SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Le diable, qui, comme on sait, est un mauvais singe des œuvres des saints, voulut avoir aussi sa verge, sa baguette, dont il gratifia tous les sorciers. Médée et Circé furent toujours armées de cet instrument mystérieux. De là vient que jamais magicienne ne paraît à l’Opéra sans cette verge, et qu’on appelle ces rôles des rôles à baguette.

Aucun joueur de gobelets ne fait ses tours de passe-passe sans sa verge, sans sa baguette.

On trouve les sources d’eau, les trésors, au moyen d’une verge, d’une baguette de coudrier, qui ne manque pas de forcer un peu la main à un imbécile qui la serre trop, et qui tourne aisément dans celle d’un fripon. M. Formey, secrétaire de l’Académie de Berlin, explique ce phénomène par celui de l’aimant dans le grand Dictionnaire encyclopédique. Tous les sorciers du siècle passé croyaient aller au sabbat sur une verge magique, ou sur un manche à balai qui en tenait lieu: et les juges, qui n’étaient pas sorciers, les brûlaient.

Les verges de bouleau sont une poignée de scions dont on frappe les malfaiteurs sur le dos. Il est honteux et abominable qu’on inflige un pareil châtiment sur les fesses à de jeunes garçons et à de jeunes filles. C’était autrefois le supplice des esclaves. J’ai vu, dans des colléges, des barbares qui faisaient dépouiller des enfants presque entièrement; une espèce de bourreau, souvent ivre, les déchirait avec de longues verges, qui mettaient en sang leurs aines, et les faisaient enfler démesurément. D’autres les faisaient frapper avec douceur, et il en naissait un autre inconvénient: les deux nerfs qui vont du sphincter au pubis, étant irrités, causaient des pollutions; c’est ce qui est arrivé souvent à de jeunes filles.

Par une police incompréhensible, les jésuites du Paraguai fouettaient les pères et les mères de famille sur leurs fesses nues. Quand il n’y aurait eu que cette raison pour chasser les jésuites, elle aurait suffi.

VÉRITÉ.

« Pilate lui dit alors: Vous êtes donc roi? Jésus lui répondit: Vous dites que je suis roi, c’est pour cela que je suis né et que je suis venu au monde, afin de rendre témoignage à la vérité; tout homme qui est de vérité écoute ma voix.

Pilate lui dit: Qu’est-ce que vérité? et ayant dit cela, il sortit, etc. » (Jean, chap. xviii.)

Il est triste pour le genre humain que Pilate sortît sans attendre la réponse; nous saurions ce que c’est que la vérité. Pilate était bien peu curieux. L’accusé amené devant lui dit qu’il est roi, qu’il est né pour être roi; et il ne s’informe pas comment cela peut être. Il est juge suprême au nom de César, il a la puissance du glaive; son devoir était d’approfondir le sens de ces paroles. Il devait dire: Apprenez-moi ce que vous entendez par être roi. Comment êtes-vous né pour être roi et pour rendre témoignage à la vérité? On prétend qu’elle ne parvient que difficilement à l’oreille des rois. Moi qui suis juge, j’ai toujours eu une peine extrême à la découvrir. Instruisez-moi pendant que vos ennemis crient là dehors contre vous; vous me rendrez le plus grand service qu’on ait jamais rendu à un juge; et j’aime bien mieux apprendre à connaître le vrai que de condescendre à la demande tumultueuse des Juifs, qui veulent que je vous fasse pendre.

Nous n’oserons pas sans doute rechercher ce que l’auteur de toute vérité aurait pu dire à Pilate.

Aurait-il dit: « La vérité est un mot abstrait que la plupart des hommes emploient indifféremment dans leurs livres et dans leurs jugements, pour erreur et mensonge? » Cette définition aurait merveilleusement convenu à tous les faiseurs de systèmes. Ainsi le mot sagesse est pris souvent pour folie, et esprit pour sottise.

Humainement parlant, définissons la vérité, en attendant mieux, ce qui est énoncé tel qu’il est.

