On a souvent demandé pourquoi ceux que leur ministère engage à être savants et indulgents ont été si souvent ignorants et impitoyables. Ils ont été ignorants parce qu’ils avaient longtemps étudié, et ils ont été cruels parce qu’ils sentaient que leurs mauvaises études étaient l’objet du mépris des sages. Certainement les inquisiteurs qui eurent l’effronterie de condamner le système de Copernic, non-seulement comme hérétique, mais comme absurde, n’avaient rien à craindre de ce système. La terre a beau être emportée autour du soleil ainsi que les autres planètes, ils ne perdaient rien de leurs revenus ni de leurs honneurs. Le dogme même est toujours en sûreté, quand il n’est combattu que par des philosophes: toutes les académies de l’univers ne changeront rien à la croyance du peuple. Quel est donc le principe de cette rage qui a tant de fois animé les Anitus contre les Socrates? C’est que les Anitus disent dans le fond de leur cœur: Les Socrates nous méprisent.
J’avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait sa fortune par son extrême mérite. Je m’étais imaginé que la cour et la ville de Londres l’avaient nommé, par acclamation, grand-maître des monnaies du royaume. Point du tout, Isaac Newton avait une nièce assez aimable, nommée madame Conduit; elle plut beaucoup au grand-trésorier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans une jolie nièce.
SECTION III.
DE LA CHRONOLOGIE RÉFORMÉE PAR NEWTON, QUI FAIT LE MONDE MOINS VIEUX DE CINQ CENTS ANS.
NOËL.
Personne n’ignore que c’est la fête de la naissance de Jésus. La plus ancienne fête qui ait été célébrée dans l’Église après celle de la Pâque et de la Pentecôte, ce fut celle du baptême de Jésus. Il n’y avait encore que ces trois fêtes quand saint Chrysostome prononça son homélie sur la Pentecôte. Nous ne parlons pas des fêtes de martyrs, qui étaient d’un ordre fort inférieur. On nomma celle du baptême de Jésus l’Épiphanie, à l’exemple des Grecs, qui donnaient ce nom aux fêtes qu’ils célébraient en mémoire de l’apparition ou de la manifestation des dieux sur la terre, parce que ce ne fut qu’après son baptême que Jésus commença de prêcher l’Évangile.
On ne sait si vers la fin du iv siècle on solennisait cette fête dans l’île de Chypre le 6 de novembre; mais saint Épiphane soutenait que Jésus avait été baptisé ce jour-là. Saint Clément d’Alexandrie nous apprend que les basilidiens faisaient cette fête le 15 de tybi, pendant que d’autres la mettaient au 11 du même mois, c’est-à-dire les uns au 10 de janvier, et les autres au 6; cette dernière opinion est celle que l’on suit encore. À l’égard de sa naissance, comme on n’en savait précisément ni le jour, ni le mois, ni l’année, elle n’était point fêtée.
Suivant les remarques qui sont à la fin des œuvres du même Père, ceux qui avaient recherché le plus curieusement le jour auquel Jésus était né disaient, les uns, que c’était le 25 du mois égyptien pachon, c’est-à-dire le 20 de mai, et les autres, le 24 ou le 25 de pharmuthi, jours qui répondent au 19 ou 20 d’avril. Le savant M. de Beausobre croit que ces derniers étaient les valentiniens. Quoi qu’il en soit, l’Orient et l’Égypte faisaient la fête de la nativité de Jésus le 6 de janvier, le même jour que celle de son baptême, sans qu’on puisse savoir, au moins avec certitude, ni quand cette coutume commença, ni quelle en fut la véritable raison.
L’opinion et la pratique des Occidentaux furent toutes différentes de celles de l’Orient. Les Centuriateurs de Magdebourg rapportent un passage de Théophile de Césarée, qui fait parler ainsi les Églises des Gaules: Comme on célèbre la naissance de Jésus-Christ le 25 décembre, quelque jour de la semaine que tombe ce 25, on doit célébrer de même la résurrection de Jésus-Christ le 25 mars, quelque jour que ce soit, parce que le Seigneur est ressuscité ce jour-là.
Si le fait est vrai, il faut avouer que les évêques des Gaules étaient bien prudents et bien raisonnables. Persuadés, comme toute l’antiquité, que Jésus avait été crucifié le 23 mars, et qu’il était ressuscité le 26, ils faisaient la pâque de sa mort le 23, et celle de sa résurrection le 25, sans se mettre en peine d’observer la pleine lune, ce qui était au fond une cérémonie judaïque, et sans s’astreindre au dimanche. Si l’Église les avait imités, elle eût évité les disputes longues et scandaleuses qui pensèrent diviser l’Orient et l’Occident, et qui, après avoir duré un siècle et demi, ne furent terminées que par le premier concile de Nicée.
