C’était le sort de la Hollande de produire les plus grands ennemis du diable. Le médecin Van Dale, philosophe humain, savant très-profond, citoyen plein de charité, esprit d’autant plus hardi que sa hardiesse était fondée sur la vertu, entreprit enfin d’éclairer les hommes, toujours esclaves des anciennes erreurs, et toujours épaississant le bandeau qui leur couvre les yeux, jusqu’à ce que quelque grand trait de lumière leur découvre un coin de vérité, dont la plupart sont très-indignes. Il prouva, dans un livre plein de l’érudition la plus recherchée, que les diables n’avaient jamais rendu aucun oracle, n’avaient opéré aucun prodige, ne s’étaient jamais mêlés de rien, et qu’il n’y avait eu de véritables démons que les fripons qui avaient trompé les hommes. Il ne faut pas que le diable se joue jamais à un savant médecin. Ceux qui connaissent un peu la nature sont fort dangereux pour les faiseurs de prestiges. Je conseille au diable de s’adresser toujours aux facultés de théologie, et jamais aux facultés de médecine.
Van Dale prouva donc par mille monuments que non-seulement les oracles des païens n’avaient été que des tours de prêtres, mais que ces friponneries consacrées dans tout l’univers n’avaient point fini du temps de Jean le baptiseur et de Jésus-Christ, comme on le croyait pieusement. Rien n’était plus vrai, plus palpable, plus démontré que cette vérité annoncée par le médecin Van Dale: et il n’y a pas aujourd’hui un honnête homme qui la révoque en doute.
Le livre de Van Dale n’est peut-être pas bien méthodique; mais c’est un des plus curieux qu’on ait jamais faits. Car depuis les fourberies grossières du prétendu Hystaspe et des sibylles; depuis l’histoire apocryphe du voyage de Simon Barjone à Rome, et des compliments que Simon le Magicien lui envoya faire par son chien; depuis les miracles de saint Grégoire Thaumaturge, et surtout de la lettre que ce saint écrivit au diable, et qui fut portée à son adresse, jusqu’aux miracles des révérends pères jésuites et des révérends pères capucins, rien n’est oublié. L’empire de l’imposture et de la bêtise est dévoilé dans ce livre aux yeux de tous les hommes qui savent lire, mais ils sont en petit nombre.
Il s’en fallait beaucoup que cet empire fût détruit alors en Italie, en France, en Espagne, dans les États autrichiens, et surtout en Pologne, où les jésuites dominaient. Les possessions du diable, les faux miracles, inondaient encore la moitié de l’Europe abrutie. Voici ce que Van Dale raconte d’un oracle singulier qui fut rendu de son temps à Terni, dans les États du pape, vers l’an 1650, et dont la relation fut imprimée à Venise par ordre de la seigneurie.
Un ermite nommé Pasquale, ayant ouï dire que Jacovello, bourgeois de Terni, était fort avare et fort riche, vint faire à Terni ses oraisons dans l’église que fréquentait Jacovello, lia bientôt amitié avec lui, le flatta dans sa passion, et lui persuada que c’était une œuvre très-agréable à Dieu de faire valoir son argent: que cela même était expressément recommandé dans l’Évangile, puisque le serviteur négligent, qui n’a pas fait valoir l’argent de son maître à cinq cents pour cent, est jeté dans les ténèbres extérieures.
Dans les conversations que l’ermite avait avec Jacovello, il l’entretint souvent des beaux discours tenus par plusieurs crucifix, et par une quantité de bonnes vierges d’Italie. Jacovello convenait que les statues des saints parlaient quelquefois aux hommes, et lui disait qu’il se croirait prédestiné si jamais il pouvait entendre parler l’image d’un saint.
Le bon Pasquale lui répondit qu’il espérait lui donner cette satisfaction dans peu de temps; qu’il attendait incessamment de Rome une tête de mort, dont le pape avait fait présent à un ermite son confrère; que cette tête parlait comme les arbres de Dodone, et comme l’ânesse de Balaam. Il lui montra en effet la tête quatre jours après. Il demanda à Jacovello la clef d’une petite cave et d’une chambre au-dessus, afin que personne ne fût témoin du mystère. L’ermite Pasquale ayant fait passer un tuyau qui entrait dans la tête, et ayant tout disposé, se mit en prières avec son ami Jacovello: la tête alors parla en ces mots: « Jacovello, Dieu veut récompenser ton zèle. Je t’avertis qu’il y a un trésor de cent mille écus sous un if à l’entrée de ton jardin. Tu mourras de mort subite si tu cherches ce trésor avant d’avoir mis devant moi une marmite remplie de dix marcs d’or en espèces. » Jacovello courut vite à son coffre, et apporta devant l’oracle sa marmite et ses dix marcs. Le bon ermite avait eu la précaution de se munir d’une marmite semblable qu’il remplit de sable. Il la substitua prudemment à la marmite de Jacovello quand celui-ci eut le dos tourné, et laissa le bon Jacovello avec une tête de mort de plus, et dix marcs d’or de moins.
