C’est à peu près la seule manière dont nous puissions expliquer notre profonde admiration et les élans de notre cœur envers l’éternel architecte du monde. Nous voyons l’ouvrage avec un étonnement mêlé de respect et d’anéantissement, et notre cœur s’élève autant qu’il le peut vers l’ouvrier.
Mais quel est ce sentiment? je ne sais quoi de vague et d’indéterminé, un saisissement qui ne tient rien de nos affections ordinaires; une âme plus sensible qu’une autre, plus désoccupée, peut-être si touchée du spectacle de la nature qu’elle voudrait s’élancer jusqu’au Maître éternel qui l’a formée. Une telle affection de l’esprit, un si puissant attrait peut-il encourir la censure? A-t-on pu condamner le tendre archevêque de Cambrai? Malgré les expressions de saint François de Sales que nous avons rapportées, il s’en tenait à cette assertion qu’on peut aimer l’auteur uniquement pour la beauté de ses ouvrages. Quelle hérésie avait-on à lui reprocher? Les extravagances du style d’une dame de Montargis et quelques expressions peu mesurées de sa part lui nuisirent.
Où était le mal? On n’en sait plus rien aujourd’hui. Cette querelle est anéantie comme tant d’autres. Si chaque ergoteur voulait bien se dire à soi-même: Dans quelques années personne ne se souciera de mes ergotismes; on ergoterait beaucoup moins. Ah! Louis XIV! Louis XIV! il fallait laisser deux hommes de génie sortir de la sphère de leurs talents, au point d’écrire ce qu’on a jamais écrit de plus obscur et de plus ennuyeux dans votre royaume.
Pour finir tous ces débats-là, Tu n’avais qu’à les laisser faire.
Remarquons à tous les articles de morale et d’histoire par quelle chaîne invisible, par quels ressorts inconnus toutes les idées qui troublent nos têtes, et tous les événements qui empoisonnent nos jours, sont liés ensemble, se heurtent, et forment nos destinées. Fénelon meurt dans l’exil pour avoir eu deux ou trois conversations mystiques avec une femme un peu extravagante. Le cardinal de Bouillon, le neveu du grand Turenne, est persécuté pour n’avoir pas lui-même persécuté à Rome l’archevêque de Cambrai, son ami: il est contraint de sortir de France, et il perd toute sa fortune.
C’est par ce même enchaînement que le fils d’un procureur de Vire trouve, dans une douzaine de phrases obscures d’un livre imprimé dans Amsterdam, de quoi remplir de victimes tous les cachots de la France; et à la fin il sort de ces cachots mêmes un cri dont le retentissement fait tomber par terre toute une société habile et tyrannique, fondée par un fou ignorant.
AMOUR-PROPRE.
AMOUR-PROPRE.
Nicole, dans ses Essais de morale, faits après deux ou trois mille volumes de morale (Traité de la charité, chap, ii), dit que « par le moyen des roues et des gibets qu’on établit en commun, on réprime les pensées et les desseins tyranniques de l’amour-propre de chaque particulier ».
Je n’examinerai point si on a des gibets en commun, comme on a des prés et des bois en commun, et une bourse commune, et si on réprime des pensées avec des roues; mais il me semble fort étrange que Nicole ait pris le vol de grand chemin et l’assassinat pour de l’amour-propre. Il faut distinguer un peu mieux les nuances. Celui qui dirait que Néron a fait assassiner sa mère par amour-propre, que Cartouche avait beaucoup d’amour-propre, ne s’exprimerait pas fort correctement. L’amour-propre n’est point une scélératesse, c’est un sentiment naturel à tous les hommes; il est beaucoup plus voisin de la vanité que du crime.
Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l’aumône; un passant lui dit: « N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infâme quand vous pouvez travailler? — Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent et non pas des conseils; » puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité castillane. C’était un fier gueux que ce seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, et ne souffrait pas la réprimande par un autre amour de soi-même.
