Lorsque Éliézer, serviteur d’Abraham, rencontra la belle Rebecca, fille de Bathuel, portant une cruche d’eau sur son épaule, et qu’elle lui eut donné à boire, à lui et à ses chameaux, il lui donna des pendants d’oreilles d’or qui pesaient deux sicles, et des bracelets d’or qui en pesaient dix. C’était un présent de vingt-quatre guinées.
Parmi les lois de l’Exode, il est dit que si un bœuf frappe de ses cornes un esclave mâle ou femelle, le possesseur du bœuf donnera trente sicles d’argent au maître de l’esclave, et le bœuf sera lapidé. Apparemment il était sous-entendu que le bœuf aurait fait une blessure dangereuse: sans quoi trente-deux écus auraient été une somme un peu trop forte vers le mont Sinaï, où l’argent n’était pas commun. C’est ce qui a fait soupçonner à plusieurs graves personnages, mais trop téméraires, que l’Exode ainsi que la Genèse n’avaient été écrits que dans des temps postérieurs.
Ce qui les a confirmés dans leur opinion erronée, c’est qu’il est dit dans le même Exode: « Prenez d’excellente myrrhe du poids de cinq cents sicles, deux cent cinquante de cinnamum, deux cent cinquante de cannes de sucre, deux cent cinquante de casse, quatre pintes et chopine d’huile d’olive, pour oindre le tabernacle; et on fera mourir quiconque s’oindra d’une pareille composition, ou en oindra un étranger. » Il est ajouté qu’à tous ces aromates on joindra du stacté, de l’onyx, du galbanum, et de l’encens brillant, et que du tout on doit faire une colature selon l’art du parfumeur.
Mais je ne vois pas ce qui a dû tant révolter les incrédules dans cette composition. Il est naturel de penser que les Juifs, qui, selon le texte, volèrent aux Égyptiens tout ce qu’ils purent emporter, aient volé de l’encens brillant, du galbanum, de l’onyx, du stacté, de l’huile d’olive, de la casse, des cannes de sucre, du cinnamum, et de la myrrhe. Ils avaient aussi volé sans doute beaucoup de sicles; et nous avons vu qu’un des plus zélés partisans de cette horde hébraïque évalue ce qu’ils avaient volé seulement en or à neuf millions. Je ne compte pas après lui.
SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES, ET DES ACADÉMIES.
SOCINIENS, ou ARIENS, ou ANTITRINITAIRES.
SOCRATE.
Le moule est-il cassé de ceux qui aimaient la vertu pour elle-même, un Confucius, un Pythagore, un Thalès, un Socrate? Il y avait de leur temps des foules de dévots à leurs pagodes et leurs divinités, des esprits frappés de la crainte de Cerbère et des Furies, qui couraient les initiations, les pèlerinages, les mystères; qui se ruinaient en offrandes de brebis noires. Tous les temps ont vu de ces malheureux dont parle Lucrèce (III, 51-54): Et quocumque tamen miseri venere, parentant, Et nigras mactant pecudes, et manibu’ divis Inferias mittunt; multoque in rebus acerbis Acrius advertunt animos ad relligionem.
Les macérations étaient en usage; les prêtres de Cybèle se faisaient châtrer pour garder la continence. D’où vient que parmi tous ces martyrs de la superstition, l’antiquité ne compte pas un seul grand homme, un sage? C’est que la crainte n’a jamais pu faire la vertu. Les grands hommes ont été les enthousiastes du bien moral. La sagesse était leur passion dominante; ils étaient sages comme Alexandre était guerrier, comme Homère était poëte, et Apelles peintre, par une force et une nature supérieure; et voilà peut-être tout ce qu’on doit entendre par le démon de Socrate.
