« Qui sont ceux qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie? Est-ce Pomponace, Montaigne, Levayer, Descartes, Gassendi, Bayle, Spinosa, Hobbes, le lord Shaftesbury, le comte de Boulainvilliers, le consul Maillet, Toland, Collins, Fludd, Woolston, Bekker, l’auteur déguisé sous le nom de Jacques Massé, celui de l’Espion turc, celui des Lettres persanes, des Lettres juives, des Pensées philosophiques, etc.? Non; ce sont, pour la plupart, des théologiens qui, ayant eu d’abord l’ambition d’être chefs de secte, ont bientôt eu celle d’être chefs de parti. Que dis-je? tous les livres de philosophie moderne, mis ensemble, ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu’en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leurs manches et de leurs capuchons. » SECTION X.
DE L’ANTIQUITÉ DU DOGME DE l’IMMORTALITÉ DE l’ÂME.
FRAGMENT.
Le dogme de l’immortalité de l’âme est l’idée la plus consolante, et en même temps la plus réprimante que l’esprit humain ait pu recevoir. Cette belle philosophie était, chez les Égyptiens, aussi ancienne que leurs pyramides; elle était avant eux connue chez les Perses. J’ai déjà rapporté ailleurs cette allégorie du premier Zoroastre, citée dans le Sadder, dans laquelle Dieu fit voir à Zoroastre un lieu de châtiments, tel que le Dardarot ou le Keron des Égyptiens, l’Hadès et le Tartare des Grecs, que nous n’avons traduit qu’imparfaitement dans nos langues modernes par le mot enfer, souterrain. Dieu montre à Zoroastre, dans ce lieu de châtiments, tous les mauvais rois. Il y en avait un auquel il manquait un pied: Zoroastre en demanda la raison; Dieu lui répondit que ce roi n’avait fait qu’une bonne action en sa vie, en approchant d’un coup de pied une auge qui n’était pas assez près d’un pauvre âne mourant de faim. Dieu avait mis le pied de ce méchant homme dans le ciel; le reste du corps était en enfer.
Cette fable, qu’on ne peut trop répéter, fait voir de quelle antiquité était l’opinion d’une autre vie. Les Indiens en étaient persuadés, leur métempsycose en est la preuve. Les Chinois révéraient les âmes de leurs ancêtres. Tous ces peuples avaient fondé de puissants empires longtemps avant les Égyptiens. C’est une vérité très importante, que je crois avoir déjà prouvée par la nature même du sol de l’Égypte. Les terrains les plus favorables ont dû être cultivés les premiers; le terrain d’Égypte était le moins praticable de tous, puisqu’il est submergé quatre mois de l’année: ce ne fut qu’après des travaux immenses, et par conséquent après un espace de temps prodigieux, qu’on vint à bout d’élever des villes que le Nil ne pût inonder.
Cet empire si ancien l’était donc bien moins que les empires de l’Asie; et dans les uns et dans les autres on croyait que l’âme subsistait après la mort. Il est vrai que tous ces peuples, sans exception, regardaient l’âme comme une forme éthérée, légère, une image du corps; le mot grec qui signifie souffle ne fut longtemps après inventé que par les Grecs. Mais enfin, on ne peut douter qu’une partie de nous-même ne fût regardée comme immortelle. Les châtiments et les récompenses dans une autre vie étaient le grand fondement de l’ancienne théologie.
Phérécide fut le premier chez les Grecs qui crut que les âmes existaient de toute éternité, et non le premier, comme on l’a cru, qui ait dit que les âmes survivaient au corps. Ulysse, longtemps avant Phérécide, avait vu les âmes des héros dans les enfers; mais que les âmes fussent aussi anciennes que le monde, c’était un système né dans l’Orient, apporté dans l’Occident par Phérécide. Je ne crois pas que nous ayons parmi nous un seul système qu’on ne retrouve chez les anciens: ce n’est qu’avec les décombres de l’antiquité que nous avons élevé tous nos édifices modernes.
SECTION XI.
Ce serait une belle chose de voir son âme. Connais-toi toi-même est un excellent précepte, mais il n’appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique: quel autre que lui peut connaître son essence?
