélique, qui fit tourner la tête à Roland. Après quoi le diable offre à Dieu de lui donner tout cela, pourvu que Dieu veuille l’adorer. Mais Milton a eu beau faire, on s’est moqué de lui; on s’est moqué du pauvre frère Berruyer le jésuite; on se moque de toi, prends la chose en patience.

MARTYRS.

SECTION PREMIÈRE.

Martyr, témoin; martyrion, témoignage. La société chrétienne naissante donna d’abord le nom de martyrs à ceux qui annonçaient nos nouvelles vérités devant les hommes, qui rendaient témoignage à Jésus, qui confessaient Jésus, comme on donna le nom de saints aux presbytes, aux surveillants de la société, et aux femmes leurs bienfaitrices; c’est pourquoi saint Jérôme appelle souvent dans ses lettres son affiliée Paule, sainte Paule. Et tous les premiers évêques s’appelaient saints.

Le nom de martyrs dans la suite ne fut plus donné qu’aux chrétiens morts ou tourmentés dans les supplices; et les petites chapelles qu’on leur érigea depuis reçurent le nom de martyrion.

C’est une grande question pourquoi l’empire romain autorisa toujours dans son sein la secte juive, même après les deux horribles guerres de Titus et d’Adrien; pourquoi il toléra le culte isiaque à plusieurs reprises, et pourquoi il persécuta souvent le christianisme. Il est évident que les juifs, qui payaient chèrement leurs synagogues, dénonçaient les chrétiens, leurs ennemis mortels, et soulevaient les peuples contre eux. Il est encore évident que les juifs, occupés du métier de courtiers et de l’usure, ne prêchaient point contre l’ancienne religion de l’empire, et que les chrétiens, tous engagés dans la controverse, prêchaient contre le culte public, voulaient l’anéantir, brûlaient souvent les temples, brisaient les statues consacrées, comme firent saint Théodore dans Amasée, et saint Polyeucte dans Mitylène.

Les chrétiens orthodoxes, étant sûrs que leur religion était la seule véritable, n’en toléraient aucune autre. Alors on ne les toléra guère. On en supplicia quelques-uns, qui moururent pour la foi, et ce furent les martyrs.

Ce nom est si respectable qu’on ne doit pas le prodiguer; il n’est pas permis de prendre le nom et les armes d’une maison dont on n’est pas. On a établi des peines très-graves contre ceux qui osent se décorer de la croix de Malte ou de Saint-Louis sans être chevaliers de ces ordres.

Le savant Dodwell, l’habile Middleton, le judicieux Blondel, l’exact Tillemont, le scrutateur Launoy, et beaucoup d’autres, tous zélés pour la gloire des vrais martyrs, ont rayé de leur catalogue une multitude d’inconnus à qui l’on prodiguait ce grand nom. Nous avons observé que ces savants avaient pour eux l’aveu formel d’Origène, qui, dans sa Réfutation de Celse, avoue qu’il y a eu peu de martyrs, et encore de loin à loin, et qu’il est facile de les compter.

Cependant le bénédictin Ruinart, qui s’intitule dom Ruinart, quoiqu’il ne soit pas Espagnol, a combattu tant de savants personnages. Il nous a donné avec candeur beaucoup d’histoires de martyrs qui ont paru fort suspectes aux critiques. Plusieurs bons esprits ont douté de quelques anecdotes concernant les légendes rapportées par dom Ruinart, depuis la première jusqu’à la derière.

1° Sainte Symphorose et ses sept enfants.

Les scrupules commencent par sainte Symphorose et ses sept enfants martyrisés avec elle, ce qui paraît d’abord trop imité des sept Machabées. On ne sait pas d’où vient cette légende, et c’est déjà un grand sujet de doute.

On y rapporte que l’empereur Adrien voulut interroger lui-même l’inconnue Symphorose, pour savoir si elle n’était pas chrétienne. Les empereurs se donnaient rarement cette peine. Cela serait encore plus extraordinaire que si Louis XIV avait fait subir un interrogatoire à un huguenot. Vous remarquerez encore qu’Adrien fut le plus grand protecteur des chrétiens, loin d’être leur persécuteur.

Il eut donc une très-longue conversation avec Symphorose; et, se mettant en colère, il lui dit: Je te sacrifierai aux dieux; comme si les empereurs romains sacrifiaient des femmes dans leurs dévotions. Ensuite il la fit jeter dans l’Anio, ce qui n’était pas un sacrifice ordinaire. Puis il fit fendre un de ses fils par le milieu du front jusqu’au pubis, un second par les deux côtés; on roua un troisième, un quatrième ne fut que percé dans l’estomac, un cinquième droit au cœur, un sixième à la gorge; le septième mourut d’un paquet d’aiguilles enfoncées dans la poitrine. L’empereur Adrien aimait la variété. Il commanda qu’on les ensevelît auprès du temple d’Hercule, quoiqu’on n’enterrât personne dans Rome, encore moins près des temples, et que c’eût été une horrible profanation. Le pontife du temple, ajoute le légendaire, nomma le lieu de leur sépulture les sept Biotanates.

