SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Tambour, s. m.; terme imitatif qui exprime le son de cet instrument guerrier, inconnu aux Romains, et qui nous est venu des Arabes et des Maures. C’est une caisse ronde, exactement fermée en dessus et en dessous par un parchemin de mouton épais, tendu à force sur une corde à boyau. Le tambour ne sert parmi nous que pour l’infanterie; c’est avec le tambour qu’on l’assemble, qu’on l’exerce, qu’on la conduit. Battre le tambour, le tambour bat; il bat aux champs, il appelle, il rappelle, il bat la générale; la garnison marche, sort tambour battant.

TANT.

Adverbe de quantité, qui devient quelquefois conjonction.

Il est adverbe quand il est attaché au verbe, quand il en modifie le sens. Il aima tant la patrie! Vous connaissez les coquettes? oh tant! Il a tant de finesse dans l’esprit qu’il se trompe presque toujours.

Tant est une conjonction quand il signifie tandis que. Elle sera aimée tant qu’elle sera jolie, c’est-à-dire tandis qu’elle sera jolie.

Tant, lorsqu’il est suivi de quelque mot dont il désigne la quantité, gouverne toujours le génitif: tant d’amitié, tant de richesses, tant de crimes.

Il ne se joint jamais à un simple adjectif. On ne dit point tant vertueux, tant méchant, tant libéral, tant avare; mais si vertueux, si méchant, si libéral, si avare.

Après le verbe actif ou neutre, sans auxiliaire, il faut toujours mettre tant: il travaille tant, il pleut tant. Quand le verbe auxiliaire se joint au verbe actif, vous placez le tant entre l’un et l’autre; il a tant travaillé, il a tant plu, ils ont tant écrit; et jamais on ne se sert du si: il a si plu, ils ont si écrit; ce serait un barbarisme. Mais avec un verbe passif, le tant est remplacé par le si, et voici dans quel cas: lorsque vous avez à exprimer un sentiment particulier par un verbe passif, comme je suis si touché, si ému, si courroucé, si animé, vous ne pouvez dire je suis tant ému, tant touché, tant courroucé, tant animé, parce que ces mots tiennent lieu d’épithète; mais lorsqu’il s’agit d’une action, d’un fait, vous employez le mot de tant: cette affaire fut tant débattue, les accusations furent tant renouvelées, les juges tant sollicités, les témoins tant confrontés, et non pas si confrontés, si sollicités, si renouvelées, si débattue; la raison en est que ces participes expriment des faits, et ne peuvent être regardés comme des épithètes.

On ne dit point cette femme tant belle, parce que belle est épithète; mais on peut dire, surtout en vers, cette femme autrefois tant aimée, encore mieux que si aimée; mais quand on ajoute de qui elle a été aimée, il faut dire si aimée de vous, de lui, et non tant aimée de vous, de lui, parce qu’alors vous désignez un sentiment particulier. Cette personne autrefois tant célébrée par vous; célébrer est un fait. Cette personne autrefois si estimée par vous; c’est un sentiment.

Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre?

Quel crime a donc commis ce fils tant condamné?

Condamné, promise, expriment des faits.

Tant peut être considéré comme une particule d’exclamation: tant il est difficile de bien écrire! tant les oreilles sont délicates!

Tant se met pour autant: tant plein que vide, pour dire autant plein que vide; tant vaut l’homme, tant vaut sa terre, pour autant vaut l’homme, autant vaut sa terre. Tant tenu, tant payé, c’est-à-dire il sera payé autant qu’il aura servi.

On ne dit plus tant plus, tant moins, parce que tant est alors inutile. Plus on la pare, moins elle est belle. À quoi servirait tant plus on la pare, tant moins elle est belle?

Il n’en est pas de même de tant pis et de tant mieux: pis et mieux ne feraient pas seuls un sens assez complet. Il se croit sûr de la victoire, tant pis; il se défie de sa bonne fortune, tant mieux. Tant alors signifie d’autant: il fait d’autant mieux.

Tant que ma vue peut s’étendre, pour autant que ma vue peut s’étendre.

Tant et si peu qu’il vous plaira, au lieu de dire autant et si peu qu’il vous plaira.

TAPISSERIE, TAPISSIER.

Tapisserie, s. f.; ouvrage au métier ou à l’aiguille pour couvrir les murs d’un appartement. Les tapisseries au métier sont de haute ou de basse-lice: pour fabriquer celles de haute-lice, l’ouvrier regarde le tableau placé à côté de lui; mais pour la basse-lice, le tableau est sous le métier, et l’artiste le déroule à mesure qu’il en a besoin: l’un et l’autre travaillent avec la navette. Les tapisseries à l’aiguille s’appellent tapisseries de point, à cause des points d’aiguille. La tapisserie de gros point est celle dont les points sont plus écartés, plus grossiers; celle de petit point, au contraire. Les tapisseries des Gobelins, de Flandre, de Beauvais, sont de haute-lice. On y employait autrefois le fil d’or et la soie; mais l’or se blanchit, la soie se ternit. Les couleurs durent plus longtemps sur la laine.