Nous appelons âme ce qui anime. Nous n’en savons guère davantage, grâce aux bornes de notre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, et ne s’embarrassent pas de l’être pensant; l’autre quart cherche; personne n’a trouvé ni ne trouvera.
Pauvre pédant, tu vois une plante qui végète, et tu dis végétation, ou même âme végétative. Tu remarques que les corps ont et donnent du mouvement, et tu dis force; tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, et tu cries instinct, âme sensitive; tu as des idées combinées, et tu dis esprit.
Mais, de grâce, qu’entends-tu par ces mots? Cette fleur végète; mais y a-t-il un être réel qui s’appelle végétation? ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct qui s’appelle force? ce chien te rapporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s’appelle instinct? Ne rirais-tu pas d’un raisonneur (eût-il été précepteur d’Alexandre) qui te dirait: Tous les animaux vivent, donc il y a dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie?
Si une tulipe pouvait parler, et qu’elle te dît: Ma végétation et moi nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble; ne te moquerais-tu pas de la tulipe?
Voyons d’abord ce que tu sais, et de quoi tu es certain: que tu marches avec tes pieds; que tu digères par ton estomac; que tu sens par tout ton corps, et que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pu te donner assez de lumières pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une âme.
Les premiers philosophes, soit chaldéens, soit égyptiens, dirent: Il faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées; ce quelque chose doit être très-subtil, c’est un souffle, c’est du feu, c’est de l’éther, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entéléchie, c’est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du même et de l’autre. Ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Épicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atome pense-t-il? avoue que tu n’en sais rien.
L’opinion à laquelle on doit s’attacher sans doute, c’est que l’âme est un être immatériel; mais certainement vous ne concevez pas ce que c’est que cet être immatériel. — Non, répondent les savants, mais nous savons que sa nature est de penser. — Et d’où le savez-vous? — Nous le savons, parce qu’il pense. — Oh! savants, j’ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorants qu’Épicure; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe; mais je vous demande qui la fait tomber.
Nous savons, poursuivent-ils, qu’une pierre n’a point d’âme. — D’accord, je le crois comme vous. — Nous savons qu’une négation et une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière. — Je suis de votre avis. Mais la matière, à nous d’ailleurs inconnue, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles; elle a la gravitation vers un centre, que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles; vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d’une rose, la vie d’un cheval, l’instinct d’un chien, que vous ne pourrez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Votre bel argument, tiré de l’indivisibilité de la pensée, ne prouve donc rien du tout.
Qu’appelez-vous donc votre âme? quelle idée en avez-vous? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous qu’un pouvoir à vous inconnu de sentir, de penser.
À présent, dites-moi de bonne foi, ce pouvoir de sentir et de penser est-il le même que celui qui vous fait digérer et marcher? Vous m’avouez que non, car votre entendement aurait beau dire à votre estomac: Digère, il n’en fera rien s’il est malade; en vain votre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher: ils resteront là s’ils ont la goutte.
Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes; ils ont admis pour ces organes une âme animale, et pour les pensées une âme plus fine, plus subtile, un νοῦς.
Mais voilà cette âme de la pensée qui, en mille occasions, a l’intendance sur l’âme animale. L’âme pensante commande à ses mains de prendre, et elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chyle de se former; tout cela se fait sans elle: voilà deux âmes bien embarrassées et bien peu maîtresses à la maison.
Or cette première âme animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, ô homme! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre âme existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu es né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dors, sans savoir comment. Dieu t’a donné la faculté de penser, comme il t’a donné tout le reste; et s’il n’était pas venu t’apprendre dans les temps marqués par sa providence que tu as une âme immatérielle et immortelle, tu n’en aurais aucune preuve.
Voyons les beaux systèmes que ta philosophie a fabriqués sur ces âmes.
L’un dit que l’âme de l’homme est partie de la substance de Dieu même; l’autre, qu’elle est partie du grand tout; un troisième, qu’elle est créée de toute éternité; un quatrième, qu’elle est faite et non créée; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, et qu’elles arrivent à l’instant de la copulation; elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci; non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de Fallope. Vous avez tous tort, dit un survenant; l’âme attend six semaines que le fœtus soit formé, et alors elle prend possession de la glande pinéale; mais si elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux; c’est le poste que lui assigne La Peyronie; il fallait être premier chirurgien du roi de France pour disposer ainsi du logement de l’âme. Cependant son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite.
