SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

Page 130 of 152

Je ne veux que cet exemple pour faire rentrer en eux-mêmes les partisans un peu outrés du talent d’engendrer dont ils gratifient les anciens aux dépens des modernes. Le canton de Berne. par un dénombrement exact, possède seul le nombre des habitants qui désertèrent l’Helvétie entière du temps de César. L’espèce humaine est donc plus que doublée dans l’Helvétie depuis cette aventure.

Je crois de même l’Allemagne, la France, l’Angleterre, bien plus peuplées qu’elles ne l’étaient alors. Ma raison est la prodigieuse extirpation des forêts et le nombre des grandes villes bâties et accrues depuis huit cents ans, et le nombre des arts augmenté en proportion. Voilà, je pense, une réponse précise à toutes les déclamations vagues qu’on répète tous les jours dans des livres où l’on néglige la vérité en faveur des saillies, et qui deviennent très-inutiles à force d’esprit.

L’Ami des hommes suppose que du temps de César on comptait cinquante-deux millions d’hommes en Espagne; Strabon dit qu’elle a toujours été mal peuplée, parce que le milieu des terres manque d’eau. Strabon paraît avoir raison, et l’Ami des hommes paraît se tromper.

Mais on nous effraye en nous demandant ce que sont devenues ces multitudes prodigieuses de Huns, d’Alains, d’Ostrogoths, de Visigoths, de Vandales, de Lombards, qui se répandirent comme des torrents sur l’Europe au v siècle.

Je me défie de ces multitudes; j’ose soupçonner qu’il suffisait de trente ou quarante mille bêtes féroces tout au plus pour venir jeter l’épouvante dans l’empire romain, gouverné par une Pulchérie, par des eunuques et par des moines. C’était assez que dix mille barbares eussent passé le Danube, pour que dans chaque paroisse on dît au prône qu’il y en avait plus que de sauterelles dans les plaies d’Égypte; que c’était un fléau de Dieu; qu’il fallait faire pénitence et donner son argent aux couvents. La peur saisissait tous les habitants, ils fuyaient en foule. Voyez seulement quel effroi un loup jeta dans le Gévaudan en 1766.

Mandrin, suivi de cinquante gueux, met une ville entière à contribution. Dès qu’il est entré par une porte, on dit à l’autre qu’il vient avec quatre mille combattants et du canon.

Si Attila fut jamais à la tête de cinquante mille assassins affamés, ramassés de province en province, on lui en donnait cinq cent mille.

Les millions d’hommes qui suivaient les Xerxès, les Cyrus, les Tomyris, les trente ou trente-quatre millions d’Égyptiens, et la Thèbes aux cent portes, Aud...Et quidquid Græcia mendax.

Audet in historia.

ressemblent assez aux cinq cent mille hommes d’Attila. Cette compagnie de voyageurs aurait été difficile à nourrir sur la route.

Ces Huns venaient de la Sibérie, soit; de là je conclus qu’ils venaient en très-petit nombre. La Sibérie n’était certainement pas plus fertile que de nos jours. Je doute que sous le règne de Tomyris il y eût une ville telle que Tobolsk, et que ces déserts affreux pussent nourrir un grand nombre d’habitants.

Les Indes, la Chine, la Perse, l’Asie Mineure, étaient très-peuplées: je le crois sans peine, et peut-être ne le sont-elles pas moins de nos jours, malgré la rage destructive des invasions et des guerres. Partout où la nature a mis des pâturages, le taureau se marie à la génisse, le bélier à la brebis, et l’homme à la femme.

Les déserts de Barca, de l’Arabie, d’Horeb, de Sinaï, de Jérusalem, de Cobi, etc., ne furent jamais peuplés, ne le sont point, et ne le seront jamais, à moins qu’il n’arrive quelque révolution qui change en bonne terre labourable ces horribles plaines de sable et de cailloux.

Le terrain de la France est assez bon, et il est suffisamment couvert de consommateurs, puisque en tout genre il y a plus de postulants que de places, puisqu’il y a deux cent mille fainéants qui gueusent d’un bout du pays à l’autre, et qui soutiennent leur détestable vie aux dépens des riches; enfin, puisque la France nourrit près de quatre-vingt mille moines, dont aucun n’a fait servir ses mains à produire un épi de froment.

SECTION II.

RÉFUTATION D’UN ARTICLE DE L’ENCYCLOPÉDIE.