Un jour deux citoyens d’Athènes, revenant de la chapelle de Mercure, aperçurent Socrate dans la place publique. L’un dit à l’autre: « N’est-ce pas là ce scélérat qui dit qu’on peut être vertueux sans aller tous les jours offrir des moutons et des oies? — Oui, dit l’autre, c’est ce sage qui n’a point de religion; c’est cet athée qui dit qu’il n’y a qu’un seul Dieu. » Socrate approcha d’eux avec son air simple, son démon, et son ironie, que Mme Dacier a si fort exaltée: « Mes amis, leur dit-il, un petit mot, je vous prie. Un homme qui prie la Divinité, qui l’adore, qui cherche à lui ressembler autant que le peut la faiblesse humaine, et qui fait tout le bien dont il est capable, comment nommeriez-vous un tel homme? — C’est une âme très-religieuse, dirent-ils. — Fort bien; on pourrait donc adorer l’Être suprême, et avoir à toute force de la religion? — D’accord, dirent les deux Athéniens. — Mais croyez-vous, poursuivit Socrate, que quand le divin architecte du monde arrangea tous ces globes qui roulent sur vos têtes, quand il donna le mouvement et la vie à tant d’êtres différents, il se servit du bras d’Hercule, ou de la lyre d’Apollon, ou de la flûte de Pan? — Cela n’est pas probable, dirent-ils. — Mais s’il n’est pas vraisemblable qu’il ait employé le secours d’autrui pour construire ce que nous voyons, il n’est pas croyable qu’il le conserve par d’autres que par lui-même. Si Neptune était le maître absolu de la mer, Junon de l’air, Éole des vents, Cérès des moissons, et que l’un voulût le calme quand l’autre voudrait du vent et de la pluie, vous sentez bien que l’ordre de la nature ne subsisterait pas tel qu’il est. Vous m’avouerez qu’il est nécessaire que tout dépende de celui qui a tout fait. Vous donnez quatre chevaux blancs au soleil, et deux chevaux noirs à la lune; mais ne vaut-il pas mieux que le jour et la nuit soient l’effet du mouvement imprimé aux astres par le maître des astres, que s’ils étaient produits par six chevaux? » Les deux citoyens se regardèrent et ne répondirent rien. Enfin Socrate finit par leur prouver qu’on pouvait avoir des moissons sans donner de l’argent aux prêtres de Cérès, aller à la chasse sans offrir des petites statues d’argent à la chapelle de Diane, que Pomone ne donnait point des fruits, que Neptune ne donnait point des chevaux, et qu’il fallait remercier le souverain qui a tout fait.
Son discours était dans la plus exacte logique. Xénophon, son disciple, homme qui connaissait le monde, et qui depuis sacrifia au vent dans la retraite des Dix-mille, tira Socrate par la manche, et lui dit: « Votre discours est admirable; vous avez parlé bien mieux qu’un oracle: vous êtes perdu; l’un de ces honnêtes gens à qui vous parlez est un boucher qui vend des moutons et des oies pour les sacrifices, et l’autre un orfèvre qui gagne beaucoup à faire des petits dieux d’argent et de cuivre pour les femmes; ils vont vous accuser d’être un impie qui voulez diminuer leur négoce; ils déposeront contre vous auprès de Mélitus et d’Anitus vos ennemis, qui ont juré votre perte: gare la ciguë; votre démon familier aurait bien dû vous avertir de ne pas dire à un boucher et à un orfèvre ce que vous ne deviez dire qu’à Platon et à Xénophon. » Quelque temps après, les ennemis de Socrate le firent condamner par le conseil des cinq cents. Il eut deux cent vingt voix pour lui. Cela fait présumer qu’il y avait deux cent vingt philosophes dans ce tribunal; mais cela fait voir que dans toute compagnie le nombre des philosophes est toujours le plus petit.
Socrate but donc la cigüe pour avoir parlé en faveur de l’unité de Dieu; et ensuite les Athéniens consacrèrent une chapelle à Socrate, à celui qui s’était élevé contre les chapelles dédiées aux êtres inférieurs.
SOLDAT.
Le ridicule faussaire qui fit ce Testament du cardinal de Richelieu, dont nous avons beaucoup plus parlé qu’il ne mérite, donne pour un beau secret d’État de lever cent mille soldats quand on veut en avoir cinquante mille.
Si je ne craignais d’être aussi ridicule que ce faussaire, je dirais qu’au lieu de lever cent mille mauvais soldats il en faut engager cinquante mille bons; qu’il faut rendre leur profession honorable; qu’il faut qu’on la brigue, et non pas qu’on la fuie; que cinquante mille guerriers assujettis à la sévérité de la règle sont bien plus utiles que cinquante mille moines; Que ce nombre est suffisant pour défendre un État de l’étendue de l’Allemagne, ou de la France, ou de l’Espagne, ou de l’Italie; Que des soldats en petit nombre dont on a augmenté l’honneur et la paye ne déserteront point; Que cette paye étant augmentée dans un État, et le nombre des engagés diminué, il faudra bien que les États voisins imitent celui qui aura le premier rendu ce service au genre humain; Qu’une multitude d’hommes dangereux étant rendue à la culture de la terre ou aux métiers, et devenue utile, chaque État en sera plus florissant.
