Nous avons eu, du temps de Henri IV et de Louis XIII, un avocat général du Parlement de Provence, homme de qualité, nommé Doraison de Torame, qui, dans un livre de l’Église militante dédié à Henri IV, a fait un chapitre entier des arrêts rendus par saint Pierre en matière criminelle. Il dit que l’arrêt prononcé par Pierre contre Anania et Saphira fut exécuté par Dieu même, aux termes et cas de la juridiction spirituelle. Tout son livre est dans ce goût. Conringius, comme on voit, ne pense pas comme notre avocat provençal. Apparemment que Conringius n’était pas en pays d’inquisition quand il faisait ces questions hardies.
Érasme, à propos de Pierre, remarquait une chose fort singulière: c’est que le chef de la religion chrétienne commença son apostolat par renier Jésus-Christ, et que le premier pontife des Juifs avait commencé son ministère par faire un veau d’or et par l’adorer.
Quoi qu’il en soit, Pierre nous est dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d’ordres, qui vivaient dans l’indigence, et dont les successeurs sont devenus grands seigneurs.
Le pape, successeur de Pierre, a tantôt gagné, tantôt perdu; mais il lui reste encore environ cinquante millions d’hommes sur la terre, soumis en plusieurs points à ses lois, outre ses sujets immédiats.
Se donner un maître à trois ou quatre cents lieues de chez soi; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n’oser juger en dernier ressort un procès entre quelques-uns de ses concitoyens que par des commissaires nommés par cet étranger; n’oser se mettre en possession des champs et des vignes qu’on a obtenus de son propre roi sans payer une somme considérable à ce maître étranger; violer les lois de son pays, qui défendent d’épouser sa nièce, et l’épouser légitimement en donnant à ce maître étranger une somme encore plus considérable; n’oser cultiver son champ le jour que cet étranger veut qu’on célèbre la mémoire d’un inconnu qu’il a mis dans le ciel de son autorité privée: c’est là en partie ce que c’est que d’admettre un pape; ce sont là les libertés de l’Église gallicane, si nous en croyons Dumarsais.
Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vu de nos jours un souverain demander au pape la permission de faire juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide, ne pouvoir obtenir cette permission, et n’oser les juger.
On sait assez qu’autrefois les droits des papes allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des dieux de l’antiquité, car ces dieux passaient seulement pour disposer des empires, et les papes en disposaient en effet.
Sturbinus dit qu’on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité et de l’infaillibilité du pape, quand on fait réflexion: Que quarante schismes ont profané la chaire de saint Pierre, et que vingt-sept l’ont ensanglantée; Qu’Étienne VII, fils d’un prêtre, déterra le corps de Formose son prédécesseur, et fit trancher la tête à ce cadavre; Que Sergius III, convaincu d’assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté; Que Jean X, amant de Théodora, fut étranglé dans son lit; Que Jean XI, fils de Sergius III, ne fut connu que par sa crapule; Que Jean XII fut assassiné chez sa maîtresse; Que Benoît IX acheta et revendit le pontificat; Que Grégoire VII fut l’auteur de cinq cents ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs; Qu’enfin parmi tant de papes ambitieux, sanguinaires et débauchés, il y eut un Alexandre VI, dont le nom n’est prononcé qu’avec la même horreur que ceux des Néron et des Caligula.
C’est une preuve, dit-on, de la divinité de leur caractère, qu’elle ait subsisté avec tant de crimes; mais si les califes avaient eu une conduite encore plus affreuse, ils auraient donc été encore plus divins. C’est ainsi que raisonne Dermius; on lui a répondu. Mais la meilleure réponse est dans la puissance mitigée que les évêques de Rome exercent aujourd’hui avec sagesse; dans la longue possession où les empereurs les laissent jouir, parce qu’ils ne peuvent les en dépouiller; dans le système d’un équilibre général, qui est l’esprit de toutes les cours.
On a prétendu depuis peu qu’il n’y avait que deux peuples qui pussent envahir l’Italie et écraser Rome. Ce sont les Turcs et les Russes; mais ils sont nécessairement ennemis, et de plus...Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
(Racine, Andromaque, acte I, scène ii.)
PIERRE LE GRAND ET J.-J. ROUSSEAU.
SECTION PREMIÈRE..
« Le czar Pierre...n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vu qu’il n’était pas mûr pour la police; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes; il a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu’ils pourraient être, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance, et puis n’être jamais rien. L’empire de Russie voudra subjuguer l’Europe, et sera subjugué lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses maîtres et les nôtres: cette révolution me paraît infaillible; tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer. » (Du Contrat social, liv. II, chap. viii.)