Saint Thomas, dans sa question 75 et suivantes, dit que l’âme est une forme subsistante per se, qu’elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu’il y a trois âmes végétatives, savoir, la nutritive, l’augmentative, la générative; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, et la mémoire des corporelles est corporelle; que l’âme raisonnable est une forme « immatérielle quant aux opérations, et matérielle quant à l’être ». Saint Thomas a écrit deux mille pages de cette force et de cette clarté; aussi est-il l’ange de l’école.
On n’a pas fait moins de systèmes sur la manière dont cette âme sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait; comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, et touchera sans mains; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui qu’elle avait à deux ans ou à quatre-vingts; comment le moi, l’identité de la même personne subsistera; comment l’âme d’un homme devenu imbécile à l’âge de quinze ans, et mort imbécile à l’âge de soixante et dix, reprendra le fil des idées qu’elle avait dans son âge de puberté; par quel tour d’adresse une âme dont la jambe aura été coupée en Europe, et qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe et ce bras, lesquels, ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelque autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre âme humaine a imaginées sur elle-même.
Ce qui est très-singulier, c’est que dans les lois du peuple de Dieu il n’est pas dit un mot de la spiritualité et de l’immortalité de l’âme, rien dans le Décalogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome.
Il est très-certain, il est indubitable que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses et des peines dans une autre vie, qu’il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs âmes, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers; tout est temporel.
Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome: « Si, après avoir eu des enfants et des petits-enfants, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, et réduits à un petit nombre dans les nations.
« Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères jusqu’à la troisième et quatrième génération.
« Honorez père et mère afin que vous viviez longtemps.
« Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais.
« Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez détruits… « Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps; et en automne, du froment, de l’huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez et que vous soyez soûls.
« Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se multiplient.
« Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter ni retrancher.
« S’il s’élève un prophète qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, et si ce qu’il a dit arrive, et s’il vous dit: Allons, suivons des dieux étrangers… tuez-le aussitôt, et que tout le peuple frappe après vous.
« Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, et n’ayez aucune pitié de personne.
« Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l’aigle, le griffon, l’ixion, etc.
« Ne mangez point des animaux qui ruminent et dont l’ongle n’est point fendu, comme chameau, lièvre, porc-épic, etc.
« En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville et dans les champs; les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux, seront bénis… « Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances et toutes les cérémonies, vous serez maudits dans la ville et dans les champs… vous éprouverez la famine, la pauvreté; vous mourrez de misère, de froid, de pauvreté, de fièvre; vous aurez la rogne, la gale, la fistule… vous aurez des ulcères dans les genoux et dans le gras des jambes.
« L’étranger vous prêtera à usure, et vous ne lui prêterez point à usure… parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur.
« Et vous mangerez le fruit de votre ventre, et la chair de vos fils et de vos filles, etc. » Il est évident que dans toutes ces promesses et dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, et qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’âme et sur la vie future.
Plusieurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes; et ils le prouvent par les paroles de Jacob, qui, croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur: « Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum (Genèse, chap. xxxvii, vers. 35), dans l’enfer; » c’est-à-dire je mourrai, puisque mon fils est mort.
Ils le prouvent encore par des passages d’Isaïe et d’Ézéchiel; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse ne pouvaient avoir lu ni Ézéchiel ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après.
Il est très-inutile de disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est que dans les lois publiques il n’a jamais parlé d’une vie à venir, qu’il borne tous les châtiments et toutes les récompenses au temps présent. S’il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce dogme? et s’il ne l’a pas connue, quel était l’objet et l’étendue de sa mission? C’est une question que font plusieurs grands personnages: ils répondent que le Maître de Moïse et de tous les hommes se réservait le droit d’expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu’ils n’étaient pas en état d’entendre lorsqu’ils étaient dans le désert.
Si Moïse avait annoncé le dogme de l’immortalité de l’âme, une grande école des Juifs ne l’aurait pas toujours combattue. Cette grande école des saducéens n’aurait pas été autorisée dans l’État; les saducéens n’auraient pas occupé les premières charges; on n’aurait pas tiré de grands-pontifes de leur corps.
Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d’Alexandrie que les Juifs se partagèrent en trois sectes: les pharisiens, les saducéens, et les esséniens. L’historien Josèphe, qui était pharisien, nous apprend, au livre XIII (chap. ix) de ses antiquités, que les pharisiens croyaient la métempsycose; les saducéens croyaient que l’âme périssait avec le corps; les esséniens, dit encore Josèphe, tenaient les âmes immortelles: les âmes, selon eux, descendaient en forme aérienne dans les corps, de la plus haute région de l’air; elles y sont reportées par un attrait violent, et après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien demeurent au delà de l’Océan, dans un pays où il n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les âmes des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs.
Celui qui seul devait instruire tous les hommes vint condamner ces trois sectes; mais sans lui nous n’aurions jamais pu rien connaître de notre âme, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, et que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse, qui parlait à Dieu face à face, a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cents ans qu’on est certain de l’existence de l’âme et de son immortalité.
Cicéron n’avait que des doutes; son petit-fils et sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome.
Mais avant ce temps-là, et depuis dans tout le reste de la terre où les apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son âme: Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? où vas-tu? Tu es je ne sais quoi, pensant et sentant, et quand tu sentirais et penserais cent mille millions d’années, tu n’en sauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu.
Ô homme! ce Dieu t’a donné l’entendement pour te bien conduire, et non pour pénétrer dans l’essence des choses qu’il a créées.
C’est ainsi qu’a pensé Locke, et avant Locke Gassendi, et avant Gassendi une foule de sages; mais nous avons des bacheliers qui savent tout ce que ces grands hommes ignoraient.
De cruels ennemis de la raison ont osé s’élever contre ces vérités reconnues par tous les sages. Ils ont porté la mauvaise foi et l’impudence jusqu’à imputer aux auteurs de cet ouvrage d’avoir assuré que l’âme est matière. Vous savez bien, persécuteurs de l’innocence, que nous avons dit tout le contraire. Vous avez dû lire ces propres mots contre Épicure, Démocrite et Lucrèce: « Mon ami, comment un atome pense-t-il? avoue que tu n’en sais rien. » Vous êtes donc évidemment des calomniateurs.
Personne ne sait ce que c’est que l’être appelé esprit, auquel même vous donnez ce nom matériel d’esprit qui signifie vent. Tous les premiers Pères de l’Église ont cru l’âme corporelle. Il est impossible à nous autres êtres bornés de savoir si notre intelligence est substance ou faculté: nous ne pouvons connaître à fond ni l’être étendu, ni l’être pensant, ou le mécanisme de la pensée.
On vous crie, avec les respectables Gassendi et Locke, que nous ne savons rien par nous-mêmes des secrets du Créateur. Êtes-vous donc des dieux qui savez tout? On vous répète que nous ne pouvons connaître la nature et la destination de l’âme que par la révélation. Quoi! cette révélation ne vous suffit-elle pas? Il faut bien que vous soyez ennemis de cette révélation que nous réclamons, puisque vous persécutez ceux qui attendent tout d’elle, et qui ne croient qu’en elle.
Nous nous en rapportons, disons-nous, à la parole de Dieu; et vous, ennemis de la raison et de Dieu, vous qui blasphémez l’un et l’autre, vous traitez l’humble doute et l’humble soumission du philosophe, comme le loup traita l’agneau dans les fables d’Ésope; vous lui dites: Tu médis de moi l’an passé, il faut que je suce ton sang, La philosophie ne se venge point; elle rit en paix de vos vains efforts; elle éclaire doucement les hommes, que vous voulez abrutir pour les rendre semblables à vous.
SECTION XII.
AMÉRIQUE Puisqu’on ne se lasse point de faire des systèmes sur la manière dont l’Amérique a pu se peupler, ne nous lassons point de dire que celui qui fit naître des mouches dans ces climats y fit naître des hommes. Quelque envie qu’on ait de disputer, on ne peut nier que l’Être suprême, qui vit dans toute la nature, n’ait fait naître, vers le quarante-huitième degré, des animaux à deux pieds, sans plumes, dont la peau est mêlée de blanc et d’incarnat, avec de longues barbes tirant sur le roux; des nègres sans barbe vers la ligne, en Afrique et dans les îles; d’autres nègres avec barbe sous la même latitude, les uns portant de la laine sur la tête, les autres des crins; et au milieu d’eux des animaux tout blancs, n’ayant ni crin ni laine, mais portant de la soie blanche.
