Il n’est pas vraisemblable que ces pauvres gens fussent venus de Phénicie, comme le dit Bochart avec ses étymologies hébraïques, et comme le dit après lui l’abbé Banier. Ce n’est pas ainsi que les dieux s’établissent; ils sont comme les conquérants, qui ne subjuguent les peuples que de proche en proche. Il y a trop loin de la Phénicie à cette pauvre île pour que les dieux de la riche Sidon et de la superbe Tyr soient venus se confiner dans cet ermitage: les hiérophantes ne sont pas si sots.
Le fait est qu’il y avait des dieux Cabires, des prêtres Cabires, des mystères Cabires, dans cette île chétive et stérile. Non-seulement Hérodote en parle; mais le Phénicien Sanchoniathon, si antérieur à Hérodote, en parle aussi dans ses fragments heureusement conservés par Eusèbe. Et, qui pis est, ce Sanchoniathon, qui vivait certainement avant le temps où l’on place Moïse, cite le grand Thaut, le premier Hermès, le premier Mercure d’Égypte, et ce grand Thaut vivait huit cents ans avant Sanchoniathon, de l’aveu même de ce Phénicien.
Les Cabires étaient donc en honneur deux mille trois ou quatre cents ans avant notre ère vulgaire.
Maintenant si vous voulez savoir d’où venaient ces dieux Cabires établis en Samothrace, n’est-il pas vraisemblable qu’ils venaient de Thrace, le pays le plus voisin, et qu’on leur avait donné cette petite île pour y jouer leurs farces, et pour gagner quelque argent? Il se pourrait bien faire qu’Orphée eût été un fameux ménétrier des dieux Cabires.
Mais qui étaient ces dieux? Ils étaient ce qu’ont été tous les dieux de l’antiquité, des fantômes inventés par des fripons grossiers, sculptés par des ouvriers plus grossiers encore, et adorés par des brutes appelées hommes.
Ils étaient trois Cabires: car nous avons déjà observé que dans l’antiquité tout se faisait par trois.
Il faut qu’Orphée soit venu très-longtemps après l’invention de ces trois dieux: car il n’en admit qu’un seul dans ses mystères. Je prendrais volontiers Orphée pour un socinien rigide.
Je tiens les anciens dieux Cabires pour les premiers dieux (les Thraces, quelques noms grecs quon leur ait donnés depuis.
Mais voici quelque chose de bien plus curieux pour l’histoire de Samothrace. Vous savez que la Grèce et la Thrace ont été affligées autrefois de plusieurs inondations. Vous connaissez les déluges de Deucalion et d’Ogygès. L’île de Samothrace se vantait d’un déluge plus ancien, et son déluge se rapportait assez au temps où l’on prétend que vivait cet ancien roi de Thrace nommé Xissutre, dont nous avons parlé à l’article Ararat.
Vous pouvez vous souvenir que les dieux de Xixutru ou Xissutre, qui étaient probablement les Cabires, lui ordonnèrent de bâtir un vaisseau d’environ trente mille pieds de long sur douze cents pieds de large; que ce vaisseau vogua longtemps sur les montagnes de l’Arménie pendant le déluge: qu’ayant embarqué avec lui des pigeons et beaucoup d’autres animaux domestiques, il lâcha ses pigeons pour savoir si les eaux s’étaient retirées, et qu’ils revinrent tout crottés, ce qui fit prendre à Xissutre le parti de sortir enfin de son grand vaisseau.
Vous me direz qu’il est bien étrange que Sanchoniathon n’ait point parlé de cette aventure. Je vous répondrai que nous ne pouvons pas décider s’il l’inséra ou non dans son histoire, vu qu’Eusèbe, qui n’a rapporté que quelques fragments de cet ancien historien, n’avait aucun intérêt à rapporter l’histoire du vaisseau et des pigeons. Mais Bérose la raconte; et il y joint du merveilleux, selon l’usage de tous les anciens.
Les habitants de Samothrace avaient érigé des monuments de ce déluge.
Ce qui est encore plus étonnant, et ce que nous avons déjà remarqué en partie, c’est que ni la Grèce, ni la Thrace, ni aucun peuple, ne connut jamais le véritable déluge, le grand déluge, le déluge de Noé.
Comment, encore une fois, un événement aussi terrible que celui du submergement de toute la terre put-il être ignoré des survivants? Comment le nom de notre père Noé, qui repeupla le monde, put-il être inconnu à tous ceux qui lui devaient la vie? C’est le plus étonnant de tous les prodiges, que de tant de petits-fils aucun n’ait parlé de son grand-père.