Ces paroles sont tirées d’une brochure intitulée le Contrat social, ou insocial, du peu sociable Jean-Jacques Rousseau. Il n’est pas étonnant qu’ayant fait des miracles à Venise il ait fait des prophéties sur Moscou; mais comme il sait bien que le bon temps des miracles et des prophéties est passé, il doit croire que sa prédiction contre la Russie n’est pas aussi infaillible qu’elle lui a paru dans son premier accès. Il est doux d’annoncer la chute des grands empires, cela nous console de notre petitesse. Ce sera un beau gain pour la philosophie quand nous verrons incessamment les Tartares Nogais, qui peuvent, je crois, mettre jusqu’à douze mille hommes en campagne, venir subjuguer la Russie, l’Allemagne, l’Italie et la France. Mais je me flatte que l’empereur de la Chine ne le souffrira pas; il a déjà accédé à la paix perpétuelle, et comme il n’a plus de jésuites chez lui, il ne troublera point l’Europe. Jean-Jacques, qui a, comme on croit, le vrai génie, trouve que Pierre le Grand ne l’avait pas.
Un seigneur russe, homme de beaucoup d’esprit, qui s’amuse quelquefois à lire des brochures, se souvint, en lisant celle-ci, de quelques vers de Molière, et les cita fort à propos: Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que pour être imprimés et reliés en veau, Les voilà dans l’état d’importantes personnes, Qu’avec leur plume ils font le destin des couronnes.
Les Russes, dit Jean-Jacques, ne seront jamais policés. J’en ai vu du moins de très-polis, et qui avaient l’esprit juste, fin, agréable, cultivé, et même conséquent, ce que Jean-Jacques trouvera fort extraordinaire.
Comme il est très-galant, il ne manquera pas de dire qu’ils se sont formés à la cour de l’impératrice Catherine, que son exemple a influé sur eux, mais que cela n’empêche pas qu’il n’ait raison, et que bientôt cet empire sera détruit.
Ce petit bonhomme nous assure, dans un de ses modestes ouvrages, qu’on doit lui dresser une statue. Ce ne sera probablement ni à Moscou ni à Pétersbourg qu’on s’empressera de sculpter Jean-Jacques.
Je voudrais, en général, que lorsqu’on juge les nations du haut de son grenier on fût plus honnête et plus circonspect. Tout pauvre diable peut dire ce qu’il lui plaît des Athéniens, des Romains et des anciens Perses. Il peut se tromper impunément sur les tribunats, sur les comices, sur la dictature. Il peut gouverner en idée deux ou trois mille lieues de pays, tandis qu’il est incapable de gouverner sa servante. Il peut dans un roman recevoir un baiser âcre de sa Julie, et conseiller à un prince d’épouser la fille d’un bourreau. Il y a des sottises sans conséquence; il y en a d’autres qui peuvent avoir des suites fâcheuses.
Les fous de cour étaient fort sensés: ils n’insultaient par leurs bouffonneries que les faibles, et respectaient les puissants; les fous de village sont aujourd’hui plus hardis.
On répondra que Diogène et l’Arétin ont été tolérés: d’accord; mais une mouche ayant vu un jour une hirondelle qui, en volant, emportait des toiles d’araignée, en voulut faire autant: elle y fut prise.
SECTION II.
Ne peut-on pas dire de ces législateurs qui gouvernent l’univers à deux sous la feuille, et qui de leurs galetas donnent des ordres à tous les rois, ce qu’Homère dit de Calchas?
Ὃς ᾔδη τά τ’ ἐόντα, τά τ’ ἐσσόμενα, πρό τ’ ἐόντα.
(Il., i, 10.)
Il connaît le passé, le présent, l’avenir.
C’est dommage que l’auteur du petit paragraphe que nous venons de citer n’ait connu aucun des trois temps dont parle Homère.
Pierre le Grand, dit-il, « n’avait pas le génie qui fait tout de rien. » Vraiment, Jean-Jacques, je le crois sans peine: car on prétend que Dieu seul a cette prérogative.
« Il n’a pas vu que son peuple n’était pas mûr pour la police; » en ce cas, le czar est admirable de l’avoir fait mûrir. Il me semble que c’est Jean-Jacques qui n’a pas vu qu’il fallait se servir d’abord des Allemands et des Anglais pour faire des Russes.
« Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être, etc. » Cependant ces mêmes Russes sont devenus les vainqueurs des Turcs et des Tartares, les conquérants et les législateurs de la Crimée et de vingt peuples différents; leur souveraine a donné des lois à des nations dont le nom même était ignoré en Europe.