Un missionnaire voyageant dans l’Inde rencontra un fakir chargé de chaînes, nu comme un singe, couché sur le ventre, et se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. « Quel renoncement à soi-même! disait un des spectateurs. — Renoncement à moi-même! reprit le fakir; apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux et moi cavalier. » Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments et de toutes nos actions ont donc eu grande raison dans l’Inde, en Espagne, et dans toute la terre habitable: et comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour-propre est l’instrument de notre conservation; il ressemble à l’instrument de la perpétuité de l’espèce: il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, et il faut le cacher.
AMOUR SOCRATIQUE.
Si l’amour qu’on a nommé socratique et platonique n’était qu’un sentiment honnête, il y faut applaudir; si c’était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce.
Comment s’est-il pu faire qu’un vice destructeur du genre humain s’il était général, qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel? Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas encore eu le temps d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encore ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C’est la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance, ainsi que dans l’onanisme.
Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure; mais quoi qu’on ait dit des Africaines et des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux; c’est toujours le mâle qui attaque la femelle.
Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, et ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, et par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend: on rend hommage au sexe, en s’attachant à ce qui en a les beautés, et quand l’âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse...Citraque juventam Ætatis breve ver et primos carpere flores.
Ovid., Met., X, 84-85.
On n’ignore pas que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion, parce que le sang y est plus allumé, et l’occasion plus fréquente: aussi ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite.
Je ne puis souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers: Tu chériras un beau garçon, Tant qu’il n’aura barbe au menton.
Mais, en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules? Il était jeune alors, et quand le débauché fut devenu sage il ne mit point une telle infamie parmi les lois de sa république. Accusera-t-on Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son église parce que, dans sa jeunesse, il fit des vers pour le jeune Candide, et qu’il dit: Amplector hunc et illam.
Je suis pour lui, je suis pour elle.
Il faudra dire qu’ayant chanté des amours honteux dans son jeune âge, il eut dans l’âge mûr l’ambition d’être chef de parti, de prêcher la réforme, de se faire un nom. Hic vir, et ille puer.
On abuse du texte de Plutarque, qui, dans ses bavarderies au Dialogue de l’amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. On a pris l’objection pour la décision.
Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour socratique n’était point un amour infâme: c’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d’un jeune homme étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes, ce qu’étaient les enfants d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires: institution guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes et des orgies.
La troupe des amants instituée par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres; et c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.
Sextus Empiricus et d’autres ont beau dire que ce vice était recommandé par les lois de la Perse. Qu’ils citent le texte de la loi; qu’ils montrent le code des Persans: et si cette abomination s’y trouvait, je ne la croirais pas; je dirais que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible. Non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit et qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre. Mais moi je vous montrerai l’ancienne loi des Persans, rédigée dans le Sadder. Il est dit, à l’article ou porte 9, qu’il n’y a point de plus grand péché. C’est en vain qu’un écrivain moderne a voulu justifier Sextus Empiricus et la pédérastie; les lois de Zoroastre, qu’il ne connaissait pas, sont un témoignage irréprochable que ce vice ne fut jamais recommandé par les Perses. C’est comme si on disait qu’il est recommandé par les Turcs. Ils le commettent hardiment; mais les lois le punissent.
Que de gens ont pris des usages honteux et tolérés dans un pays pour les lois du pays! Sextus Empiricus, qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il eût vécu de nos jours, et qu’il eût vu deux ou trois jeunes jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il eu droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola?
Il me sera permis de parler ici de l’amour socratique du révérend père Polycarpe, carme chaussé de la petite ville de Gex, lequel en 1771 enseignait la religion et le latin à une douzaine de petits écoliers. Il était à la fois leur confesseur et leur régent, et il se donna auprès d’eux tous un nouvel emploi. On ne pouvait guère avoir plus d’occupations spirituelles et temporelles. Tout fut découvert: il se retira en Suisse, pays fort éloigné de la Grèce.