Vous lisez dans le grand Dictionnaire encyclopédique, à l’article Population, ces paroles dans lesquelles il n’y a pas un mot de vrai: « La France s’est accrue de plusieurs grandes provinces très-peuplée; et cependant ses habitants sont moins nombreux d’un cinquième qu’ils ne l’étaient avant ces réunions: et ses belles provinces, que la nature semble avoir destinées à fournir des subsistances à toute l’Europe, sont incultes. » 1° Comment des provinces très-peuplées étant incorporées à un royaume, ce royaume serait-il moins peuplé d’un cinquième? A-t-il été ravagé par la peste? S’il a perdu ce cinquième, le roi doit avoir perdu un cinquième de ses revenus. Cependant le revenu annuel de la couronne est porté à près de trois cent quarante millions de livres, année commune, à quarante-neuf livres et demie le marc. Cette somme retourne aux citoyens par le payement des rentes et des dépenses, et ne peut encore y suffire.

2° Comment l’auteur peut-il avancer que la France a perdu le cinquième de ses habitants en hommes et en femmes, depuis l’acquisition de Strasbourg, quand il est prouvé, par les recherches de trois intendants, que la population est augmentée depuis vingt ans dans leurs généralités?

Les guerres, qui sont le plus horrible fléau du genre humain, laissent en vie l’espèce femelle, qui le répare. De là vient que les bons pays sont toujours à peu près également peuplés.

Les émigrations des familles entières sont plus funestes. La révocation de l’édit de Nantes et les dragonnades ont fait à la France une plaie cruelle; mais cette blessure est refermée, et le Languedoc, qui est la province dont il est le plus sorti de réformés, est aujourd’hui la province de France la plus peuplée, après l’Île-de-France et la Normandie.

3° Comment peut-on dire que les belles provinces de France sont incultes? En vérité c’est se croire damné en paradis. Il suffit d’avoir des yeux pour être persuadé du contraire. Mais, sans entrer ici dans un long détail, considérons Lyon, qui contient environ cent trente mille habitants, c’est-à-dire autant que Rome, et non pas deux cent mille, comme dit l’abbé de Gaveyrac dans son Apologie de la dragonnade et de la Saint Barthélemy. Il n’y a point de ville où l’on fasse meilleure chère. D’où vient cette affluence de nourritures excellentes, si ce n’est des campagnes voisines? Ces campagnes sont donc très-bien cultivées, elles sont donc riches. J’en dirai autant de toutes les villes de France. L’étranger est étonné de l’abondance qu’il y trouve, et d’être servi en vaisselle d’argent dans plus d’une maison.

Il y a des terrains indomptables, comme les landes de Bordeaux, la partie de la Champagne nommée pouilleuse. Ce n’est pas assurément la mauvaise administration qui a frappé de stérilité ces malheureux pays: ils n’étaient pas meilleurs du temps des druides.

C’est un grand plaisir de se plaindre et de censurer, je l’avoue. Il est doux, après avoir mangé d’un mouton de pré-salé, d’un veau de rivière, d’un caneton de Rouen, d’un pluvier de Dauphiné, d’une gelinotte ou d’un coq de bruyère de Franche-Comté; après avoir bu du vin de Chambertin, de Sillery, d’Aï, de Frontignan; il est doux, dis-je, de plaindre dans une digestion un peu laborieuse le sort des campagnes qui ont fourni très-chèrement toutes ces délicatesses. Voyagez, messieurs, et vous verrez si vous serez ailleurs mieux nourris, mieux abreuvés, mieux logés, mieux habillés, et mieux voitures.

Je crois l’Angleterre, l’Allemagne protestante, la Hollande, plus peuplées à proportion. La raison en est évidente: il n’y a point dans ces pays-là de moines qui jurent à Dieu d’être inutiles aux hommes. Les prêtres, n’ayant que très-peu de chose à faire, s’occupent à étudier et à propager. Ils font des enfants robustes, et leur donnent une meilleure éducation que n’en ont les enfants des marquis français et italiens.

Rome, au contraire, serait déserte sans les cardinaux, les ambassadeurs et les voyageurs. Elle ne serait, comme le temple de Jupiter-Ammon, qu’un monument illustre. On comptait, du temps des premiers Césars, des millions d’hommes dans ce territoire stérile, que les esclaves et le fumier rendaient fécond. C’était une exception à cette loi générale, que la population est d’ordinaire en raison de la bonté du sol.

La victoire avait fertilisé et peuplé cette terre ingrate. Une espèce de gouvernement, la plus étrange, la plus contradictoire qui ait jamais étonné les hommes, a rendu au territoire de Romulus sa première nature. Tout le pays est dépeuplé d’Orviète à Terracine. Rome, réduite à ses citoyens, ne serait pas à Londres comme un est à douze; et en fait d’argent et de commerce, elle ne serait pas aux villes d’Amsterdam et de Londres comme un est à mille.

Ce que Rome a perdu, non-seulement l’Europe l’a regagné, mais la population a triplé presque partout depuis Charlemagne.