Les tapisseries de point de Hongrie sont celles qui sont à points lâches et à longues aiguillées qui forment des points de diverses couleurs; elles sont communes et d’un bas prix.

Les tapisseries de verdure peuvent admettre quelques petits personnages, et retiennent le nom de verdure. Oudry a donné la vogue aux tapisseries d’animaux. Celles à personnages sont les plus estimées. Les tapisseries des Gobelins sont des chefs-d’œuvre d’après les plus grands peintres. On distingue les tapisseries par pièces, on les vend à la pièce, on les compte par aunes de cours. Plusieurs pièces qui tapissent un appartement s’appellent une tenture. On les tend, on les détend, on les cloue, on les décloue.

Les petites bordures sont aujourd’hui plus estimées que les grandes.

Toutes sortes d’étoffes peuvent servir de tapisserie; le damas, le satin, le velours, la serge. On donne même au cuir doré le nom de tapisserie. Il se fait de très-beaux fauteuils, de magnifiques canapés de tapisseries, soit de petit point, soit de haute ou basse-lice.

Tapissier, s. m,; c’est le manufacturier même; il n’est pas nommé autrement en Flandre. C’est aussi l’ouvrier qui tend les tapisseries dans une maison, qui garnit les fauteuils. Il y a des valets de chambre tapissiers.

TAQUIN, TAQUINE.

Taquin, ine, adj.; terme populaire qui signifie avare dans les petites choses, vilain dans sa dépense; quelques-uns s’en servent aussi dans le style familier pour signifier un homme renfrogné et têtu, comme supposant qu’un avare doit toujours être de mauvaise humeur. Il est peu en usage.

TARIF.

Tarif, s. m.; mot arabe devenu français, et qui signifie rôle, table, catalogue, évaluation. Tarif du prix des denrées; tarif de la douane, tarif des monnaies. L’édit du tarif, dans la minorité de Louis XIV, fit révolter le parlement, et causa la guerre insensée de la Fronde. On paya mille fois plus pour la guerre civile que le tarif n’aurait coûté.

TARTARE.

Tartare, s. et adj. m. et f.; habitant de la Tartarie. On s’est servi souvent de ce mot pour signifier barbare.

Et ne voyez-vous pas, par tant de cruautés, La rigueur d’un Tartare à travers ses bontés?

On a nommé tartares les valets militaires de la maison du roi, parce qu’ils pillaient pendant que leurs maîtres se battaient.

La langue tartare, les coutumes tartares.

Tartare, s. m.; enfer des Grecs et des Romains, imité du Tartarot égyptien, qui signifiait demeure éternelle. Ce mot entre très-souvent dans notre poésie, dans les odes, dans les opéras: les peines du Tartare, les fleuves du Tartare.

Qu’entends-je? le Tartare s’ouvre.

Quels cris! quels douloureux accents!

(Lamotte, Descente aux enfers, st. iv.)

TARTAREUX.

Tartareux, adj.; mot employé en chimie: sédiment tartareux, liqueur tartareuse, c’est-à-dire chargée de sel de tartre.

TARTRE.

Tartre, s. m.; sel formé par la fermentation dans les vins fumeux, et qui s’attache aux tonneaux en cristallisation.

Le tartre calciné s’appelle sel de tartre, c’est l’alcali fixe végétal; il s’emploie dans les arts et dans la médecine. Il se résout par l’humidité en une liqueur qu’on appelle huile de tartre.

Le tartre vitriolé est cette même huile mêlée avec l’esprit de vitriol.

Cristal ou crème de tartre; c’est le tartre purifié et réduit en forme de cristal. Il est formé d’un acide particulier et du sel de tartre, ou alcali fixe, avec une abondance d’acide.

Le tartre émétique est une combinaison de verre d’antimoine avec la crème de tartre.

Le tartre folié est la combinaison du sel de tartre avec le vinaigre.

TARTUFE, TARTUFERIE.

Tartufe, s. m.; nom inventé par Molière, et adopté aujourd’hui dans toutes les langues de l’Europe pour signifier les hypocrites, les fripons, qui se servent du manteau de la religion: c’est un tartufe, c’est un vrai tartufe.

Tartuferie, s. f.; mot nouveau formé de celui de tartufe: action d’hypocrite, maintien d’hypocrite, friponnerie de faux dévot; on s’en est servi souvent dans les disputes sur la bulle Unigenitus.

TAUPE.