Ces amusements ont été assez communs entre les précepteurs et les écoliers. Les moines chargés d’élever la jeunesse ont été toujours un peu adonnés à la pédérastie. C’est la suite nécessaire du célibat auquel ces pauvres gens sont condamnés.
Les seigneurs turcs et persans font, à ce qu’on nous dit, élever leurs enfants par des eunuques: étrange alternative pour un pédagogue, d’être châtré ou sodomite.
L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette turpitude, dans laquelle presque tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché et poltron, qui osa exiler Ovide, trouva très-bon que Virgile chantât Alexis; Horace, son autre favori, faisait de petites odes pour Ligurinus, Horace, qui louait Auguste d’avoir réformé les mœurs, proposait également dans ses satires un garçon et une fille; mais l’ancienne loi Scantinia, qui défend la pédérastie, subsista toujours: l’empereur Philippe la remit en vigueur, et chassa de Rome les petits garçons qui faisaient le métier. S’il y eut des écoliers spirituels et licencieux comme Pétrone, Rome eut des professeurs tels que Quintilien. Voyez quelles précautions il apporte dans le chapitre du Précepteur pour conserver la pureté de la première jeunesse: « Cavendum non solum crimine turpitudinis, sed etiam suspicione. » Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois contre les mœurs.
AMPLIFICATION.
AMPLIFICATION.
On prétend que c’est une belle figure de rhétorique; peut-être aurait-on plus raison si on l’appelait un défaut. Quand on dit tout ce qu’on doit dire, on n’amplifie pas; et quand on l’a dit, si on amplifie, on dit trop. Présenter aux juges une bonne ou mauvaise action sous toutes ses faces, ce n’est point amplifier; mais ajouter, c’est exagérer et ennuyer.
J’ai vu autrefois dans les colléges donner des prix d’amplification. C’était réellement enseigner l’art d’être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées, et qui par là aurait appris à parler avec plus d’énergie et de force; mais en évitant l’amplification, craignez la sécheresse.
J’ai entendu des professeurs enseigner que certains vers de Virgile sont une amplification, par exemple ceux-ci (Æn., lib. IV, V. 522-29): Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora par terras, silvæque et sæva quierant Æquora; quum medio volvuntur sidera lapsu; Quum tacet omnis ager, pecudes, pictæque volucres; Quæque lacus late liquidos, quæque aspera dumis Rura tenent, somno positæ sub nocte silenti Lenibant curas, et corda oblita laborum: At non infelix animi Phœnissa.
Voici une traduction libre de ces vers de Virgile, qui ont tous été si difficiles à traduire par les poëtes français, excepté par M. Delille.
Les astres de la nuit roulaient dans le silence; Éole a suspendu les haleines des vents; Tout se tait sur les eaux, dans les bois, dans les champs; Fatigué des travaux qui vont bientôt renaître, Le tranquille taureau s’endort avec son maître; Les malheureux humains ont oublié leurs maux; Tout dort, tout s’abandonne aux charmes du repos; Phénisse veille et pleure!
Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon, ce morceau ne serait qu’une amplification puérile; c’est le mot ut non infelix animi Phœnissa, qui en fait le charme.
La belle ode de Sapho, qui peint tous les symptômes de l’amour, et qui a été traduite heureusement dans toutes les langues cultivées, ne serait pas sans doute si touchante si Sapho avait parlé d’une autre que d’elle-même: cette ode pourrait être alors regardée comme une amplification.
La description de la tempête au premier livre de l’Énéide n’est point une amplification: c’est une image vraie de tout ce qui arrive dans une tempête; il n’y a aucune idée répétée, et la répétition est le vice de tout ce qui n’est qu’amplification.
Le plus beau rôle qu’on ait jamais mis sur le théâtre dans aucune langue est celui de Phèdre. Presque tout ce qu’elle dit serait une amplification fatigante si c’était une autre qui parlât de la passion de Phèdre. (Acte Ier scène III.)