Je dis triplé, et c’est beaucoup; car on ne propage point en progression géométrique. Tous les calculs qu’on a faits sur cette prétendue multiplication sont des chimères absurdes.

Si une famille d’hommes ou de singes multipliait en cette façon, la terre au bout de deux cents ans n’aurait pas de quoi les nourrir.

La nature a pourvu à conserver et à restreindre les espèces. Elle ressemble aux parques qui filaient et coupaient toujours. Elle n’est occupée que de naissances et de destructions.

Si elle a donné à l’animal homme plus d’idées, plus de mémoire qu’aux autres; si elle l’a rendu capable de généraliser ses idées et de les combiner; si elle l’a avantagé du don de la parole, elle ne lui a pas accordé celui de la multiplication comme aux insectes. Il y a plus de fourmis dans telle lieue carrée de bruyères, qu’il n’y a jamais eu d’hommes sur le globe.

Quand un pays possède un grand nombre de fainéants, soyez sûr qu’il est assez peuplé, puisque ces fainéants sont logés, nourris, vêtus, amusés, respectés, par ceux qui travaillent.

S’il y a trop d’habitants, si toutes les places sont prises, on va travailler et mourir à Saint-Domingue, à la Martinique à Philadelphie, à Boston.

Le point principal n’est pas d’avoir du superflu en hommes, mais de rendre ce que nous en avons le moins malheureux qu’il est possible.

Remercions la nature de nous avoir donné l’être dans la zone tempérée, peuplée presque partout d’un nombre plus que suffisant d’habitants qui cultivent tous les arts; et tâchons de ne pas gâter notre bonheur par nos sottises.

SECTION III.

FRAGMENT SUR LA POPULATION.

SECTION IV.

DE LA POPULATION DE L’AMÉRIQUE.

La découverte de l’Amérique, cet objet de tant d’avarice, de tant d’ambition, est devenue aussi un objet de la philosophie. Un nombre prodigieux d’écrivains s’est efforcé de prouver que les Américains étaient une colonie de l’ancien monde. Quelques métaphysiciens modestes ont dit que le même pouvoir qui a fait croître l’herbe dans les campagnes de l’Amérique y a pu mettre aussi des hommes: mais ce système nu et simple n’a pas été écouté.

Quand le grand Colombo soupçonna l’existence de ce nouvel univers, on lui soutint que la chose était impossible; on prit Colombo pour un visionnaire. Quand il en eut fait la découverte, on dit que ce nouveau monde était connu longtemps auparavant.

On a prétendu que Martin Beheim, natif de Nuremberg, était parti de Flandre vers l’an 1460, pour chercher ce monde inconnu, et qu’il poussa jusqu’au détroit de Magellan, dont il laissa des cartes incognito; mais comme Martin Beheim n’avait pas peuplé l’Amérique, et qu’il fallait absolument qu’un des arrière-petits-fils de Noé eût pris cette peine, on chercha dans l’antiquité tout ce qui pouvait avoir rapport à quelque long voyage, et on l’appliqua à la découverte de cette quatrième partie de notre globe. On fit aller les vaisseaux de Salomon au Mexique, et c’est de là qu’on tira l’or d’Ophir pour ce prince, qui était obligé d’en emprunter du roi Hiram. On trouva l’Amérique dans Platon. On en fit honneur aux Carthaginois; et on cita sur cette anecdote un livre d’Aristote qu’il n’a pas composé.

Hornius prétendit trouver quelque conformité entre la langue des Hébreux et celle des Caraïbes. Le P. Lafitau, jésuite, n’a pas manqué de suivre une si belle ouverture. Les Mexicains dans leurs grandes afflictions déchiraient leurs vêtements; quelques peuples de l’Asie en usaient autrefois ainsi, donc ils sont les ancêtres des Mexicains. On pouvait ajouter qu’on danse beaucoup en Languedoc, que les Hurons dansent aussi dans leurs réjouissances, et qu’ainsi les Languedociens viennent des Hurons, ou les Hurons des Languedociens.

Les auteurs d’une terrible Histoire universelle prétendent que tous les Américains sont une colonie de Tartares. Ils assurent que c’est l’opinion la plus généralement reçue parmi les savants; mais ils ne disent pas que ce soit parmi les savants qui pensent. Selon eux, quelque descendant de Noé n’eut rien de plus pressé que d’aller s’établir dans le délicieux pays de Kamtschatka, au nord de la Sibérie. Sa famille, n’ayant rien à faire, alla visiter le Canada, soit en équipant des flottes, soit en marchant par plaisir au milieu des glaces, soit par quelque langue de terre qui ne s’est pas retrouvée jusqu’à nos jours. On se mit ensuite à faire des enfants dans le Canada, et bientôt ce beau pays ne pouvant plus nourrir la multitude prodigieuse de ses habitants, ils allèrent peupler le Mexique, le Pérou, le Chili; et leurs arrière-petites-filles accouchèrent de géants vers le détroit de Magellan.