Quelques savants conjecturent que les Romains choisirent le solstice d’hiver pour y mettre la naissance de Jésus, parce que c’est alors que le soleil commence à se rapprocher de notre hémisphère. Dès le temps de Jules César, le solstice civil politique fut fixé au 25 décembre. C’était à Rome une fête où l’on célébrait le retour du soleil: ce jour s’appelait bruma, comme le remarque Pline, qui le fixe, ainsi que Servius, au 8 des kalendes de janvier. Il se peut que cette pensée eût quelque part au choix du jour; mais elle n’en fut pas l’origine. Un passage de Josèphe, qui est évidemment faux, trois ou quatre erreurs des anciens, et une explication très-mystique d’un mot de saint Jean-Baptiste, en ont été la cause, comme Joseph Scaliger va nous l’apprendre.
Il plut aux anciens, dit ce savant critique, de supposer premièrement que Zacharie était souverain sacrificateur lorsque Jésus naquit. Rien n’est plus faux, et il n’y a plus personne qui le croie, au moins parmi ceux qui ont quelques connaissances.
Secondement, les anciens supposèrent ensuite que Zacharie était dans le lieu très-saint, et qu’il y offrait le parfum, lorsque l’ange lui apparut et lui annonça la naissance d’un fils.
Troisièmement, comme le souverain sacrificateur n’entrait dans le sanctuaire qu’une fois l’année, le jour des expiations, qui était le 10 du mois judaïque tisri, qui répond en partie à celui de septembre, les anciens supposèrent que ce fut le 27, et ensuite le 23 ou le 24, que Zacharie étant de retour chez lui après la fête, Élisabeth sa femme conçut Jean-Baptiste. C’est ce qui fit mettre la fête de la conception de ce saint à ces jours-là. Comme les femmes portent leurs enfants ordinairement deux cent soixante et dix ou deux cent soixante et quatorze jours, il fallut placer la naissance de saint Jean au 24 juin. Voilà l’origine de la Saint-Jean: voici celle de Noël qui en dépend.
Quatrièmement, on suppose qu’il y eut six mois entiers entre la conception de Jean-Baptiste et celle de Jésus, quoique l’ange dit simplement à Marie que c’était alors le sixième mois de la grossesse d’Élisabeth. On mit donc conséquemment la conception de Jésus au 25 mars, et l’on conclut de ces diverses suppositions que Jésus devait être né le 25 décembre, neuf mois précisément après sa conception.
Il y a bien du merveilleux dans ces arrangements. Ce n’est pas un des moindres que les quatre points cardinaux de l’année, qui sont les deux équinoxes et les deux solstices, tels qu’on les avait placés alors, soient marqués des conceptions et des naissances de Jean-Baptiste et de Jésus. Mais voici un merveilleux bien plus digne d’être remarqué. C’est que le solstice où Jésus naquit est l’époque de l’accroissement des jours, au lieu que celui où Jean-Baptiste vint au monde est l’époque de leur diminution. C’est ce que le saint précurseur avait insinué d’une manière très-mystique dans ces mots où, parlant de Jésus: Il faut, dit-il, qu’il croisse et que je diminue.
C’est à quoi Prudence fait allusion dans une hymne sur la nativité du Seigneur. Cependant saint Léon dit que de son temps il y avait à Rome des gens qui disaient que ce qui rendait la fête vénérable était moins la naissance de Jésus que le retour, et, comme ils s’exprimaient, la nouvelle naissance du soleil. Saint Épiphane assure qu’il est constant que Jésus naquit le 6 de janvier, mais saint Clément d’Alexandrie, bien plus ancien et plus savant que lui, place cette naissance au 18 novembre de la vingt-huitième année d’Auguste. Cela se déduit, selon la remarque du jésuite Petau sur saint Épiphane, de ces paroles de saint Clément; Depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu’à la mort de Commode, il y a en tout cent quatre-vingt-quatorze ans un mois et treize jours. » Or Commode mourut, suivant Petau, le dernier décembre de l’année 192 de l’ère vulgaire; il faut donc que, selon Clément, Jésus soit né un mois et treize jours avant le dernier décembre, et par conséquent le 18 novembre de la vingt-huitième année d’Auguste. Sur quoi il faut observer que saint Clément ne compte les années d’Auguste que depuis la mort d’Antoine et la prise d’Alexandrie, parce que ce fut alors que ce prince resta seul maître de l’empire.