Quant à la prophétie de Jean-Jacques, il se peut qu’il ait exalté son âme jusqu’à lire dans l’avenir: il a tout ce qu’il faut pour être prophète; mais pour le passé et pour le présent, on avouera qu’il n’y entend rien. Je doute que l’antiquité ait rien de comparable à la hardiesse d’envoyer quatre escadres du fond de la mer Baltique dans les mers de la Grèce, de dominer à la fois sur la mer Égée et sur le Pont-Euxin, de porter la terreur dans la Colchide et aux Dardanelles, de subjuguer la Tauride, et de forcer le vizir Azem à s’enfuir des bords du Danube jusqu’aux portes d’Andrinople.
Si Jean-Jacques compte pour rien tant de grandes actions qui étonnent la terre attentive, il doit du moins avouer qu’il y a quelque générosité dans un comte d’Orloff, qui, après avoir pris un vaisseau qui portait toute la famille et tous les trésors d’un bacha, lui renvova sa famille et ses trésors.
Si les Russes n’étaient pas mûrs pour la police du temps de Pierre le Grand, convenons qu’ils sont mûrs aujourd’hui pour la grandeur d’âme, et que Jean-Jacques n’est pas tout à fait mûr pour la vérité et pour le raisonnement.
À l’égard de l’avenir, nous le saurons quand nous aurons des Ézéchiels, des Isaïes, des Habacucs, des Michées. Mais le temps en est passé; et, si on ose le dire, il est à craindre qu’il ne revienne plus.
J’avoue que ces mensonges imprimés sur le temps présent m’étonnent toujours. Si on se donne ces libertés dans un siècle où mille volumes, mille gazettes, mille journaux, peuvent continuellement vous démentir, quelle foi pourrons-nous avoir en ces historiens des anciens temps, qui recueillaient tous les bruits vagues, qui ne consultaient aucunes archives, qui mettaient par écrit ce qu’ils avaient entendu dire à leurs grand’mères dans leur enfance, bien sûrs qu’aucun critique ne relèverait leurs fautes?
Nous eûmes longtemps neuf Muses, la saine critique est la dixième, qui est venue bien tard. Elle n’existait point du temps de Cécrops, du premier Bacchus, de Sanchoniathon, de Thaut, de Brama, etc., etc. On écrivait alors impunément tout ce qu’on voulait: il faut être aujourd’hui un peu plus avisé.
PLAGIAT.
PLAGIAT.
On dit qu’originairement ce mot vient du latin plaga, et qu’il signifiait la condamnation au fouet de ceux qui avaient vendu des hommes libres pour des esclaves. Cela n’a rien de commun avec le plagiat des auteurs, lesquels ne vendent point d’hommes, soit esclaves, soit libres. Ils se vendent seulement eux-mêmes quelquefois pour un peu d’argent.
Quand un auteur vend les pensées d’un autre pour les siennes, ce larcin s’appelle plagiat. On pourrait appeler plagiaires tous les compilateurs, tous les faiseurs de dictionnaires, qui ne font que répéter à tort et à travers les opinions, les erreurs, les impostures, les vérités déjà imprimées dans des dictionnaires précédents; mais ce sont du moins des plagiaires de bonne foi, ils ne s’arrogent point le mérite de l’invention. Ils ne prétendent pas même à celui d’avoir déterré chez les anciens les matériaux qu’ils ont assemblés; ils n’ont fait que copier les laborieux compilateurs du xvi siècle. Ils vous vendent en in-quarto ce que vous aviez déjà en in-folio. Appelez-les, si vous voulez, libraires, et non pas auteurs. Rangez-les plutôt dans la classe des fripiers que dans celle des plagiaires.
Le véritable plagiat est de donner pour vôtres les ouvrages d’autrui, de coudre dans vos rapsodies de longs passages d’un bon livre avec quelques petits changements. Mais le lecteur éclairé, voyant ce morceau de drap d’or sur un habit de bure, reconnaît bientôt le voleur maladroit.
