Ce globe n’est qu’un vaste champ de destruction et de carnage. Ou le grand Être a pu en faire une demeure éternelle de délices pour tous les êtres sensibles, ou il ne l’a pas pu. S’il l’a pu et s’il ne l’a pas fait, crains de le regarder comme malfaisant; mais s’il ne l’a pas pu, ne crains point de le regarder comme une puissance très-grande, circonscrite par sa nature dans ses limites.
Qu’elle soit infinie ou non, cela ne t’importe. Il est indifférent à un sujet que son maître possède cinq cents lieues de terrain ou cinq mille; il n’en est ni plus ni moins sujet.
Lequel serait le plus injurieux à cet Être ineffable de dire: Il a fait des malheureux sans pouvoir s’en dispenser; ou: Il les a faits pour son plaisir?
Plusieurs sectes le représentent comme cruel; d’autres, de peur d’admettre un Dieu méchant, ont l’audace de nier son existence. Ne vaut-il pas mieux dire que probablement la nécessité de sa nature et celle des choses ont tout déterminé?
Le monde est le théâtre du mal moral et du mal physique: on ne le sent que trop; et le Tout est bien de Shaftesbury, de Bolingbroke et de Pope n’est qu’un paradoxe de bel esprit, une mauvaise plaisanterie.
Les deux principes de Zoroastre et de Manès, tant ressassés par Bayle, sont une plaisanterie plus mauvaise encore. Ce sont, comme on l’a déjà observé, les deux médecins de Molière dont l’un dit à l’autre: Passez-moi l’émétique, et je vous passerai la saignée. Le manichéisme est absurde; et voilà pourquoi il a eu un si grand parti.
J’avoue que je n’ai point été éclairé par tout ce que dit Bayle sur les manichéens et sur les pauliciens. C’est de la controverse; j’aurais voulu de la pure philosophie. Pourquoi parler de nos mystères à Zoroastre? Dès que vous osez traiter nos mystères, qui ne veulent que de la foi et non du raisonnement, vous vous ouvrez des précipices.
Le fatras de notre théologie scolastique n’a rien à faire avec le fatras des rêveries de Zoroastre.
Pourquoi discuter avec Zoroastre le péché originel? Il n’en a jamais été question que du temps de saint Augustin. Zoroastre, ni aucun législateur de l’antiquité, n’en avait entendu parler.
Si vous disputez avec Zoroastre, mettez sous la clef l’Ancien et le Nouveau Testament, qu’il ne connaissait pas, et qu’il faut révérer sans vouloir les expliquer.
Qu’aurais-je donc dit à Zoroastre? Ma raison ne peut admettre deux dieux qui se combattent: cela n’est bon que dans un poëme où Minerve se querelle avec Mars. Ma faible raison est bien plus contente d’un seul grand Être, dont l’essence était de faire et qui a fait tout ce que sa nature lui a permis, qu’elle n’est satisfaite de deux grands Êtres, dont l’un gâte tous les ouvrages de l’autre. Votre mauvais principe Arimane n’a pu déranger une seule des lois astronomiques et physiques du bon principe Oromase: tout marche avec la plus grande régularité dans les cieux. Pourquoi le méchant Arimane n’aurait-il eu de puissance que sur ce petit globe de la terre?
Si j’avais été Arimane, j’aurais attaqué Oromase dans ses belles et grandes provinces de tant de soleils et d’étoiles. Je ne me serais pas borné à lui faire la guerre dans un petit village.
Il y a beaucoup de mal dans ce village; mais d’où savons-nous que ce mal n’était pas inévitable?
Vous êtes forcé d’admettre une intelligence répandue dans l’univers, mais: 1° Savez-vous, par exemple, si cette puissance s’étend jusqu’à prévoir l’avenir? Vous l’avez assuré mille fois; mais vous n’avez jamais pu ni le prouver, ni le comprendre. Vous ne pouvez savoir comment un être quelconque voit ce qui n’est pas. Or l’avenir n’est pas; donc nul être ne peut le voir. Vous vous réduisez à dire qu’il prévoit; mais prévoir c’est conjecturer.
Or un Dieu qui, selon vous, conjecture peut se tromper. Il s’est réellement trompé dans votre système: car s’il avait prévu que son ennemi empoisonnerait ici-bas toutes ses œuvres, il ne les aurait pas produites; il ne se serait pas préparé lui-même la honte d’être continuellement vaincu.
2° Ne lui fais-je pas bien plus d’honneur en disant qu’il a fait tout par la nécessité de sa nature, que vous ne lui en faites en lui suscitant un ennemi qui défigure, qui souille, qui détruit ici-bas toutes ses œuvres?