M. le marquis de Monteynard a donné, en 1771, un exemple à l’Europe: il a donné un surcroît à la paye, et des honneurs aux soldats qui serviraient après le temps de leur engagement. Voilà comme il faut mener les hommes.
SOMNAMBULES, ET SONGES.
SECTION PREMIÈRE.
J’ai vu un somnambule, mais il se contentait de se lever, de s’habiller, de faire la révérence, de danser le menuet assez proprement; après quoi il se déshabillait, se recouchait, et continuait de dormir.
Cela n’approche pas du somnambule de l’Encyclopédie. C’était un jeune séminariste qui se relevait pour composer un sermon en dormant, l’écrivait correctement, le relisait d’un bout à l’autre, ou du moins croyait le relire, y faisait des corrections, raturait des lignes, en substituait d’autres, remettait à sa place un mot oublié; composait de la musique, la notait exactement, après avoir réglé son papier avec sa canne, et plaçait les paroles sous les notes sans se tromper, etc., etc.
Il est dit qu’un archevêque de Bordeaux a été témoin de toutes ces opérations, et de beaucoup d’autres aussi étonnantes. Il serait à souhaiter que ce prélat eût donné lui-même son attestation signée de ses grands-vicaires, ou du moins de monsieur son secrétaire.
Mais supposons que ce somnambule ait fait tout ce qu’on lui attribue, je lui ferai toujours les mêmes questions que je ferais à un simple songeur. Je lui dirais: Vous avez songé plus fortement qu’un autre, mais c’est par le même principe; cet autre n’a eu que la fièvre, et vous avez eu le transport au cerveau. Mais enfin, vous avez reçu l’un et l’autre des idées, des sensations auxquelles vous ne vous attendiez nullement; vous avez fait tout ce que vous n’aviez nulle envie de faire.
De deux dormeurs l’un n’a pas une seule idée, l’autre en reçoit une foule; l’un est insensible comme un marbre, l’autre éprouve des désirs et des jouissances. Un amant fait en rêvant une chanson pour sa maîtresse, qui dans son délire croit lui écrire une lettre tendre, et qui en récite tout haut les paroles.
Scribit amatori meretrix; dat adultera munus...In noctis spatio miserorum vulnera durant.
(Pétrone, ch. civ, vers 14 et 16.)
S’est-il passé autre chose dans votre machine, pendant ce rêve si puissant sur vous, que ce qui se passe tous les jours dans votre machine éveillée?
Vous, monsieur le séminariste, né avec le don de l’imitation, vous avez écouté cent sermons, votre cerveau s’est monté à en faire; vous en avez écrit en veillant, poussé par le talent d’imiter; vous en écrivez de même en dormant. Comment s’est-il pu faire que vous soyez devenu prédicateur en rêve, vous étant couché sans aucune volonté de prêcher? Ressouvenez-vous bien de la première fois que vous mîtes par écrit l’esquisse d’un sermon pendant la veille. Vous n’y pensiez pas le quart d’heure d’auparavant; vous étiez dans votre chambre, livré à une rêverie vague sans aucune idée déterminée; votre mémoire vous rappelle, sans que votre volonté s’en mêle, le souvenir d’une certaine fête: cette fête vous rappelle qu’on prêche ce jour-là; vous vous souvenez d’un texte, ce texte fournit un exorde; vous avez auprès de vous encre et papier, vous écrivez des choses que vous ne pensiez pas devoir jamais écrire.
Voilà précisément ce qui vous est arrivé dans votre acte de noctambule.
Vous avez cru dans l’une et l’autre opération ne faire que ce que vous vouliez; et vous avez été dirigé sans le savoir par tout ce qui a précédé l’écriture de ce sermon.
De même lorsque, en sortant de vêpres, vous vous êtes enfermé dans votre cellule pour méditer, vous n’aviez nul dessein de vous occuper de votre voisine: cependant son image s’est peinte à vous quand vous n’y pensiez pas; votre imagination s’est allumée sans que vous ayez songé à un éteignoir; vous savez ce qui s’en est ensuivi.
Vous avez éprouvé la même aventure pendant votre sommeil.
Quelle part avez-vous eue à toutes ces modifications de votre individu? La même que vous avez à la course de votre sang dans vos artères et dans vos veines, à l’arrosement de vos vaisseaux lymphatiques, au battement de votre cœur et de votre cerveau.