Je me suis adressé à tous les doctes; je leur ai dit: Avez-vous jamais lu quelque vieux livre grec, toscan, arabe, égyptien, chaldéen, indien, persan, chinois, où le nom de Noé se soit trouvé? Ils m’ont tous répondu que non. J’en suis encore tout confondu.
Mais que l’histoire de cette inondation universelle se trouve dans une page d’un livre écrit dans un désert par des fugitifs, et que cette page ait été inconnue au reste du monde entier jusque vers l’an 900 de la fondation de Rome, c’est ce qui me pétrifie; je n’en reviens pas. Mon cher lecteur, crions bien fort: O altitudo ignorantiarum!
SAMSON.
En qualité de pauvres compilateurs par alphabet, de ressasseurs d’anecdotes, d’éplucheurs de minuties, de chiffonniers qui ramassent des guenilles au coin des rues, nous nous glorifierons, avec toute la fierté attachée à nos sublimes sciences, d’avoir découvert qu’on joua le fort Samson, tragédie, sur la fin du xvi siècle, en la ville de Rouen, et qu’elle fut imprimée chez Abraham Couturier. Jean ou John Milton, longtemps maître d’école à Londres, puis secrétaire pour le latin du parlement nommé le croupion; Milton, auteur du Paradis perdu et du Paradis retrouvé, fit la tragédie de Samson agoniste; et il est bien cruel de ne pouvoir dire en quelle année.
Mais nous savons qu’on l’imprima avec une préface, dans laquelle on vante beaucoup un de nos confrères les commentateurs, nommé Paræus, lequel s’aperçut le premier, par la force de son génie, que l’Apocalypse est une tragédie. En vertu de cette découverte, il partagea l’Apocalypse en cinq actes, et y inséra des chœurs dignes de l’élégance et du beau naturel de la pièce. L’auteur de cette même préface nous parle des belles tragédies de saint Grégoire de Nazianze. Il assure qu’une tragédie ne doit jamais avoir plus de cinq actes; et, pour le prouver, il nous donne le Samson agoniste de Milton, qui n’en a qu’un. Ceux qui aiment les longues déclamations seront satisfaits de cette pièce.
Une comédie de Samson fut jouée longtemps en Italie. On en donna une traduction à Paris en 1717, par un nommé Romagnesi; on la représenta sur le théâtre français de la comédie prétendue italienne, anciennement le palais des ducs de Bourgogne. Elle fut imprimée et dédiée au duc d’Orléans, régent de France.
Dans cette pièce sublime, Arlequin, valet de Samson, se battait contre un coq d’Inde, tandis que son maître emportait les portes de la ville de Gaza sur ses épaules.
En 1732, on voulut représenter à l’Opéra de Paris une tragédie de Samson mise en musique par le célèbre Rameau; mais on ne le permit pas. Il n’y avait ni arlequin ni coq d’Inde, la chose parut trop sérieuse: on était bien aise d’ailleurs de mortifier Rameau, qui avait de grands talents. Cependant on joua dans ce temps-là l’opéra de Jephté, tiré de l’Ancien Testament, et la comédie de l’Enfant prodigue, tirée du Nouveau.
Il y a une vieille édition du Samson agoniste de Milton, précédée d’un abrégé de l’histoire de ce héros; voici la traduction de cet abrégé.
Les Juifs, à qui Dieu avait promis par serment tout le pays qui est entre le ruisseau d’Égypte et l’Euphrate, et qui pour leurs péchés n’eurent jamais ce pays, étaient au contraire réduits en servitude; et cet esclavage dura quarante ans. Or il y avait un Juif de la tribu de Dan, nommé Manué ou Manao, et la femme de ce Manué était stérile; et un ange apparut à cette femme, et lui dit: « Vous aurez un fils, à condition qu’il ne boira jamais de vin, qu’il ne mangera jamais de lièvre, et qu’on ne lui fera jamais les cheveux. » L’ange apparut ensuite au mari et à la femme; on lui donna un chevreau à manger; il n’en voulut point, et disparut au milieu de la fumée; et la femme dit: « Certainement nous mourrons, car nous avons vu un dieu. » Mais ils n’en moururent pas.
L’esclave Samson naquit, fut consacré nazaréen; et dès qu’il fut grand, la première chose qu’il fit fut d’aller dans la ville phénicienne ou philistine de Tamnala courtiser une fille d’un de ses maîtres, qu’il épousa.