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler; Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Il est bien clair que puisque Athènes lui montra son superbe ennemi Hippolyte, elle vit Hippolyte. Si elle rougit et pâlit à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce serait un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait les amours de Phèdre; mais c’est Phèdre amoureuse, et honteuse de sa passion; son cœur est plein, tout lui échappe.
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error!
Ecl., VIII, 41.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Peut-on mieux imiter Virgile?
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Peut-on mieux imiter Sapho? Ces vers, quoique imités, coulent de source; chaque mot trouble les âmes sensibles et les pénètre; ce n’est point une amplification, c’est le chef-d’œuvre de la nature et de l’art.
Voici, à mon avis, un exemple d’une amplification dans une tragédie moderne qui d’ailleurs a de grandes beautés.
Tydée est à la cour d’Argos, il est amoureux d’une sœur d’Électre; il regrette son ami Oreste et son père; il est partagé entre sa passion pour Électre, et le dessein de punir le tyran. Au milieu de tant de soins et d’inquiétudes, il fait à son confident une longue description d’une tempête qu’il a essuyée il y a longtemps.
Tu sais ce qu’en ces lieux nous venions entreprendre; Tu sais que Palamède, avant que de s’y rendre, Ne voulut point tenter son retour dans Argos Qu’il n’eût interrogé l’oracle de Délos.
À de si justes soins on souscrivit sans peine: Nous partîmes, comblés des bienfaits de Tyrrhène.
Tout nous favorisait; nous voguâmes longtemps Au gré de nos désirs, bien plus qu’au gré des vents; Mais, signalant bientôt toute son inconstance, La mer en un moment se mutine et s’élance; L’air mugit, le jour fuit, une épaisse vapeur Couvre d’un voile affreux les vagues en fureur; La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, À sillons redoublés ouvre le ciel et l’onde, Et, comme un tourbillon embrassant nos vaisseaux, Semble en source de feu bouillonner sur les eaux.
Les vagues, quelquefois nous portant sur leurs cimes, Nous font rouler après sous de vastes abîmes, Où les éclairs pressés, pénétrant avec nous, Dans des gouffres de feu semblaient nous plonger tous: Le pilote effrayé, que la flamme environne, Aux rochers qu’il fuyait lui-même s’abandonne.
À travers les écueils, notre vaisseau poussé, Se brise et nage enfin sur les eaux dispersé.
On voit peut-être dans cette description le poëte qui veut surprendre les auditeurs par le récit d’un naufrage, et non le personnage qui veut venger son père et son ami, tuer le tyran d’Argos, et qui est partagé entre l’amour et la vengeance.
Lorsqu’un personnage s’oublie, et qu’il veut absolument être poëte, il doit alors embellir ce défaut par les vers les plus corrects et les plus élégants.
Ne voulut point tenter son retour dans Argos Qu’il n’eût interrogé l’oracle de Délos.
Ce tour familier semble ne devoir entrer que rarement dans la poésie noble. « Je ne voulus point aller à Orléans que je n’eusse vu Paris. » Cette phrase n’est admise, ce me semble, que dans la liberté de la conversation.
À de si justes soins on souscrivit sans peine.
On souscrit à des volontés, à des ordres, à des désirs; je ne crois pas qu’on souscrive à des soins.
Nous voguâmes longtemps Au gré de nos désirs, bien plus qu’au gré des vents.
Outre l’affectation et une sorte de jeu de mots du gré des désirs et du gré des vents, il y a là une contradiction évidente. Tout l’équipage souscrivit sans peine aux justes soins d’interroger l’oracle de Délos. Les désirs des navigateurs étaient donc d’aller à Délos; ils ne voguaient donc pas au gré de leurs désirs, puisque le gré des vents les écartait de Délos, à ce que dit Tydée.