Ainsi l’on n’est pas plus assuré de l’année que du jour et du mois de cette naissance. Quoique saint Luc déclare qu’il s’est exactement informé de toutes ces choses depuis leur premier commencement, il fait assez voir qu’il ne savait pas exactement l’âge de Jésus, quand il dit qu’il avait environ trente ans lorsqu’il fut baptisé. En effet, cet évangéliste fait naître Jésus l’année d’un dénombrement, qui fut fait, selon lui, par Cirinus ou Cirinius, gouverneur de Syrie, tandis que ce fut par Sentius Saturnius, si l’on en croit Tertullien. Mais Saturnius avait déjà quitté la province la dernière année d’Hérode, et avait eu pour successeur Quintilius Varus, comme nous l’apprenons de Tacite; et Publius Sulpitius Quirinus ou Quirinius, dont veut apparemment parler saint Luc, ne succéda à Quintilius Varus qu’environ dix ans après la mort d’Hérode, lorsque Archélaüs, roi de Judée, fut relégué par Auguste, comme le dit Josèphe dans ses Antiquités Judaïques.
Il est vrai que Tertullien et avant lui saint Augustin, renvoyaient les païens et les hérétiques de leur temps aux archives publiques où se conservaient les registres de ce prétendu dénombrement; mais Tertullien renvoyait également aux archives publiques pour y trouver la nuit arrivée en plein midi au temps de la passion de Jésus, comme nous l’avons dit à l’article Éclipse, où nous avons observé le peu d’exactitude de ces deux Pères et de leurs pareils en citant les monuments publics, à propos de l’inscription d’une statue que saint Justin, lequel assurait l’avoir vue à Rome, disait être dédiée à Simon le Magicien, et qui l’était à un Dieu des anciens Sabins.
Au reste, on ne sera point étonné de ces incertitudes, si l’on fait attention que Jésus ne fut connu de ses disciples qu’après qu’il eut reçu le baptême de Jean. C’est expréssement à commencer depuis ce baptême que Pierre veut que le successeur de Judas rende témoignage de Jésus; et, selon les Actes des apôtres, Pierre entend parler de tout le temps que Jésus a vécu avec eux.
NOMBRE.
Euclide avait-il raison de définir le nombre: collection d’unités de même espèce?
Quand Newton dit que le nombre est un rapport abstrait d’une quantité à une autre de même espèce, n’a-t-il pas entendu par là l’usage des nombres en arithmétique, en géométrie?
Wolf dit: Le nombre est ce qui a le même rapport avec l’unité qu’une ligne droite avec une ligne droite. N’est-ce pas plutôt une propriété attribuée au nombre qu’une définition?
Si j’osais, je définirais simplement le nombre: l’idée de plusieurs unités.
Je vois du blanc: j’ai une sensation, une idée de blanc. Je vois du vert à côté. Il n’importe que ces deux choses soient ou ne soient pas de la même espèce, je puis compter deux idées. Je vois quatre hommes et quatre chevaux, j’ai l’idée de huit: de même trois pierres et six arbres me donneront l’idée de neuf.
Que j’additionne, que je multiplie, que je soustraie, que je divise, ce sont des opérations de ma faculté de penser que j’ai reçue du Maître de la nature; mais ce ne sont point des propriétés inhérentes au nombre. Je puis carrer 3, le cuber; mais il n’y a certainement dans la nature aucun nombre qui soit carré ou cube.
Je conçois bien ce que c’est qu’un nombre pair ou impair; mais je ne concevrai jamais ce que c’est qu’un nombre parfait ou imparfait.
Les nombres ne peuvent avoir rien par eux-mêmes.
Quelles propriétés, quelle vertu pourraient avoir dix cailloux, dix arbres, dix idées, seulement en tant qu’ils sont dix? Quelle supériorité aura un nombre divisible en trois pairs sur un autre divisible en deux pairs?
Pythagore est le premier qui ait découvert des vertus divines dans les nombres. Je doute qu’il soit le premier: car il avait voyagé en Égypte, à Babylone et dans l’Inde, et il devait en avoir rapporté bien des connaissances et des rêveries. Les Indiens surtout, inventeurs de ce jeu si combiné et si compliqué des échecs, et de ces chiffres si commodes que les Arabes apprirent d’eux, et qui nous ont été communiqués après tant de siècles; ces Indiens, dis-je, joignaient à leurs sciences d’étranges chimères; les Chaldéens en avaient encore davantage, et les Égyptiens encore plus. On sait assez que la chimère tient à notre nature. Heureux qui peut s’en préserver! heureux qui, après avoir eu quelques accès de cette fièvre de l’esprit, peut recouvrer une santé tolérable!
Porphyre, dans la Vie de Pythagore, dit que le nombre 2 est funeste. On pourrait dire que c’est au contraire le plus favorable de tous. Malheur à celui qui est toujours seul! malheur à la nature, si l’espèce humaine et celle des animaux n’étaient souvent deux à deux!