En allant chez sa maîtresse, il rencontra un lion, le déchira en pièces de sa main nue, comme il eût fait un chevreau. Quelques jours après il trouva un essaim d’abeilles dans la gueule de ce lion mort, avec un rayon de miel, quoique les abeilles ne se reposent jamais sur des charognes.
Alors il proposa cette énigme à ses camarades: « La nourriture est sortie du mangeur, et le doux est sorti du dur. Si vous devinez, je vous donnerai trente tuniques et trente robes; sinon, vous me donnerez trente robes et trente tuniques. » Ses camarades, ne pouvant deviner le fait en quoi consistait le mot de l’énigme, gagnèrent la jeune femme de Samson; elle tira le secret de son mari, et il fut obligé de leur donner trente tuniques et trente robes. « Ah! leur dit-il, si vous n’aviez pas labouré avec ma vache, vous n’auriez pas deviné. » Aussitôt le beau-père de Samson donna un autre mari à sa fille.
Samson, en colère d’avoir perdu sa femme, alla prendre sur-le-champ trois cents renards, les attacha tous ensemble par la queue avec des flambeaux allumés, et ils allèrent mettre le feu dans les blés des Philistins.
Les Juifs esclaves, ne voulant point être punis par leurs maîtres pour les exploits de Samson, vinrent le surprendre dans la caverne où il demeurait, le lièrent avec de grosses cordes, et le livrèrent aux Philistins. Dès qu’il est au milieu d’eux, il rompt ses cordes; et, trouvant une mâchoire d’âne, il tue en un tour de main mille Philistins avec cette mâchoire. Un tel effort l’ayant mis tout en feu, il se mourait de soif. Aussitôt Dieu fit jaillir une fontaine d’une dent de la mâchoire d’âne. Samson, ayant bu, s’en alla dans Gaza, ville philistine; il y devint sur-le-champ amoureux d’une fille de joie. Comme il dormait avec elle, les Philistins fermèrent les portes de la ville, et environnèrent la maison; il se leva, prit les portes, et les emporta. Les Philistins, au désespoir de ne pouvoir venir à bout de ce héros, s’adressèrent à une autre fille de joie nommée Dalila, avec laquelle il couchait pour lors. Celle-ci lui arracha enfin le secret en quoi consistait sa force. Il ne fallait que le tondre pour le rendre égal aux autres hommes; on le tondit, il devint faible; on lui creva les yeux, on lui fit tourner la meule et jouer du violon. Un jour qu’il jouait dans un temple philistin entre deux colonnes du temple, il fut indigné que les Philistins eussent des temples à colonnade, tandis que les Juifs n’avaient qu’un tabernacle porté sur quatre bâtons. Il sentit que ses cheveux commençaient à revenir. Transporté d’un saint zèle, il jeta à terre les deux colonnes; le temple fut renversé; les Philistins furent écrasés, et lui aussi.
Telle est mot à mot cette préface.
C’est cette histoire qui est le sujet de la pièce de Milton et de Romagnesi: elle était faite pour la farce italienne.
SCANDALE.
Sans rechercher si le scandale était originairement une pierre qui pouvait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd’hui. Un scandale est une grave indécence. On l’applique principalement aux gens d’église. Les Contes de La Fontaine sont libertins; plusieurs endroits de Sanchez, de Tambourin, de Molina, sont scandaleux. On est scandaleux par ses écrits ou par sa conduite. Le siége que soutinrent les augustins contre les archers du guet, au temps de la Fronde, fut scandaleux. La banqueroute du frère jésuite La Valette fut plus que scandaleuse. Le procès des révérends Pères capucins de Paris, en 1764, fut un scandale très-réjouissant. Il faut en dire ici un petit mot pour l’édification du lecteur.
Les révérends Pères capucins s’étaient battus dans le couvent: les uns avaient caché leur argent, les autres l’avaient pris. Jusque-là ce n’était qu’un scandale particulier, une pierre qui ne pouvait faire tomber que des capucins; mais quand l’affaire fut portée au parlement, le scandale devint public.
Il est dit au procès qu’il faut douze cents livres de pain par semaine au couvent de Saint-Honoré, de la viande, du vin, du bois à proportion, et qu’il y a quatre quêteurs en titre d’office chargés de lever ces contributions dans la ville. Quel scandale épouvantable! douze cents livres de viande et de pain par semaine pour quelques capucins, tandis que tant d’artistes accablés de vieillesse, et tant d’honnêtes veuves, sont exposés tous les jours à périr de misère!