J’ai lu l’article Songe dans le Dictionnaire encyclopédique, et je n’y ai rien compris. Mais quand je recherche la cause de mes idées et de mes actions dans le sommeil et dans la veille, je n’y comprends pas davantage.
Je sais bien qu’un raisonneur qui voudrait me prouver que quand je veille, et que je ne suis ni frénétique ni ivre, je suis alors un animal agent, ne laisserait pas de m’embarrasser.
Mais je l’embarrasserais bien davantage en lui prouvant que, quand il dort, il est entièrement patient, pur automate.
Or dites-moi ce que c’est qu’un animal qui est absolument machine la moitié de sa vie, et qui change de nature deux fois en vingt-quatre heures.
SECTION II.
SECTION III.
DES SONGES.
Somnia, quæ mentes ludunt volitantibus umbris, Non delubra deum nec ab æthere numina mittunt.
Sed sibi quisque facit.
(Pétrone, ch. civ, vers 1-3.)
Mais comment, tous les sens étant morts dans le sommeil, y en a-t-il un interne qui est vivant? Comment vos yeux ne voyant plus, vos oreilles n’entendant rien, voyez-vous cependant et entendez-vous dans vos rêves? Le chien est à la chasse en songe, il aboie, il suit sa proie, il est à la curée. Le poëte fait des vers en dormant. Le mathématicien voit des figures; le métaphysicien raisonne bien ou mal: on en a des exemples frappants.
Sont-ce les seuls organes de la machine qui agissent? Est-ce l’âme pure qui, soustraite à l’empire des sens, jouit de ses droits en liberté?
Si les organes seuls produisent les rêves de la nuit, pourquoi ne produiront-ils pas seuls les idées du jour? Si l’âme pure, tranquille dans le repos des sens, agissant par elle-même, est l’unique cause, le sujet unique de toutes les idées que vous avez en dormant, pourquoi toutes ces idées sont-elles presque toujours irrégulières, déraisonnables, incohérentes? Quoi! c’est dans le temps où cette âme est le moins troublée qu’il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations! Elle est en liberté, et elle est folle! Si elle était née avec des idées métaphysiques (comme l’ont dit tant d’écrivains qui rêvaient les yeux ouverts), ses idées pures et lumineuses de l’être, de l’infini, de tous les premiers principes, devraient se réveiller en elle avec la plus grande énergie quand son corps est endormi: on ne serait jamais bon philosophe qu’en songe.
Quelque système que vous embrassiez, quelques vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue votre cerveau, et que votre cerveau remue votre âme, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous et malgré vous: votre volonté n’y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de penser, et sans même être sûr que vous pensez. Pesez cela, et tâchez de deviner ce que c’est que le composé de l’animal.
Les songes ont toujours été un grand objet de superstition; rien n’était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse songe qu’il la voit mourante; elle meurt le lendemain: donc les dieux lui ont prédit sa mort.
Un général d’armée rêve qu’il gagne une bataille; il la gagne en effet: les dieux l’ont averti qu’il serait vainqueur.
On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis; on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l’histoire ancienne, aussi bien que les oracles.
La Vulgate traduit ainsi la fin du verset 26 du ch. xix du Lévitique: « Vous n’observerez point les songes. » Mais le mot songe n’est point dans l’hébreu; et il serait assez étrange qu’on réprouvât l’observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l’Égypte et de sa famille pour avoir expliqué trois songes.
L’explication des rêves était une chose si commune qu’on ne se bornait pas à cette intelligence; il fallait encore deviner quelquefois ce qu’un autre homme avait rêvé. Nabuchodonosor, ayant oublié un songe qu’il avait fait, ordonna à ses mages de le deviner, et les menaça de mort s’ils n’en venaient pas à bout; mais le Juif Daniel, qui était de l’école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du roi, et en l’interprétant. Cette histoire et beaucoup d’autres pourraient servir à prouver que la loi des Juifs ne défendait pas l’onéiromantie, c’est-à-dire la science des songes.
SECTION IV.
Dans un de mes rêves, je soupais avec M. Touron, qui faisait les paroles et la musique des vers qu’il nous chantait. Je lui lis ces quatre vers dans mon songe: Mon cher Touron, que tu m’enchantes Par la douceur de tes accents!
Que tes vers sont doux et coulants!
Tu les fais comme tu les chantes.