C’est à peu près ainsi que se rendaient tous les oracles, à commencer par celui de Jupiter-Ammon, et à finir par celui de Trophonius.
Un des secrets des prêtres de l’antiquité, comme des nôtres, était la confession dans les mystères. C’était là qu’ils apprenaient toutes les affaires des familles, et qu’ils se mettaient en état de répondre à la plupart de ceux qui venaient les interroger. C’est à quoi se rapporte ce grand mot que Plutarque a rendu célèbre. Un prêtre voulant confesser un initié, celui-ci lui demanda: « À qui me confesserai-je? est-ce à toi ou à Dieu? — C’est à Dieu, reprit le prêtre. — Sors donc d’ici, homme; et laisse-moi avec Dieu. » Je ne finirais point si je rapportais toutes les choses intéressantes dont Van Dale a enrichi son livre. Fontenelle ne le traduisit pas; mais il en tira ce qu’il crut de plus convenable à sa nation, qui aime mieux les agréments que la science. Il se fit lire par ceux qu’on appelait en France la bonne compagnie; et Van Dale, qui avait écrit en latin et en grec, n’avait été lu que par des savants. Le diamant brut de Van Dale brilla beaucoup quand il fut taillé par Fontenelle; le succès fut si grand que les fanatiques furent en alarmes, Fontenelle avait eu beau adoucir les expressions de Van Dale, et s’expliquer quelquefois en Normand, il ne fut que trop entendu par les moines, qui n’aiment pas qu’on leur dise que leurs confrères ont été des fripons.
Un nommé Baltus, jésuite, né dans le pays Messin, l’un de ces savants qui savent consulter de vieux livres, les falsifier, et les citer mal à propos, prit le parti du diable contre Van Dale et Fontenelle. Le diable ne pouvait choisir un avocat plus ennuyeux: son nom n’est aujourd’hui connu que par l’honneur qu’il eut d’écrire contre deux hommes célèbres qui avaient raison.
Baltus, en qualité de jésuite, cabala auprès de ses confrères, qui étaient alors autant élevés en crédit qu’ils sont depuis tombés dans l’opprobre. Les jansénistes, de leur côté, plus énergumènes que les jésuites, crièrent encore plus haut qu’eux. Enfin tous les fanatiques furent persuadés que la religion chrétienne était perdue si le diable n’était conservé dans ses droits.
Peu à peu les livres des jansénistes et des jésuites sont tombés dans l’oubli. Le livre de Van Dale est resté pour les savants, et celui de Fontenelle pour les gens d’esprit.
À l’égard du diable, il est comme les jésuites et les jansénistes, il perd son crédit de plus en plus.
SECTION II.
Quelques histoires surprenantes d’oracles, qu’on croyait ne pouvoir attribuer qu’à des génies, ont fait penser aux chrétiens qu’ils étaient rendus par les démons, et qu’ils avaient cessé à la venue de Jésus-Christ: on se dispensait par là d’entrer dans la discussion des faits, qui eût été longue et difficile; et il semblait qu’on confirmât la religion qui nous apprend l’existence des démons, en leur rapportant ces événements.
Cependant les histoires qu’on débitait sur les oracles doivent être fort suspectes. Celle de Thamus, à laquelle Eusèbe donne sa croyance, et que Plutarque seul rapporte, est suivie dans le même historien d’un autre conte si ridicule qu’il suffirait pour la décréditer; mais de plus elle ne peut recevoir un sens raisonnable. Si ce grand Pan était un démon, les démons ne pouvaient-ils pas se faire savoir sa mort les uns aux autres, sans y employer Thamus? Si ce grand Pan était Jésus-Christ, comment personne ne fut-il désabusé dans le paganisme, et ne vint-il à penser que le grand Pan fût Jésus-Christ mort en Judée, si c’était Dieu lui-même qui forçait les démons à annoncer cette mort aux païens?