Que le révérend P. Dorothée se soit fait trois mille livres de rente aux dépens du couvent, et par conséquent aux dépens du public, voilà non-seulement un scandale énorme, mais un vol manifeste et un vol fait à la classe la plus indigente des citoyens de Paris: car ce sont les pauvres qui payent la taxe imposée par les moines mendiants. L’ignorance et la faiblesse du peuple lui persuadent qu’il ne peut gagner le ciel qu’en donnant son nécessaire, dont ces moines composent leur superflu.
Il a donc fallu que, de ce seul chef, frère Dorothée ait extorqué vingt mille écus au moins aux pauvres de Paris, pour se faire mille écus de rente.
Songez bien, mon cher lecteur, que de telles aventures ne sont pas rares dans ce xviii siècle de notre ère vulgaire, qui a produit tant de bons livres. Je vous l’ai déjà dit, le peuple ne lit point. Un capucin, un récollet, un carme, un picpus, qui confesse et qui prêche, est capable de faire lui seul plus de mal que les meilleurs livres ne pourront jamais faire de bien.
J’oserais proposer aux âmes bien nées de répandre dans une capitale un certain nombre d’anticapucins, d’antirécollets, qui iraient de maison en maison recommander aux pères et mères d’être bien vertueux, et de garder leur argent pour l’entretien de leur famille et le soutien de leur vieillesse; d’aimer Dieu de tout leur cœur, et de ne jamais rien donner aux moines. Mais revenons à la vraie signification du mot scandale.
Dans ce procès des capucins, on accuse frère Grégoire d’avoir fait un enfant à M Bras-de-Fer, et de l’avoir ensuite mariée à Moutard le cordonnier. On ne dit point si frère Grégoire a donné lui-même la bénédiction nuptiale à sa maîtresse et à ce pauvre Moutard avec dispense. S’il l’a fait, voilà le scandale le plus complet qu’on puisse donner; il renferme fornication, vol, adultère, et sacrilége. Horresco referens.
Je dis d’abord fornication, puisque frère Grégoire forniqua avec Magdeleine Bras-de-Fer, qui n’avait alors que quinze ans.
Je dis vol, puisqu’il donna des tabliers et des rubans à Magdeleine, et qu’il est évident qu’il vola le couvent pour les acheter, pour payer les soupers, et les frais des couches, et les mois de nourrice.
Je dis adultère, puisque ce méchant homme continua à coucher avec M Moutard.
Je dis sacrilége, puisqu’il confessait Magdeleine. Et s’il maria lui-même sa maîtresse, figurez-vous quel homme c’était que frère Grégoire.
Un de nos collaborateurs et coopérateurs à ce petit ouvrage des Questions philosophiques et encyclopédiques travaille à faire un livre de morale sur les scandales, contre l’opinion de frère Patouillet. Nous espérons que le public en jouira incessamment.
SCHISME.
On a inséré dans le grand Dictionnaire encyclopédique tout ce que nous avions dit du grand schisme des Grecs et des Latins dans l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations. Nous ne voulons pas nous répéter.
Mais en songeant que schisme signifie déchirure, et que la Pologne est déchirée, nous ne pouvons que renouveler nos plaintes sur cette fatale maladie particulière aux chrétiens. Cette maladie, que nous n’avons pas assez décrite, est une espèce de rage qui se porte d’abord aux yeux et à la bouche: on regarde avec un œil enflammé celui qui ne pense pas comme nous; on lui dit les injures les plus atroces. La rage passe ensuite aux mains; on écrit des choses qui manifestent le transport au cerveau. On tombe dans des convulsions de démoniaque, on tire l’épée, on se bat avec acharnement jusqu’à la mort. La médecine n’a pu jusqu’à présent trouver de remède à cette maladie, la plus cruelle de toutes: il n’y a que la philosophie et le temps qui puissent la guérir.
Les Polonais sont aujourd’hui les seuls chez qui la contagion dont nous parlons fasse des ravages. Il est à croire que cette maladie horrible est née chez eux avec la plika. Ce sont deux maladies de la tête qui sont bien funestes. La propreté peut guérir la plika; la seule sagesse peut extirper le schisme.
On dit que ces deux maux étaient inconnus chez les Sarmates quand ils étaient païens. La plika n’attaque aujourd’hui que la populace; mais tous les maux nés du schisme dévorent aujourd’hui les plus grands de la république.