Taupe, petit quadrupède, un peu plus gros que la souris, qui habite sous terre. La nature lui a donné des yeux extrêmement petits, enfoncés, et recouverts de petits poils, afin que la terre ne les blesse pas, et qu’il soit averti par un peu de lumière quand il est exposé; l’organe de l’ouïe très-fin, les pattes de devant larges, armées d’ongles tranchants, et placées toutes deux en plan incliné afin de jeter à droite et à gauche la terre qu’il fouille et qu’il soulève pour se faire un chemin et une habitation. Il se nourrit de la racine des herbes. Comme cet animal passe pour aveugle, La Fontaine a eu raison de dire: Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous.

(Fable vii du livre I.)

Noir comme une taupe, trou de taupe, prendre des taupes. On se fait d’assez jolies fourrures avec des peaux de taupes. Il est allé au royaume des taupes, pour dire il est mort, proverbialement et bassement.

TAUREAU.

Taureau, s. m.; quadrupède armé de cornes, ayant le pied fendu, les jambes fortes, la marche lente, le corps épais, la peau dure, la queue moins longue que celle du cheval, ayant quelques longs poils au bout. Son sang a passé pour être un poison, mais il ne l’est pas plus que celui des autres animaux; et les anciens qui ont écrit que Thémistocle et d’autres s’étaient empoisonnés avec du sang de taureau falsifiaient à la fois l’histoire et la nature. Lucien, qui reproche à Jupiter d’avoir placé les cornes du taureau au-dessus de ses yeux, lui fait un reproche très-injuste: car le taureau ayant l’œil grand, rond, et ouvert, il voit très-bien où il frappe; et si ses yeux avaient été placés sur sa tête, au-dessus des cornes, il n’aurait pu voir l’herbe qu’il broute.

Taureau banal est celui qui appartient au seigneur, et auquel ses vassaux sont tenus d’amener toutes leurs vaches.

Taureau de Phalaris, ou taureau d’airain; c’est un taureau jeté en fonte, qu’on trouva en Sicile, et qu’on supposa avoir été employé par Phalaris pour y enfermer et faire brûler ceux qu’il voulait punir, espèce de cruauté qui n’est nullement vraisemblable.

Les taureaux de Médée, qui gardaient la toison d’or.

Le taureau de Marathon, dompté par Hercule.

Le taureau qui porta Europe; le taureau de Mithras; le taureau d’Osiris; le taureau, signe du zodiaque; l’œil du taureau, étoile de la première grandeur. Combats de taureaux, communs en Espagne. Taureau-cerf, animal sauvage d’Éthiopie. Prune-taureau, espèce de prune qui a la chair sèche.

TAURICIDER.

Tauricider, v. n.; combattre des taureaux: expression familière qui se trouve souvent dans Scarron, dans Bussy, et dans Choisy.

TAUROBOLE.

Taurobole, sacrifice d’expiation, fort commun aux iii et iv siècles: on égorgeait un taureau sur une grande pierre un peu creusée et percée de plusieurs trous; sous cette pierre était une fosse, dans laquelle l’expié recevait sur son corps et sur son visage le sang de l’animal immolé. Julien le philosophe daigna se soumettre à cette expiation, pour se concilier les prêtres des Gentils.

TAUROPHAGE.

Taurophage, s. m.: mangeur de taureau: nom qu’on donnait à Bacchus et à Silène.

TAXE.

Le pape Pie II, dans une épître à Jean Peregal, avoue que la cour romaine ne donne rien sans argent; l’imposition même des mains et les dons du Saint-Esprit s’y vendent, et la rémission des péchés ne s’y accorde qu’aux riches.

Avant lui, saint Antonin, archevêque de Florence, avait observé que du temps de Boniface IX, qui mourut l’an 1404, la cour romaine était si infâme par la tache de simonie que les bénéfices s’y conféraient moins au mérite qu’à ceux qui apportaient beaucoup d’argent. Il ajoute que ce pape remplit l’univers d’indulgences plénières, de sorte que les petites églises, dans leurs jours de fêtes, les obtenaient à un prix modique.

Théodoric de Niem, secrétaire de ce pontife, nous apprend en effet que Boniface envoya des quêteurs en divers royaumes pour vendre l’indulgence à ceux qui leur offraient autant d’argent qu’ils en auraient dépensé en chemin s’ils eussent fait pour cela le voyage de Rome; de sorte qu’ils remettaient tous les péchés, même sans pénitence, à ceux qui se confessaient, et les dispensaient, moyennant de l’argent, de toutes sortes d’irrégularités, disant qu’ils avaient sur cela toute la puissance que le Christ avait accordée à Pierre de lier et de délier sur la terre.