L’histoire de Thulis, dont l’oracle est positif sur la Trinité, n’est rapportée que par Suidas. Ce Thulis, roi d’Égypte, n’était pas assurément un des Ptolémées. Que deviendra tout l’oracle de Sérapis, étant certain qu’Hérodote ne parle point de ce dieu, tandis que Tacite conte tout au long comment et pourquoi un des Ptolémées fit venir de Pont le dieu Sérapis, qui n’était alors connu que là?
L’oracle rendu à Auguste sur l’enfant hébreu à qui tous les dieux obéissent n’est point du tout recevable. Cedrenus le cite d’Eusèbe, et aujourd’hui il ne s’y trouve plus. Il ne serait pas impossible que Cedrenus citât à faux, ou citât quelque ouvrage faussement attribué à Eusèbe; mais comment les premiers apologistes du christianisme ont-ils tous gardé le silence sur un oracle si favorable à leur religion?
Les oracles qu’Eusèbe rapporte de Porphyre, attaché au paganisme, ne sont pas plus embarrassants que les autres. Il nous les donne dépouillés de tout ce qui les accompagnait dans les écrits de Porphyre. Que savons-nous si ce païen ne les réfutait pas? Selon l’intérêt de sa cause il devait le faire; et s’il ne l’a pas fait, assurément il avait quelque intention cachée, comme de les présenter aux chrétiens, à dessein de se moquer de leur crédulité s’ils les recevaient pour vrai et s’ils appuyaient leur religion sur de pareils fondements.
D’ailleurs quelques anciens chrétiens ont reproché aux païens qu’ils étaient joués par leurs prêtres. Voici comme en parle Clément d’Alexandrie: Vante-nous, dit-il, si tu veux, ces oracles pleins de folie et d’impertinence, ceux de Claros, d’Apollon pythien, de Didyme, d’Amphilochus; tu peux y ajouter les augures et les interprètes des songes et des prodiges. Fais-nous paraître aussi devant l’Apollon pythien ces gens qui devinent par la farine ou par l’orge, et ceux qui ont été si estimés parce qu’ils parlaient du ventre. Que les secrets des temples des Égyptiens, et que la nécromancie des Étrusques, demeurent dans les ténèbres: toutes ces choses ne sont certainement que des impostures extravagantes et de pures tromperies pareilles à celles des jeux de dés. Les chèvres qu’on a dressées à la divination, les corbeaux qu’on a instruits à rendre des oracles, ne sont, pour ainsi dire, que les associés des charlatans qui fourbent tous les hommes.
Eusèbe étale à son tour d’excellentes raisons pour prouver que les oracles ont pu n’être que des impostures; et s’il les attribue aux démons, c’est par l’effet d’un préjugé pitoyable, et par un respect forcé pour l’opinion commune. Les païens n’avaient garde de consentir que leurs oracles ne fussent qu’un artifice de leurs prêtres; on crut donc, par une mauvaise manière de raisonner, gagner quelque chose dans la dispute en leur accordant que quand même il y aurait eu du surnaturel dans leurs oracles, cet ouvrage n’était pas celui de la Divinité, mais des démons.
Il n’est plus question de deviner les finesses des prêtres par des moyens qui pourraient eux-mêmes paraître trop fins. Un temps a été qu’on les a découvertes de toutes parts aux yeux de toute la terre; ce fut quand la religion chrétienne triompha hautement du paganisme sous les empereurs chrétiens.
Théodoret dit que Théophile, évêque d’Alexandrie, fit voir à ceux de cette ville les statues creuses où les prêtres entraient par des chemins cachés pour y rendre les oracles. Lorsque par l’ordre de Constantin on abattit le temple d’Esculape à Égès en Cilicie, on chassa, dit Eusèbe dans la Vie de cet empereur, non pas un dieu, ni un démon, mais le fourbe qui avait si longtemps imposé à la crédulité des peuples. À cela il ajoute en général que, dans les simulacres des dieux abattus, on n’y trouvait rien moins que des dieux ou des démons, non pas même quelques malheureux spectres obscurs et ténébreux, mais seulement du foin, de la paille, ou des os de morts.
La plus grande difficulté qui regarde les oracles est surmontée depuis que nous avons reconnu que les démons n’ont point dû y avoir de part. On n’a plus aucun intérêt à les faire finir précisément à la venue de Jésus-Christ. Voici d’ailleurs plusieurs preuves que les oracles ont duré plus de quatre cents ans après Jésus-Christ, et qu’ils ne sont devenus tout à fait muets que lors de l’entière destruction du paganisme.