L’origine de ce mal est dans la fertilité de leurs terres, qui produisent beaucoup de blé. Il est bien triste que la bénédiction du Ciel les ait rendus si malheureux. Quelques provinces ont prétendu qu’il fallait absolument mettre du levain dans leur pain; mais la plus grande partie du royaume s’est obstinée à croire qu’il y a de certains jours de l’année où la pâte fermentée était mortelle.
Voilà une des premières origines du schisme ou de la déchirure de la Pologne; la dispute a aigri le sang. D’autres causes s’y sont jointes.
Les uns se sont imaginé, dans les convulsions de cette maladie, que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils, et les autres ont crié qu’il ne procédait que du Père. Les deux partis, dont l’un s’appelle le parti romain, et l’autre le dissident, se sont regardés mutuellement comme des pestiférés; mais, par un symptôme singulier de ce mal, les pestiférés dissidents ont voulu toujours s’approcher des catholiques, et les catholiques n’ont jamais voulu s’approcher d’eux.
Il n’y a point de maladie qui ne varie beaucoup, La diète, qu’on croit si salutaire, a été si pernicieuse à cette nation qu’au sortir d’une diète, au mois de juin 1768, les villes de Uman, de Zablotin, de Tetiou, de Zilianka, de Zafran, ont été détruites et inondées de sang, et que plus de deux cent mille malades ont péri misérablement.
D’un côté l’empire de Russie, et de l’autre l’empire de Turquie, ont envoyé cent mille chirurgiens pourvus de lancettes, de bistouris, et de tous les instruments propres à couper les membres gangrenés; la maladie n’en a été que plus violente. Le transport au cerveau a été si furieux qu’une quarantaine de malades se sont assemblés pour disséquer le roi, qui n’était nullement attaqué du mal, et dont la cervelle et toutes les parties nobles étaient très-saines, ainsi que nous l’avons observé à l’article Superstition. On croit que si on s’en rapportait à lui, il pourrait guérir la nation; mais un des caractères de cette maladie si cruelle est de craindre la guérison, comme les enragés craignent l’eau.
Nous avons des savants qui prétendent que ce mal vient anciennement de la Palestine, et que les habitants de Jérusalem et de Samarie en furent longtemps attaqués. D’autres croient que le premier siége de cette peste fut l’Égypte, et que les chiens et les chats, qui étaient en grande considération, étant devenus enragés, communiquèrent la rage du schisme à la plupart des Égyptiens qui avaient la tête faible.
On remarque surtout que les Grecs qui voyagèrent en Égypte, comme Timée de Locres et Platon, eurent le cerveau un peu blessé; mais ce n’était ni la rage ni la peste proprement dite: c’était une espèce de délire dont on ne s’apercevait même que difficilement, et qui était souvent caché sous je ne sais quelle apparence de raison. Mais les Grecs ayant, avec le temps, porté leur mal chez les nations de l’Occident et du Septentrion, la mauvaise disposition des cerveaux de nos malheureux pays fit que la petite fièvre de Timée de Locres et de Platon devint chez nous une contagion effroyable, que les médecins appelèrent tantôt intolérance, tantôt persécution, tantôt guerre de religion, tantôt rage, tantôt peste.
Nous avons vu quels ravages ce fléau épouvantable a faits sur la terre. Plusieurs médecins se sont présentés de nos jours pour extirper ce mal horrible jusque dans sa racine. Mais qui le croirait? Il se trouve des facultés entières de médecine à Salamanque, à Coïmbre, en Italie, à Paris même, qui soutiennent que le schisme, la déchirure, est nécessaire à l’homme; que les mauvaises humeurs s’évacuent par les blessures qu’elle fait; que l’enthousiasme, qui est un des premiers symptômes du mal, exalte l’âme, et produit de très-bonnes choses; que la tolérance est sujette à mille inconvénients; que si tout le monde était tolérant, les grands génies manqueraient de ce ressort qui a produit tant de beaux ouvrages théologiques; que la paix est un grand malheur pour un État, parce que la paix amène les plaisirs, et que les plaisirs, à la longue, pourraient adoucir la noble férocité qui forme les héros; que si les Grecs avaient fait un traité de commerce avec les Troyens, au lieu de leur faire la guerre, il n’y aurait eu ni d’Achille, ni d’Hector, ni d’Homère, et que le genre humain aurait croupi dans l’ignorance.
Ces raisons sont fortes, je l’avoue; je demande du temps pour y répondre.
SCOLIASTE.