On ne voit pas trop ce qui pourrait avoir empêché Dieu de placer dans un autre continent une espèce d’animaux d’un même genre, laquelle est couleur de cuivre dans la même latitude où ces animaux sont noirs en Afrique et en Asie, et qui est absolument imberbe et sans poil dans cette même latitude où les autres sont barbus.
Jusqu’où nous emporte la fureur des systèmes, jointe à la tyrannie du préjugé! On voit ces animaux; on convient que Dieu a pu les mettre où ils sont, et on ne veut pas convenir qu’il les y ait mis. Les mêmes gens qui ne font nulle difficulté d’avouer que les castors sont originaires du Canada prétendent que les hommes ne peuvent y être venus que par bateau, et que le Mexique n’a pu être peuplé que par quelques descendants de Magog. Autant vaudrait-il dire que s’il y a des hommes dans la lune, ils ne peuvent y avoir été menés que par Astolfe qui les y porta sur son hippogriffe, lorsqu’il alla chercher le bon sens de Roland renfermé dans une bouteille.
Si de son temps l’Amérique eût été découverte, et que dans notre Europe il y eût eu des hommes assez systématiques pour avancer, avec le jésuite Lafitau, que les Caraïbes descendent des habitants de Carie, et que les Hurons viennent des Juifs, il aurait bien fait de rapporter à ces raisonneurs la bouteille de leur bon sens, qui sans doute était dans la lune avec celle de l’amant d’Angélique.
La première chose qu’on fait quand on découvre une île peuplée dans l’Océan indien ou dans la mer du Sud, c’est de dire: D’où ces gens-là sont-ils venus? mais pour les arbres et les tortues du pays, on ne balance pas à les croire originaires: comme s’il était plus difficile à la nature de faire des hommes que des tortues. Ce qui peut servir d’excuse à ce système, c’est qu’il n’y a presque point d’île dans les mers d’Amérique et d’Asie où l’on n’ait trouvé des jongleurs, des joueurs de gibecière, des charlatans, des fripons et des imbéciles. C’est probablement ce qui a fait penser que ces animaux étaient de la même race que nous.
AMITIÉ.
On a parlé depuis longtemps du temple de l’Amitié, et l’on sait qu’il a été peu fréquenté.
En vieux langage on voit sur la façade Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade, Le médaillon du bon Pirithoüs, Du sage Achate et du tendre Nisus, Tous grands héros, tous amis véritables: Ces noms sont beaux; mais ils sont dans les fables.
On sait que l’amitié ne se commande pas plus que l’amour et l’estime. « Aime ton prochain signifie secours ton prochain; mais non pas jouis avec plaisir de sa conversation s’il est ennuyeux, confie-lui tes secrets s’il est un babillard, prête-lui ton argent s’il est un dissipateur. » L’amitié est le mariage de l’âme, et ce mariage est sujet au divorce. C’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses. Je dis sensibles, car un moine, un solitaire peut n’être point méchant et vivre sans connaître l’amitié. Je dis vertueuses, car les méchants n’ont que des complices, les voluptueux ont des compagnons de débauche, les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans; les hommes vertueux ont seuls des amis.
Céthégus était le complice de Catilina, et Mécène le courtisan d’Octave; mais Cicéron était l’ami d’Atticus.
Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes? les obligations en sont plus fortes et plus faibles, selon les degrés de sensibilité et le nombre des services rendus, etc.
L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils. Nous sommes un peu secs en tout. Je ne vois nul grand trait d’amitié dans nos romans, dans nos histoires, sur notre théâtre.
Il n’est parlé d’amitié chez les Juifs qu’entre Jonathas et David. Il est dit que David l’aimait d’un amour plus fort que celui des femmes; mais aussi il est dit que David, après la mort de son ami, dépouilla Miphibozeth son fils, et le fit mourir.
L’amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants: beau régiment! quelques-uns l’ont pris pour un régiment de non-conformistes, ils se trompent; c’est prendre un accessoire honteux pour le principal honnête. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs: il ne faut pas imputer à la loi des abus indignes.