Suétone, dans la Vie de Néron, dit que l’oracle de Delphes l’avertit qu’il se donnât de garde des soixante et treize ans; que Néron crut qu’il ne devait mourir qu’à cet âge-là, et ne songea point au vieux Galba, qui, étant âgé de soixante et treize ans, lui ôta l’empire.
Philostrate, dans la Vie d’Apollonius de Tyane qui a vu Domitien, nous apprend qu’Apollonius visita tous les oracles de la Grèce, et celui de Dodone, et celui de Delphes, et celui d’Amphiaraüs.
Plutarque, qui vivait sous Trajan, nous dit que l’oracle de Delphes était encore sur pied, quoique réduit à une seule prêtresse après en avoir eu deux ou trois.
Sous Adrien, Dion Chrysostome raconte qu’il consulta l’oracle de Delphes; et il en rapporta une réponse qui lui parut assez embarrassée, et qui l’est effectivement.
Sous les Antonins, Lucien assure qu’un prêtre de Tyane alla demander à ce faux prophète Alexandre si les oracles qui se rendaient alors à Didyme, à Claros, et à Delphes, étaient véritablement des réponses d’Apollon, ou des impostures. Alexandre eut des égards pour ces oracles qui étaient de la nature du sien, et répondit au prêtre qu’il n’était pas permis de savoir cela. Mais quand cet habile prêtre demanda ce qu’il serait après sa mort, on lui répondit hardiment: » Tu seras chameau, puis cheval, puis philosophe, puis prophète aussi grand qu’Alexandre. » Après les Antonins, trois empereurs se disputèrent l’empire. On consulta Delphes, dit Spartien, pour savoir lequel des trois la république devait souhaiter. Et l’oracle répondit en un vers: « Le noir est le meilleur; l’Africain est le bon; le blanc est le pire. » Par le noir on entendait Pescennius Niger; par l’Africain, Severus Septimus, qui était d’Afrique; et par le blanc, Claudius Albinus.
Dion, qui ne finit son Histoire qu’à la huitième année d’Alexandre Sévère, c’est-à-dire l’an 230, rapporte que de son temps Amphilochus rendait encore des oracles en songe. Il nous apprend aussi qu’il y avait dans la ville d’Apollonie un oracle où l’avenir se déclarait par la manière dont le feu prenait à l’encens qu’on jetait sur un autel.
Sous Aurélien, vers l’an 272, les Palmyréniens révoltés consultèrent un oracle d’Apollon sarpédonien en Cilicie; ils consultèrent encore celui de Vénus aphacite.
Licinius, au rapport de Sozomène, ayant dessein de recommencer la guerre contre Constantin, consulta l’oracle d’Apollon de Didyme, et en eut pour réponse deux vers d’Homère dont le sens est: « Malheureux vieillard, ce n’est point à toi à combattre contre les jeunes gens; tu n’as point de force, et ton âge t’accable. » Un dieu assez inconnu nommé Besa, selon Ammien Marcellin, rendait encore des oracles sur des billets à Abyde, dans l’extrémité de la Thébaïde, sous l’empire de Constantius.
Enfin Macrobe, qui vivait sous Arcadius et Honorius, fils de Théodose, parle du dieu d’Héliopolis de Syrie et de son oracle, et des Fortunes d’Antium, en des termes qui marquent positivement que tout cela subsistait encore de son temps.
Remarquons qu’il n’importe que toutes ces histoires soient vraies, ni que ces oracles aient effectivement rendu les réponses qu’on leur attribue. Il suffit qu’on n’a pu attribuer de fausses réponses qu’à des oracles que l’on savait qui subsistaient encore effectivement; et les histoires que tant d’auteurs on ont débitées prouvent assez qu’ils n’avaient pas cessé, non plus que le paganisme.
Constantin abattit peu de temples; encore n’osa-t-il les abattre qu’en prenant le prétexte des crimes qui s’y commettaient. C’est ainsi qu’il fit renverser celui de Vénus aphacite, et celui d’Esculape qui était à Égès en Cilicie, tous deux temples à oracles; mais il défendit que l’on sacrifiât aux dieux, et commença à rendre par cet édit les temples inutiles.