Et ce qui est plus singulier encore, le prix de chaque crime est taxé dans un ouvrage latin imprimé à Rome par ordre de Léon X, le 18 novembre 1514, chez Marcel Silber, dans le champ de Flore, sous le titre de Taxes de la sacrée chancellerie et de la sacrée pénitencerie apostolique.

Entre plusieurs autres éditions de ce livre, faites en différents pays, celle in-4 de Paris, de l’an 1520, chez Toussaint Denis, rue Saint-Jacques, à la Croix de bois, près Saint-Yves, avec privilége du roi pour trois ans, porte au frontispice les armes de France et celles de la maison de Médicis, de laquelle était Léon X. Voilà ce qui aura trompé l’auteur du Tableau des papes, qui attribue à Léon X l’établissement de ces taxes, quoique Polydore Virgile et le cardinal d’Ossat s’accordent à placer l’invention de la taxe de la chancellerie sous Jean XXII, vers l’an 1320, et le commencement de celle de la pénitencerie, seize ans plus tard, sous Benoît XII.

Pour nous faire une idée de ces taxes, copions ici quelques articles du chapitre des absolutions.

L’absolution pour celui qui a connu charnellement sa mère, sa sœur, etc., coûte cinq gros.

L’absolution pour celui qui a défloré une vierge, six gros.

L’absolution pour celui qui a révélé la confession d’un autre, sept gros.

L’absolution pour celui qui a tué son père, sa mère, etc., cinq gros, et ainsi des autres péchés, comme nous verrons bientôt; mais à la fin du livre les prix sont évalués par ducats.

Il est aussi parlé d’une sorte de lettres appelées confessionnales, par lesquelles le pape permet de choisir, à l’article de la mort, un confesseur qui donne plein pardon de tout péché: aussi ces lettres ne s’accordent qu’aux princes, et même avec grande difficulté. Ce détail se trouve page 32 de l’édition de Paris.

La cour de Rome, dans la suite, eut honte de ce livre, qu’elle supprima tant qu’il lui fut possible; elle l’a même fait insérer dans l’indice expurgatoire du concile de Trente, sur la fausse supposition que les hérétiques l’ont corrompu.

Il est vrai qu’Antoine Dupinet, gentilhomme franc-comtois, en fit imprimer à Lyon, en 1564, un extrait in-8 dont voici le titre: Taxes des parties casuelles de la boutique du pape, en latin et en français, avec annotations primes des décrets, conciles, et canons tant vieux que modernes, pour la vérification de la discipline anciennement observée en l’Église; par A. D. P. Mais quoiqu’il n’avertisse point que son ouvrage n’est qu’un abrégé de l’autre, bien loin de corrompre son original, il en retranche au contraire quelques traits odieux, tels que celui qui se lit page 23, ligne 9 d’en bas, dans l’édition de Paris; le voici: « Et remarquez soigneusement que sortes de grâces et de disponses ne s’accordent point aux pauvres, parce que n’ayant pas de quoi, ils ne peuvent être consolés. » Il est vrai encore que Dupinet évalue ces taxes par tournois, ducats, et carlins; mais comme il observe, page 42, que les carlins et les gros sont de la même valeur, en substituant à la taxe de cinq, six, sept gros, etc., qui est dans son original, celle d’un nombre égal de carlins, ce n’est point le falsifier. En voici la preuve dans les quatre articles déjà cités de l’original.

L’absolution, dit Dupinet, pour celui qui connaît charnellement sa mère, sa sœur, ou quelque autre parente ou alliée, ou sa commère de baptême, est taxée à cinq carlins.

L’absolution pour celui qui dépucelle une jeune fille est taxée à six carlins.

L’absolution pour celui qui rélève la confession de quelque pénitent est taxée à sept carlins.

L’absolution pour celui qui a tué son père, sa mère, son frère, sa sœur, sa femme, ou quelque autre parent ou allié, laïque néanmoins, est taxée à cinq carlins: car si le mort était ecclésiastique, l’homicide serait obligé de visiter les saints lieux.

Rapportons-en quelques autres.

L’absolution, continue Dupinet, pour quelque acte de paillardise que ce soit, commis par un clerc, fût-ce avec une religieuse dans le cloître ou dehors, ou avec ses parentes et alliées, ou avec sa fille spirituelle (sa filleule), ou avec quelques autres femmes que ce soit, coûte trente-six tournois, trois ducats.

L’absolution pour un prêtre qui tient une concubine, vingt-un tournois, cinq ducats, six carlins.

L’absolution d’un laïque pour toutes sortes de péchés de la chair se donne au for de la conscience pour six tournois, deux ducats.