Je suppose qu’on eût mis seulement six mois à enseigner à Pilate les vérités de la logique, il eût fait sans doute ce syllogisme concluant: On ne doit point ôter la vie à un homme qui n’a prêché qu’une bonne morale; or celui qu’on m’a déféré a, de l’avis de ses ennemis même, prêché souvent une morale excellente: donc on ne doit point le punir de mort.

Il aurait pu encore tirer cet autre argument: Mon devoir est de dissiper les attroupements d’un peuple séditieux qui demande la mort d’un homme, sans raison et sans forme juridique; or tels sont les Juifs dans cette occasion: donc je dois les renvoyer et rompre leur assemblée.

Nous supposons que Pilate savait l’arithmétique; ainsi nous ne parlerons pas de ces espèces de vérités.

Pour les vérités mathématiques, je crois qu’il aurait fallu trois ans pour le moins avant qu’il pût être au fait de la géométrie transcendante. Les vérités de la physique, combinées avec celles de la géométrie, auraient exigé plus de quatre ans. Nous en consumons six, d’ordinaire, à étudier la théologie; j’en demande douze pour Pilate, attendu qu’il était païen, et que six ans n’auraient pas été trop pour déraciner toutes ses vieilles erreurs, et six autres années pour le mettre en état de recevoir le bonnet de docteur.

Si Pilate avait eu une tête bien organisée, je n’aurais demandé que deux ans pour lui apprendre les vérités métaphysiques; et comme ces vérités sont nécessairement liées avec celles de la morale, je me flatte qu’en moins de neuf ans Pilate serait devenu un vrai savant et parfaitement honnête homme.

VÉRITÉS HISTORIQUES.

J’aurais dit ensuite à Pilate: Les vérités historiques ne sont que des probabilités. Si vous avez combattu à la bataille de Philippes, c’est pour vous une vérité que vous connaissez par intuition, par sentiment. Mais pour nous, qui habitons tout auprès du désert de Syrie, ce n’est qu’une chose très-probable, que nous connaissons par ouï-dire. Combien faut-il de ouï-dire pour former une persuasion égale à celle d’un homme qui, ayant vu la chose, peut se vanter d’avoir une espèce de certitude?

Celui qui a entendu dire la chose à douze mille témoins oculaires n’a que douze mille probabilités, égales à une forte probabilité, laquelle n’est pas égale à la certitude.

Si vous ne tenez la chose que d’un seul des témoins, vous ne savez rien: vous devez douter. Si le témoin est mort, vous devez douter encore plus, car vous ne pouvez plus vous éclaircir. Si de plusieurs témoins morts, vous êtes dans le même cas.

Si de ceux à qui les témoins ont parlé, le doute doit encore augmenter.

De génération en génération le doute augmente, et la probabilité diminue; et bientôt la probabilité est réduite à zéro.

DES DEGRÉS DE VÉRITÉ SUIVANT LESQUELS ON JUGE LES ACCUSÉS.

On peut être traduit en justice ou pour des faits, ou pour des paroles.

Si pour des faits, il faut qu’ils soient aussi certains que le sera le supplice auquel vous condamnerez le coupable: car si vous n’avez, par exemple, que vingt probabilités contre lui, ces vingt probabilités ne peuvent équivaloir à la certitude de sa mort. Si vous voulez avoir autant de probabilités qu’il vous en faut pour être sûr que vous ne répandez point le sang innocent, il faut qu’elles naissent de témoignages unanimes de déposants qui n’aient aucun intérêt à déposer. De ce concours de probabilités il se formera une opinion très-forte qui pourra servir à excuser votre jugement. Mais comme vous n’aurez jamais de certitude entière, vous ne pourrez vous flatter de connaître parfaitement la vérité. Par conséquent, vous devez toujours pencher vers la clémence plus que vers la rigueur.

S’il ne s’agit que de faits dont il n’ait résulté ni mort d’homme ni mutilation, il est évident que vous ne devez faire mourir ni mutiler l’accusé.