Ramsay, qui après avoir été presbytérien dans son village d’Écosse, ensuite anglican à Londres, puis quaker, et qui persuada enfin au célèbre Fénelon, archevêque de Cambrai, qu’il était catholique, et même qu’il avait beaucoup de penchant pour l’amour pur: Ramsay, dis-je, fit les Voyages de Cyrus, parce que son maître avait fait voyager Télémaque. Il n’y a jusque-là que de l’imitation. Dans ces voyages il copie les phrases, les raisonnements d’un ancien auteur anglais qui introduit un jeune solitaire disséquant sa chèvre morte, et remontant à Dieu par sa chèvre. Cela ressemble fort à un plagiat. Mais en conduisant Cyrus en Égypte, il se sert, pour décrire ce pays singulier, des mêmes expressions employées par Bossuet; il le copie mot pour mot sans le citer. Voilà un plagiat dans toutes les formes. Un de mes amis le lui reprochait un jour; Ramsay lui répondit qu’on pouvait se rencontrer, et qu’il n’était pas étonnant qu’il pensât comme Fénelon, et qu’il s’exprimât comme Bossuet. Cela s’appelle être fier comme un Écossais.
Le plus singulier de tous les plagiats est peut-être celui du P. Barre, auteur d’une grande histoire d’Allemagne, en dix volumes. On venait d’imprimer l’Histoire de Charles XII, et il en prit plus de deux cents pages, qu’il inséra dans son ouvrage. Il fait dire à un duc de Lorraine précisément ce que Charles XII a dit.
Il attribue à l’empereur Arnould ce qui est arrivé au monarque suédois.
Il dit de l’empereur Rodolphe ce qu’on avait dit du roi Stanislas.
Valdemar, roi de Danemark, fait et dit précisément les mêmes choses que Charles à Render, etc., etc.
Le plaisant de l’affaire est qu’un journaliste, voyant cette prodigieuse ressemblance entre ces deux ouvrages, ne manqua pas d’imputer le plagiat à l’auteur de l’Histoire de Charles XII, qui avait pourtant écrit vingt ans avant le P. Barre.
C’est surtout en poésie qu’on se permet souvent le plagiat, et c’est assurément de tous les larcins le moins dangereux pour la société.
PLATON.
SECTION PREMIÈRE.
DU « TIMÉE » DE PLATON, ET DE QUELQUES AUTRES CHOSES.
Les Pères de l’Église des quatre premiers siècles furent tous grecs et platoniciens; vous ne trouvez pas un Romain qui ait écrit pour le christianisme, et qui ait eu la plus légère teinture de philosophie. J’observerai ici en passant qu’il est assez étrange que cette Église de Rome, qui ne contribua en rien à ce grand établissement, en ait seule recueilli tout l’avantage. Il en a été de cette révolution comme de toutes celles qui sont nées des guerres civiles: les premiers qui troublent un État travaillent toujours sans le savoir pour d’autres que pour eux.
L’école d’Alexandrie, fondée par un nommé Marc, auquel succédèrent Athénagoras, Clément, Origène, fut le centre de la philosophie chrétienne. Platon était regardé par tous les Grecs d’Alexandrie comme le maître de la sagesse, comme l’interprète de la Divinité. Si les premiers chrétiens n’avaient pas embrassé les dogmes de Platon, ils n’auraient jamais eu aucun philosophe, aucun homme d’esprit dans leur parti. Je mets à part l’inspiration et la grâce qui sont au-dessus de toute philosophie, et je ne parle que du train ordinaire des choses humaines.
Ce fut, dit-on, dans le Timée de Platon principalement que les Pères grecs s’instruisirent. Ce Timée passe pour l’ouvrage le plus sublime de toute la philosophie ancienne. C’est presque le seul que Dacier n’ait point traduit, et je pense que la raison en est qu’il ne l’entendait point, et qu’il craignit de montrer à des lecteurs clairvoyants le visage de cette divinité grecque qu’on n’adore que parce qu’elle est voilée.
Platon, dans ce beau dialogue, commence par introduire un prêtre égyptien qui apprend à Solon l’ancienne histoire de la ville d’Athènes, qui était fidèlement conservée depuis neuf mille ans dans les archives de l’Égypte.
Athènes, dit le prêtre, était alors la plus belle ville de la Grèce, et la plus renommée dans le monde pour les arts de la guerre et de la paix; elle résista seule aux guerriers de cette fameuse île Atlantide, qui vinrent sur des vaisseaux innombrables subjuguer une grande partie de l’Europe et de l’Asie. Athènes eut la gloire d’affranchir tant de peuples vaincus, et de préserver l’Égypte de la servitude qui nous menaçait; mais après cette illustre victoire et ce service rendu au genre humain, un tremblement de terre épouvantable engloutit en vingt-quatre heures et le territoire d’Athènes et toute la grande île Atlantide. Cette île n’est aujourd’hui qu’une vaste mer que les débris de cet ancien monde et le limon mêlé à ses eaux rendent innavigable.