L’absolution d’un laïque pour crime d’adultère, donnée au for de la conscience, coûte quatre tournois; et s’il y a adultère et inceste, il faut payer par tête six tournois. Si outre ces crimes on demande l’absolution du péché contre nature ou de la bestialité, il faut quatre-vingt-dix tournois, douze ducats et six carlins; mais si on demande seulement l’absolution du crime contre nature ou de la bestialité, il n’en coûtera que trente-six tournois et neuf ducats.

La femme qui aura pris un breuvage pour se faire avorter, ou le père qui le lui aura fait prendre, payera quatre tournois, un ducat, et huit carlins; et si c’est un étranger qui ait donné le breuvage pour la faire avorter, il payera quatre tournois, un ducat, et cinq carlins.

Un père ou une mère, ou quelque autre parent qui aura étouffé un enfant, payera quatre tournois, un ducat, huit carlins; et si le mari et la femme l’ont tué ensemble, ils payeront six tournois et deux ducats.

La taxe qu’accorde le dataire pour contracter mariage hors les temps permis est de vingt carlins; et dans les temps permis, si les contractants sont au second ou troisième degré, elle est ordinairement de vingt-cinq ducats, et quatre pour l’expédition des bulles; et au quatrième degré, de sept tournois, un ducat et six carlins.

La dispense du jeûne pour un laïque aux jours marqués par l’Église, et la permission de manger du fromage, sont taxées à vingt carlins. La permission de manger de la viande et des œufs aux jours défendus est taxée à douze carlins; et celle de manger des laitages, à six tournois pour une personne seule; et à douze tournois, trois ducats et six carlins, pour toute une famille et pour plusieurs parents.

L’absolution d’un apostat et d’un vagabond qui veut revenir dans le giron de l’Église coûte douze tournois, trois ducats et six carlins.

L’absolution et la réhabilitation de celui qui est coupable de sacrilége, de vol, d’incendie, de rapine, de parjure, et semblables, est taxée à trente-six tournois et neuf ducats.

L’absolution pour un valet qui retient le bien de son maître trépassé pour le payement de ses gages, et qui, étant averti, n’en fait pas la restitution, pourvu que le bien qu’il retient n’excède pas la valeur de ses gages, est taxée seulement, dans le for de la conscience, à six tournois, deux ducats.

Pour changer les clauses d’un testament, la taxe ordinaire est de douze tournois, trois ducats, six carlins.

La permission de changer son nom propre coûte neuf tournois, deux ducats et neuf carlins; et pour changer le surnom et la manière de le signer, il faut payer six tournois et deux ducats.

La permission d’avoir un autel portatif pour une seule personne est taxée à dix carlins, et celle d’avoir une chapelle domestique, à cause de l’éloignement de l’église paroissiale, et pour y établir des fonts baptismaux et des chapelains, trente carlins.

Enfin la permission de transporter des marchandises une ou plusieurs fois aux pays des infidèles, et généralement trafiquer et vendre sa marchandise sans être obligé d’obtenir la permission des seigneurs temporels, de quelques lieux que ce soit, fussent-ils rois ou empereurs, avec toutes les clauses dérogatoires très-amples, n’est taxée qu’à vingt quatre tournois, six ducats.

Cette permission, qui supplée à celle des seigneurs temporels, est une nouvelle preuve des prétentions papales dont nous avons parlé à l’article Bulle. On sait d’ailleurs que tous les rescrits ou expéditions pour les benéfices se payent encore à Rome suivant la taxe; et cette charge retombe toujours sur les laïques, par les impositions que le clergé subalterne en exige. Ne parlons ici que des droits pour les mariages et pour les sépultures.

Un arrêt du parlement de Paris, du 19 mai 1409, rendu à la poursuite des habitants et échevins d’Abbeville, porte que chacun pourra coucher avec sa femme sitôt après la célébration du mariage, sans attendre le congé de l’évêque d’Amiens, et sans payer le droit qu’exigeait ce prélat pour lever la défense qu’il avait faite de consommer le mariage les trois premières nuits des noces. Les moines de Saint-Étienne de Nevers furent privés du même droit par un autre arrêt du 27 septembre 1591. Quelques théologiens ont prétendu que cela était fondé sur le quatrième concile de Carthage, qui l’avait ordonné pour la révérence de la bénédiction matrimoniale. Mais comme ce concile n’avait point ordonné d’éluder sa défense en payant, il est plus vraisemblable que cette taxe était une suite de la coutume infâme qui donnait à certains seigneurs la première nuit des nouvelles mariées de leurs vassaux. Buchanan croit que cet usage avait commencé en Écosse, sous le roi Even.

Quoi qu’il en soit, les seigneurs de Prellei et de Parsanni, en Piémont, appelaient ce droit carragio; mais ayant refusé de le commuer en une prestation honnête, leurs vassaux révoltés se donnèrent à Amédée VI, quatorzième comte de Savoie.