3° Ce n’est point avoir de Dieu une idée indigne que de dire qu’ayant formé des milliards de mondes où la mort et le mal n’habitent point, il a fallu que le mal et la mort habitassent dans celui-ci.
4° Ce n’est point rabaisser Dieu que de dire qu’il ne pouvait former l’homme sans lui donner de l’amour-propre; que cet amour-propre ne pouvait le conduire sans l’égarer presque toujours; que ses passions sont nécessaires, mais qu’elles sont funestes; que la propagation ne peut s’exécuter sans désirs; que ces désirs ne peuvent animer l’homme sans querelles; que ces querelles amènent nécessairement des guerres, etc.
5° En voyant une partie des combinaisons du règne végétal, animal et minéral, et ce globe percé partout comme un crible, d’où tant d’exhalaisons s’échappent en foule, quel sera le philosophe assez hardi ou le scolastique assez imbécile pour voir clairement que la nature pouvait arrêter les effets des volcans, les intempéries de l’atmosphère, la violence des vents, les pestes, et tous les fléaux destructeurs?
6° Il faut être bien puissant, bien fort, bien industrieux, pour avoir formé des lions qui dévorent des taureaux, et produit des hommes qui inventent des armes pour tuer d’un seul coup, non-seulement les taureaux et les lions, mais encore pour se tuer les uns les autres. Il faut être très-puissant pour avoir fait naître des araignées qui tendent des filets pour prendre des mouches; mais ce n’est pas être tout-puissant, infiniment puissant.
7° Si le grand Être avait été infiniment puissant, il n’y a nulle raison pour laquelle il n’aurait pas fait les animaux sensibles infiniment heureux; il ne l’a pas fait, donc il ne l’a pas pu.
8° Toutes les sectes des philosophes ont échoué contre l’écueil du mal physique et moral. Il ne reste que d’avouer que Dieu, ayant agi pour le mieux, n’a pu agir mieux.
9° Cette nécessité tranche toutes les difficultés et finit toutes les disputes. Nous n’avons pas le front de dire: Tout est bien; nous disons: Tout est le moins mal qu’il se pouvait.
10° Pourquoi un enfant meurt-il souvent dans le sein de sa mère? Pourquoi un autre, ayant eu le malheur de naître, est-il réservé à des tourments aussi longs que sa vie, terminés par une mort affreuse?
Pourquoi la source de la vie a-t-elle été empoisonnée dans toute la terre depuis la découverte de l’Amérique? Pourquoi depuis le VII siècle de notre ère vulgaire, la petite-vérole emporte-t-elle la huitième partie du genre humain? Pourquoi de tout temps les vessies ont-elles été sujettes à être des carrières de pierres? Pourquoi la peste, la guerre, la famine et l’Inquisition? Tournez-vous de tous les sens, vous ne trouverez d’autre solution sinon que tout a été nécessaire.
Je parle ici aux seuls philosophes, et non pas aux théologiens. Nous savons bien que la foi est le fil du labyrinthe. Nous savons que la chute d’Adam et d’Ève, le péché originel, la puissance immense donnée aux diables, la prédilection accordée par le grand Être au peuple juif, et le baptême substitué à l’amputation du prépuce, sont les réponses qui éclaircissent tout. Nous n’avons argumenté que contre Zoroastre, et non contre l’Université de Conimbre on Coïmbre, à laquelle nous nous soumettons dans tous nos articles. (Voyez les Lettres de Memmius à Cicéron, et répondez-y, si vous pouvez.)
PUISSANCE.
les deux puissances.
SECTION PREMIÈRE.
Quiconque tient le sceptre et l’encensoir a les deux mains fort occupées. On peut le regarder comme un homme fort habile, s’il commande à des peuples qui ont le sens commun; mais s’il n’a affaire qu’à des imbéciles, à des espèces de sauvages, on peut le comparer au cocher de Bernier, que son maître rencontra un jour dans un carrefour de Delhi, haranguant la populace et lui vendant de l’orviétan. « Quoi! Lapierre, lui dit Bernier, tu es devenu médecin? — Oui, monsieur, lui répondit le cocher; tel peuple, tel charlatan. » Le daïri des Japonais, le dalaï-lama du Thibet, auraient pu en dire autant. Numa Pompilius même, avec son Égérie, aurait fait la même réponse à Bernier. Melchisédech était probablement dans le cas, aussi bien que cet Anius dont parle Virgile au troisième chant de l’Énéide: Rex Anius, rex idem hominum Phœbique sacerdos, Vittis et sacra redimitus tempora lauro.
(V. 80, 81.)