Si l’auteur a voulu dire au contraire que Tydée voguait au gré de ses désirs aussi bien et encore plus qu’au gré des vents, il s’est mal exprimé. Bien plus qu’au gré des vents signifie que les vents ne secondaient pas ses désirs et l’écartaient de sa route. « J’ai été favorisé dans cette affaire par la moitié du conseil bien plus que par l’autre » signifie, par tous pays, la moitié du conseil a été pour moi, et l’autre contre. Mais si je dis: « la moitié du conseil a opiné au gré de mes désirs, et l’autre encore davantage », cela veut dire que j’ai été secondé par tout le conseil, et qu’une partie m’a encore plus favorisé que l’autre.
« J’ai réussi auprès du parterre bien plus qu’au gré des connaisseurs » veut dire les connaisseurs m’ont condamné.
Il faut que la diction soit pure et sans équivoque. Le confident de Tydée pouvait lui dire: Je ne vous entends pas: si le vent vous a mené à Délos et à Épidaure, qui est dans l’Argolide, c’était précisément votre route, et vous n’avez pas dû voguer longtemps. On va de Samos à Épidaure en moins de trois jours avec un bon vent d’est. Si vous avez essuyé une tempête, vous n’avez pas vogué au gré de vos désirs; d’ailleurs vous deviez instruire plus tôt le public que vous veniez de Samos. Les spectateurs veulent savoir d’où vous venez et ce que vous voulez. La longue description recherchée d’une tempête me détourne de ces objets. C’est une amplification qui paraît oiseuse, quoiqu’elle présente de grandes images.
La mer…… signalant bientôt toute son inconstance.
Toute l’inconstance que la mer signale ne semble pas une expression convenable à un héros, qui doit peu s’amuser à ces recherches. Cette mer qui se mutine et qui s’élance en un moment, après avoir signalé toute son inconstance, intéresse-t-elle assez à la situation présente de Tydée, occupé de la guerre? Est-ce à lui de s’amuser à dire que la mer est inconstante, à débiter des lieux communs?
L’air mugit, le jour fuit; une épaisse vapeur Couvre d’un voile affreux les vagues en fureur.
Les vents dissipent les vapeurs, et ne les épaississent pas; mais quand même il serait vrai qu’une épaisse vapeur eût couvert les vagues en fureur d’un voile affreux, ce héros, plein de ses malheurs présents, ne doit pas s’appesantir sur ce prélude de tempête, sur ces circonstances qui n’appartiennent qu’au poëte. Non erat his locus.
La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, À sillons redoublés ouvre le ciel et l’onde, Et, comme un tourbillon embrassant nos vaisseaux, Semble en source de feu bouillonner sur les eaux.
N’est-ce pas là une véritable amplification un peu trop ampoulée? Un tonnerre qui ouvre l’eau et le ciel par des sillons; qui en même temps est un tourbillon de feu, lequel embrasse un vaisseau et qui bouillonne, n’a-t-il pas quelque chose de trop peu naturel, de trop peu vrai, surtout dans la bouche d’un homme qui doit s’exprimer avec une simplicité noble et touchante, surtout après plusieurs mois que le péril est passé?
Des cimes de vagues, qui font rouler sous des abîmes des éclairs pressés et des gouffres de feu, semblent des expressions un peu boursouflées qui seraient souffertes dans une ode, et qu’Horace réprouvait avec tant de raison dans la tragédie (Art poét., v. 97): Projicit ampullas et sesquipedalia verba.
Le pilote effrayé, que la flamme environne.
Aux rochers qu’il fuyait lui-même s’abandonne.
On peut s’abandonner aux vents; mais il me semble qu’on ne s’abandonne pas aux rochers.
Notre vaisseau poussé… nage dispersé.
Un vaisseau ne nage point dispersé; Virgile a dit, non en parlant d’un vaisseau, mais des hommes qui ont fait naufrage (Én., liv. I, vers 122): Apparent rari nantes in gurgite vasto.