On a conservé un procès-verbal fait par M. Jean Fraguier, auditeur en la chambre des comptes de Paris, en vertu d’arrêt d’icelle du 7 avril 1507, pour l’évaluation du comté d’Eu, tombé en la garde du roi par la minorité des enfants du comte de Nevers et de Charlotte de Bourbon sa femme. Au chapitre du revenu de la baronnie de Saint-Martin-le-Gaillard, dépendant du comté d’Eu, il est dit: Item, a ledit seigneur, audit lieu de Saint-Martin, droit de culage quand on se marie.

Les seigneurs de Sonloire avaient autrefois un droit semblable, et l’ayant omis en l’aveu par eux rendu au seigneur de Montlevrier leur suzerain, l’aveu fut blâmé; mais, par acte du 15 décembre 1607, le sieur de Montlevrier y renonça formellement; et ces droits honteux ont été partout convertis en des prestations modiques appelées marchetta.

Or, quand nos prélats eurent des fiefs, suivant la remarque du judicieux Fleury, ils crurent avoir comme évêques ce qu’ils n’avaient que comme seigneurs; et les curés, comme leurs arrière-vassaux, imaginèrent la bénédiction du lit nuptial, qui leur valait un petit droit sous le nom de plat de noces, c’est-à-dire leur dîner en argent ou en espèce. Voici le quatrain qu’un curé de province mit, en cette occasion, sous le chevet d’un président fort âgé, qui épousait une jeune demoiselle du nom de La Montagne; il faisait allusion aux cornes de Moïse, dont il est parlé dans l’Exode: Le président à barbe grise Sur la montagne va monter; Mais certes il peut bien compter D’en descendre comme Moïse.

Disons aussi deux mots sur les droits qu’exige le clergé pour les sépultures des laïques. Autrefois, au décès de chaque particulier, les évêques se faisaient représenter les testaments, et défendaient de donner la sépulture à ceux qui étaient morts déconfès, c’est-à-dire qui n’avaient pas fait un legs à l’Église, à moins que les parents n’allassent à l’official, qui commettait un prêtre ou quelque autre personne ecclésiastique pour réparer la faute du défunt, et faire ce legs en son nom. Les curés aussi s’opposaient à la profession de ceux qui voulaient se faire moines, jusqu’à ce qu’ils eussent payé les droits de leur sépulture: disant que, puisqu’ils mouraient au monde, il était juste qu’ils s’acquittassent de ce qu’ils auraient dû si on les avait enterrés.

Mais les débats fréquents occasionnés par ces vexations obligèrent les magistrats de fixer la taxe de ces droits singuliers. Voici l’extrait d’un règlement à ce sujet, porté par François de Harlai de Chanvallon, archevêque de Paris, le 30 mai 1693, et homologué en la cour du parlement le 10 juin suivant.

MARIAGES.

Pour la publication des bans Pour les fiançailles Pour la célébration du mariage Pour le certificat de la publication des bans, et la permission donnée au futur époux d’aller se marier dans la paroisse de la future épouse Pour l’honoraire de la messe du mariage pour le vicaire Pour le clerc des sacrements Pour la bénédiction du lit CONVOIS.

Des enfants au-dessous de sept ans, lorsqu’on ne va point en corps de clergé: Pour le curé Pour chaque prêtre Lorsqu’on ira en clergé: Pour le droit curial Pour la présence du curé Pour chaque prêtre Pour le vicaire Pour chaque enfant de chœur, lorsqu’ils portent le corps Et lorsqu’ils ne le portent pas Et ainsi des jeunes gens au-dessus de sept ans jusqu’à douze Des personnes au-dessus de douze ans: Pour le droit curial Pour l’assistance du curé Pour le vicaire Pour chaque prêtre Pour chaque enfant de chœur Chacun des prêtres qui veillent le corps pendant la nuit, à boire, et Et pendant le jour, à chacun Pour la célébration de la messe Pour le service extraordinaire, appelé le service complet, c’est-à-dire les vigiles et les deux messes du Saint-Esprit et de la sainte Vierge Pour chacun des prêtres qui portent le corps Pour le port de la haute croix Pour le porte-bénitier Pour le port de la petite croix Pour le clerc des convois Pour le transport des corps d’une église à une autre, sera payé moitié plus des droits ci-dessus.

Pour la réception des corps transportés: Au curé Au vicaire À chaque prêtre TECHNIQUE.

Technique, adj. m. f.; artificiel: vers techniques, qui renferment des préceptes; vers techniques pour apprendre l’histoire. Les vers de Despautère sont techniques.

Mascula sunt pons, mons, fons.

Ce ne sont pas des vers dans le goût de Virgile.

TENIR.