Voilà ce que ce prêtre conte à Solon; voilà comment Platon débute pour nous expliquer ensuite la formation de l’âme, les opérations du verbe, et sa trinité. Il n’est pas physiquement impossible qu’il y eût eu une île Atlantide qui n’existait plus depuis neuf mille ans, et qui périt par un tremblement de terre, comme il est arrivé à Herculanum et à tant d’autres villes; mais notre prêtre, en ajoutant que la mer qui baigne le mont Atlas est inaccessible aux vaisseaux, rend l’histoire un peu suspecte.
Il se peut faire, après tout, que depuis Solon, c’est-à-dire depuis trois mille ans, les flots aient nettoyé le limon de l’ancienne île Atlantide, et rendu la mer navigable; mais enfin il est toujours surprenant qu’on débute par cette île pour parler du verbe.
Peut-être, en faisant ce conte de prêtre ou de vieille, Platon n’a-t-il voulu insinuer autre chose que les vicissitudes qui ont changé tant de fois la face du globe. Peut-être a-t-il voulu dire seulement ce que Pythagore et Timée de Locres avaient dit si longtemps avant lui, et ce que nos yeux nous disent tous les jours, que tout périt et se renouvelle dans la nature. L’histoire de Deucalion et de Pyrrha, la chute de Phaéton, sont des fables; mais des inondations et des embrasements sont des vérités.
Platon part de son île imaginaire pour dire des choses que les meilleurs philosophes de nos jours ne désavoueraient pas: « Ce qui est produit a nécessairement une cause, un auteur. Il est difficile de trouver l’auteur de ce monde; et quand on l’a trouvé, il est dangereux de le dire au peuple. » Rien n’est plus vrai encore aujourd’hui. Qu’un sage, en passant par Notre-Dame de Lorette, s’avise de dire à un sage son ami que Notre-Dame de Lorette, avec son petit visage noir, ne gouverne pas l’univers entier: si une bonne femme entend ces paroles, et si elle les redit à d’autres bonnes femmes de la Marche d’Ancône, le sage sera lapidé comme Orphée. Voilà précisément le cas où croyaient être les premiers chrétiens qui ne disaient pas du bien de Cybèle et de Diane. Cela seul devait les attacher à Platon: les choses inintelligibles qu’il débite ensuite ne durent pas les dégoûter de lui.
Je ne reprocherai point à Platon d’avoir dit dans son Timée que le monde est un animal; car il entend sans doute que les éléments en mouvement animent le monde, et il n’entend pas par animal un chien et un homme qui marchent, qui sentent, qui mangent, qui dorment, et qui engendrent. Il faut toujours expliquer un auteur dans le sens le plus favorable; et ce n’est que lorsqu’on accuse les gens d’hérésie, ou quand on dénonce leurs livres, qu’il est de droit d’en interpréter malignement toutes les paroles, et de les empoisonner: ce n’est pas ainsi que j’en userai avec Platon.
Il y a d’abord chez lui une espèce de trinité qui est l’âme de la matière; voici ses paroles: « De la substance indivisible, toujours semblable à elle-même, et de la substance divisible, il composa une troisième substance qui tient de la même et de l’autre. » Ensuite viennent des nombres à la pythagoricienne, qui rendent la chose encore plus inintelligible, et par conséquent plus respectable. Quelle provision pour des gens qui commençaient une guerre de plume!
Ami lecteur, un peu de patience, s’il vous plaît, et un peu d’attention, « Quand Dieu eut formé l’âme du monde de ces trois substances, cette âme s’élança du milieu de l’univers aux extrémités de l’être, se répandant partout au dehors, et se repliant sur elle-même; elle forma ainsi dans tous les temps une origine divine de la sagesse éternelle. » Et quelques lignes après: « Ainsi la nature de cet animal immense qu’on nomme le monde est éternelle. » Platon, à l’exemple de ses prédécesseurs, introduit donc l’Être suprême, artisan du monde, formant ce monde avant les temps; de sorte que Dieu ne pouvait être sans le monde, ni le monde sans Dieu, comme le soleil ne peut exister sans répandre la lumière dans l’espace, ni cette lumière voler dans l’espace sans le soleil.
Je passe sous silence beaucoup d’idées à la grecque, ou plutôt à l’orientale: comme, par exemple, qu’il y a quatre sortes d’animaux, les dieux célestes, les oiseaux de l’air, les poissons, et les animaux terrestres dont nous avons l’honneur d’être.
Je me hâte de venir à une seconde trinité: « L’être engendré, l’être qui engendre, et l’être qui ressemble à l’engendré et à l’engendreur. » Cette trinité est assez formelle, et les Pères ont pu y trouver leur compte.