Si 2 était de mauvais augure, en récompense 3 était admirable, 4 était divin; mais les pythagoriciens et leurs imitateurs oubliaient alors que ce chiffre mystérieux 4, si divin, était composé de deux fois deux, nombre diabolique. Six avait son mérite, parce que les premiers statuaires avaient partagé leurs figures en six modules: nous avons vu que, selon les Chaldéens, Dieu avait créé le monde en 6 gahambârs. Mais 7 était le nombre le plus merveilleux: car il n’y avait alors que sept planètes; chaque planète avait son ciel, et cela composait sept cieux, sans qu’on sût ce que voulait dire ce mot de ciel. Toute l’Asie comptait par semaine de sept jours. On distinguait la vie de l’homme en sept âges. Que de raisons en faveur de ce nombre!
Les Juifs ramassèrent avec le temps quelques balayures de cette philosophie. Elle passa chez les premiers chrétiens d’Alexandrie avec les dogmes de Platon. Elle éclata principalement dans l’Apocalypse de Cérinthe, attribuée à Jean le baptiseur.
On en voit un grand exemple dans le nombre de la bête.
« On ne peut acheter ni vendre, à moins qu’on n’ait le caractère de la bête, ou son nom, ou son nombre. C’est ici la science. Que celui qui a de l’entendement compte le nombre de la bête: car son nom est d’homme, et son nombre est 666. » On sait quelle peine tous les grands docteurs ont prise pour deviner le mot de l’énigme. Ce nombre, composé de 3 fois 2 à chaque chiffre, signifiait-il 3 fois funeste à la troisième puissance? Il y avait deux bêtes; et l’on ne sait pas encore de laquelle l’auteur a voulu parler. Nous avons vu que l’évêque Bossuet, moins heureux en arithmétique qu’en oraisons funèbres, a démontré que Dioclétien est la bête, parce qu’on trouve en chiffres romains 666 dans les lettres de son nom, en retranchant les lettres qui gâteraient cette opération. Mais en se servant de chiffres romains, il ne s’est pas souvenu que l’Apocalypse est écrite en grec. Un homme éloquent peut tomber dans cette méprise.
Le pouvoir des nombres fut d’autant plus respecté parmi nous qu’on n’y comprenait rien.
Vous avez pu, ami lecteur, observer au mot Figure quelles fines allégories Augustin, évêque d’Hippone, tira des nombres.
Ce goût subsista si longtemps qu’il triompha au concile de Trente. On y conserva les mystères, appelés Sacrements dans l’Église latine, parce que les dominicains, et Soto à leur tête, alléguèrent qu’il y avait sept choses principales qui contribuaient à la vie: sept planètes, sept vertus, sept péchés mortels, six jours de création et un de repos qui font sept; plus, sept plaies d’Égypte: plus, sept béatitudes; mais malheureusement les Pères oublièrent que l’Exode compte dix plaies, et que les béatitudes sont au nombre de huit dans saint Matthieu, et au nombre de quatre dans saint Luc. Mais des savants ont aplani cette petite difficulté en retranchant de saint Matthieu les quatre béatitudes de saint Luc; reste à six: ajoutez l’unité à ces six, vous aurez sept. Consultez Fra Paolo Sarpi au livre second de son Histoire du Concile.
NOUVEAU, NOUVEAUTÉS.
Il semble que les premiers mots des Métamorphoses d’Ovide, In nova fert animus, soient la devise du genre humain. Personne n’est touché de l’admirable spectacle du soleil, qui se lève ou plutôt semble se lever tous les jours; tout le monde court au moindre petit météore qui paraît un moment dans cet amas de vapeurs qui entourent la terre, et qu’on appelle le ciel: Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis Vidimus, et sordet quidquid spectavimus olim.
Un colporteur ne se chargera pas d’un Virgile, d’un Horace, mais d’un livre nouveau, fût-il détestable. Il vous tire à part, et vous dit: « Monsieur, voulez-vous des livres de Hollande? » Les femmes se plaignent depuis le commencement du monde des infidélités qu’on leur fait en faveur du premier objet nouveau qui se présente, et qui n’a souvent que cette nouveauté pour tout mérite. Plusieurs dames (il faut bien l’avouer, malgré le respect infini qu’on a pour elles) ont traité les hommes comme elles se plaignent qu’on les a traitées; et l’histoire de Joconde est beaucoup plus ancienne que l’Arioste.