AMOUR.
Il y a tant de sortes d’amour qu’on ne sait à qui s’adresser pour le définir. On nomme hardiment amour un caprice de quelques jours, une liaison sans attachement, un sentiment sans estime, des simagrées de sigisbé, une froide habitude, une fantaisie romanesque, un goût suivi d’un prompt dégoût: on donne ce nom à mille chimères.
Si quelques philosophes veulent examiner à fond cette matière peu philosophique, qu’ils méditent le banquet de Platon, dans lequel Socrate, amant honnête d’Alcibiade et d’Agathon, converse avec eux sur la métaphysique de l’amour.
Lucrèce en parle plus en physicien; Virgile suit les pas de Lucrèce: amor omnibus idem.
C’est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée. Veux-tu avoir une idée de l’amour? vois les moineaux de ton jardin; vois tes pigeons; contemple le taureau qu’on amène à ta génisse; regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend, et qui détourne sa queue pour le recevoir; vois comme ses yeux étincellent; entends ses hennissements; contemple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent et qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que la nature lui a destiné; mais n’en sois point jaloux, et songe aux avantages de l’espèce humaine: ils compensent en amour tous ceux que la nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité.
Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouissance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur: la femelle jette sur la vase des millions d’œufs; le mâle qui les rencontre passe sur eux, et les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils appartiennent.
La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûtent de plaisir que par un seul sens; et dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements: tout ton corps est sensible; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse; et ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce; enfin tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, et les animaux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le comte de Rochester: « L’amour, dans un pays d’athées, ferait adorer la Divinité. » Comme les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l’amour. La propreté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, augmentent le plaisir du tact; et l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles. Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l’or: l’amitié, l’estime, viennent au secours; les talents du corps et de l’esprit sont encore de nouvelles chaînes.
Nam facit ipsa suis interdum fœmina factis, Morigerisque modis, et mundo corporo cultu Ut facile insuescat secum vir degere vitam.
Lucr., IV, 1274-76.
On peut, sans être belle, être longtemps aimable.
L’attention, le goût, les soins, la propreté, Un esprit naturel, un air toujours affable, Donnent à la laideur les traits de la beauté.
L’amour-propre surtout resserre tous ces liens. On s’applaudit de son choix, et les illusions en foule sont les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements.
Voilà ce que tu as au-dessus des animaux; mais si tu goûtes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi dont les bêtes n’ont point d’idée! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plaisirs de l’amour et les sources de la vie par une maladie épouvantable à laquelle l’homme seul est sujet, et qui n’infecte que chez lui les organes de la génération.
Il n’en est point de cette peste comme de tant d’autres maladies qui sont la suite de nos excès. Ce n’est point la débauche qui l’a introduite dans le monde. Les Phryné, les Laïs, les Flora, les Messaline, n’en furent point attaquées; elle est née dans des îles où les hommes vivaient dans l’innocence, et de là elle s’est répandue dans l’ancien monde.
Si jamais on a pu accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d’agir contre ses vues, c’est dans ce fléau détestable qui a souillé la terre d’horreur et de turpitude. Est-ce là le meilleur des mondes possibles? Eh quoi! si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fît point mourir François I? Non, dit-on, le choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux: je le veux croire; mais cela est triste pour ceux à qui Rabelais a dédié son livre.
Les philosophes érotiques ont souvent agité la question si Héloïse put encore aimer véritablement Abélard quand il fut moine et châtré? L’une de ces qualités faisait très grand tort à l’autre.
Mais consolez-vous, Abélard, vous fûtes aimé; la racine de l’arbre coupé conserve encore un reste de sève; l’imagination aide le cœur. On se plaît encore à table quoiqu’on n’y mange plus. Est-ce de l’amour? est-ce un simple souvenir? est-ce de l’amitié? C’est un je ne sais quoi composé de tout cela. C’est un sentiment confus qui ressemble aux passions fantastiques que les morts conservaient dans les champs Élysées. Les héros qui pendant leur vie avaient brillé dans la course des chars conduisaient après leur mort des chars imaginaires. Orphée croyait chanter encore. Héloïse vivait avec vous d’illusions et de suppléments. Elle vous caressait quelquefois avec d’autant plus de plaisir qu’ayant fait vœu au Paraclet de ne vous plus aimer, ses caresses en devenaient plus précieuses comme plus coupables. Une femme ne peut guère se prendre de passion pour un eunuque; mais elle peut conserver sa passion pour son amant devenu eunuque, pourvu qu’il soit encore aimable.