Cette trinité est suivie d’une théorie un peu singulière des quatre éléments, La terre est fondée sur un triangle équilatère, l’eau sur un triangle rectangle, l’air sur un scalène, et le feu sur un isocèle. Après quoi il prouve démonstrativement qu’il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu’il n’y a que cinq corps solides réguliers, et que cependant il n’y a qu’un monde qui est rond.
J’avoue qu’il n’y a point de philosophe aux petites-maisons qui ait jamais si puissamment raisonné. Vous vous attendez, ami lecteur, à m’entendre parler de cette autre fameuse trinité de Platon, que ses commentateurs ont tant vantée: c’est l’Être éternel, formateur éternel du monde; son verbe, ou son intelligence, ou son idée; et le bon qui en résulte. Je vous assure que je l’ai bien cherchée dans ce Timée, je ne l’y ai jamais trouvée: elle peut y être totidem litteris, mais elle n’y est pas totidem verbis, ou je suis fort trompé.
Après avoir lu tout Platon, à mon grand regret, j’ai aperçu quelque ombre de la trinité dont on lui fait honneur. C’est dans le livre sixième de sa République chimérique, lorsqu’il dit: « Parlons du fils, production merveilleuse du bon, et sa parfaite image. » Mais malheureusement il se trouve que cette parfaite image de Dieu, c’est le soleil. On en conclut que c’était le soleil intelligible, lequel, avec le verbe et le père, composait la trinité platonique.
Il y a dans l’Épinomis de Platon des galimatias fort curieux; en voici un que je traduis aussi raisonnablement que je le puis, pour la commodité du lecteur: « Sachez qu’il y a huit vertus dans le ciel; je les ai observées, ce qui est facile à tout le monde. Le soleil est une de ces vertus, la lune une autre, la troisième est l’assemblage des étoiles; et les cinq planètes font avec ces trois vertus le nombre de huit. Gardez-vous de penser que ces vertus, ou ceux qui sont dans elles et qui les animent, soit qu’ils marchent d’eux-mêmes, soit qu’ils soient portés dans des véhicules; gardez-vous, dis-je, de croire que les uns soient des dieux, et que les autres ne le soient pas; que les uns soient adorables, et qu’il y en ait d’autres qu’on ne doive ni adorer ni invoquer. Ils sont tous frères, chacun a son partage, nous leur devons à tous les mêmes honneurs. ils remplissent tous l’emploi que le verbe leur assigna quand il forma l’univers visible. » Voilà déjà le verbe trouvé, il faut maintenant trouver les trois personnes. Elles sont dans la seconde lettre de Platon à Denis. Ces lettres ne sont pas assurément supposées. Le style est le même que celui de ses Dialogues. Il dit souvent à Denis et à Dion des choses assez difficiles à comprendre, et qu’on croirait écrites en chiffres; mais aussi il en dit de fort claires, et qui se sont trouvées vraies longtemps après lui. Par exemple, voici comme il s’exprime dans sa septième lettre à Dion: « J’ai été convaincu que tous les États sont assez mal gouvernés; il n’y a guère ni bonne institution, ni bonne administration. On y vit, pour ainsi dire, au jour la journée, et tout va au gré de la fortune plutôt qu’au gré de la sagesse. » Après cette courte digression sur les affaires temporelles, revenons aux spirituelles, à la trinité. Platon dit à Denis: « Le roi de l’univers est environné de ses ouvrages, tout est l’effet de sa grâce. Les plus belles des choses ont en lui leur cause première; les secondes en perfection ont en lui une seconde cause; et il est encore la troisième cause des ouvrages du troisième degré. » On pourrait ne pas reconnaître dans cette lettre la trinité telle que nous l’admettons; mais c’était beaucoup d’avoir, dans un auteur grec, un garant des dogmes de l’Église naissante. Toute l’Église grecque fut donc platonicienne, comme toute l’Église latine fut péripatéticienne depuis le commencement du xiii siècle. Ainsi deux Grecs qu’on n’a jamais entendus ont été nos maîtres à penser, jusqu’au temps où les hommes se sont mis, au bout de deux mille ans, à penser par eux-mêmes.
SECTION II. QUESTIONS SUR PLATON, ET SUR QUELQUES AUTRES BAGATELLES.