Je ne sais quel translateur du xvi siècle a translaté ainsi ces vers de Virgile: Anius, qui fut roi tout ainsi qu’il fut prêtre, Mange à deux râteliers, et doublement est maître.
Ce charlatan Anius n’était roi que de l’île de Délos, très-chétif royaume, qui, après celui de Melchisédech et d’Yvetot, était un des moins considérables de la terre; mais le culte d’Apollon lui avait donné une grande réputation: il suffit d’un saint pour mettre tout un pays en crédit.
Trois électeurs allemands sont plus puissants qu’Anius, et ont comme lui le droit de mitre et de couronne, quoique subordonnés, du moins en apparence, à l’empereur romain, qui n’est que l’empereur d’Allemagne. Mais de tous les pays où la plénitude du sacerdoce et la plénitude de la royauté constituent la puissance la plus pleine qu’on puisse imaginer, c’est Rome moderne.
Le pape est regardé, dans la partie de l’Europe catholique, comme le premier des rois et le premier des prêtres. Il en fut de même dans la Rome qu’on appelle païenne: Jules César était à la fois grand-pontife, dictateur, guerrier, vainqueur, très-éloquent, très-galant, en tout le premier des hommes, et à qui nul moderne n’a pu être comparé, excepté dans une épître dédicatoire.
Le roi d’Angleterre possède à peu près les mêmes dignités que le pape en qualité de chef de l’Église.
L’impératrice de Russie est aussi maîtresse absolue de son clergé dans l’empire le plus vaste qui soit sur la terre. L’idée qu’il peut exister deux puissances opposées l’une à l’autre dans un même État y est regardée par le clergé même comme une chimère aussi absurde que pernicieuse.
Je dois rapporter à ce propos une lettre que l’impératrice de Russie, Catherine II, daigna m’écrire au mont Krapack, le 22 auguste 1765, et dont elle m’a permis de faire usage dans l’occasion: « Des capucins qu’on tolère à Moscou (car la tolérance est générale dans cet empire) il n’y a que les jésuites qui n’y sont pas soufferts; s’étant opiniâtrés cet hiver à ne pas vouloir enterrer un Français qui était mort subitement, sous prétexte qu’il n’avait pas reçu les sacrements, Abraham Chaumeix fit un factum contre eux pour leur prouver qu’ils devaient enterrer un mort. Mais ce factum, ni deux réquisitions du gouverneur, ne purent porter ces Pères à obéir. À la fin, on leur fit dire de choisir, ou de passer la frontière, ou d’enterrer ce Français. Ils partirent, et j’envoyai d’ici des augustins plus dociles, qui, voyant qu’il n’y avait pas à badiner, firent tout ce qu’on voulut. Voilà donc Abraham Chaumeix en Russie qui devient raisonnable; il s’oppose à la persécution. S’il prenait de l’esprit, il ferait croire les miracles aux plus incrédules; mais tous les miracles du monde n’effaceront pas sa honte d’avoir été le délateur de l’Encyclopédie...
«Les sujets de l’Église souffrant des vexations souvent tyranniques, auxquelles les fréquents changements de maîtres contribuaient beaucoup, se révoltèrent vers la fin du règne de l’impératrice Élisabeth; et ils étaient, à mon avénement, plus de cent mille en armes. C’est ce qui fit qu’en 1762 j’exécutai le projet de changer entièrement l’administration des biens du clergé, et de fixer ses revenus. Arsène, évêque de Rostou, s’y opposa, poussé par quelques-uns de ses confrères, qui ne trouvèrent pas à propos de se nommer, il envoya deux mémoires où il voulait établir le principe absurde des deux puissances. Il avait déjà fait cette tentative du temps de l’impératrice Élisabeth: on s’était contenté de lui imposer silence; mais son insolence et sa folie redoublant, il fut jugé par le métropolitain de Novogorod et par le synode entier, condamné comme fanatique, coupable d’une entreprise contraire à la foi orthodoxe autant qu’au pouvoir souverain, déchu de sa dignité et de la prêtrise, et livré au bras séculier. Je lui fis grâce, et je me contentai de le réduire à la condition de moine. » Telles sont ses propres paroles; il en résulte qu’elle sait soutenir l’Église et la contenir; qu’elle respecte l’humanité autant que la religion; qu’elle protége le laboureur autant que le prêtre; que tous les ordres de l’État doivent la bénir.