S’il était rare qu’on érigeât un monument dans Rome à des gens ainsi traités, il n’était pas moins rare qu’un grand-prêtre se chargeât de l’inscription, et même que ce prêtre romain leur fît une épitaphe grecque. Mais ce qui est encore plus rare, c’est qu’on prétende que ce mot biotanates signifie les sept suppliciés. Biotanates est un mot forgé qu’on ne trouve dans aucun auteur; et ce ne peut être que par un jeu de mots qu’on lui donne cette signification. en abusant du mot thenon. Il n’y a guère de fable plus mal construite. Les légendaires ont su mentir, mais ils n’ont jamais su mentir avec art.

Le savant La Croze bibliothécaire du roi de Prusse Frédéric le Grand, disait: « Je ne sais pas si Ruinart est sincère, mais j’ai peur qu’il ne soit imbécile. » 2° Sainte Félicité et encore sept enfants.

C’est de Surius qu’est tirée cette légende. Ce Surius est un peu décrié pour ses absurdités. C’est un moine du xvi siècle qui raconte les martyres du second comme s’il avait été présent.

Il prétend que ce méchant homme, ce tyran Marc-Aurèle Antonin Pie ordonna au préfet de Rome de faire le procès à sainte Félicité, de la faire mourir, elle et ses sept enfants, parce qu’il courait un bruit qu’elle était chrétienne.

Le préfet tint son tribunal au Champ de Mars, lequel pourtant ne servait alors qu’à la revue des troupes; et la première chose que fit le préfet, ce fut de lui faire donner un soufflet en pleine assemblée, Les longs discours du magistrat et des accusés sont dignes de l’historien. Il finit par faire mourir les sept frères dans des supplices différents, comme les enfants de sainte Symphorose. Ce n’est qu’un double emploi. Mais pour sainte Félicité, il la laisse là et n’en dit pas un mot.

3° Saint Polycarpe.

3° Saint Polycarpe.

Eusèbe raconte que saint Polycarpe, ayant connu en songe qu’il serait brûlé dans trois jours, en avertit ses amis. Le légendaire ajoute que le lieutenant de police de Smyrne, nommé Hérode, le fit prendre par ses archers, qu’il fut livré aux bêtes dans l’amphithéâtre, que le ciel s’entr’ouvrit, et qu’une voix céleste lui cria: Bon courage, Polycarpe! que l’heure de lâcher les lions sur l’amphithéâtre étant passée, on alla prendre dans toutes les maisons du bois pour le brûler; que le saint s’adressa au Dieu des archanges (quoique le mot d’archange ne fût point encore connu); qu’alors les flammes s’arrangèrent autour de lui en arc de triomphe sans le toucher; que son corps avait l’odeur d’un pain cuit; mais qu’ayant résisté au feu, il ne put se défendre d’un coup de sabre; que son sang éteignit le bûcher, et qu’il en sortit une colombe qui s’envola droit au ciel. On ne sait pas précisément dans quelle planète.

4° Saint Ptolémée.

Nous suivons l’ordre de dom Ruinart; mais nous ne voulons point révoquer en doute le martyre de saint Ptolémée, qui est tiré de l’Apologétique de saint Justin.

Nous pourrions former quelques difficultés sur la femme accusée par son mari d’être chrétienne, et qui le prévint en lui donnant le libelle de divorce. Nous pourrions demander pourquoi, dans cette histoire, il n’est plus question de cette femme. Nous pourrions faire voir qu’il n’était pas permis aux femmes, du temps de Marc-Aurèle, de demander à répudier leurs maris, que cette permission ne leur fut donnée que sous l’empereur Julien, et que l’histoire tant répétée de cette chrétienne qui répudia son mari (tandis qu’aucune païenne n’avait osé en venir là) pourrait bien n’être qu’une fable; mais nous ne voulons point élever de disputes épineuses. Pour peu qu’il y ait de vraisemblance dans la compilation de dom Ruinart, nous respectons trop le sujet qu’il traite pour faire des objections.

Nous n’en ferons point sur la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, quoiqu’il y ait encore bien des obscurités; maison on nous pardonnera de défendre la mémoire du grand Marc-Aurèle outragée dans la Vie de saint Symphorien de la ville d’Autun, qui était probablement parent de sainte Symphorose.

5° De saint Symphorien d’Autun.