Platon, en disant aux Grecs ce que tant de philosophes des autres nations avaient dit avant lui, en assurant qu’il y a une intelligence suprême qui arrangea l’univers, pensait-il que cette intelligence suprême résidait en un seul lieu, comme un roi de l’Orient dans son sérail? ou bien croyait-il que cette puissante intelligence se répand partout comme la lumière, ou comme un être encore plus fin, plus prompt, plus actif, plus pénétrant que la lumière? Le dieu de Platon, en un mot, est-il dans la matière? en est-il séparé? vous qui avez lu Platon attentivement, c’est-à-dire sept ou huit songe-creux cachés dans quelque galetas de l’Europe, si jamais ces questions viennent jusqu’à vous, je vous supplie d’y répondre.
L’île barbare des Cassitérides où les hommes vivaient dans les bois du temps de Platon, a produit enfin des philosophes qui sont autant au-dessus de lui que Platon était au-dessus de ceux de ses contemporains qui ne raisonnaient pas.
Parmi ces philosophes, Clarke est peut-être le plus profond ensemble et le plus clair, le plus méthodique et le plus fort, de tous ceux qui ont parlé de l’Être suprême.
Lorsqu’il eut donné au public son excellent livre, il se trouva un jeune gentilhomme de la province de Glocester qui lui fit avec candeur des objections aussi fortes que ses démonstrations. On peut les voir à la fin du premier volume de Clarke; ce n’était pas sur l’existence nécessaire de l’Être suprême qu’il disputait, c’était sur son infinité et sur son immensité.
Il ne paraît pas en effet que Clarke ait prouvé qu’il y ait un être qui pénètre intimement tout ce qui existe, et que cet être, dont on ne peut concevoir les propriétés, ait la propriété de s’étendre au-delà de toute borne imaginable.
Le grand Newton a démontré qu’il y a du vide dans la nature; mais quel philosophe pourra me démontrer que Dieu est dans ce vide, qu’il touche à ce vide, qu’il remplit ce vide? Comment, étant aussi bornés que nous le sommes, pouvons-nous connaître ces profondeurs? Ne nous suffit-il pas qu’il nous soit prouvé qu’il existe un maître suprême? Il ne nous est pas donné de savoir ce qu’il est, ni comment il est.
Il semble que Locke et Clarke aient eu les clefs du monde intelligible. Locke a ouvert tous les appartements où l’on peut entrer; mais Clarke n’a-t-il pas voulu pénétrer un peu trop au delà de l’édifice?
Comment un philosophe tel que Samuel Clarke, après un si admirable ouvrage sur l’existence de Dieu, en a-t-il pu faire ensuite un si pitoyable sur des choses de fait?
Comment Benoît Spinosa, qui avait autant de profondeur dans l’esprit que Samuel Clarke, après s’être élevé à la métaphysique la plus sublime, peut-il ne pas s’apercevoir qu’une intelligence suprême préside à des ouvrages visiblement arrangés avec une suprême intelligence (s’il est vrai, après tout, que ce soit là le système de Spinosa)?
Comment Newton, le plus grand des hommes, a-t-il pu commenter l’Apocalypse, ainsi qu’on l’a déjà remarqué?
Comment Locke, après avoir si bien développé l’entendement humain, a-t-il pu dégrader son entendement dans un autre ouvrage?
Je crois voir des aigles qui, s’étant élancés dans la nue, vont se reposer sur un fumier.
POËTES.
Un jeune homme, au sortir du collége, délibère s’il se fera avocat, médecin, théologien, ou poëte; s’il prendra soin de notre fortune, de notre santé, de notre âme, ou de nos plaisirs. Nous avons déjà parlé des avocats et des médecins; nous parlerons de la fortune prodigieuse que fait quelquefois un théologien.
Le théologien devenu pape a non-seulement ses valets théologiens, cuisiniers, échansons, porte-coton, médecins, chirurgiens, balayeurs, faiseurs d’Agnus Dei, confituriers, prédicateurs; il a aussi son poëte. Je ne sais quel fou était le poëte de Léon X, comme David fut quelque temps le poëte de Saül.
C’est assurément, de tous les emplois qu’on peut avoir dans une grande maison, l’emploi le plus inutile. Les rois d’Angleterre, qui ont conservé dans leur île beaucoup d’anciens usages perdus dans le continent, ont, comme on sait, leur poëte en titre d’office. Il est obligé de faire tous les ans une ode à la louange de sainte Cécile, qui jouait autrefois si merveilleusement du clavecin ou du psaltérion qu’un ange descendit du neuvième ciel pour l’écouter de plus près, attendu que l’harmonie du psaltérion n’arrive d’ici-bas au pays des anges qu’en sourdine.