J’aurai encore l’indiscrétion de transcrire ici un passage d’une de ses lettres (28 novembre 1765): « La tolérance est établie chez nous; elle fait loi de l’État; il est défendu de persécuter. Nous avons, il est vrai, des fanatiques qui, faute de persécution, se brûlent eux-mêmes; mais si ceux des autres pays en faisaient autant, il n’y aurait pas grand mal: le monde en serait plus tranquille, et Calas n’aurait pas été roué. » Ne croyez pas qu’elle écrive ainsi par un enthousiasme passager et vain, qu’on désavoue ensuite dans la pratique, ni même par le désir louable d’obtenir dans l’Europe les suffrages des hommes qui pensent et qui enseignent à penser. Elle pose ces principes pour base de son gouvernement. Elle a écrit de sa main dans le conseil de législation ces paroles, qu’il faut graver aux portes de toutes les villes: « Dans un grand empire, qui étend sa domination sur autant de peuples divers qu’il y a de différentes croyances parmi les hommes, la faute la plus nuisible serait l’intolérance. » Remarquez qu’elle n’hésite pas de mettre l’intolérance au rang des fautes, j’ai presque dit des délits. Ainsi une impératrice despotique détruit dans le fond du Nord la persécution et l’esclavage, tandis que dans le Midi...
Jugez après cela, monsieur, s’il se trouvera un honnête homme dans l’Europe qui ne sera pas prêt de signer le panégyrique que vous méditez. Non-seulement cette princesse est tolérante, mais elle veut que ses voisins le soient. Voilà la première fois qu’on a déployé le pouvoir suprême pour établir la liberté de conscience. C’est la plus grande époque que je connaisse dans l’histoire moderne.
C’est à peu près ainsi que les anciens Persans défendirent aux Carthaginois d’immoler des hommes.
Plût à Dieu qu’au lieu des barbares qui fondirent autrefois des plaines de la Scythie et des montagnes de l’Immaüs et du Caucase vers les Alpes et les Pyrénées pour tout ravager, on vît descendre aujourd’hui des armées pour renverser le tribunal de l’Inquisition, tribunal plus horrible que les sacrifices de sang humain tant reprochés à nos pères!
Enfin, ce génie supérieur veut faire entendre à ses voisins ce que l’on commence à comprendre en Europe, que des opinions métaphysiques inintelligibles, qui sont les filles de l’absurdité, sont les mères de la discorde; et que l’Église, au lieu de dire: Je viens apporter le glaive et non la paix, doit dire hautement: J’apporte la paix et non le glaive. Aussi l’impératrice ne veut-elle tirer l’épée que contre ceux qui veulent opprimer les dissidents.
SECTION II.
conversation du révérend p. bouvet, missionnaire de la compagnie de jésus, avec l’empereur kang-hi, en présence de frère attiret, jésuite, tirée des mémoires secrets de la mission, en 1772.
père bouvet.
Oui, Sacrée Majesté, dès que vous aurez eu le bonheur de vous faire baptiser par moi, comme je l’espère, vous serez soulagé de la moitié du fardeau immense qui vous accable. Je vous ai parlé de la fable d’Atlas qui portait le ciel sur ses épaules. Hercule le soulagea et porta le ciel. Vous êtes l’Atlas, et Hercule est le pape. Il y aura deux puissances dans votre empire. Notre bon Clément XI sera la première. Ainsi vous goûterez le plus grand des biens, celui d’être oisif pendant votre vie, et d’être sauvé après votre mort.
l’empereur.
Vraiment je suis très-obligé à ce cher pape, qui daigne prendre cette peine; mais comment pourra-t-il gouverner mon empire à six mille lieues de chez lui?
père bouvet.
Rien n’est plus aisé, Sacrée Majesté impériale. Nous sommes ses vicaires apostoliques; il est vicaire de Dieu: ainsi vous serez gouverné par Dieu même.
l’empereur.
Quel plaisir! je ne me sens pas d’aise. Votre vice-Dieu partagera donc avec moi les revenus de l’empire? Car toute peine vaut salaire.
père bouvet.
Notre vice-Dieu est si bon qu’il ne prendra d’ordinaire que le quart tout au plus, excepté dans les cas de désobéissance. Notre casuel ne montera qu’à deux millions sept cent cinquante mille onces d’argent pur. C’est un bien mince objet en comparaison des biens célestes.
l’empereur.
Oui, c’est marché donné. Votre Rome en tire autant apparemment du Grand Mogol mon voisin, de l’empire du Japon mon autre voisin, de l’impératrice de Russie mon autre bonne voisine, de l’empire de Perse, de celui de Turquie?
père bouvet.
Pas encore; mais cela viendra, grâce à Dieu et à nous.
l’empereur.
Et combien vous en revient-il à vous autres?
père bouvet.
Nous n’avons point de gages fixes; mais nous sommes comme la principale actrice d’une comédie d’un comte de Caylus mon compatriote: tout ce que je...c’est pour moi. l’empereur.