Comme on trouve des animaux féroces dans quelques pays chauds de l’Amérique, ces auteurs supposent que les Christophes Colombs de Kamtschatka les avaient amenés en Canada pour leur divertissement, et avaient eu la précaution de prendre tous les individus de ces espèces qui ne se trouvent plus dans notre continent.

Mais les Kamtschatkiens n’ont pas seuls servi à peupler le nouveau monde; ils ont été charitablement aidés par les Tartares-Mantchoux, par les Huns, par les Chinois, par les Japonais.

Les Tartares-Mantchoux sont incontestablement les ancêtres des Péruviens, car Mango-Capak est le premier inca du Pérou. Mango ressemble à Manco, Manco à Mancu, Mancu à Mantchu, et de là à Mantchou il n’y a pas loin. Rien n’est mieux démontré.

Pour les Huns, ils ont bâti en Hongrie une ville qu’on appelait Cunadi; or, en changeant cu en ca, on trouve Canadi, d’où le Canada a manifestement tiré son nom.

Une plante ressemblante au ginseng des Chinois croît en Canada: donc les Chinois l’y ont portée, avant même qu’ils fussent maîtres de la partie de la Tartarie chinoise où croît leur ginseng; et d’ailleurs les Chinois sont de si grands navigateurs qu’ils ont envoyé autrefois des flottes en Amérique, sans jamais conserver avec leurs colonies la moindre correspondance.

À l’égard des Japonais, comme ils sont les plus voisins de l’Amérique, dont ils ne sont guère éloignés que de douze cents lieues, ils y ont sans doute été autrefois; mais ils ont depuis négligé ce voyage.

Voilà pourtant ce qu’on ose écrire de nos jours. Que répondre à ces systèmes et à tant d’autres? Rien.

POSSÉDÉS.

De tous ceux qui se vantent d’avoir des liaisons avec le diable, il n’y a que les possédés à qui on n’a jamais rien de bon à répliquer. Qu’un homme vous dise: Je suis possédé, il faut l’en croire sur sa parole. Ceux-là ne sont point obligés de faire des choses bien extraordinaires; et quand ils les font, ce n’est que pour surabondance de droit. Que répondre à un homme qui roule les yeux, qui tord la bouche, et qui dit qu’il a le diable au corps? Chacun sent ce qu’il sent. Il y a eu autrefois tout plein de possédés, il peut donc s’en rencontrer encore. S’ils s’avisent de battre le monde, on le leur rend bien, et alors ils deviennent fort modérés. Mais pour un pauvre possédé qui se contente de quelques convulsions, et qui ne fait de mal à personne, on n’est pas en droit de lui en faire. Si vous disputez contre lui, vous aurez infailliblement le dessous; il vous dira: Le diable est entré hier chez moi sous une telle forme; j’ai depuis ce temps-là une colique surnaturelle que tous les apothicaires du monde ne peuvent soulager. Il n’y a certainement d’autre parti à prendre avec cet homme que celui de l’exorciser, ou de l’abandonner au diable.

C’est grand dommage qu’il n’y ait plus aujourd’hui ni possédés, ni magiciens, ni astrologues, ni génies. On ne peut concevoir de quelle ressource étaient, il y a cent ans, tous ces mystères. Toute la noblesse vivait alors dans ses châteaux. Les soirs d’hiver sont longs; on serait mort d’ennui sans ces nobles amusements. Il n’y avait guère de château où il ne revînt une fée à certains jours marqués, comme la fée Merlusine au château de Lusignan. Le grand-veneur, homme sec et noir, chassait avec une meute de chiens noirs dans la forêt de Fontainebleau. Le diable tordait le cou au maréchal Fabert. Chaque village avait son sorcier ou sa sorcière; chaque prince avait son astrologue; toutes les dames se faisaient dire leur bonne aventure; les possédés couraient les champs; c’était à qui avait vu le diable, ou à qui le verrait: tout cela était un sujet de conversations inépuisables, qui tenait les esprits en haleine. À présent on joue insipidement aux cartes, et on a perdu à être détrompé.

POSTE.

Autrefois, si vous aviez eu un ami à Constantinople et un autre à Moscou, vous auriez été obligé d’attendre leur retour pour apprendre de leurs nouvelles. Aujourd’hui, sans qu’ils sortent de leur chambre ni vous de la vôtre, vous conversez familièrement avec eux par le moyen d’une feuille de papier. Vous pouvez même leur envoyer par la poste un sachet de l’apothicaire Arnoult contre l’apoplexie, et il est reçu plus infailliblement qu’il ne les guérit.