Moïse est le premier poëte que nous connaissions. Il est à croire que longtemps avant lui les Égyptiens, les Chaldéens, les Syriens, les Indiens, connaissaient la poésie, puisqu’ils avaient de la musique. Mais enfin son beau cantique qu’il chanta avec sa sœur Maria en sortant du fond de la mer Rouge est le premier monument poétique en vers hexamètres que nous ayons. Je ne suis pas du sentiment de ces bélîtres ignorants et impies, Newton, Leclerc, et d’autres, qui prouvent que tout cela ne fut écrit qu’environ huit cents ans après l’événement, et qui disent avec insolence que Moïse ne put écrire en hébreu, puisque la langue hébraïque n’est qu’un dialecte nouveau du phénicien, et que Moïse ne pouvait savoir le phénicien. Je n’examine point avec le savant Huet comment Moïse put chanter, lui qui était bègue et qui ne pouvait parler.
À entendre plusieurs de ces messieurs, Moïse serait bien moins ancien qu’Orphée, Musée, Homère, Hésiode. On voit au premier coup d’œil combien cette opinion est absurde. Le moyen qu’un Grec puisse être aussi ancien qu’un Juif?
Je ne répondrai pas non plus à ces autres impertinents qui soupçonnent que Moïse n’est qu’un personnage imaginaire, une fabuleuse imitation de la fable de l’ancien Bacchus, et qu’on chantait dans les orgies tous les prodiges de Bacchus attribués depuis à Moïse, avant qu’on sût qu’il y eût des Juifs au monde. Une telle idée se réfute d’elle-même. Le bon sens nous fait voir qu’il est impossible qu’il y ait eu un Bacchus avant un Moïse.
Nous avons encore un excellent poëte juif, très-réellement antérieur à Horace, c’est le roi David; et nous savons bien que le Miserere est infiniment au-dessus du Justum ac tenacem propositi virum.
Mais ce qui étonne, c’est que des législateurs et des rois aient été nos premiers poëtes. Il se trouve aujourd’hui des gens assez bons pour se faire les poëtes des rois. Virgile, à la vérité, n’avait pas la charge de poëte d’Auguste, ni Lucain celle de poëte de Néron; mais j’avoue qu’ils avilirent un peu la profession en donnant du dieu à l’un et à l’autre.
On demande comment la poésie étant si peu nécessaire au monde, elle occupe un si haut rang parmi les beaux-arts. On peut faire la même question sur la musique. La poésie est la musique de l’âme, et surtout des âmes grandes et sensibles.
Un mérite de la poésie dont bien des gens ne se doutent pas, c’est qu’elle dit plus que la prose, et en moins de paroles que la prose.
Qui pourra jamais traduire ce vers latin avec autant de brièveté qu’il est sorti du cerveau du poëte?
Vive memor leti, fugit hora, hoc quod loquor inde est.
(Perse, sat. v, 153.)
Je ne parle pas des autres charmes de la poésie, on les connaît assez; mais j’insisterai sur le grand précepte d’Horace, sapere est et principium et fons. Point de vraie poésie sans une grande sagesse. Mais comment accorder cette sagesse avec l’enthousiasme? Comme César, qui formait un plan de bataille avec prudence, et combattait avec fureur.
Il y a eu des poëtes un peu fous; oui, et c’est parce qu’ils étaient de très-mauvais poëtes. Un homme qui n’a que des dactyles et des spondées ou des rimes dans la tête est rarement un homme de bon sens; mais Virgile est doué d’une raison supérieure.
Lucrèce était un misérable physicien, et il avait cela de commun avec toute l’antiquité. La physique ne s’apprend pas avec de l’esprit: c’est un art que l’on ne peut exercer qu’avec des instruments, et les instruments n’avaient pas encore été inventés. Il faut des lunettes, des microscopes, des machines pneumatiques, des baromètres, etc., pour avoir quelque idée commencée des opérations de la nature.
Descartes n’en savait guère plus que Lucrèce, lorsque ces clefs ouvrirent le sanctuaire; et on a fait cent fois plus de chemin depuis Galilée, meilleur physicien que Descartes, jusqu’à nos jours, que depuis le premier Hermès jusqu’à Lucrèce et depuis Lucrèce jusqu’à Galilée.
Toute la physique ancienne est d’un écolier absurde. Il n’en est pas ainsi de la philosophie de l’âme et de ce bon sens qui, aidé du courage de l’esprit, fait peser avec justesse les doutes et les vraisemblances. C’est là le grand mérite de Lucrèce; son troisième chant est un chef-d’œuvre de raisonnement; il disserte comme Cicéron, il s’exprime quelquefois comme Virgile, et il faut avouer que quand notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu’en cardinal.