Voilà où le mot nager est à sa place. Les débris d’un vaisseau flottent et ne nagent pas. Desfontaines a traduit ainsi ce beau vers de l’Énéide: « À peine un petit nombre de ceux qui montaient le vaisseau purent se sauver à la nage. » C’est traduire Virgile en style de gazette. Où est ce vaste gouffre que peint le poëte, gurgite vasto? où est l’apparent rari nantes? Ce n’est pas avec cette sécheresse qu’on doit traduire l’Énéide: il faut rendre image pour image, beauté pour beauté. Nous faisons cette remarque en faveur des commençants. On doit les avertir que Desfontaines n’a fait que le squelette informe de Virgile, comme il faut leur dire que la description de la tempête par Tydée est fautive et déplacée. Tydée devait s’étendre avec attendrissement sur la mort de son ami, et non sur la vaine description d’une tempête.
On ne présente ces réflexions que pour l’intérêt de l’art, et non pour attaquer l’artiste.
…...Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis Offendar maculis.
Hor., de Art. poet.
En faveur des beautés on pardonne aux défauts.
Quand j’ai fait ces critiques, j’ai tâché de rendre raison de chaque mot que je critiquais. Les satiriques se contentent d’une plaisanterie, d’un bon mot, d’un trait piquant; mais celui qui veut s’instruire et éclairer les autres est obligé de tout discuter avec le plus grand scrupule.
Plusieurs hommes de goût, et entre autres l’auteur du Télémaque, ont regardé comme une amplification le récit de la mort d’Hippolyte dans Racine. Les longs récits étaient à la mode alors. La vanité d’un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux cette complaisance; elle a été fort blâmée. L’archevêque de Cambrai prétend que Théramène ne devait pas, après la catastrophe d’Hippolyte, avoir la force de parler si longtemps; qu’il se plaît trop à décrire les cornes menaçantes du monstre, et ses écailles jaunissantes, et sa croupe qui se recourbe; qu’il devait dire d’une voix entrecoupée: « Hippolyte est mort: un monstre l’a fait périr; je l’ai vu, » Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe; mais en général cette critique souvent répétée me paraît injuste. On veut que Théramène dise seulement: « Hippolyte est mort: je l’ai vu, c’en est fait. » C’est précisément ce qu’il dit, et en moins de mots encore… « Hippolyte n’est plus. » Le père s’écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire: …… J’ai vu des mortels périr le plus aimable; et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée: Et j’ose dire encor, seigneur, le moins coupable.
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l’une après l’autre.
Le père attendri demande « quel Dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine?… » Et il n’a pas le courage d’achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal; le public l’attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner.
Était-ce à celui qui fait discourir Mentor et tous ses personnages si longtemps, et quelquefois jusqu’à la satiété, de fermer la bouche à Théramène? Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre, ne pas jouir du plaisir douloureux d’écouter les circonstances de la mort d’Hippolyte? qui voudrait même qu’on en retranchât quatre vers? Ce n’est pas là une vaine description d’une tempête inutile à la pièce, ce n’est pas là une amplification mal écrite: c’est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c’est Racine.
On lui reproche le héros expiré. Quelle misérable vétille de grammaire! Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit il est expiré, il a expiré! Il faut remercier Racine d’avoir enrichi la langue à laquelle il a donné tant de charmes, en ne disant jamais que ce qu’il doit, lorsque les autres disent tout ce qu’ils peuvent.
Boileau fut le premier qui fit remarquer l’amplification vicieuse de la première scène de Pompée.
Quand les dieux étonnés semblaient se partager Pharsale a décidé ce qu’ils n’osaient juger.
Ces fleuves teints de sang, et rendus plus rapides Par le débordement de tant de parricides; Cet horrible débris d’aigles, d’armes, de chars, Sur ces champs empestés confusément épars; Ces montagnes de morts, privés d’honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants, etc.