Mais, dites-moi si vos princes chrétiens d’Europe payent à votre Italien à proportion de ma taxe.
père bouvet.
Non; la moitié de cette Europe s’est séparée de lui, et ne le paye point: l’autre moitié paye le moins qu’elle peut.
l’empereur.
Vous me disiez ces jours passés qu’il était maître d’un assez joli pays.
père bouvet.
Oui; mais ce domaine lui produit peu: il est en friche.
l’empereur.
Le pauvre homme! il ne sait pas faire cultiver sa terre, et il prétend gouverner les miennes!
père bouvet.
Autrefois, dans un de nos conciles, c’est-à-dire dans un de nos sénats de prêtres, qui se tenait dans une ville nommée Constance, notre saint-père fit proposer une taxe nouvelle pour soutenir sa dignité. L’assemblée répondit qu’il n’avait qu’à faire labourer son domaine; mais il s’en donna bien de garde: il aima mieux vivre du produit de ceux qui labourent dans d’autres royaumes. Il lui parut que cette manière de vivre avait plus de grandeur.
l’empereur.
Oh bien! allez lui dire que non-seulement je fais labourer chez moi, mais que je laboure moi-même; et je doute fort que ce soit pour lui.
père bouvet.
Ah! sainte Vierge Marie! je suis pris pour dupe.
l’empereur.
Partez vite, j’ai été trop indulgent.
frère attiret, à père Bouvet.
Je vous avais bien dit que l’empereur, tout bon qu’il est, avait plus d’esprit que vous et moi.
PURGATOIRE.
Il est assez singulier que les Églises protestantes se soient réunies à crier que le purgatoire fut inventé par les moines. Il est bien vrai qu’ils inventèrent l’art d’attraper de l’argent des vivants en priant Dieu pour les morts; mais le purgatoire était avant tous les moines.
Ce qui peut avoir induit les doctes en erreur, c’est que ce fut le pape Jean XVI qui institua, dit-on, la fête des morts vers le milieu du x siècle. De cela seul je conclus qu’on priait pour eux auparavant: car si on se mit à prier pour tous, il est à croire qu’on pliait déjà pour quelques-uns d’entre eux, de même qu’on n’inventa la fête de tous les saints que parce qu’on avait longtemps auparavant fêté plusieurs bienheureux. La différence entre la Toussaint et la fête des morts, c’est qu’à la première nous invoquons, et à la seconde nous sommes invoqués; à la première nous nous recommandons à tous les heureux, et à la seconde les malheureux se recommandent à nous.
Les gens les plus ignorants savent comment cette fête fut instituée d’abord à Cluny, qui était alors terre de l’empire allemand. Faut-il redire que « saint Odilon, abbé de Cluny, était coutumier de délivrer beaucoup d’âmes du purgatoire par ses messes et par ses prières, et qu’un jour un chevalier ou un moine, revenant de la Terre-Sainte, fut jeté par la tempête dans une petite île où il rencontra un ermite, lequel lui dit qu’il y avait là auprès de grandes flammes et furieux incendies, où les trépassés étaient tourmentés, et qu’il entendait souvent les diables se plaindre de l’abbé Odilon et de ses moines, qui délivraient tous les jours quelque âme; qu’il fallait prier Odilon de continuer, afin d’accroître la joie des bienheureux au ciel, et la douleur des diables en enfer »?
C’est ainsi que frère Girard, jésuite, raconte la chose dans sa Fleur des saints, d’après le frère Ribadeneira. Fleury diffère un peu de cette légende; mais il en a conservé l’essentiel.
Cette révélation engagea saint Odilon à instituer dans Cluny la fête des trépassés, qui ensuite fut adoptée par l’Église.
C’est depuis ce temps que le purgatoire valut tant d’argent à ceux qui avaient le pouvoir d’en ouvrir les portes. C’est en vertu de ce pouvoir que le roi d’Angleterre Jean, ce grand terrien surnommé sans terre, en se déclarant homme-lige du pape Innocent III, et en lui soumettant son royaume, obtint la délivrance d’une âme de ses parents qui était excommuniée: pro mortuo excommunicato pro quo supplicant consanguinci.
La chancellerie romaine eut même son tarif pour l’absolution des morts; et il y eut beaucoup d’autels privilégiés où chaque messe qu’on disait au xiv siècle et au xv pour six liards, délivrait une âme. Les hérétiques avaient beau remontrer qu’à la vérité les apôtres avaient eu le droit de délier tout ce qui était lié sur la terre, mais non pas sous terre, on leur courait sus comme à des scélérats qui osaient douter du pouvoir des clefs; et en effet, il est à remarquer que quand le pape veut bien vous remettre cinq ou six cents ans de purgatoire, il vous fait grâce de sa pleine puissance: pro potestate a Deo accepta concedit.