Peut-être ce goût universel pour la nouveauté est-il un bienfait de la nature. On nous crie: Contentez-vous de ce que vous avez, ne désirez rien au-delà de votre état, réprimez votre curiosité, domptez les inquiétudes de votre esprit. Ce sont de très-bonnes maximes; mais si nous les avions toujours suivies, nous mangerions encore du gland, nous coucherions à la belle étoile, et nous n’aurions eu ni Corneille, ni Racine, ni Molière, ni Poussin, ni Le Brun, ni Le Moine, ni Pigalle.
NUDITÉ.
Pourquoi enfermerait-on un homme, une femme, qui marcheraient tout nus dans les rues? Et pourquoi personne n’est-il choqué des statues absolument nues, des peintures de Magdeleine et de Jésus qu’on voit dans quelques églises?
Il est vraisemblable que le genre humain a subsisté longtemps sans être vêtu.
On a trouvé dans plus d’une île, et dans le continent de l’Amérique, des peuples qui ne connaissaient pas les vêtements.
Les plus civilisés cachaient les organes de la génération par des feuilles, par des joncs entrelacés, par des plumes.
D’où vient cette espèce de pudeur? Était-ce l’instinct d’allumer des désirs en voilant ce qu’on aimait à découvrir?
Est-il bien vrai que chez des nations un peu plus policées, comme les Juifs et demi-Juifs, il y ait eu des sectes entières qui n’aient voulu adorer Dieu qu’en se dépouillant de tous leurs habits? Tels ont été, dit-on, les adamites et les abéliens. Ils s’assemblaient tout nus pour chanter les louanges de Dieu: saint Épiphane et saint Augustin le disent. Il est vrai qu’ils n’étaient pas contemporains, et qu’ils étaient fort loin de leur pays. Mais enfin cette folie est possible; elle n’est pas même plus extraordinaire, plus folie que cent autres folies qui ont fait le tour du monde l’une après l’autre.
Nous avons vu à l’article Emblème qu’aujourd’hui même encore les mahométans ont des saints qui sont fous, et qui vont nus comme des singes. Il se peut très-bien que des énergumènes aient cru qu’il vaut mieux se présenter à la Divinité dans l’état où elle nous a formés, que dans le déguisement inventé par les hommes. Il se peut qu’ils aient montré tout par dévotion. Il y a si peu de gens bien faits dans les deux sexes que la nudité pouvait inspirer la chasteté, ou plutôt le dégoût, au lieu d’augmenter les désirs.
On dit surtout que les abéliens renonçaient au mariage. S’il y avait parmi eux de beaux garçons et de belles filles, ils étaient pour le moins comparables à saint Adhelme et au bienheureux Robert d’Arbrisselle, qui couchaient avec les plus jolies personnes, pour mieux faire triompher leur continence.
J’avoue pourtant qu’il eût été assez plaisant de voir une centaine d’Hélènes et de Pâris chanter des antiennes, et se donner le baiser de paix, et faire les agapes.
Tout cela montre qu’il n’y a point de singularité, point d’extravagance, point de superstition qui n’ait passé par la tête des hommes. Heureux quand ces superstitions ne troublent pas la société et n’en font pas une scène de discorde, de haine, et de fureur! Il vaut mieux sans doute prier Dieu tout nu, que de souiller de sang humain ses autels et les places publiques.
O.
OCCULTES.
QUALITÉS OCCULTES.
On s’est moqué fort longtemps des qualités occultes; on doit se moquer de ceux qui n’y croient pas. Répétons cent fois que tout principe, tout premier ressort de quelque œuvre que ce puisse être du grand Démiourgos est occulte et caché pour jamais aux mortels.
Qu’est-ce que la force centripète, la force de la gravitation, qui agit sans contact à des distances immenses?
Quelle puissance fait tordre notre cœur et ses oreillettes soixante fois par minute? Quel autre pouvoir change cette herbe en lait dans les mamelles d’une vache, et ce pain en sang, en chair, en os, dans cet enfant qui croît à mesure qu’il mange, jusqu’au point déterminé qui fixe la hauteur de sa taille, sans qu’aucun art puisse jamais y ajouter une ligne?
Végétaux, minéraux, animaux, où est votre premier principe? Il est dans la main de celui qui fait tourner le soleil sur son axe, et qui l’a revêtu de lumière.
Ce plomb ne deviendra jamais argent; cet argent ne sera jamais or; cet or ne sera jamais diamant: de même que cette paille ne deviendra jamais poncire ou ananas.
Quelle physique corpusculaire, quels atomes déterminent ainsi leur nature? Vous n’en savez rien; la cause sera éternellement occulte pour vous. Tout ce qui vous entoure, tout ce qui est dans vous, est une énigme dont il n’est pas donné à l’homme de deviner le mot.
Cet ignorant fourré croit savoir quelque chose quand il a dit que les bêtes ont une âme végétative et une sensitive, et que les hommes ont l’âme végétative, la sensitive, et l’intellectuelle.