Si l’un de vos amis a besoin de faire toucher de l’argent à Pétersbourg et l’autre à Smyrne, la poste fait votre affaire.

Votre maîtresse est-elle à Bordeaux, et vous devant Prague avec votre régiment, elle vous assure régulièrement de sa tendresse; vous savez par elle toutes les nouvelles de la ville, excepté les infidélités qu’elle vous fait.

Enfin la poste est le lien de toutes les affaires, de toutes les négociations; les absents deviennent par elle présents; elle est la consolation de la vie.

La France, où cette belle invention fut renouvelée dans nos temps barbares, a rendu ce service à toute l’Europe. Aussi n’a-t-elle jamais corrompu ce bienfait, et jamais le ministère qui a eu le département des postes n’a ouvert les lettres d’aucun particulier, excepté quand il a eu besoin de savoir ce qu’elles contenaient. Il n’en est pas ainsi, dit-on, dans d’autres pays. On a prétendu qu’en Allemagne vos lettres, en passant par cinq ou six dominations différentes, étaient lues cinq ou six fois, et qu’à la fin le cachet était si rompu qu’on était obligé d’en remettre un autre.

M. Craigs, secrétaire d’État en Angleterre, ne voulut jamais qu’on ouvrît les lettres dans ses bureaux; il disait que c’était violer la foi publique, qu’il n’est pas permis de s’emparer d’un secret qui ne nous est pas confié, qu’il est souvent plus criminel de prendre à un homme ses pensées que son argent, que cette trahison est d’autant plus malhonnête qu’on peut la faire sans risque, et sans en pouvoir être convaincu.

Pour dérouter l’empressement des curieux, on imagina d’abord d’écrire une partie de ses dépêches en chiffres; mais la partie en caractères ordinaires servait quelquefois à faire découvrir l’autre. Cet inconvénient fit perfectionner l’art des chiffres, qu’on appelle sténographie.

On opposa à ces énigmes l’art de les déchiffrer; mais cet art fut très-fautif et très-vain. On ne réussit qu’à faire accroire à des gens peu instruits qu’on avait déchiffré leurs lettres, et on n’eut que le plaisir de leur donner des inquiétudes. Telle est la loi des probabilités que, dans un chiffre bien fait, il y a deux cents, trois cents, quatre cents à parier contre un que dans chaque numéro vous ne devinerez pas la syllabe dont il est représentatif.

Le nombre des hasards augmente avec la combinaison de ces numéros; et le déchiffrement devient totalement impossible quand le chiffre est fait avec un peu d’art.

Ceux qui se vantent de déchiffrer une lettre sans être instruits des affaires qu’on y traite, et sans avoir des secours préliminaires, sont de plus grands charlatans que ceux qui se vanteraient d’entendre une langue qu’ils n’ont point apprise.

Quant à ceux qui vous envoient familièrement par la poste une tragédie en grand papier et en gros caractère, avec des feuilles blanches pour y mettre vos observations, ou qui vous régalent d’un premier tome de métaphysique en attendant le second, on peut leur dire qu’ils n’ont pas toute la discrétion requise, et qu’il y a même des pays où ils risqueraient de faire connaître au ministère qu’ils sont de mauvais poëtes et de mauvais métaphysiciens.

POURQUOI (LES).

Pourquoi ne fait-on presque jamais la dixième partie du bien qu’on pourrait faire?

Il est clair que si une nation qui habite entre les Alpes, les Pyrénées et la mer, avait employé à l’amélioration et à l’embellissement du pays la dixième partie de l’argent qu’elle a perdu dans la guerre de 1741, et la moitié des hommes tués inutilement en Allemagne, l’État aurait été plus florissant. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait? Pourquoi préférer une guerre que l’Europe regardait comme injuste aux travaux heureux de la paix, qui auraient produit l’agréable et l’utile?

Pourquoi Louis XIV, qui avait tant de goût pour les grands monuments, pour les fondations, pour les beaux-arts, perdit-il huit cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui à voir ses cuirassiers et sa maison passer le Rhin à la nage, à ne point prendre Amsterdam, à soulever contre lui presque toute l’Europe? Que n’aurait-il point fait avec ses huit cents millions?

Pourquoi, lorsqu’il réforma la jurisprudence, ne fut-elle réformée qu’à moitié? Tant d’anciens usages fondés sur les décrétales et sur le droit canon devaient-ils subsister encore? Était-il nécessaire que, dans tant de causes qu’on appelle ecclésiastiques, et qui au fond sont civiles, on appelât à son évêque, de son évêque au métropolitain, du métropolitain au primat, du primat à Rome ad apostolos, comme si les apôtres avaient été autrefois les juges des Gaules en dernier ressort?