Dans un autre rêve je récitai le premier chant de la Henriade tout autrement qu’il n’est. Hier, je rêvai qu’on nous disait des vers à souper. Quelqu’un prétendait qu’il y avait trop d’esprit; je lui répondais que les vers étaient une fête qu’on donnait à l’âme, et qu’il fallait des ornements dans les fêtes.
J’ai donc, en rêvant, dit des choses que j’aurais dites à peine dans la veille; j’ai donc eu des pensées réfléchies malgré moi, et sans y avoir la moindre part. Je n’avais ni volonté, ni liberté; et cependant je combinais des idées avec sagacité, et même avec quelque génie. Que suis-je donc sinon une machine?
SOPHISTE.
Un géomètre un peu dur nous parlait ainsi: Y a-t-il rien dans la littérature de plus dangereux que des rhéteurs sophistes? Parmi ces sophistes y en eut-il jamais de plus inintelligibles et de plus indignes d’être entendus que le divin Platon?
La seule idée utile qu’on puisse peut-être trouver chez lui est l’immortalité de l’âme, qui était déjà établie chez tous les peuples policés. Mais comment prouve-t-il cette immortalité?
On ne peut trop remettre cette preuve sous nos yeux pour nous faire bien apprécier ce fameux Grec.
Il dit, dans son Phédon, que la mort est le contraire de la vie, que le mort naît du vivant, et le vivant du mort, et que par conséquent les âmes vont sous terre après notre mort.
S’il est vrai que le sophiste Platon, qui se donne pour ennemi de tous les sophistes, raisonne presque toujours ainsi, qu’étaient donc ces prétendus grands hommes, et à qui ont-ils servi?
Le grand défaut de toute la philosophie platonicienne était d’avoir pris les idées abstraites pour des choses réelles. Un homme ne peut avoir fait une belle action que parce qu’il y a un beau réellement existant, auquel cette action est conforme!
On ne peut faire aucune action sans avoir l’idée de cette action: donc ces idées existent je ne sais où, et il faut les consulter!
Dieu avait l’idée du monde avant de le former; c’était son logos: donc le monde était la production du logos!
Que de querelles, tantôt vaines, tantôt sanglantes, cette manière d’argumenter apporta-t-elle enfin sur la terre! Platon ne se doutait pas que sa doctrine put un jour diviser une Église qui n’était pas encore née.
Pour concevoir le juste mépris que méritent toutes ces vaines subtilités, lisez Démosthène; voyez si dans aucune de ses harangues il emploie un seul de ces ridicules sophismes. C’est une preuve bien claire que dans les affaires sérieuses on ne faisait pas plus de cas de ces ergoteries que le conseil d’État n’en fait des thèses de théologie.
Vous ne trouverez pas un seul de ces sophismes dans les Oraisons de Cicéron. C’était un jargon de l’école, inventé pour amuser l’oisiveté: c’était le charlatanisme de l’esprit.
SOTTISE DES DEUX PARTS.
STYLE.
SECTION PREMIÈRE.
Le style des lettres de Balzac n’aurait pas été mauvais pour des oraisons funèbres; et nous avons quelques morceaux de physique dans le goût du poëme épique et de l’ode. Il est bon que chaque chose soit à sa place.
Ce n’est pas qu’il n’y ait quelquefois un grand art, ou plutôt un très-heureux naturel à mêler quelques traits d’un style majestueux dans un sujet qui demande de la simplicité; à placer à propos de la finesse, de la délicatesse, dans un discours de véhémence et de force. Mais ces beautés ne s’enseignent pas. Il faut beaucoup d’esprit et de goût. Il serait difficile de donner des leçons de l’un et de l’autre.
Il est bien étrange que depuis que les Français s’avisèrent d’écrire, ils n’eurent aucun livre écrit d’un bon style, jusqu’à l’année 1656, où les Lettres provinciales parurent. Pourquoi personne n’avait-il écrit l’histoire d’un style convenable jusqu’à la Conspiration de Venise de l’abbé de Saint-Réal?
D’où vient que Pellison eut le premier le vrai style de l’éloquence cicéronienne dans ses Mémoires pour le surintendant Fouquet?
Rien n’est donc plus difficile et plus rare que le style convenable à la matière que l’on traite.
N’affectez point des tours inusités et des mots nouveaux dans un livre de religion, comme l’abbé Houtteville; ne déclamez point dans un livre de physique; point de plaisanterie en mathématique; évitez l’enflure et les figures outrées dans un plaidoyer. Une pauvre bourgeoise ivrogne ou ivrognesse meurt d’apoplexie: vous dites qu’elle est dans la région des morts; on l’ensevelit: vous assurez que sa dépouille mortelle est confiée à la terre. Si on sonne pour son enterrement, c’est un son funèbre qui se fait entendre dans les nues. Vous croyez imiter Cicéron, et vous n’imitez que maître Petit-Jean.