Pauvre homme pétri d’orgueil, qui n’as prononcé que des mots, as-tu jamais vu une âme, sais-tu comment cela est fait?
Nous avons beaucoup parlé d’âme dans nos Questions, et nous avons toujours confessé notre ignorance. Je ratifie aujourd’hui cette confession avec d’autant plus d’empressement qu’ayant depuis ce temps beaucoup plus lu, plus médité, et étant plus instruit, je suis plus en état d’affirmer que je ne sais rien.
ONAN, ONANISME.
Nous avons promis à l’article Amour socratique de parler d’Onan et de l’onanisme, quoique cet onanisme n’ait rien de commun avec l’amour socratique, et qu’il soit plutôt un effet très-désordonné de l’amour-propre.
La race d’Onan a de très-grandes singularités. Le patriarche Juda son père coucha, comme on sait, avec sa belle-fille Thamar la Phénicienne, dans un grand chemin. Jacob, père de Juda, avait été à la fois le mari de deux sœurs filles d’un idolâtre, et il avait trompé son père et son beau-père. Loth, grand-oncle de Jacob, avait couché avec ses deux filles. Salmon, l’un des descendants de Jacob et de Juda, épousa Rahab la Chananéenne, prostituée. Booz, fils de Salmon et de Rahab, reçut dans son lit Ruth la Madianite, et fut bisaïeul de David. David enleva Bethsabée au capitaine Uriah son mari, qu’il fit assassiner pour être plus libre dans ses amours. Enfin dans les deux généalogies de notre Seigneur Jésus-Christ, si différentes en plusieurs points, mais entièrement semblables en ceux-ci, on voit qu’il naquit de cette foule de fornications, d’adultères et d’incestes. Rien n’est plus propre à confondre la prudence humaine, à humilier notre esprit borné, à nous convaincre que les voies de la Providence ne sont pas nos voies.
Le révérend père dom Calmet fait cette réflexion à propos de l’inceste de Juda avec Thamar et du péché d’Onan, chap. xxxviii de la Genèse: « L’Écriture, dit-il, nous donne le détail d’une histoire qui, dans le premier sens qui frappe l’esprit, ne paraît pas fort propre à édifier; mais le sens caché et mystérieux qu’elle renferme est aussi élevé que celui de la lettre paraît bas aux yeux de la chair. Ce n’est pas sans de bonnes raisons que le Saint-Esprit a permis que l’histoire de Thamar, de Rahab, de Ruth et de Bethsabée, se trouvât mêlée dans la généalogie de Jésus-Christ. » Il eût été à souhaiter que dom Calmet nous eût développé ces bonnes raisons: il aurait éclairé les doutes et calmé les scrupules de toutes les âmes honnêtes et timorées, qui voudraient comprendre comment l’Être éternel, le créateur des mondes, a pu naître dans un village juif, d’une race de voleurs et de prostituées. Ce mystère, qui n’est pas le moins inconcevable de tous les mystères, était digne assurément d’être expliqué par un savant commentateur. Tenons-nous-en ici à l’onanisme.
On sait bien quel est le crime du patriarche Juda, ainsi qu’on connaît le crime des patriarches Siméon et Lévi ses frères, commis dans Sichem, et le crime de tous les autres patriarches, commis contre leur frère Joseph; mais il est difficile de savoir précisément quel était le péché d’Onan. Juda avait marié son fils aîné Her à cette Phénicienne Thamar. Her mourut pour avoir été méchant. Le patriarche voulut que son second fils Onan épousât la veuve, selon l’ancienne loi des Égyptiens et des Phéniciens leurs voisins: cela s’appelait susciter des enfants à son frère. Le premier-né du second mariage portait le nom du défunt, et c’est ce qu’Onan ne voulait pas. Il haïssait la mémoire de son frère; et pour ne point faire d’enfant qui portât le nom de Her, il est dit qu’il jetait sa semence à terre.
Or il reste à savoir si c’était dans la copulation avec sa femme qu’il trompait ainsi la nature, ou si c’était au moyen de la masturbation qu’il éludait le devoir conjugal; la Genèse ne nous apprend point cette particularité. Mais aujourd’hui ce qu’on appelle communément le péché d’Onan, c’est l’abus de soi-même avec le secours de la main, vice assez commun aux jeunes garçons et même aux jeunes filles qui ont trop de tempérament.
On a remarqué que l’espèce des hommes et celle des singes sont les seules qui tombent dans ce défaut contraire au vœu de la nature.
Un médecin a écrit en Angleterre contre ce vice un petit volume intitulé de l’Onanisme, dont on compte environ quatre-vingts éditions, supposé que ce nombre prodigieux ne soit pas un tour de libraire pour amorcer les lecteurs: ce qui n’est que trop ordinaire.