Pourquoi, lorsque Louis XIV fut outragé par le pape Alexandre VII, Chigi, s’amusa-t-il à faire venir un légat en France pour lui faire de frivoles excuses, et à dresser dans Rome une pyramide dont les inscriptions ne regardaient que les archers du guet de Rome; pyramide qu’il fit démolir bientôt après? Ne valait-il pas mieux abolir pour jamais la simonie, par laquelle tout évêque des Gaules et tout abbé paye à la chambre apostolique italienne la moitié de son revenu?

Pourquoi le même monarque, bien plus outragé par Innocent XI, Odescalchi, qui prenait contre lui le parti du prince d’Orange, se contenta-t-il de faire soutenir quatre propositions dans ses universités, et se refusa-t-il aux vœux de toute la magistrature qui sollicitait une rupture éternelle avec la cour romaine?

Pourquoi, en faisant des lois, oublia-t-on de ranger toutes les provinces du royaume sous une loi uniforme, et laissa-t-on subsister cent quarante coutumes, cent quarante-quatre mesures différentes?

Pourquoi les provinces de ce royaume furent-elles toujours réputées étrangères l’une à l’autre, de sorte que les marchandises de Normandie, transportées par terre en Bretagne, payent des droits comme si elles venaient d’Angleterre?

Pourquoi n’était-il pas permis de vendre en Picardie le blé recueilli en Champagne, sans une permission expresse, comme on obtient à Rome pour trois jules la permission de lire des livres défendus?

Pourquoi laissait-on si longtemps la France souillée de l’opprobre de la vénalité? Il semblait réservé à Louis XV d’abolir cet usage d’acheter le droit de juger les hommes, comme on achète une maison de campagne, et de faire payer des épices à un plaideur, comme on fait payer des billets de comédie à la porte.

Pourquoi instituer dans un royaume les charges et dignités de Conseillers du roi...Inspecteurs des boissons, Inspecteurs des boucheries, Greffiers des inventaires, Contrôleurs des amendes, Inspecteurs des cochons, Péréquateurs des tailles, Mouleurs de bois à brûler, Aides à mouleurs, Empileurs de bois, Déchargeurs de bois neuf, Contrôleurs des bois de charpente, Marqueurs de bois de charpente, Mesureurs de charbon, Cribleurs de grains, Inspecteurs des veaux, Contrôleurs de volailles, Jaugeurs de tonneaux, Essayeurs d’eaux-de-vie, Essayeurs de bière, Mouleurs de tonneaux, Débardeurs de foin, Auneurs de toile, Inspecteurs des perruques?

Ces offices, qui font sans doute la prospérité et la splendeur d’un empire, formaient des communautés nombreuses, qui avaient chacune leur syndic. Tout cela fut supprimé en 1719, mais pour faire place à d’autres de pareille espèce dans la suite des temps.

Ne vaudrait-il pas mieux retrancher tout le faste et tout le luxe de la grandeur que de les soutenir misérablement par des moyens si bas et si honteux?

Pourquoi un royaume réduit souvent aux extrémités et à quelque avilissement s’est-il pourtant soutenu, quelques efforts que l’on ait faits pour l’écraser? C’est que la nation est active et industrieuse. Elle ressemble aux abeilles; on leur prend leur cire et leur miel, et le moment d’après elles travaillent à en faire d’autres.

Pourquoi dans la moitié de l’Europe les filles prient-elles Dieu en latin, qu’elles n’entendent pas?

Pourquoi presque tous les papes et tous les évêques, au xvi siècle, ayant publiquement tant de bâtards, s’obstinèrent-ils à proscrire le mariage des prêtres, tandis que l’Église grecque a continué d’ordonner que ses curés eussent des femmes?

Pourquoi dans l’antiquité n’y eut-il jamais de querelle théologique, et ne distingua-t-on jamais aucun peuple par un nom de secte? Les Égyptiens n’étaient point appelés Isiaques, Osiriaques; les peuples de Syrie n’avaient point le nom de Cybéliens. Les Crétois avaient fait une dévotion particulière à Jupiter, et ne s’intitulèrent jamais Jupitériens. Les anciens Latins étaient fort attachés à Saturne; il n’y eut pas un village du Latium qu’on appelât Saturnien. Au contraire, les disciples du Dieu de vérité, prenant le titre de leur maître même, et s’appelant oints comme lui, déclarèrent, dès qu’ils le purent, une guerre éternelle à tous les peuples qui n’étaient pas oints, et se firent pendant plus de quatorze cents ans la guerre entre eux, en prenant les noms d’ariens, de manichéens, de donatistes, de hussites, de papistes, de luthériens, de calvinistes. Et même, en dernier lieu, les jansénistes et les molinistes n’ont point eu de mortification plus cuisante que de n’avoir pu s’égorger en bataille rangée. D’où vient cela?