Il restait encore beaucoup d’oracles lorsque Julien parvint à l’empire; il en rétablit quelques-uns qui étaient ruinés, et il voulut même être prophète de celui de Didyme. Jovin, son successeur, commençait à se porter avec zèle à la destruction du paganisme; mais en sept mois qu’il régna, il ne put faire de grands progrès. Théodose, pour y parvenir, ordonna de fermer tous les temples des païens. Enfin l’exercice de cette religion fut défendu sous peine de la vie par une constitution des empereurs Valentinien et Marcien, l’an 451 de l’ère vulgaire, et le paganisme enveloppa nécessairement les oracles dans sa ruine.
Cette manière de finir n’a rien de surprenant, elle était la suite naturelle de l’établissement d’un nouveau culte. Les faits miraculeux, ou plutôt qu’on veut donner pour tels, diminuent dans une fausse religion, ou à mesure qu’elle s’établit, parce qu’elle n’en a plus besoin, ou à mesure qu’elle s’affaiblit, parce qu’ils n’obtiennent plus de croyance. Le désir si vif et si inutile de connaître l’avenir donna naissance aux oracles; l’imposture les accrédita, et le fanatisme y mit le sceau: car un moyen infaillible de faire des fanatiques, c’est de persuader avant que d’instruire. La pauvreté des peuples qui n’avaient plus rien à donner, la fourberie découverte dans plusieurs oracles, et conclue dans les autres, enfin les édits des empereurs chrétiens, voilà les causes véritables de l’établissement et de la cessation de ce genre d’imposture: des circonstances contraires l’ont fait disparaître; ainsi les oracles ont été soumis à la vicissitude des choses humaines.
On se retranche à dire que la naissance de Jésus-Christ est la première époque de leur cessation; mais pourquoi certains démons ont-ils fui tandis que les autres restaient? D’ailleurs l’histoire ancienne prouve invinciblement que plusieurs oracles avaient été détruits avant cette naissance; tous les oracles brillants de la Grèce n’existaient plus, ou presque plus, et quelquefois l’oracle se trouvait interrompu par le silence d’un honnête prêtre qui ne voulait pas tromper le peuple. L’oracle de Delphes, dit Lucain, est demeuré muet depuis que les princes craignent l’avenir; ils ont défendu aux dieux de parler, et les dieux ont obéi.
ORAISON, PRIÈRE PUBLIQUE, ACTION DE GRÂCES, etc.
Il reste très-peu de formules de prières publiques des peuples anciens.
Nous n’avons que la belle hymne d’Horace pour les jeux séculaires des anciens Romains. Cette prière est du rhythme et de la mesure que les autres Romains ont imités longtemps après dans l’hymne Ut queant laxis resonare fibris.
Le Pervigilium Veneris est dans un goût recherché, et n’est pas peut-être digne de la noble simplicité du règne d’Auguste. Il se peut que cette hymne à Vénus ait été chantée dans les fêtes de la déesse; mais on ne doute pas qu’on n’ait chanté le poëme d’Horace avec la plus grande solennité.
Il faut avouer que le poëme séculaire d’Horace est un des plus beaux morceaux de l’antiquité, et que l’hymne Ut queant laxis est un des plus plats ouvrages que nous ayons eus dans les temps barbares de la décadence de la langue latine. L’Église catholique, dans ces temps-là, cultivait mal l’éloquence et la poésie. On sait bien que Dieu préfère de mauvais vers récités avec un cœur pur, aux plus beaux vers du monde bien chantés par des impies; mais enfin de bons vers n’ont jamais rien gâté, toutes choses étant d’ailleurs égales.
Rien n’approcha jamais parmi nous des jeux séculaires qu’on célébrait de cent dix ans en cent dix ans; notre jubilé n’en est qu’une bien faible copie. On dressait trois autels magnifiques sur les bords du Tibre; Rome entière était illuminée pendant trois nuits; quinze prêtres distribuaient l’eau lustrale et des cierges aux Romains et aux Romaines qui devaient chanter les prières. On sacrifiait d’abord à Jupiter comme au grand dieu, au maître des dieux, et ensuite à Junon, à Apollon, à Latone, à Diane, à Cérès, à Pluton, à Proserpine, aux Parques, comme à des puissances subalternes. Chacune de ces divinités avait son hymne et ses cérémonies. Il y avait deux chœurs, l’un de vingt-sept garçons, l’autre de vingt-sept filles, pour chacun des dieux. Enfin le dernier jour les garçons et les filles couronnés de fleurs chantaient l’ode d’Horace.
Il est vrai que dans les maisons on chantait à table ses autres odes pour le petit Ligurinus, pour Lyciscus, et pour d’autres petits fripons, lesquels n’inspiraient pas la plus grande dévotion; mais il y a temps pour tout: pictoribus atque poetis. Le Carrache, qui dessina les figures de l’Arétin, peignit aussi des saints; et dans tous nos colléges nous avons passé à Horace ce que les maîtres de l’empire romain lui passaient sans difficulté.