M. Tissot, fameux médecin de Lausanne, a fait aussi son Onanisme, plus approfondi et plus méthodique que celui d’Angleterre. Ces deux ouvrages étalent les suites funestes de cette malheureuse habitude, la perte des forces, l’impuissance, la dépravation de l’estomac et des viscères, les tremblements, les vertiges, l’hébétation, et souvent une mort prématurée. Il y en a des exemples qui font frémir.
M. Tissot a trouvé par l’expérience que le quinquina était le meilleur remède contre ces maladies, pourvu qu’on se défît absolument de cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages, et aux jeunes moines.
Mais il s’est aperçu qu’il était plus aisé de prendre du quinquina que de vaincre ce qui est devenu une seconde nature.
Joignez les suites de l’onanisme avec la vérole, et vous verrez combien l’espèce humaine est ridicule et malheureuse.
Pour consoler cette espèce, M. Tissot rapporte autant d’exemples de malades de réplétion que de malades d’émission; et ces exemples, il les trouve chez les femmes comme chez les hommes. Il n’y a point de plus fort argument contre les vœux téméraires de chasteté. Que voulez-vous en effet que devienne une liqueur précieuse formée par la nature pour la propagation du genre; humain? Si on la prodigue indiscrètement, elle peut vous tuer; si on la retient, elle peut vous tuer de même. On a observé que les pollutions nocturnes sont fréquentes chez les personnes des deux sexes non mariées, mais beaucoup plus chez les jeunes religieux que chez les recluses, parce que le tempérament des hommes est plus dominant. On en a conclu que c’est une énorme folie de se condamner soi-même à ces turpitudes, et que c’est une espèce de sacrilége dans les gens sains de prostituer ainsi le don du Créateur, et de renoncer au mariage, ordonné expressément par Dieu même. C’est ainsi que pensent les protestants, les juifs, les musulmans, et tant d’autres peuples; mais les catholiques ont d’autres raisons en faveur des couvents. Je dirai des catholiques ce que le profond Calmet dit du Saint-Esprit: ils ont eu sans doute de bonnes raisons.
OPINION.
OPINION.
Quelle est l’opinion de toutes les nations du nord de l’Amérique, et de celles qui bordent le détroit de la Sonde, sur le meilleur des gouvernements, sur la meilleure des religions, sur le droit public ecclésiastique, sur la manière d’écrire l’histoire, sur la nature de la tragédie, de la comédie, de l’opéra, de l’églogue, du poëme épique, sur les idées innées, la grâce concomitante et les miracles du diacre Pâris? Il est clair que tous ces peuples n’ont aucune opinion sur les choses dont ils n’ont point d’idées.
Ils ont un sentiment confus de leurs coutumes, et ne vont pas au delà de cet instinct. Tels sont les peuples qui habitent les côtes de la mer Glaciale dans l’espace de quinze cents lieues; tels sont les habitants des trois quarts de l’Afrique, et ceux de presque toutes les îles de l’Asie, et vingt hordes de Tartares, et presque tous les hommes uniquement occupés du soin pénible et toujours renaissant de pourvoir à leur subsistance; tels sont à deux pas de nous la plupart des Morlaques et des Uscoques, beaucoup de Savoyards, et quelques bourgeois de Paris.
Lorsqu’une nation commence à se civiliser, elle a quelques opinions qui toutes sont fausses. Elle croit aux revenants, aux sorciers, à l’enchantement des serpents, à leur immortalité, aux possessions du diable, aux exorcismes, aux aruspices. Elle est persuadée qu’il faut que les grains pourrissent en terre pour germer, et que les quartiers de la lune sont les causes des accès de fièvre.
Un talapoin persuade à ses dévotes que le dieu Sammonocodom a séjourné quelque temps à Siam, et qu’il a raccourci tous les arbres d’une forêt qui l’empêchaient de jouer à son aise au cerf-volant, qui était son jeu favori. Cette opinion s’enracine dans les têtes, et à la fin un honnête homme qui douterait de cette aventure de Sammonocodom courrait risque d’être lapidé. Il faut des siècles pour détruire une opinion populaire.
On la nomme la reine du monde; elle l’est si bien que quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice.
ORACLES.
SECTION PREMIÈRE.
Depuis que la secte des pharisiens, chez le peuple juif, eut fait connaissance avec le diable, quelques raisonneurs d’entre eux commencèrent à croire que ce diable et ses compagnons inspiraient chez toutes les autres nations les prêtres et les statues qui rendaient des oracles. Les saducéens n’en croyaient rien, ils n’admettaient ni anges ni démons. Il paraît qu’ils étaient plus philosophes que les pharisiens, par conséquent moins faits pour avoir du crédit sur le peuple.