Pourquoi un marchand libraire vous vend-il publiquement le cours d’athéisme du grand poëte Lucrèce, imprimé à l’usage du dauphin, fils unique de Louis XIV, par les ordres et sous les yeux du sage duc de Montausier, et de l’éloquent Bossuet, évêque de Meaux, et du savant Huet, évêque d’Avranches? C’est là que vous trouvez ces sublimes impiétés, ces vers admirables contre la Providence et contre l’immortalité de l’âme, qui passent de bouche en bouche à tous les siècles à venir: Ex nihilo nihit, in nihilum nil posse reverti.

(Pers., Sat., iii, v. 84.)

Rien ne vient du néant, rien ne s’anéantit.

Tangere enim et tangi nisi corpus nulla potest res.

Le corps seul peut toucher et gouverner le corps.

Nec bene promeritis capitur, nec tangitur ira (Deus).

(Id., I. 62.)

Rien ne peut flatter Dieu, rien ne peut l’irriter.

Tantum relligio potuit suadere malorum!

(Id., 1, 10-2.)

C’est la religion qui produit tous les maux.

Consentire putaMortale æterno jungere, et una Consentire putare et fungi mutua posse, Desipere est.

(Id., III, 801-3.)

Il faut être insensé pour oser joindre ensemble Ce qui dure à jamais et ce qui doit périr.

Nil igitur mors est, ad nos neque pertinet hilum.

(Lucr., III, 842.)

Cesser d’être n’est rien; tout meurt avec le corps.

Mortalem tamen esse animam fateare necesse est.

(Id., III, 542.)

Non, il n’est point d’enfer, et notre âme est mortelle.

Hinc Acherusia fit stultorum denique vita.

(Id., III, 1036.)

Les vieux fous sont en proie aux superstitions.

et cent autres vers qui sont le charme de toutes les nations: productions immortelles d’un esprit qui se crut mortel.

Non-seulement on vous vend ces vers latins dans la rue Saint-Jacques et sur le quai des Augustins, mais vous achetez hardiment les traductions faites dans tous les patois dérivés de la langue latine, traductions ornées de notes savantes qui éclaircissent la doctrine du matérialisme, qui rassemblent toutes les preuves contre la Divinité, et qui l’anéantiraient si elle pouvait être détruite. Vous trouvez ce livre relié en maroquin dans la belle bibliothèque d’un grand prince dévot, d’un cardinal, d’un chancelier, d’un archevêque, d’un président à mortier; mais on condamna les dix-huit premiers livres de l’histoire du sage de Thou, dès qu’ils parurent. Un pauvre philosophe welche ose-t-il imprimer, en son propre et privé nom, que si les hommes étaient nés sans doigts ils n’auraient jamais pu travailler en tapisserie, aussitôt un autre Welche, revêtu, pour son argent, d’un office de robe, requiert qu’on brûle le livre et l’auteur.

Pourquoi les spectacles sont-ils anathématisés par certaines gens qui se disent du premier ordre de l’État, tandis que les spectacles sont nécessaires à tous les ordres de l’État, tandis qu’ils sont payés par le souverain de l’État, qu’ils contribuent à la gloire de l’État, et que les lois de l’État les maintiennent avec autant de splendeur que de régularité?

Pourquoi abandonne-t-on au mépris, à l’avilissement, à l’oppression, à la rapine, le grand nombre de ces hommes laborieux et innocents qui cultivent la terre tous les jours de l’année pour vous en faire manger tous les fruits; et qu’au contraire on respecte, on ménage, on courtise l’homme inutile, et souvent très-méchant, qui ne vit que de leur travail, et qui n’est riche que de leur misère?

Pourquoi, pendant tant de siècles, parmi tant d’hommes qui font croître le blé dont nous sommes nourris, ne s’en trouva-t-il aucun qui découvrît cette erreur ridicule, laquelle enseigne que le blé doit pourrir pour germer, et mourir pour renaître; erreur qui a produit tant d’assertions impertinentes, tant de fausses comparaisons, tant d’opinions ridicules?

Pourquoi, les fruits de la terre étant si nécessaires pour la conservation des hommes et des animaux, voit-on cependant tant d’années et tant de contrées où ces fruits manquent absolument?

Pourquoi la terre est-elle couverte de poisons dans la moitié de l’Afrique et de l’Amérique?

Pourquoi n’est-il aucun territoire où il n’y ait beaucoup plus d’insectes que d’hommes?