Ces vers boursouflés sont sonores: ils surprirent longtemps la multitude qui, sortant à peine de la grossièreté, et qui plus est de l’insipidité où elle avait été plongée tant de siècles, était étonnée et ravie d’entendre des vers harmonieux ornés de grandes images. On n’en savait pas assez pour sentir l’extrême ridicule d’un roi d’Égypte qui parle comme un écolier de rhétorique, d’une bataille livrée au delà de la mer Méditerranée, dans une province qu’il ne connaît pas, entre des étrangers qu’il doit également haïr. Que veulent dire des dieux qui n’ont osé juger entre le gendre et le beau-père, et qui cependant ont jugé par l’événement, seule manière dont ils étaient censés juger? Ptolémée parle de fleuves près d’un champ de bataille où il n’y avait point de fleuves. Il peint ces prétendus fleuves rendus rapides par des débordements de parricides, un horrible débris de perches qui portaient des figures d’aigles, des charrettes cassées (car on ne connaissait point alors les chars de guerre), enfin des troncs pourris qui se vengent et qui font la guerre aux vivants. Voilà le galimatias le plus complet qu’on pût jamais étaler sur un théâtre. Il fallait cependant plusieurs années pour dessiller les yeux du public, et pour lui faire sentir qu’il n’y a qu’à retrancher ces vers pour faire une ouverture de scène parfaite.
L’amplification, la déclamation, l’exagération, furent de tout temps les défauts des Grecs, excepté de Démosthène et d’Aristote.
Le temps même a mis le sceau de l’approbation presque universelle à des morceaux de poésie absurdes, parce qu’ils étaient mêlés à des traits éblouissants qui repandaient leur éclat sur eux; parce que les poëtes qui vinrent après ne firent pas mieux; parce que les commencements informes de tout art ont toujours plus de réputation que l’art perfectionné; parce que celui qui joua le premier du violon fut regardé comme un demi-dieu, et que Rameau n’a eu que des ennemis; parce qu’en général les hommes jugent rarement par eux-mêmes, qu’ils suivent le torrent, et que le goût épuré est presque aussi rare que les talents.
Parmi nous aujourd’hui la plupart des sermons, des oraisons funèbres, des discours d’appareil, des harangues dans de certaines cérémonies, sont des amplifications ennuyeuses, des lieux communs cent et cent fois répétés. Il faudrait que tous ces discours fussent très rares pour être un peu supportables. Pourquoi parler quand on n’a rien à dire de nouveau? Il est temps de mettre un frein à cette extrême intempérance, et par conséquent de finir cet article.
ANA, ANECDOTES.
Si on pouvait confronter Suétone avec les valets de chambre des douze Césars, pense-t-on qu’ils seraient toujours d’accord avec lui? et en cas de dispute, quel est l’homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l’historien?
Parmi nous combien de livres ne sont fondés que sur des bruits de ville, ainsi que la physique ne fut fondée que sur des chimères répétées de siècle en siècle jusqu’à notre temps!
Ceux qui se plaisent à transcrire le soir dans leur cabinet ce qu’ils ont entendu dans le jour, devraient, comme saint Augustin, faire un livre de rétractations au bout de l’année.
Quelqu’un raconte au grand-audiencier L’Estoile que Henri IV, chassant vers Créteil, entra seul dans un cabaret où quelques gens de loi de Paris dînaient dans une chambre haute. Le roi, qui ne se fait pas connaître, et qui cependant devait être très connu, leur fait demander par l’hôtesse s’ils veulent l’admettre à leur table, ou lui céder une partie de leur rôti pour son argent. Les Parisiens répondent qu’ils ont des affaires particulières à traiter ensemble, que leur dîner est court, et qu’ils prient l’inconnu de les excuser.
Henri IV appelle ses gardes, et fait fouetter outrageusement les convives « pour leur apprendre, dit L’Estoile, une autre fois à être plus courtois à l’endroit des gentilshommes ».
Quelques auteurs, qui de nos jours se sont mêlés d’écrire la vie de Henri IV, copient L’Estoile sans examen, rapportent cette anecdote; et, ce qu’il y a de pis, ils ne manquent pas de la louer comme une belle action de Henri IV.
Cependant le fait n’est ni vrai, ni vraisemblable; et loin de mériter des éloges, c’eût été à la fois dans Henri IV l’action la plus ridicule, la plus lâche, la plus tyrannique, et la plus imprudente.