La légende, dont on ignore l’auteur, commence ainsi: « L’empereur Marc-Aurèle venait d’exciter une effroyable tempête contre l’Église, et ses édits foudroyants attaquaient de tous côtés la religion de Jésus-Christ, lorsque saint Symphorien vivait dans Autun dans tout l’éclat que peut donner une haute naissance et une rare vertu, il était d’une famille chrétienne, et l’une des plus considérables de la ville, etc. » Jamais Marc-Aurèle ne donna d’édit sanglant contre les chrétiens. C’est une calomnie très-condamnable. Tillemont lui-même avoue que « ce fut le meilleur prince qu’aient jamais eu les Romains; que son règne fut un siècle d’or, et qu’il vérifia ce qu’il disait souvent, d’après Platon, que les peuples ne seraient heureux que quand les rois seraient philosophes ».

De tous les empereurs ce fut celui qui promulgua les meilleures lois; il protégea tous les sages, et ne persécuta aucun chrétien, dont il avait un grand nombre à son service.

Le légendaire raconte que saint Symphorien ayant refusé d’adorer Cybèle, le juge de la ville demanda: « Qui est cet homme-là? » Or il est impossible que le juge d’Autun n’eût pas connu l’homme le plus considérable d’Autun.

On le fait déclarer par la sentence coupable de lèse-majesté divine et humaine. Jamais les Romains n’ont employé cette formule, et cela seul ôterait toute créance au prétendu martyre d’Autun.

Pour mieux repousser la calomnie contre la mémoire sacrée de Marc-Aurèle, mettons sous les yeux le discours de Méliton, évêque de Sardes, à ce meilleur des empereurs, rapporté mot à mot par Eusèbe.

«La suite continuelle des heureux succès qui sont arrivés à l’empire, sans que sa félicité ait été troublée par aucune disgrâce, depuis que notre religion, qui était née avec lui, s’est augmentée dans son sein, est une preuve évidente qu’elle contribue notablement à sa grandeur et à sa gloire. Il n’y a eu entre les empereurs que Néron et Domitien qui, étant trompés par certains imposteurs, ont répandu contre nous des calomnies qui ont trouvé, selon la coutume, quelque créance parmi le peuple. Mais vos très-pieux prédécesseurs ont corrigé l’ignorance de ce peuple, et ont réprimé par des édits publics la hardiesse de ceux qui entreprendraient de nous faire aucun mauvais traitement. Adrien, votre aïeul, a écrit en notre faveur à Fundanus, gouverneur d’Asie, et à plusieurs autres. L’empereur votre père, dans le temps que vous partagiez avec lui les soins du gouvernement, a écrit aux habitants de Larisse, de Thessalonique, d’Athènes, et enfin à tous les peuples de la Grèce, pour réprimer les séditions et les tumultes qui avaient été excités contre nous. » Ce passage d’un évêque très-pieux, très-sage et très-véridique, suffit pour confondre à jamais tous les mensonges des légendaires, qu’on peut regarder comme la bibliothèque bleue du christianisme.

6° D’une autre sainte Félicité, et sainte Perpétue.

S’il était question de contredire la légende de Félicité et de Perpétue, il ne serait pas difficile de faire voir combien elle est suspecte. On ne connaît ces martyres de Carthage que par un écrit sans date de l’Église de Saltzbourg. Or il y a loin de cette partie de la Bavière à la Goulette. On ne nous dit pas sous quel empereur cette Félicité et cette Perpétue reçurent la couronne du dernier supplice. Les visions prodigieuses dont cette histoire est remplie ne décèlent pas un historien bien sage. Une échelle toute d’or bordée de lances et d’épées, un dragon au haut de l’échelle, un grand jardin auprès du dragon, des brebis dont un vieillard tirait le lait, un réservoir plein d’eau, un flacon d’eau dont on buvait sans que l’eau diminuât, sainte Perpétue se battant toute nue contre un vilain Égyptien, de beaux jeunes gens tout nus qui prenaient son parti; elle-même enfin devenue homme et athlète très-vigoureux: ce sont là, ce me semble, des imaginations qui ne devraient pas entrer dans un ouvrage respectable.

Il y a encore une réflexion très-importante à faire: c’est que le style de tous ces récits de martyres arrivés dans des temps si différents est partout semblable, partout également puéril et ampoulé. Vous retrouvez les mêmes tours, les mêmes phrases dans l’histoire d’un martyre sous Domitien, et d’un autre sous Galérius. Ce sont les mêmes épithètes, les mêmes exagérations.

Pour peu qu’on se connaisse en style, on voit qu’une même main les a tous rédigés.