DE L’ANTIQUITÉ DU PURGATOIRE.
On prétend que le purgatoire était, de temps immémorial, reconnu par le fameux peuple juif; et on se fonde sur le second livre des Machabées, qui dit expressément « qu’ayant trouvé sous les habits des Juifs (au combat d’Odollam) des choses consacrées aux idoles de Jamnia, il fut manifeste que c’était pour cela qu’ils avaient péri; et ayant fait une quête de douze mille dragmes d’argent, lui qui pensait bien et religieusement de la résurrection, les envoya à Jérusalem pour les péchés des morts ».
Comme nous nous sommes fait un devoir de rapporter les objections des hérétiques et des incrédules, afin de les confondre par leurs propres sentiments, nous rapporterons ici leurs difficultés sur les douze mille francs envoyés par Judas, et sur le purgatoire.
Ils disent: 1° Que douze mille francs de notre monnaie étaient beaucoup pour Judas, qui soutenait une guerre de barbets contre un grand roi; 2° Qu’on peut envoyer un présent à Jérusalem pour les péchés des morts, afin d’attirer la bénédiction de Dieu sur les vivants; 3° Qu’il n’était point encore question de résurrection dans ces temps-là; qu’il est reconnu que cette question ne fut agitée chez les Juifs que du temps de Gamaliel, un peu avant les prédications de Jésus-Christ; 4° Que la loi des Juifs, consistant dans le Décalogue, le Lévitique et le Deutéronome, n’ayant jamais parlé ni de l’immortalité de l’âme, ni des tourments de l’enfer, il était impossible à plus forte raison quelle eût jamais annoncé un purgatoire; 5° Les hérétiques et les incrédules font les derniers efforts pour démontrer à leur manière que tous les livres des Machabées sont évidemment apocryphes. Voici leurs prétendues preuves: Les Juifs n’ont jamais reconnu les livres des Machabées pour canoniques: pourquoi les reconnaîtrions-nous?
Origène déclare formellement que l’histoire des Machabées est à rejeter, Saint Jérôme juge ces livres indiques de croyance.
Le concile de Laodicée, tenu en 367, ne les admit point parmi les livres canoniques; les Athanase, les Cyrille, les Hilaire, les rejettent.
Les raisons pour traiter ces livres de romans, et de très-mauvais romans, sont les suivantes: L’auteur ignorant commence par la fausseté la plus reconnue de tout le monde. Il dit: « Alexandre appela les jeunes nobles qui avaient été nourris avec lui dès leur enfance, et il leur partagea son royaume tandis qu’il vivait encore. » Un mensonge aussi sot et aussi grossier ne peut venir d’un écrivain sacré et inspiré.
L’auteur des Machabées, en parlant d’Antiochus Épiphane, dit: « Antiochus marcha vers Élimaïs; il voulut la prendre et la piller, et il ne le put, parce que son discours avait été su des habitants; et ils s’élevèrent en combat contre lui. Et il s’en alla avec une tristesse grande, et retourna en Babylone. Et lorsqu’il était encore en Perse, il apprit que son armée en Juda avait pris la fuite...et il se mit au lit, et il mourut l’an 149. » Le même auteur dit ailleurs tout le contraire. Il dit qu’Antiochus Épiphane voulut piller Persépolis, et non pas Élimaïs; qu’il tomba de son chariot, qu’il fut frappé d’une plaie incurable; qu’il fut mangé des vers; qu’il demanda bien pardon au Dieu des Juifs; qu’il voulut se faire juif: et c’est là qu’on trouve ce verset que les fanatiques ont appliqué tant de fois à leurs ennemis: « Orabat scelestus ille veniam quam non erat consecuturus, — le scélérat demandait un pardon qu’il ne devait pas obtenir. » Cette phrase est bien juive; mais il n’est pas permis à un auteur inspiré de se contredire si indignement.
Ce n’est pas tout: voici bien une autre contradiction et une autre bévue. L’auteur fait mourir Antiochus Épiphane d’une troisième façon; on peut choisir. Il avance que ce prince fut lapidé dans le temple de Nanée. Ceux qui ont voulu excuser cette ânerie prétendent qu’on veut parler d’Antiochus Eupator; mais ni Épiphane ni Eupator ne fut lapidé.