Le diable faisait tout parmi la populace juive du temps de Gamaliel, de Jean le baptiseur, de Jacques Oblia, et de Jésus son frère, qui fut notre sauveur Jésus-Christ. Aussi vous voyez que le diable transporte Jésus tantôt dans le désert, tantôt sur le faîte du temple, tantôt sur une colline voisine dont on découvre tous les royaumes de la terre; le diable entre dans le corps des garçons et des filles, et des animaux.
Les chrétiens, quoique ennemis mortels des pharisiens, adoptèrent tout ce que les pharisiens avaient imaginé du diable, ainsi que les Juifs avaient autrefois introduit chez eux les coutumes et les cérémonies des Égyptiens. Rien n’est si ordinaire que d’imiter ses ennemis, et d’employer leurs armes.
Bientôt les Pères de l’Église attribuèrent au diable toutes les religions qui partageaient la terre, tous les prétendus prodiges, tous les grands événements, les comètes, les pestes, le mal caduc, les écrouelles, etc. Ce pauvre diable, qu’on disait rôti dans un trou sous la terre, fut tout étonné de se trouver le maître du monde. Son pouvoir s’accrut ensuite merveilleusement par l’institution des moines.
La devise de tous ces nouveaux venus était: Donnez-moi de l’argent, et je vous délivrerai du diable. Leur puissance céleste et terrestre reçut enfin un terrible échec de la main de leur confrère Luther, qui, se brouillant avec eux pour un intérêt de besace, découvrit tous les mystères. Hondorff, témoin oculaire, nous rapporte que les réformés ayant chassé les moines d’un couvent d’Eisenach dans la Thuringe, y trouvèrent une statue de la vierge Marie et de l’enfant Jésus, faite par tel art que lorsqu’on mettait des offrandes sur l’autel, la vierge et l’enfant baissaient la tête en signe de reconnaissance, et tournaient le dos à ceux qui venaient les mains vides.
Ce fut bien pis en Angleterre: lorsqu’on fit, par ordre de Henri VIII, la visite juridique de tous les couvents, la moitié des religieuses étaient grosses, et ce n’était point par l’opération du diable. L’évêque Burnet rapporte que, dans cent quarante-quatre couvents, les procès-verbaux des commissaires du roi attestèrent des abominations dont n’approchaient pas celles de Sodome et de Gomorrhe. En effet, les moines d’Angleterre devaient être plus débauchés que les Sodomites, puisqu’ils étaient plus riches. Ils possédaient les meilleures terres du royaume. Le terrain de Sodome et de Gomorrhe, au contraire, ne produisant ni blé, ni fruits, ni légumes, et manquant d’eau potable, ne pouvait être qu’un désert affreux, habité par des misérables trop occupés de leurs besoins pour connaître les voluptés.
Enfin, ces superbes asiles de la fainéantise ayant été supprimés par acte du parlement, on étala dans la place publique tous les instruments de leurs fraudes pieuses: le fameux crucifix de Boksley, qui se remuait et qui marchait comme une marionnette; des fioles de liqueur rouge qu’on faisait passer pour du sang que versaient quelquefois les statues des saints, quand ils étaient mécontents de la cour: des moules de fer-blanc dans lesquels on avait soin de mettre continuellement des chandelles allumées, pour faire croire au peuple que c’était la même chandelle qui ne s’éteignait jamais; des sarbacanes, qui passaient de la sacristie dans la voûte de l’église, par lesquelles des voix célestes se faisaient quelquefois entendre à des dévotes payées pour les écouter; enfin tout ce que la friponnerie inventa jamais pour subjuguer l’imbécillité.
Alors plusieurs savants de l’Europe, bien certains que les moines et non les diables avaient mis en usage tous ces pieux stratagèmes, commencèrent à croire qu’il en avait été de même chez les anciennes religions; que tous les oracles et tous les miracles tant vantés dans l’antiquité n’avaient été que des prestiges de charlatans; que le diable ne s’était jamais mêlé de rien; mais que seulement les prêtres grecs, romains, syriens, égyptiens, avaient été encore plus habiles que nos moines.
Le diable perdit donc beaucoup de son crédit, jusqu’à ce qu’enfin le bonhomme Bekker, dont vous pouvez consulter l’article, écrivit son ennuyeux livre contre le diable, et prouva par cent arguments qu’il n’existait point. Le diable ne lui répondit point; mais les ministres du saint Évangile, comme vous l’avez vu, lui répondirent; ils punirent le bon Bekker d’avoir divulgué leur secret, et lui ôtèrent sa cure; de sorte que Bekker fut la victime de la nullité de Beelzébuth.