Pour des formules de prières, nous n’avons que de très-légers fragments de celle qu’on récitait aux mystères d’Isis. Nous l’avons citée ailleurs, nous la rapporterons encore ici, parce qu’elle n’est pas longue et qu’elle est belle.
« Les puissances célestes te servent, les enfers te sont soumis, l’univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare, les astres répondent à ta voix, les saisons reviennent à tes ordres, les éléments t’obéissent. » Nous répéterons aussi la formule qu’on attribue à l’ancien Orphée, laquelle nous paraît encore supérieure à celle d’Isis: « Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de l’univers: il est un, il est seul par lui-même; tous les êtres lui doivent leur existence; il agit dans eux et par eux; il voit tout, et jamais il n’a été vu des yeux mortels. » Ce qui est fort extraordinaire, c’est que dans le Lévitique, dans le Deutéronome des Juifs, il n’y a pas une seule prière publique, pas une seule formule. Il semble que les lévites ne fussent occupés qu’à partager les viandes qu’on leur offrait. On ne voit pas même une seule prière instituée pour leurs grandes fêtes de la pâque, de la pentecôte, des trompettes, des tabernacles, de l’expiation générale, et des néoménies.
Les savants conviennent assez unanimement qu’il n’y eut de prières réglées chez les Juifs, que lorsque étant esclaves à Babylone ils en prirent un peu les mœurs, et qu’ils apprirent quelques sciences de ce peuple si policé et si puissant. Ils empruntèrent tout des Chaldéens-Persans, jusqu’à leur langue, leurs caractères, leurs chiffres; et, joignant quelques coutumes nouvelles à leurs anciens rites égyptiaques, ils devinrent un peuple nouveau, qui fut d’autant plus superstitieux qu’au sortir d’un long esclavage ils furent toujours encore dans la dépendance de leurs voisins...In rebus acerbis Acrius advertunt animos ad relligionem.
(Lucrèce, III, 53-54.)
Pour les dix autres tribus qui avaient été dispersées auparavant, il est à croire qu’elles n’avaient pas plus de prières publiques que les deux autres, et qu’elles n’avaient pas même encore une religion bien fixe et bien déterminée, puisqu’elles l’abandonnèrent si facilement et qu’elles oublièrent jusqu’à leur nom; ce que ne fit pas le petit nombre de pauvres infortunés qui vinrent rebâtir Jérusalem.
C’est donc alors que ces deux tribus, ou plutôt ces deux tribus et demie, semblèrent s’attacher à des rites invariables qu’ils écrivirent, qu’ils eurent des prières réglées. C’est alors seulement que nous commençons à voir chez eux des formules de prières. Esdras ordonna deux prières par jour, et il en ajouta une troisième pour le jour du sabbat: on dit même qu’il institua dix-huit prières (afin qu’on pût choisir), dont la première commence ainsi: « Sois béni, Seigneur Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, le grand Dieu, le puissant, le terrible, le haut élevé, le distributeur libéral des biens, le plasmateur et le possesseur du monde, qui te souviens des bonnes actions, et qui envoies un libérateur à leurs descendants pour l’amour de ton nom. Ô roi, notre secours, notre sauveur, notre bouclier, sois béni, Seigneur, bouclier d’Abraham! » On assure que Gamaliel, qui vivait du temps de Jésus-Christ, et qui eut de si grands démêlés avec saint Paul, institua une dix-neuvième prière, que voici: « Accorde la paix, les bienfaits, la bénédiction, la grâce, la bénignité et la piété à nous et à Israël ton peuple. Bénis-nous, ô notre père! bénis-nous tous ensemble par la lumière de ta face; car par la lumière de ta face tu nous as donné, Seigneur notre Dieu, la loi de vie, l’amour, la bénignité, l’équité, la bénédiction, la piété, la vie, et la paix. Qu’il te plaise de bénir en tout temps et à tout moment ton peuple d’Israël en lui accordant la paix. Béni sois-tu Seigneur, qui bénis ton peuple d’Israël en lui donnant la paix. Amen. » Il y a une chose assez importante à observer dans plusieurs prières, c’est que chaque peuple a toujours demandé tout le contraire de ce que demandait son voisin.