Il n’en est pas de même, mesdames, pour un amant qui a vieilli dans le service: l’extérieur ne subsiste plus; les rides effrayent; les sourcils blanchis rebutent; les dents perdues dégoûtent; les infirmités éloignent; tout ce qu’on peut faire, c’est d’avoir la vertu d’être garde-malade, et de supporter ce qu’on a aimé. C’est ensevelir un mort.
AMOUR DE DIEU.
Les disputes sur l’amour de Dieu ont allumé autant de haines qu’aucune querelle théologique. Les jésuites et les jansénistes se sont battus pendant cent ans à qui aimerait Dieu d’une façon plus convenable, et à qui désolerait plus son prochain.
Dès que l’auteur du Télémaque, qui commençait à jouir d’un grand crédit à la cour de Louis XIV, voulut qu’on aimât Dieu d’une manière qui n’était pas celle de l’auteur des Oraisons funèbres, celui-ci, qui était un grand ferrailleur, lui déclara la guerre, et le fit condamner dans l’ancienne ville de Romulus, où Dieu était ce qu’on aimait le mieux après la domination, les richesses, l’oisiveté, le plaisir et l’argent.
Si M Guyon avait su le conte de la bonne vieille qui apportait un réchaud pour brûler le paradis, et une cruche d’eau pour éteindre l’enfer, afin qu’on n’aimât Dieu que pour lui-même, elle n’aurait peut-être pas tant écrit. Elle eût dû sentir qu’elle ne pouvait rien dire de mieux. Mais elle aimait Dieu et le galimatias si cordialement qu’elle fut quatre fois en prison pour sa tendresse: traitement rigoureux et injuste. Pourquoi punir comme une criminelle une femme qui n’avait d’autre crime que celui de faire des vers dans le style de l’abbé Cotin, et de la prose dans le goût de Polichinelle? Il est étrange que l’auteur du Télémaque et des froides amours d’Eucharis ait dit dans ses Maximes des saints, d’après le bienheureux François de Sales: « Je n’ai presque point de désirs; mais si j’étais à renaître je n’en aurais point du tout. Si Dieu venait à moi, j’irais aussi à lui; s’il ne voulait pas venir à moi, je me tiendrais là, et n’irais pas à lui. » C’est sur cette proposition que roule tout son livre. On ne condamna point saint François de Sales; mais on condamna Fénelon. Pourquoi? c’est que François de Sales n’avait point un violent ennemi à la cour de Turin, et que Fénelon en avait un à Versailles.
Ce qu’on a écrit de plus sensé sur cette controverse mystique se trouve peut-être dans la satire de Boileau sur l’amour de Dieu, quoique ce ne soit pas assurément son meilleur ouvrage.
Qui fait exactement ce que ma loi commande, A pour moi, dit ce Dieu, l’amour que je demande.
Ép. XII, V. 208-209.
S’il faut passer des épines de la théologie à celles de la philosophie, qui sont moins longues et moins piquantes, il paraît clair qu’on peut aimer un objet sans aucun retour sur soi-même, sans aucun mélange d’amour-propre intéressé. Nous ne pouvons comparer les choses divines aux terrestres, l’amour de Dieu à un autre amour. Il manque précisément un infini d’échelons pour nous élever de nos inclinations humaines à cet amour sublime. Cependant puisqu’il n’y a pour nous d’autre point d’appui que la terre, tirons nos comparaisons de la terre. Nous voyons un chef-d’œuvre de l’art en peinture, en sculpture, en architecture, en poésie, en éloquence; nous entendons une musique qui enchante nos oreilles et notre âme: nous l’admirons, nous l’aimons sans qu’il nous en revienne le plus léger avantage, c’est un sentiment pur; nous allons même jusqu’à sentir quelquefois de la vénération, de l’amitié pour l’auteur, et s’il était là nous l’embrasserions.