J’ai entendu souvent demander si, dans nos meilleures tragédies, on n’avait pas trop souvent admis le style familier, qui est si voisin du style simple et naïf.
Par exemple, dans Mithridate: Seigneur, vous changez de visage!
cela est simple, et même naïf. Ce demi-vers, placé où il est, fait un effet terrible: il tient du sublime. Au lieu que les mêmes paroles de Bérénice à Antiochus: Prince, vous vous troublez et changez de visage!
ne sont que très-ordinaires; c’est une transition plutôt qu’une situation. Rien n’est si simple que ce vers: Madame, j’ai reçu des lettres des lettres de l’armée.
Mais le moment où Roxane prononce ces paroles fait trembler. Cette noble simplicité est très-fréquente dans Racine, et fait une de ses principales beautés. Mais on se récria contre plusieurs vers qui ne parurent que familiers.
Il suffit; et que fait la reine Bérénice?...A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?
Sait-il que je l’attends? — J’ai couru chez la reine...Il en était sorti lorsque j’y suis couru.
On sait qu’elle est charmante; et de si belles mains Semblent vous demander l’empire des humains.
Comme vous je me perds d’autant plus que j’y pense.
Quoi! seigneur, le sultan reverra son visage!
Mais, à ne point mentir, Votre amour dès longtemps a dû le pressentir.
Madame, encore un coup, c’est à vous de choisir.
Elle veut, Acomat, que je l’épouse. — Eh bien!
Et je vous quitte. — Et moi, je ne vous quitte pas.
Crois-tu, si je l’épouse, Qu’Andromaque en son cœur n’en sera point jalouse?
Tu vois que c’en est fait, ils se vont épouser.
Pour bien faire il faudrait que vous le prévinssiez...Attendez. — Non, vois-tu, je le nierais en vain.
On a trouvé une grande quantité de pareils vers trop prosaïques, et d’une familiarité qui n’est le propre que de la comédie. Mais ces vers se perdent dans la foule des bons; ce sont des fils de laiton qui servent à joindre des diamants.
Le style élégant est si nécessaire que, sans lui, la beauté des sentiments est perdue. Il suffit seul pour embellir les sentiments les moins nobles et les moins tragiques.
Croirait-on qu’on pût, entre une reine incestueuse et un père qui devient parricide, introduire une jeune amoureuse, dédaignant de subjuguer un amant qui ait déjà eu d’autres maîtresses, et mettant sa gloire à triompher de l’austérité d’un homme qui n’a jamais rien aimé? C’est pourtant ce qu’Aricie ose dire dans le sujet tragique de Phèdre. Mais elle le dit dans des vers si séducteurs, qu’on lui pardonne ces sentiments d’une coquette de comédie (acte II, scène i): Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée: Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée D’arracher un hommage à mille autres offert, Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D’enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné; C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite.
Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte, Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté, Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté.
Ces vers ne sont pas tragiques; mais tous les vers ne doivent pas l’être; et s’ils ne font aucun effet au théâtre, ils charment à la lecture par la seule élégance du style.
Presque toujours les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit; car les hommes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L’expression, le style fait toute la différence. Des déclarations d’amour, des jalousies, des ruptures, des raccommodements, forment le tissu de la plupart de nos pièces de théâtre, et surtout de celles de Racine, fondées sur ces petits moyens. Combien peu de génies ont-ils su exprimer ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre! Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples.
Sans le style, il est impossible qu’il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre d’éloquence et de poésie.
La profusion des mots est le grand vice du style de presque tous nos philosophes et antiphilosophes modernes. Le Système de la nature en est un grand exemple. Il y a dans ce livre confus quatre fois trop de paroles; et c’est en partie par cette raison qu’il est si confus.
L’auteur de ce livre dit d’abord que l’homme est l’ouvrage de la nature, qu’il existe dans la nature, qu’il ne peut même sortir de la nature par la pensée, etc.; que pour un être formé par la nature et circonscrit par elle il n’existe rien au delà du grand tout dont il fait partie et dont il éprouve les influences; qu’ainsi les êtres qu’on suppose au-dessus de la nature ou distingués d’elle-même seront toujours des chimères.