Les Juifs priaient Dieu, par exemple, d’exterminer les Syriens, Babyloniens, Égyptiens; et ceux-ci priaient Dieu d’exterminer les Juifs: aussi le furent-ils, comme les dix tribus qui avaient été confondues parmi tant de nations; et ceux-ci furent plus malheureux, car s’étant obstinés à demeurer séparés de tous les autres peuples, étant au milieu des peuples, ils n’ont pu jouir d’aucun avantage de la société humaine.
De nos jours, dans nos guerres si souvent entreprises pour quelques villes ou pour quelques villages, les Allemands et les Espagnols, quand ils étaient les ennemis des Français, priaient la sainte Vierge du fond de leur cœur de bien battre les Welches et les Gavaches, lesquels de leur côté suppliaient la sainte Vierge de détruire les Maranes et les Teutons.
En Angleterre, la Rose rouge faisait les plus ardentes prières à saint George pour obtenir que tous les partisans de la Rose blanche fussent jetés au fond de la mer; la Rose blanche répondait par de pareilles supplications. On sent combien saint George devait être embarrassé; et si Henri VII n’était pas venu à son secours, George ne se serait jamais tiré de là.
ORDINATION.
Si un militaire chargé par le roi de France de conférer l’ordre de Saint-Louis à un autre militaire n’avait pas, en lui donnant la croix, l’intention de le faire chevalier, le récipiendaire en serait-il moins chevalier de Saint-Louis? — Non, sans doute.
Pourquoi donc plusieurs prêtres se firent-ils réordonner après la mort du fameux Lavardin, évêque du Mans? Ce singulier prélat, qui avait établi l’ordre des Coteaux, s’avisa, à l’article de la mort, d’une espièglerie peu commune. Il était connu pour un des plus violents esprits forts du siècle de Louis XIV; et plusieurs de ceux auxquels il avait conféré l’ordre de la prêtrise lui avaient publiquement reproché ses sentiments. Il est naturel qu’aux approches de la mort une âme sensible et timorée rentre dans la religion qu’elle a reçue dans ses premières années. La bienséance seule exigeait que l’évêque édifiât en mourant ses diocésains, que sa vie avait scandalisés; mais il était si piqué contre son clergé qu’il déclara qu’aucun de ceux qu’il avait ordonnés n’était prêtre en effet, que tous leurs actes de prêtres étaient nuls, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de donner aucun sacrement.
C’était, ce me semble, raisonner comme un ivrogne; les prêtres manceaux pouvaient lui répondre: Ce n’est pas votre intention qui est nécessaire, c’est la nôtre. Nous avions une envie bien déterminée d’être prêtres; nous avons fait tout ce qu’il faut pour l’être; nous sommes dans la bonne foi: si vous n’y avez pas été, il ne nous importe guère. La maxime est: Quidquid recipitur, ad modum recipientis recipitur, et non pas ad modum dantis. Lorsque notre marchand de vin nous a vendu une feuillette, nous la buvons, quand même il aurait l’intention secrète de nous empêcher de la boire; nous serons prêtres malgré votre testament.
Ces raisons étaient fort bonnes; cependant la plupart de ceux qui avaient été ordonnés par l’évêque Lavardin ne se crurent point prêtres, et se firent ordonner une seconde fois. Mascaron, médiocre et célèbre prédicateur, leur persuada par ses discours et par son exemple de réitérer la cérémonie. Ce fut un grand scandale au Mans, à Paris et à Versailles. Il fut bientôt oublié, comme tout s’oublie.
ORGUEIL.
Cicéron, dans une de ses lettres, dit familièrement à son ami: Mandez-moi à qui vous voulez que je fasse donner les Gaules. Dans une autre il se plaint d’être fatigué des lettres de je ne sais quels princes qui le remercient d’avoir fait ériger leurs provinces en royaumes, et il ajoute qu’il ne sait seulement pas où ces royaumes sont situés.
Il se peut que Cicéron, qui d’ailleurs avait souvent vu le peuple romain, le peuple roi, lui applaudir et lui obéir, et qui était remercié par des rois qu’il ne connaissait pas, ait eu quelques mouvements d’orgueil et de vanité.
Quoique ce sentiment ne soit point du tout convenable à un aussi chétif animal que l’homme, cependant on pourrait le pardonner à un Cicéron, à un César, à un Scipion; mais que dans le fond d’une de nos provinces à demi barbares, un homme qui aura acheté une petite charge, et fait imprimer des vers médiocres, s’avise d’être orgueilleux, il y a là de quoi rire longtemps.