Par exemple, Dacier et son illustre épouse étaient, quoi qu’on dise, des traducteurs et des scoliastes très-utiles. C’était encore une des singularités du grand siècle qu’un savant et sa femme nous fissent connaître Homère et Horace, en nous apprenant les mœurs et les usages des Grecs et des Romains, dans le même temps où Boileau donnait son Art poétique; Racine, Iphigénie et Athalie; Quinault, Atys et Armide; où Fénelon écrivait son Télémaque, où Bossuet déclamait ses Oraisons funèbres, où Le Brun peignait, où Girardon sculptait, où Ducange fouillait les ruines des siècles barbares pour en tirer des trésors, etc., etc. Remercions les Dacier mari et femme. J’ai plusieurs questions à leur proposer.
QUESTIONS SUR HORACE, À M. DACIER.
Voudriez-vous, monsieur, avoir la bonté de me dire pourquoi, dans la vie d’Horace imputée à Suétone, vous traduisez le mot d’Auguste purissimum penem par petit débauché? Il me semble que les Latins, dans le discours familier, entendaient par purus penis ce que les Italiens modernes ont entendu par buon coglione, faceto coglione, phrase que nous traduisions à la lettre au xvi siècle, quand notre langue était un composé de welche et d’italien. Purissimu spenis ne signifierait-il pas un convive agréable, un bon compagnon? Le purissimus exclut le débauché. Ce n’est pas que je veuille insinuer par là qu’Horace ne fût très-débauché; à Dieu ne plaise!
Je ne sais pourquoi vous dites qu’une espèce de guitare grecque, le barbiton, avait anciennement des cordes de soie. Ces cordes n’auraient point rendu de son, et les premiers Grecs ne connaissaient point la soie.
Il faut que je vous dise un mot sur la quatrième ode dans laquelle le « beau Printemps revient avec le Zéphyre; Vénus ramène les Amours, les Grâces, les Nymphes; elles dansent d’un pas léger et mesuré aux doux rayons de Diane, qui les regarde, tandis que Vulcain embrase les forges des laborieux Cyclopes ».
Vous traduisez: « Vénus recommence à danser au clair de la lune avec les Grâces et les Nymphes, pendant que Vulcain est empressé à faire travailler ses Cyclopes. » Vous dites dans vos remarques que l’on n’a jamais vu de cour plus jolie que celle de Vénus, et qu’Horace fait ici une allégorie fort galante: car par Vénus il entend les femmes, par les Nymphes il entend les filles, et par Vulcain il entend les sots qui se tuent du soin de leurs affaires, tandis que leurs femmes se divertissent. Mais êtes-vous bien sûr qu’Horace ait entendu tout cela?
Dans l’ode sixième, Horace dit: Nos convivia, nos prælia virginum Sectis in juvenes unguibus acrium Cantamus vacui, sivo quid urimur, Non præter solitum leves.
« Pour moi, soit que je sois libre, soit que j’aime, suivant ma légèreté ordinaire, je chante nos festins et les combats de nos jeunes filles qui menacent leurs amants de leurs ongles, qui ne peuvent les blesser. » Vous traduisez: « En quelque état que je sois, libre ou amoureux, et toujours prêt à changer, je ne m’amuse qu’à chanter les combats des jeunes filles qui se font les ongles pour mieux égratigner leurs amants. » Mais j’oserai vous dire, monsieur, qu’Horace ne parle point d’égratigner, et que mieux on coupe ses ongles, moins on égratigne.
Voici un trait plus curieux que celui des filles qui égratignent. Ils s’agit de Mercure dans l’ode dixième; vous dites qu’il est vraisemblable qu’on n’a donné à Mercure la qualité de dieu des larrons « que par rapport à Moïse, qui commanda à ses Hébreux de prendre tout ce qu’ils pourraient aux Égyptiens, comme le remarque le savant Huet, évêque d’Avranches, dans sa Démonstration évangélique ».
Ainsi, selon vous et cet évêque, Moïse et Mercure sont les patrons des voleurs. Mais vous savez combien on se moqua du savant évêque, qui fit de Moïse un Mercure, un Bacchus, un Priape, un Adonis, etc. Assurément Horace ne se doutait pas que Mercure serait un jour comparé à Moïse dans les Gaules.
Quant à cette ode à Mercure, vous croyez que c’est une hymne dans laquelle Horace l’adore; et moi, je soupçonne qu’il s’en moque.
Vous croyez qu’on donna l’épithète de Liber à Bacchus parce que les rois s’appelaient Liberi. Je ne vois dans l’antiquité aucun roi qui ait pris ce titre. Ne se pourrait-il pas que la liberté avec laquelle les buveurs parlent à table eût valu cette épithète au dieu des buveurs?