Pourquoi un peu de sécrétion blanchâtre et puante forme-t-elle un être qui aura des os durs, des désirs et des pensées? Et pourquoi ces êtres-là se persécuteront-ils toujours les uns les autres?

Pourquoi existe-t-il tant de mal, tout étant formé par un Dieu que tous les théistes se sont accordés à nommer bon?

Pourquoi, nous plaignant sans cesse de nos maux, nous occupons-nous toujours à les redoubler?

Pourquoi, étant si misérables, a-t-on imaginé que n’être plus est un grand mal, lorsqu’il est clair que ce n’était pas un mal de n’être point avant sa naissance?

Pourquoi pleut-il tous les jours dans la mer, tandis que tant de déserts demandent de la pluie, et sont toujours arides?

Pourquoi et comment a-t-on des rêves dans le sommeil, si on n’a point d’âme? Et comment ces rêves sont-ils toujours si incohérents, si extravagants, si on en a une?

Pourquoi les astres circulent-ils d’occident en orient plutôt qu’au contraire?

Pourquoi existons-nous? Pourquoi y a-t-il quelque chose?

PRÉJUGÉS.

Le préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger.

Il y a des préjugés universels, nécessaires, et qui font la vertu même. Par tout pays on apprend aux enfants à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur; à respecter, à aimer leur père et leur mère; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu’ils puissent deviner ce que c’est qu’un vice et une vertu.

Il y a donc de très-bons préjugés: ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.

Sentiment n’est pas simple préjugé: c’est quelque chose de bien plus fort. Une mère n’aime pas son fils parce qu’on lui dit qu’il le faut aimer; elle le chérit heureusement malgré elle. Ce n’est point par préjugé que vous courez au secours d’un enfant inconnu prêt à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par une bête.

Mais c’est par préjugé que vous respecterez un homme revêtu de certains habits, marchant gravement, parlant de même. Vos parents vous ont dit que vous deviez vous incliner devant cet homme; vous le respectez avant de savoir s’il mérite vos respects: vous croissez en âge et en connaissances; vous vous apercevez que cet homme est un charlatan pétri d’orgueil, d’intérêt et d’artifice; vous méprisez ce que vous révériez, et le préjugé cède au jugement. Vous avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre enfance: on vous a dit que les Titans firent la guerre aux dieux, et que Vénus fut amoureuse d’Adonis; vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités; vous les regardez à vingt ans comme des allégories ingénieuses.

Examinons en peu de mots les différentes sortes de préjugés, afin de mettre de l’ordre dans nos affaires. Nous serons peut-être comme ceux qui, du temps du système de Lass, s’aperçurent qu’ils avaient calculé des richesses imaginaires.

PRÉJUGÉS DES SENS.

N’est-ce pas une chose plaisante que nos yeux nous trompent toujours, lors même que nous voyons très-bien, et qu’au contraire nos oreilles ne nous trompent pas? Que votre oreille bien conformée entende: Vous êtes belle, je vous aime; il est bien sûr qu’on ne vous a pas dit: Je vous hais, vous êtes laide. Mais vous voyez un miroir uni: il est démontré que vous vous trompez, c’est une surface très-raboteuse. Vous voyez le soleil d’environ deux pieds de diamètre: il est démontré qu’il est un million de fois plus gros que la terre.

Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos oreilles, et l’erreur dans vos yeux; mais étudiez l’optique, et vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé, et qu’il est impossible que les objets vous paraissent autrement que vous les voyez dans l’état présent des choses.

PRÉJUGÉS PHYSIQUES.

Le soleil se lève, la lune aussi, la terre est immobile: ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce qu’étant cuites elles sont rouges comme lui; que les anguilles guérissent la paralysie, parce qu’elles frétillent; que la lune influe sur nos maladies, parce qu’un jour on observa qu’un malade avait eu un redoublement de fièvre pendant le décours de la lune; ces idées, et mille autres, ont été des erreurs d’anciens charlatans, qui jugèrent sans raisonner, et qui, étant trompés, trompèrent les autres.

PRÉJUGÉS HISTORIQUES.

La plupart des histoires ont été crues sans examen, et cette créance est un préjugé, Fabius Pictor raconte que, plusieurs siècles avant lui, une vestale de la ville d’Albe, allant puiser de l’eau dans sa cruche, fut violée, qu’elle accoucha de Romulus et de Rémus, qu’ils furent nourris par une louve, etc. Le peuple romain crut cette fable; il n’examina point si dans ce temps-là il y avait des vestales dans le Latium, s’il était vraisemblable que la fille d’un roi sortît de son couvent avec sa cruche, s’il était probable qu’une louve allaitât deux enfants au lieu de les manger; le préjugé s’établit.