Je ne prétends point ici faire un livre contre dom Ruinart; et en respectant toujours, en admirant, en invoquant les vrais martyrs avec la sainte Église, je me bornerai à faire sentir, par un ou deux exemples frappants, combien il est dangereux de mêler ce qui n’est que ridicule avec ce qu’on doit vénérer.

7° De saint Théodote de la ville d’Ancyre, et des sept vierges, écrit par Nilus, témoin oculaire, tiré de Bollandus.

Plusieurs critiques, aussi éminents en sagesse qu’en vraie pieté, nous ont déjà fait connaître que la légende de saint Théodote le cabaretier est une profanation et une espèce d’impiété, qui aurait dû être supprimée. Voici l’histoire de Théodote. Nous emploierons souvent les propres paroles des Actes sincères, recueillis par dom Ruinart: « Son métier de cabaretier lui fournissait les moyens d’exercer ses fonctions épiscopales. Cabaret illustre, consacré à la piété et non à la débauche...Tantôt Théodote était médecin, tantôt il fournissait de bons morceaux aux fidèles. On vit un cabaret être aux chrétiens ce que l’arche de Noé fut à ceux que Dieu voulut sauver du déluge. » Ce cabaretier Théodote se promenant près du fleuve Halis avec ses convives vers un bourg voisin de la ville d’Ancyre, « un gazon frais et mollet leur présentait un lit délicieux; une source qui sortait à quelques pas de là au pied d’un rocher, et qui, par une route couronnée de fleurs, venait se rendre auprès d’eux pour les désaltérer, leur offrait une eau claire et pure. Des arbres fruitiers mêlés d’arbres sauvages leur fournissaient de l’ombre et des fruits, et une bande de savants rossignols, que des cigales relevaient de temps en temps, y formaient un charmant concert, etc. » Le curé du lieu, nommé Fronton, étant arrivé, et le cabaretier ayant bu avec lui sur l’herbe, « dont le vert naissant était relevé par les nuances diverses du divers coloris des fleurs, dit au curé: « Ah! père, quel plaisir il y aurait à bâtir ici une chapelle! — Oui, dit Fronton, mais il faut commencer par avoir des reliques. — Allez, allez, reprit saint Théodote, vous en aurez bientôt, sur ma parole, et voici mon anneau que je vous donne pour gage; bâtissez vite la chapelle. » Le cabaretier avait le don de prophétie, et savait bien ce qu’il disait. Il s’en va à la ville d’Ancyre, tandis que le curé Fronton se met à bâtir. Il y trouve la persécution la plus horrible, qui durait depuis très-longtemps. Sept vierges chrétiennes, dont la plus jeune avait soixante et dix ans, venaient d’être condamnées, selon l’usage, à perdre leur pucelage par le ministère de tous les jeunes gens de la ville. La jeunesse d’Ancyre, qui avait probablement des affaires plus pressantes, ne s’empressa pas d’exécuter la sentence. Il ne s’en trouva qu’un qui obéit à la justice. Il s’adressa à sainte Thécuse, et la mena dans un cabinet avec une valeur étonnante. Thécuse se jeta à ses genoux, et lui dit: Pour Dieu, mon fils, un peu de vergogne; « voyez ces yeux éteints, cette chair demi-morte, ces rides pleines de crasse, que soixante et dix ans ont creusées sur mon front, ce visage couleur de terre...Quittez des pensées si indignes d’un jeune homme comme vous; Jésus-Christ vous en conjure par ma bouche; il vous le demande comme une grâce, et si vous la lui accordez vous pouvez attendre tout de sa reconnaissance. » Ce discours de la vieille et son visage firent rentrer tout à coup l’exécuteur en lui-même. Les sept vierges ne furent point déflorées.

Le gouverneur, irrité, chercha un autre supplice; il les fit initier sur-le-champ aux mystères de Diane et de Minerve. Il est vrai qu’on avait institué de grandes fêtes en l’honneur de ces divinités; mais on ne connaît point dans l’antiquité les mystères de Minerve et de Diane. Saint Nil, intime ami du cabaretier Théodote, auteur de cette histoire merveilleuse, n’était pas au fait.

On mit, selon lui, les sept belles demoiselles toutes nues sur le char qui portait la grande Diane et la sage Minerve au bord d’un lac voisin. Le Thucydide saint Nil paraît encore ici fort mal informé. Les prêtresses étaient toujours couvertes d’un voile; et jamais les magistrats romains n’ont fait servir la déesse de la chasteté et celle de la sagesse par des filles qui montrassent aux peuples leur devant et leur derrière.

Saint Nil ajoute que le char était précédé par deux chœurs de ménades qui portaient le thyrse en main. Saint Nil a pris ici les prêtresses de Minerve pour celles de Bacchus. Il n’était pas versé dans la liturgie d’Ancyre.