O matre pulchra filia pulchrior.
Vous traduisez: « Belle Tyndaris, qui pouvez seule remporter le prix de la beauté sur votre charmante mère. » Horace dit seulement: « Votre mère est belle, et vous êtes plus belle encore. » Cela me paraît plus court et mieux; mais je puis me tromper.
Horace, dans cette ode, dit que Prométhée, ayant pétri l’homme de limon, fut obligé d’y ajouter les qualités des autres animaux, et qu’il mit dans son cœur la colère du lion.
Vous prétendez que cela est imité de Simonide, qui assure que Dieu, ayant fait l’homme et n’ayant plus rien à donner à la femme, prit chez les animaux tout ce qui lui convenait, donna aux unes les qualités du pourceau, aux autres celles du renard, à celles-ci les talents du singe, à ces autres ceux de l’âne. Assurément Simonide n’était pas galant, ni Dacier non plus.
In me tota ruens Venus Cyprum deseruit.
Vous traduisez: « Vénus a quitté entièrement Chypre pour venir loger dans mon cœur. » N’aimez-vous pas mieux ces vers de Racine: Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée, C’est Vénus tout entière à sa proie attachée?
Dulce ridentem Lalagen amabo Dulce loquentem.
« J’aimerai Lalagé, qui parle et rit avec tant de grâce. » N’aimez-vous pas encore mieux la traduction de Sapho par Boileau: Que l’on voit quelquefois doucement lui sourire, Que l’on voit quelquefois tendrement lui parler?
Quis desiderio sit pudor aut modus Tam cari capitis?
Vous traduisez: « Quelle honte peut-il y avoir à pleurer un homme qui nous était si cher? etc. » Le mot de honte ne rend pas ici celui de pudor; que peut-il y avoir n’est pas le style d’Horace. J’aurais peut-être mis à la place: « Peut-on rougir de regretter une tête si chère, peut-on sécher ses larmes? » Natis in usum lætitiæ scyphis Pugnare Thracum est.
(Ode xxvii.)
Vous traduisez: « C’est aux Thraces de se battre avec les verres qui ont été faits pour la joie. » On ne buvait point dans des verres alors, et les Thraces encore moins que les Romains.
N’aurait-il pas mieux valu dire: « C’est une barbarie des Thraces d’ensanglanter des repas destinés à la joie? » Nunc est bibendum, nunc pede libero Pulsanda tellus.
Vous traduisez: « C’est maintenant, mes chers amis, qu’il faut boire, et que sans rien craindre il faut danser de toute sa force. » Frapper la terre d’un pas libre en cadence, ce n’est pas danser de toute sa force. Cette expression même n’est ni agréable, ni noble, ni d’Horace.
Je saute par-dessus cent questions grammaticales que je voudrais vous faire, pour vous demander compte du vin superbe de Cécube. Vous voulez absolument qu’Horace ait dit: Tinget pavimentum superbo Pontificum potiore cœnis.
Vous traduisez: « Il inondera ses chambres de ce vin qui nagera sur ses riches parquets, de ce vin qui aurait dû être réservé pour les festins des pontifes. » Horace ne dit rien de tout cela. Comment voulez-vous que du vin dont on fait une petite libation dans le triclinium, dans la salle à manger, inonde ces chambres? Pourquoi prétendez-vous que ce vin dût être réservé pour les pontifes? J’ai d’excellent vin de Malaga et de Canarie; mais je vous réponds que je ne l’enverrai pas à mon évêque.
Horace parle d’un superbe parquet, d’une magnifique mosaïque; et vous m’allez parler d’un vin superbe, d’un vin magnifique! On lit dans toutes les éditions d’Horace: Tinget pavimentum superbum, et non pas superbo.
Vous dites que c’est un grand sentiment de religion dans Horace de ne vouloir réserver ce bon vin que pour les prêtres. Je crois, comme vous, qu’Horace était très-religieux, témoin tous ses vers pour les bambins; mais je pense qu’il aurait encore mieux aimé boire ce bon vin de Cécube que de le réserver pour les prêtres de Rome.
Motus doceri gaudet ionicos Matura virgo, et fingitur artubus, etc.
(Liv. III, od. vi.)
Vous traduisez: « Le plus grand plaisir de nos filles à marier est d’apprendre les danses lascives des Ioniens. À cet usage elles n’ont point de honte de se rendre les membres souples, et de les former à des postures déshonnêtes. » Que de phrases pour deux petits vers? Ah, monsieur, des postures déshonnêtes! S’il y a dans le latin fingitur artubus, et non pas artibus, cela ne signifie-t-il pas: « Nos jeunes filles apprennent les danses et les mouvements voluptueux des Ioniennes? » et rien de plus.