Tenir, v. act. et quelquefois n. La signification naturelle et primordiale de tenir est d’avoir quelque chose entre ses mains: tenir un livre, une épée, les rênes des chevaux, le timon, le gouvernail d’un vaisseau; tenir un enfant par les lisières; tenir quelqu’un par le bras; tenir fort; tenir serré, ferme, faiblement; tenir à brasse corps; tenir à deux mains; tenir à la gorge; tenir le poignard sur la gorge, au propre. etc.

Par extension et au figuré il a plusieurs autres significations. Tenir, posséder. Le roi d’Angleterre tient une principauté en Allemagne. On tient une terre en fief, un bénéfice en commende, une maison à loyer, à bail judiciaire, etc. Les mahométans tiennent les plus beaux pays de l’Europe et de l’Asie. Les rois d’Angleterre ont tenu plusieurs provinces en France à foi et hommage de la couronne.

Tenir, dans le sens d’occuper. Un officier tient une place pour le roi. On tient le jeu de quelqu’un, pour quelqu’un; il tient, il occupe le premier étage; il le tient à bail, à loyer; tenir une ferme.

Tenir, pour exprimer l’ordre des personnes et des choses. Les présidents dans leurs compagnies tiennent le premier rang. On tient son rang, sa place, son poste; et dans le discours familier, on tient son coin. Il a tenu le milieu entre ces deux extrémités. Les livres d’histoire tiennent le premier rang dans sa bibliothèque.

Tenir, pour garder. Tenir son argent dans son cabinet, son vin à la cave, ses papiers sous la clef, sa femme dans un couvent.

Tenir, pour contenir au propre. Cette grange tient tant de gerbes, ce muid tant de pintes; cette forêt tient dix lieues de long; l’armée tenait quatre lieues de pays; cet homme, ce meuble tient trop de place; il ne peut tenir que vingt personnes à cette table.

Tenir, pour contenir au figuré. Il est si remuant, si vif, qu’on ne le peut tenir; il ne peut tenir sa langue; tenir en place; rien ne le peut tenir, c’est-à-dire contenir, réprimer. Vous ne pouvez vous tenir de jouer, de médire. C’est dans ce sens figuré qu’on tient les peuples dans le devoir, les enfants dans le respect, les ennemis en échec, dans la crainte. On les contient au figuré.

Il n’en est pas de même de tenir la balance entre les puissances, parce qu’on ne contient pas la balance. On est supposé tenir la balance dans sa main; c’est une métaphore. Tenir de court est aussi une métaphore, prise des rênes des chevaux et des laisses des chiens.

Tenir, être proche, être joint, contigu, attaché, adhérer. Le jardin tient à ma maison, la forêt au jardin. Ce tableau ne tient qu’à un clou; ce miroir tient mal, il est mal attaché. De là on dit au figuré: la vie ne tient qu’à un fil, ne tient à rien. Sa condamnation a tenu à peu de chose. Je ne sais qui me tient que je n’éclate! À quoi tient-il que vous ne sollicitiez cette affaire? Qu’à cela ne tienne. Il n’y a ni considération ni crédit qui tienne, il sera condamné. S’il ne tient qu’à donner de l’argent, en voilà. Il n’a pas tenu à moi que vous ne fussiez heureux. Votre argent ne tient à rien. Cela tient comme de la glu, proverbialement et bassement.

Tenir pour avoir soin. Tenir sa maison propre, ses enfants bien vêtus, ses affaires en ordre, ses meubles en bon état, ses portes fermées, ses fenêtres ouvertes.

Tenir, pour exprimer les situations du corps. Il tient les yeux ouverts, les yeux baissés, les mains jointes, la tête droite, les pieds en dehors, etc. Il se tient droit, debout, courbé, assis. Il se tient mal, il se tient bien. Il se tient sous les armes. On dit que Siméon Stylite se tint plusieurs années sur une jambe. Les grues se tiennent souvent sur une patte.

Et au figuré: Il se tient à sa place, c’est-à-dire il est modeste, il ne se méconnaît pas, il ménage l’orgueil des autres. Il se tient en repos, il se tient à l’écart, il se tient clos et couvert, il ne se mêle pas des affaires d’autrui, il ne s’expose pas. Vous tiendrez-vous les bras croisés? vous tiendrez-vous à ne rien faire?

Tenir, pour exprimer les effets un peu durables de quelque chose. Le lait tient le teint frais; les fruits fondants tiennent le ventre libre. La fourrure tient chaud; la société tient gai. Le régime me tient sain, l’exercice me tient dispos, la solitude me tient laborieux, etc.

Tenir, être redevable. Je tiens tout de votre bonté; je tiens du roi ma terre, mes priviléges, ma fortune. S’il a quelque chose de bon, il le tient de vos exemples. Il tient la vie de la clémence du prince.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père et les miens.

(Corneille, Cinna, acte V, scène i.)