Il ajoute ensuite: « Il ne nous sera jamais possible de nous en former des idées véritables. » Mais comment peut-on se former une idée, soit fausse, soit véritable, d’une chimère, d’une chose qui n’existe point? Ces paroles oiseuses n’ont point de sens, et ne servent qu’à l’arrondissement d’une phrase inutile.
Il ajoute encore « qu’on ne pourra jamais se former des idées véritables du lieu que ces chimères occupent, ni de leur façon d’agir ». Mais comment des chimères peuvent-elles occuper une place dans l’espace? comment peuvent-elles avoir des façons d’agir? quelle serait la façon d’agir d’une chimère qui est le néant? Dès qu’on a dit chimère, on a tout dit: Omne supervacuum pleno de pectore manat.
(Horat., de Art. poet., 335.)
« Que l’homme apprenne les lois de la nature; qu’il se soumette à ces lois auxquelles rien ne peut le soustraire; qu’il consente à ignorer les causes entourées pour lui d’un voile impénétrable. » Cette seconde phrase n’est point du tout une suite de la première. Au contraire, elle semble la contredire visiblement. Si l’homme apprend les lois de la nature, il connaîtra ce que nous entendons par les causes des phénomènes; elles ne sont point pour lui entourées d’un voile impénétrable. Ce sont des expressions triviales échappées à l’écrivain.
« Qu’il subisse sans murmurer les arrêts d’une force universelle qui ne peut revenir sur ses pas, ou qui ne peut jamais s’écarter des règles que son essence lui prescrit. » Qu’est-ce qu’une force qui ne revient point sur ses pas? les pas d’une force! et non content de cette fausse image, il vous en propose une autre, si vous l’aimez mieux; et cette autre est une règle prescrite par une essence. Presque tout le livre est malheureusement écrit de ce style obscur et diffus.
« Tout ce que l’esprit humain a successivement inventé pour changer ou perfectionner sa façon d’être n’est qu’une conséquence nécessaire de l’essence propre de l’homme et de celle des êtres qui agissent sur lui. Toutes nos institutions, nos réflexions, nos connaissances, n’ont pour objet que de nous procurer un bonheur vers lequel notre propre nature nous force de tendre sans cesse. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et que nous serons, n’est jamais qu’une suite de ce que la nature nous a faits. » Je n’examine point ici le fond de cette métaphysique; je ne recherche point comment nos inventions pour changer notre façon d’être, etc., sont les effets nécessaires d’une essence qui ne change point. Je me borne au style. Tout ce que nous serons n’est jamais: quel solécisme! une suite de ce que la nature nous a faits: quel autre solécisme! Il fallait dire: ne sera jamais qu’une suite des lois de la nature. Mais il l’a déjà dit quatre fois en trois pages.
Il est très-difficile de se faire des idées nettes sur Dieu et sur la nature; il est peut-être aussi difficile de se faire un bon style.
Voici un monument singulier de style dans un discours que nous entendîmes à Versailles en 1745.
HARANGUE AU ROI, PRONONCÉE PAR M. LE CAMUS, PREMIER PRÉSIDENT DE LA COUR DES AIDES.
Sire, Les conquêtes de Votre Majesté sont si rapides qu’il s’agit de ménager la croyance des descendants, et d’adoucir la surprise des miracles, de peur que les héros ne se dispensent de les suivre, et les peuples de les croire.
Non, sire, il n’est plus possible qu’ils en doutent lorsqu’ils liront dans l’histoire qu’on a vu Votre Majesté à la tête de ses troupes les écrire elle-même au champ de Mars sur un tambour: c’est les avoir gravés à toujours au temple de mémoire.
Les siècles les plus reculés sauront que l’Anglais, cet ennemi fier et audacieux, cet ennemi jaloux de votre gloire, a été forcé de tourner autour de votre victoire; que leurs alliés ont été témoins de leur honte, et qu’ils n’ont tous accouru au combat que pour immortaliser le triomphe du vainqueur.
Nous n’osons dire à Votre Majesté, quelque amour qu’elle ait pour son peuple, qu’il n’y a plus qu’un secret d’augmenter notre bonheur, c’est de diminuer son courage, et que le Ciel nous vendrait trop cher ses prodiges s’il nous en coûtait vos dangers, ou ceux du jeune héros qui forme nos plus chères espérances.
SECTION II.
SUR LA CORRUPTION DU STYLE.