Je tombe sur cette ode, Horrida tempestas.
Vous dites que le vieux commentateur se trompe en pensant que contraxit cœlum signifie nous a caché le ciel; et pour montrer qu’il s’est trompé, vous êtes de son avis.
Ensuite quand Horace introduit le docteur Chiron, précepteur d’Achille, annonçant à son élève, pour l’encourager, qu’il ne reviendra pas de Troie: Unde tibi reditum certo subtemine Parcæ Rupere.
(Epod. xiii.)
Vous traduisez: « Les Parques ont coupé le fil de votre vie. » Mais ce fil n’est pas coupé. Il le sera; mais Achille n’est pas encore tué. Horace ne parle point de fil; Parcæ est là pour fata. Cela veut dire mot à mot: « Les destins s’opposent à votre retour. » Vous dites que « Chiron savait cela par lui-même, car il était grand astrologue ».
Vous ne voulez pas que dulcibus alloquiis signifie de doux entretiens. Que voulez-vous donc qu’il signifie? Vous assurez positivement que « rien n’est plus ridicule, et qu’Achille ne parlait jamais à personne ». Mais il parlait à Patrocle, à Phénix, à Automédon, aux capitaines thessaliens. Ensuite vous imaginez que le mot alloqui signifie consoler. Ces contradictions peuvent égarer studiosam juventutem.
Dans vos remarques sur la troisième satire du second livre, vous nous apprenez que les sirènes s’appelaient de ce nom chez les Grecs, parce que sir signifiait cantique chez les Hébreux. Est-ce Bochart qui vous l’a dit? Croyez-vous qu’Homère eût beaucoup de relations avec les Juifs? Non, vous n’êtes pas du nombre de ces fous qui veulent faire accroire aux sots que tout nous vient de cette misérable nation juive, qui habitait un si petit pays, et qui fut si longtemps inconnue à l’Europe entière.
Je pourrais faire des questions sur chaque ode et sur chaque épître; mais ce serait un gros livre. Si jamais j’ai le temps, je vous proposerai mes doutes, non-seulement sur ces odes, mais encore sur les Satires, les Épîtres, et l’Art poétique. Mais à présent il faut que je parle à madame votre femme.
À MADAME DACIER. SUR HOMÈRE.
Madame, sans vouloir troubler la paix de votre ménage, je vous dirai que je vous estime et vous respecte encore plus que votre mari: car il n’est pas le seul traducteur et commentateur, et vous êtes la seule traductrice et commentatrice. Il est si beau à une Française d’avoir fait connaître le plus ancien des poëtes que nous vous devons d’éternels remerciements.
Je commence par remarquer la prodigieuse différence du grec à notre welche, devenu latin et ensuite français.
Voici votre élégante traduction du commencement de l’Iliade: « Déesse, chantez la colère d’Achille fils de Pélée; cette colère pernicieuse qui causa tant de malheurs aux Grecs, et qui précipita dans le sombre royaume de Pluton les âmes généreuses de tant de héros, et livra leur corps en proie aux chiens et aux vautours, depuis le jour fatal qu’une querelle d’éclat eut divisé le fils d’Atrée et le divin Achille: ainsi les décrets de Jupiter s’accomplissaient. Quel dieu les jeta dans ces dissensions? Le fils de Jupiter et de Latone, irrité contre le roi qui avait déshonoré Chrysès son sacrificateur, envoya sur l’armée une affreuse maladie qui emportait les peuples: car Chrysès étant allé aux vaisseaux des Grecs, chargé de présents pour la rançon de sa fille, et tenant dans ses mains les bandelettes sacrées d’Apollon avec le sceptre d’or, pria humblement les Grecs, et surtout les deux fils d’Atrée leurs généraux. Fils d’Atrée, leur dit-il, et vous généreux Grecs, que les dieux qui habitent l’Olympe vous fassent la grâce de détruire la superbe ville de Priam, et de vous voir heureusement de retour dans votre patrie; mais rendez-moi ma fille en recevant ces présents, et respectez en moi le fils du grand Jupiter, Apollon, dont les traits sont inévitables. Tous les Grecs firent connaître par un murmure favorable qu’il fallait respecter le ministre du dieu, et recevoir ses riches présents. Mais cette demande déplut à Agamemnon, aveuglé par sa colère. »