Ailleurs, l’auteur dit qu’un autre Antiochus (le grand) fut pris par les Romains, et qu’ils donnèrent à Eumènes les Indes et la Médie. Autant vaudrait-il dire que François I fit prisonnier Henri VIII, et qu’il donna la Turquie au duc de Savoie. C’est insulter le Saint-Esprit d’imaginer qu’il ait dicté des absurdités si dégoûtantes.
Le même auteur dit que les Romains avaient conquis les Galates; mais ils ne conquirent la Galatie que plus de cent ans après. Donc le malheureux romancier n’écrivait que plus d’un siècle après le temps où l’on suppose qu’il a écrit; et il en est ainsi de presque tous les livres juifs, à ce que disent les incrédules.
Le même auteur dit que les Romains nommaient tous les ans un chef du sénat. Voilà un homme bien instruit! il ne savait pas seulement que Rome avait deux consuls. Quelle foi pouvons-nous ajouter, disent les incrédules, à ces rapsodies de contes puérils, entassés sans ordre et sans choix par les plus ignorants et les plus imbéciles des hommes? Quelle honte de les croire! quelle barbarie de cannibales d’avoir persécuté des hommes sensés pour les forcer à faire semblant de croire des pauvretés pour lesquelles ils avaient le plus profond mépris! Ainsi s’expriment des auteurs audacieux.
Notre réponse est que quelques méprises, qui viennent probablement des copistes, n’empêchent point que le fond ne soit très-vrai; que le Saint-Esprit a inspiré l’auteur, et non les copistes; que si le concile de Laodicée a rejeté les Machabées, ils ont été admis par le concile de Trente, dans lequel il y eut jusqu’à des jésuites; qu’ils sont reçus dans toute l’Église romaine, et que par conséquent nous devons les recevoir avec soumission.
DE L’ORIGINE DU PURGATOIRE.
Il est certain que ceux qui admirent le purgatoire dans la primitive Église furent traités d’hérétiques; on condamna les simoniens, qui admettaient la purgation des âmes. Ψυϰήν ϰαθαρόν.
Saint Augustin condamna depuis les origénistes qui tenaient pour ce dogme.
Mais les simoniens et les origénistes avaient-ils pris ce purgatoire dans Virgile, dans Platon, chez les Égyptiens?
Vous le trouvez clairement énoncé dans le sixième livre de Virgile, ainsi que nous l’avons déjà remarqué; et ce qui est de plus singulier, c’est que Virgile peint des âmes pendues en plein air, d’autres brûlées, d’autres noyées: Aliæ panduntur inanes Suspensæ ad ventos; aliis sub gurgite vasto Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni.
(Virg., Æn., VI, 740.)
L’abbé Pellegrin traduit ainsi ces vers: On voit ces purs esprits branler au gré des vents, Ou noyés dans les eaux, ou brûlés dans les flammes; C’est ainsi qu’on nettoie et qu’on purge les âmes.
Et ce qu’il y a de plus singulier encore, c’est que le pape Grégoire, surnommé le grand, non-seulement adopta cette théologie de Virgile, mais dans ses dialogues il introduit plusieurs âmes qui arrivent du purgatoire, après avoir été pendues ou noyées.
Platon avait parlé du purgatoire dans son Phédon, et il est aisé de se convaincre, par la lecture du Mercure Trismégiste, que Platon avait pris chez les Égyptiens tout ce qu’il n’avait pas emprunté de Timée de Locres.
Tout cela est bien récent, tout cela est d’hier en comparaison des anciens brachmanes. Ce sont eux, il faut l’avouer, qui inventèrent le purgatoire, comme ils inventèrent aussi la révolte et la chute des génies, des animaux célestes.
C’est dans leur Shasta, ou Shastabad, écrit trois mille cent ans avant l’ère vulgaire, que mon cher lecteur trouvera le purgatoire. Ces anges rebelles, dont on copia l’histoire chez les Juifs, du temps du rabbin Gamaliel, avaient été condamnés par l’Éternel et par son fils à mille ans de purgatoire; après quoi Dieu leur pardonna et les fit hommes. Nous vous l’avons déjà dit, mon cher lecteur; nous vous avons déjà représenté que les brachmanes trouvèrent l’éternité des supplices trop dure: car enfin l’éternité est ce qui ne finit jamais. Les brachmanes pensaient comme l’abbé de Chaulieu.
Pardonne alors, Seigneur, si, plein de tes bontés, Je n’ai pu concevoir que mes fragilités, Ni tous ces vains plaisirs qui passent comme un songe, Pussent être l’objet de tes sévérités; Et si j’ai pu penser que tant de cruautés Puniraient un peu trop la douceur d’un mensonge.
(Épître sur la mort, au marquis de La Fare.)