Premièrement, il n’est pas vraisemblable qu’en 1602 Henri IV, dont la physionomie était si remarquable et qui se montrait à tout le monde avec tant d’affabilité, fût inconnu dans Créteil auprès de Paris.
Secondement, L’Estoile, loin de constater ce conte impertinent, dit qu’il le tient d’un homme qui le tenait de M. de Vitry. Ce n’est donc qu’un bruit de ville.
Troisièmement, il serait bien lâche et bien odieux de punir d’une manière infamante des citoyens assemblés pour traiter d’affaires, qui certainement n’avaient commis aucune faute en refusant de partager leur dîner avec un inconnu très indiscret, qui pouvait fort aisément trouver à manger dans le même cabaret.
Quatrièmement, cette action si tyrannique, si indigne d’un roi, et même de tout honnête homme, si punissable par les lois dans tout pays, aurait été aussi imprudente que ridicule et criminelle; elle eût rendu Henri IV exécrable à toute la bourgeoisie de Paris, qu’il avait tant d’intérêt de ménager.
Il ne fallait donc pas souiller l’histoire d’un conte si plat; il ne fallait pas déshonorer Henri IV par une si impertinente anecdote.
Dans un livre intitulé Anecdotes littéraires imprimé chez Durand en 1752, avec privilége, voici ce qu’on trouve, tome III, page 183: « Les amours de Louis XIV ayant été jouées en Angleterre, ce prince voulut aussi faire jouer celles du roi Guillaume. L’abbé Brueys fut chargé par M. de Torcy de faire la pièce; mais, quoique applaudie, elle ne fut pas jouée, parce que celui qui en était l’objet mourut sur ces entrefaites. » Il y a autant de mensonges absurdes que de mots dans ce peu de lignes. Jamais on ne joua les amours de Louis XIV sur le théâtre de Londres. Jamais Louis XIV ne fut assez petit pour ordonner qu’on fît une comédie sur les amours du roi Guillaume. Jamais le roi Guillaume n’eut de maîtresse; ce n’était pas d’une telle faiblesse qu’on l’accusait. Jamais le marquis de Torcy ne parla à l’abbé Brueys. Jamais il ne put faire, ni à lui ni à personne, une proposition si indiscrète et si puérile. Jamais l’abbé Brueys ne fit la comédie dont il est question. Fiez-vous après cela aux anecdotes.
Il est dit dans le même livre que « Louis XIV fut si content de l’opéra d’Isis qu’il fit rendre un arrêt du conseil par lequel il est permis à un homme de condition de chanter à l’Opéra, et d’en retirer des gages sans déroger. Cet arrêt a été enregistré au parlement de Paris ».
Jamais il n’y eut une telle déclaration enregistrée au parlement de Paris. Ce qui est vrai, c’est que Lulli obtint en 1672, longtemps avant l’opéra d’Isis, des lettres portant permission d’établir son Opéra, et fit insérer dans ces lettres que « les gentilshommes et les demoiselles pourraient chanter sur ce théâtre sans déroger ». Mais il n’y eut point de déclaration enregistrée.
Je lis dans l’Histoire philosophique et politique du commerce dans les deux Indes, tome IV, page 66, qu’on est fondé à croire que « Louis XIV n’eut de vaisseaux que pour fixer sur lui l’admiration, pour châtier Gênes et Alger ». C’est écrire, c’est juger au hasard; c’est contredire la vérité avec ignorance; c’est insulter Louis XIV sans raison: ce monarque avait cent vaisseaux de guerre et soixante mille matelots dès l’an 1678; et le bombardement de Gênes est de 1684 ».
De tous les ana, celui qui mérite le plus d’être mis au rang des mensonges imprimés, et surtout des mensonges insipides, est le Segraisiana. Il fut compilé par un copiste de Segrais, son domestique, et imprimé longtemps après la mort du maître.
Le Ménagiana, revu par La Monnoye, est le seul dans lequel on trouve des choses instructives.