C’est à peu près en ce sens qu’on dit: Je tiens ce secret d’un charlatan. Je tiens cette nouvelle d’un homme instruit. Je tiens cette façon de travailler d’un grand maître. Je tiens de lui ma méthode, mes idées sur la métaphysique; c’est-à-dire, je lui en suis redevable, je les ai puisées chez lui.

Tenir, ressembler, participer. Il tient de son père et de sa mère; il a de qui tenir; il tient de race. Il tient sa valeur de son père et sa modestie de sa mère. Ce style tient du burlesque, il participe du burlesque; cette architecture, du gothique. Le mulet tient de l’âne et du cheval.

Tenir, pour signifier l’exercice des emplois et des professions. Un maître ès arts peut tenir école et pension. Il faut la permission du roi pour tenir manége. Tout négociant peut tenir banque. Il faut être maître pour tenir boutique. Ce n’est que par tolérance qu’on tient académie de jeu. Tout citoyen peut tenir des chambres garnies. Pour tenir auberge, cabaret, il faut permission.

Tenir, pour demeurer, être longtemps dans la même situation. Ce général a tenu longtemps la campagne; ce malade tient la chambre, le lit. Ce débiteur tient prison. Ce vaisseau a tenu la mer six mois. Il m’a tenu, je me suis tenu longtemps au froid, à l’air, à la pluie.

Tenir, pour convoquer, assembler, présider. Le pape tient concile consistoire, chapelle. Le roi tient conseil, tient le sceau. On tient les états, la chambre des vacations, les grands jours, etc. La foire se tient; le marché se tient.

Tenir, pour exprimer les maux du corps et de l’âme. La goutte, la fièvre le tient. Son accès le tient; quand sa colère le tient, il n’est plus maître de lui; sa mauvaise humeur le tient, il n’en faut pas approcher. On voit bien ce qui le tient, c’est la peur. Qu’est-ce qui le tient? la mauvaise honte.

Remarquez que quand ces affections de l’âme la maîtrisent, alors elles gouvernent le verbe: car ce sont elles qui agissent. Mais quand on semble les faire durer, c’est la personne qui gouverne le verbe. Il tint sa colère longtemps contre son rival. Il lui tint rancune. Il tient sa gravité, son quant-à-moi, son fier. Je tiens ma colère ne peut signifier, je retiens ma colère, mais au contraire je la garde. On ne peut dire tenir son courage, tenir son humeur, parce que le courage est une qualité qui doit toujours dominer, et l’humeur une affection involontaire. Personne ne veut avoir d’humeur, mais on veut bien avoir de la colère contre les méchants, contre les hypocrites, tenir sa colère contre eux. C’est par la même raison qu’on tient une conduite, un parti, parce qu’on est censé les vouloir tenir. Vous tenez votre sérieux, et votre sérieux ne vous tient pas. On tient rigueur, la rigueur ne vous tient pas.

Tenir, pour résister. La citadelle a tenu plus longtemps que la ville. Les ennemis pourront à peine tenir cette année. Ce général a tenu dans Prague contre une armée de soixante et dix mille hommes. Tenir tête, tenir bon, tenir ferme. Il tient au vent, à la pluie, à toutes les fatigues.

Tenir, pour avoir et entretenir. Il tient son fils au collége, à l’académie. Le roi tient des ambassadeurs dans plusieurs cours; il tient garnison dans les villes frontières. Ce ministre tient des émissaires, des espions, dans les cours étrangères.

Tenir, pour croire, réputer. On ne tient plus, dans les écoles, les dogmes d’Aristote. Les mahométans tiennent que Dieu est incommunicable; la plupart tiennent que l’Alcoran n’est pas de toute éternité. Les Indiens et les Chinois tiennent la métempsycose. Je me tiens heureux, je me tiens perdu; c’est-à-dire je me crois heureux, je me crois perdu. On tient les opinions de Leibnitz pour chimériques; mais on tient ce philosophe pour un grand génie. Il a tenu ma visite à honneur, et mes réflexions à injure. Il se l’est tenu pour dit. Remarquez que lorsque tenir signifie réputer, avoir opinion, il s’emploie également avec l’accusatif et avec la préposition pour.

Qu’il la tient pour sensée et de bon jugement.

(Racine, les Plaideurs, acte I, scène iv.)

Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières.

(Molière, l’École des femmes, acte I, scène i.)

Tenir, pour exécuter, accomplir, garder. Un honnête homme tient sa promesse; un roi sage tient ses traités. On est obligé de tenir ses marchés; quand on a donné sa parole, il la faut tenir.

Tenir, au lieu de suivre. Ils tiennent le chemin de Lyon. Quelle route tiendrez-vous? Tenez les bords; tenez toujours le large, le bas, le haut, le milieu.