On se plaint généralement que l’éloquence est corrompue, quoique nous ayons des modèles presque en tous les genres. Un des plus grands défauts de ce siècle, qui contribue le plus à cette décadence, c’est le mélange des styles. Il me semble que nous autres auteurs, nous n’imitons pas assez les peintres, qui ne joignent jamais des attitudes de Callot à des figures de Raphaël. Je vois qu’on affecte quelquefois dans des histoires, d’ailleurs bien écrites, dans de bons ouvrages dogmatiques, le ton le plus familier de la conversation. Quelqu’un a dit autrefois qu’il faut écrire comme on parle; le sens de cette loi est qu’on écrive naturellement. On tolère dans une lettre l’irrégularité, la licence du style, l’incorrection, les plaisanteries hasardées, parce que des lettres écrites sans dessein et sans art sont des entretiens négligés; mais quand on parle ou qu’on écrit avec respect, on s’astreint alors à la bienséance. Or je demande à qui on doit plus de respect qu’au public?
Est-il permis de dire, dans des ouvrages de mathématique, « qu’un géomètre qui veut faire son salut doit monter au ciel en ligne perpendiculaire; que les quantités qui s’évanouissent donnent du nez en terre pour avoir voulu trop s’élever; qu’une semence qu’on a mise le germe en bas s’aperçoit du tour qu’on lui joue, et se relève; que si Saturne périssait, ce serait son cinquième satellite, et non le premier, qui prendrait sa place, parce que les rois éloignent toujours d’eux leurs héritiers; qu’il n’y a de vide que dans la bourse d’un homme ruiné; qu’Hercule était un physicien, et qu’on ne pouvait résister à un philosophe de cette force »?
Des livres très-estimables sont infectés de cette tache. La source d’un défaut si commun vient, me semble, du reproche de pédantisme qu’on a fait longtemps et justement aux auteurs: In vitium ducit culpæ fuga. On a tant répété qu’on doit écrire du ton de la bonne compagnie que les auteurs les plus sérieux sont devenus plaisants, et, pour être de bonne compagnie avec leurs lecteurs, ont dit des choses de très-mauvaise compagnie.
On a voulu parler de science comme Voiture parlait à M Paulet de galanterie, sans songer que Voiture même n’avait pas saisi le véritable goût de ce petit genre dans lequel il passa pour exceller: car souvent il prenait le faux pour le délicat, et le précieux pour le naturel. La plaisanterie n’est jamais bonne dans le genre sérieux, parce qu’elle ne porte jamais que sur un côté des objets qui n’est pas celui que l’on considère: elle roule presque toujours sur des rapports faux, sur des équivoques; de là vient que les plaisants de profession ont presque tous l’esprit faux autant que superficiel.
Il me semble qu’en poésie on ne doit pas plus mélanger les styles qu’en prose. Le style marotique a depuis quelque temps gâté un peu la poésie par cette bigarrure de termes bas et nobles, surannés et modernes; on entend dans quelques pièces de morale les sons du sifflet de Rabelais parmi ceux de la flûte d’Horace.
Il faut parler français: Boileau n’eut qu’un langage; Son esprit était juste, et son style était sage.
Sers-toi de ses leçons: laisse aux esprits mal faits L’art de moraliser du ton de Rabelais.
J’avoue que je suis révolté de voir dans une épître sérieuse les expressions suivantes: « Des rimeurs disloqués, à qui le cerveau tinte, Plus amers qu’aloès et jus de coloquinte, Vices portant méchef. Gens de tel acabit, Chiffonniers, Ostrogoths, maroufles que Dieu fit. » De tous ces termes bas l’entassement facile Déshonore à la fois le génie et le style.
SUICIDE, ou HOMICIDE DE SOI-MÊME.
Il y a quelques années qu’un Anglais, nommé Bacon Morris, ancien officier et homme de beaucoup d’esprit, me vint voir à Paris. Il était accablé d’une maladie cruelle dont il n’osait espérer la guérison. Après quelques visites, il entra un jour chez moi avec un sac et deux papiers à la main. « L’un de ces deux papiers, me dit-il, est mon testament; le second est mon épitaphe; et ce sac plein d’argent est destiné aux frais de mon enterrement. J’ai résolu d’éprouver pendant quinze jours ce que pourront les remèdes et le régime pour me rendre la vie moins insupportable; et si je ne réussis pas, j’ai résolu de me tuer. Vous me ferez enterrer où il vous plaira; mon épitaphe est courte. » Il me la fit lire, il n’y avait que ces deux mots de Pétrone: « Valete curæ, adieu les soins. »