ORIGINEL (PÉCHÉ).
SECTION PREMIÈRE.
C’est ici le prétendu triomphe des sociniens ou unitaires. Ils appellent ce fondement de la religion chrétienne son péché originel. C’est outrager Dieu, disent-ils, c’est l’accuser de la barbarie la plus absurde que d’oser dire qu’il forma toutes les générations des hommes pour les tourmenter par des supplices éternels, sous prétexte que leur premier père mangea d’un fruit dans un jardin. Cette sacrilége imputation est d’autant plus inexcusable chez les chrétiens qu’il n’y a pas un seul mot touchant cette invention du péché originel ni dans le Pentateuque, ni dans les Prophètes, ni dans les Évangiles, soit apocryphes, soit canoniques, ni dans aucun des écrivains qu’on appelle les premiers Pères de l’Église.
Il n’est pas même conté dans la Genèse que Dieu ait condamné Adam à la mort pour avoir avalé une pomme. Il lui dit bien: « Tu mourras très-certainement le jour que tu en mangeras; » mais cette même Genèse fait vivre Adam neuf cent trente ans après ce déjeuner criminel. Les animaux, les plantes, qui n’avaient point mangé de ce fruit, moururent dans le temps prescrit par la nature. L’homme est né pour mourir, ainsi que tout le reste.
Enfin la punition d’Adam n’entrait en aucune manière dans la loi juive. Adam n’était pas plus Juif que Persan on Chaldéen. Les premiers chapitres de la Genèse (en quelque temps qu’ils fussent composés) furent regardés par tous les savants juifs comme une allégorie, et même comme une fable très-dangereuse, puisqu’il fut défendu de la lire avant l’âge de vingt-cinq ans.
En un mot, les Juifs ne connurent pas plus le péché originel que les cérémonies chinoises; et quoique les théologiens trouvent tout ce qu’ils veulent dans l’Écriture, ou totidem verbis, ou totidem litteris, on peut assurer qu’un théologien raisonnable n’y trouvera jamais ce mystère surprenant.
Avouons que saint Augustin accrédita le premier cette étrange idée, digne de la tête chaude et romanesque d’un Africain débauché et repentant, manichéen et chrétien, indulgent et persécuteur, qui passa sa vie à se contredire lui-même.
Quelle horreur, s’écrient les unitaires rigides, que de calomnier l’auteur de la nature jusqu’à lui imputer des miracles continuels pour damner à jamais des hommes qu’il fait naître pour si peu de temps! Ou il a créé les âmes de toute éternité, et dans ce système, étant infiniment plus anciennes que le péché d’Adam, elles n’ont aucun rapport avec lui; ou ces âmes sont formées à chaque moment qu’un homme couche avec une femme, et en ce cas Dieu est continuellement à l’affût de tous les rendez-vous de l’univers pour créer des esprits qu’il rendra éternellement malheureux; ou Dieu est lui-même l’âme de tous les hommes, et dans ce système il se damne lui-même. Quelle est la plus horrible et la plus folle de ces trois suppositions? Il n’y en a pas une quatrième: car l’opinion que Dieu attend six semaines pour créer une âme damnée dans un fœtus revient à celle qui la fait créer au moment de la copulation; qu’importe six semaines de plus ou de moins?
J’ai rapporté le sentiment des unitaires, et les hommes sont parvenus à un tel point de superstition que j’ai tremblé en le rapportant.
SECTION II.
Il le faut avouer, nous ne connaissons point de Père de l’Église, jusqu’à saint Augustin et à saint Jérôme, qui ait enseigné la doctrine du péché originel. Saint Clément d’Alexandrie, cet homme si savant dans l’antiquité, loin de parler en un seul endroit de cette corruption qui a infecté le genre humain, et qui l’a rendu coupable en naissant, dit en propres mots: « Quel mal peut faire un enfant qui ne vient que de naître? Comment a-t-il pu prévariquer? Comment celui qui n’a encore rien fait a-t-il pu tomber sous la malédiction d’Adam? » Et remarquez qu’il ne dit point ces paroles pour combattre l’opinion rigoureuse du péché originel, laquelle n’était point encore développée, mais seulement pour montrer que les passions, qui peuvent corrompre tous les hommes, n’ont pu avoir encore aucune prise sur cet enfant innocent. Il ne dit point: Cette créature d’un jour ne sera pas damnée si elle meurt aujourd’hui; car personne n’avait encore supposé qu’elle serait damnée. Saint Clément ne pouvait combattre un système absolument inconnu.