QUAKERS.
Quaker ou qouacre, ou primitif, ou membre de la primitive église chrétienne, ou pensylvanien, ou philadelphien.
De tous ces titres, celui que j’aime le mieux est celui de Philadelphien, ami des frères. Il y a bien des sortes de vanités; mais la plus belle est celle qui, ne s’arrogeant aucun titre, rend presque tous les autres ridicules.
Je m’accoutume bientôt à voir un bon Philadelphien me traiter d’ami et de frère; ces mots raniment dans mon cœur la charité, qui se refroidit trop aisément. Mais que deux moines s’appellent, s’écrivent Votre Révérence; qu’ils se fassent baiser la main en Italie et en Espagne: c’est le dernier degré d’un orgueil en démence; c’est le dernier degré de sottise dans ceux qui la baisent; c’est le dernier degré de la surprise et du rire dans ceux qui sont témoins de ces inepties. La simplicité du Philadelphien est la satire continuelle des évêques qui se monseigneurisent.
« N’avez-vous point de honte, disait un laïque au fils d’un manœuvre, devenu évêque, de vous intituler monseigneur et prince? Est-ce ainsi qu’en usaient Barnabé, Philippe et Jude? — Va, va, dit le prélat, si Barnabé, Philippe et Jude l’avaient pu, ils l’auraient fait; et la preuve en est, que leurs successeurs l’ont fait dès qu’ils l’ont pu. » Un autre, qui avait un jour à sa table plusieurs Gascons, disait: « Il faut bien que je sois monseigneur, puisque tous ces messieurs sont marquis. » Vanitas vanitatum.
J’ai déjà parlé des quakers à l’article Église primitive, et c’est pour cela que j’en veux parler encore. Je vous prie, mon cher lecteur, de ne point dire que je me répète: car s’il y a deux ou trois pages répétées dans ce Dictionnaire, ce n’est pas ma faute, c’est celle des éditeurs. Je suis malade au mont Krapack, je ne puis pas avoir l’œil à tout. J’ai des associés qui travaillent comme moi à la vigne du Seigneur, qui cherchent à inspirer la paix et la tolérance, l’horreur pour le fanatisme, la persécution, la calomnie, la dureté de mœurs, et l’ignorance insolente.
Je vous dirai, sans me répéter, que j’aime les quakers. Oui, si la mer ne me faisait pas un mal insupportable, ce serait dans ton sein, ô Pensylvanie, que j’irais finir le reste de ma carrière, s’il y a du reste. Tu es située au quarantième degré, dans le climat le plus doux et le plus favorable; tes campagnes sont fertiles, tes maisons commodément bâties, les habitants industrieux, les manufactures en honneur. Une paix éternelle règne parmi tes citoyens; les crimes y sont presque inconnus, et il n’y a qu’un seul exemple d’un homme banni du pays. Il le méritait bien: c’était un prêtre anglican qui, s’étant fait quaker, fut indigne de l’être. Ce malheureux fut sans doute possédé du diable, car il osa prêcher l’intolérance: il s’appelait George Keith; on le chassa; je ne sais pas où il est allé, mais puissent tous les intolérants aller avec lui!
Aussi de trois cent mille habitants qui vivent heureux chez toi, il y a deux cent mille étrangers. On peut, pour douze guinées, acquérir cent arpents de très-bonne terre; et dans ces cent arpents on est véritablement roi, car on est libre, on est citoyen; vous ne pouvez faire de mal à personne, et personne ne peut vous en faire; vous pensez ce qu’il vous plaît, et vous le dites sans que personne vous persécute; vous ne connaissez point le fardeau des impôts, continuellement redoublé; vous n’avez point de cour à faire; vous ne redoutez point l’insolence d’un subalterne important. Il est vrai qu’au mont Krapack nous vivons à peu près comme vous; mais nous ne devons la tranquillité dont nous jouissons qu’aux montagnes couvertes de neiges éternelles, et aux précipices affreux qui entourent notre paradis terrestre. Encore le diable quelquefois franchit-il, comme dans Milton, ces précipices et ces monts épouvantables pour venir infecter de son haleine empoisonnée les fleurs de notre paradis. Satan s’était déguisé en crapaud pour venir tromper deux créatures qui s’aimaient. Il est venu une fois chez nous dans sa propre figure pour apporter l’intolérance. Notre innocence a triomphé de toute la fureur du diable.
QUESTION, TORTURE.
J’ai toujours présumé que la question, la torture avait été inventée par des voleurs qui, étant entrés chez un avare et ne trouvant point son trésor, lui firent souffrir mille tourments jusqu’à ce qu’il le découvrit.