S’il n’est question que de paroles, il est encore plus évident que vous ne devez point faire pendre un de vos semblables pour la manière dont il a remué la langue: car toutes les paroles du monde n’étant que de l’air battu, à moins que ces paroles n’aient excité au meurtre, il est ridicule de condamner un homme à mourir pour avoir battu l’air. Mettez dans une balance toutes les paroles oiseuses qu’on ait jamais dites, et dans l’autre balance le sang d’un homme, ce sang l’emportera. Or celui qu’on a traduit devant vous n’était accusé que de quelques paroles que ses ennemis ont prises en un certain sens: tout ce que vous pourriez faire serait aussi de lui dire des paroles qu’il prendra dans le sens qu’il voudra; mais livrer un innocent au plus cruel et au plus ignominieux supplice pour des mots que ses ennemis ne comprennent pas, cela est trop barbare. Vous ne faites pas plus de cas de la vie d’un homme que de celle d’un lézard, et trop de juges vous ressemblent.

VERS ET POÉSIE.

Il est aisé d’être prosateur, très-difficile et très-rare d’être poëte. Plus d’un prosateur a fait semblant de mépriser la poésie. Il faut leur rappeler souvent le mot de Montaigne: « Nous ne pouvons y atteindre, vengeons-nous par en médire. » Nous avons déjà remarqué que Montesquieu, n’ayant pu réussir en vers, s’avisa, dans ses Lettres persanes, de n’admettre nul mérite dans Virgile et dans Horace. L’éloquent Bossuet tenta de faire quelques vers, et les fit détestables; mais il se garda bien de déclamer contre les grands poëtes.

Fénelon ne fit guère de meilleurs vers que Bossuet; mais il savait par cœur presque toutes les belles poésies de l’antiquité: son esprit en est plein; il les cite souvent dans ses lettres.

Il me semble qu’il n’y a jamais eu d’homme véritablement éloquent qui n’ait aimé la poésie. Je n’en citerai pour exemples que César et Cicéron: l’un fit la tragédie d’Œdipe: nous avons de l’autre des morceaux de poésie qui pouvaient passer pour les meilleurs avant que Lucrèce, Virgile, et Horace, parussent.

Rien n’est plus aisé que de faire de mauvais vers en français; rien de plus difficile que d’en faire de bons. Trois choses rendent cette difficulté presque insurmontable: la gêne de la rime, le trop petit nombre de rimes nobles et heureuses, la privation de ces inversions dont le grec et le latin abondent. Aussi nous avons très-peu de poëtes qui soient toujours élégants et toujours corrects. Il n’y a peut-être en France que Racine et Boileau qui aient une élégance continue. Mais remarquez que les beaux morceaux de Corneille sont toujours bien écrits, à quelques petites fautes près. On en peut dire autant des meilleures scènes en vers de Molière, des opéras de Quinault, des bonnes fables de La Fontaine. Ce sont là les seuls génies qui ont illustré la poésie en France dans le grand siècle. Presque tous les autres ont manqué de naturel, de variété, d’éloquence, d’élégance, de justesse, de cette logique secrète qui doit guider toutes les pensées sans jamais paraître; presque tous ont péché contre la langue.

Quelquefois au théâtre on est ébloui d’une tirade de vers pompeux, récités avec emphase. L’homme sans discernement applaudit, l’homme de goût condamne. Mais comment l’homme de goût fera-t-il comprendre à l’autre que les vers applaudis par lui ne valent rien? Si je ne me trompe, voici la méthode la plus sûre.

Dépouillez les vers de la cadence et de la rime, sans y rien changer d’ailleurs. Alors la faiblesse et la fausseté de la pensée, ou l’impropriété des termes, ou le solécisme, ou le barbarisme, ou l’ampoulé, se manifeste dans toute sa turpitude.

Faites cette expérience sur tous les vers de la tragédie d’Iphigénie, ou d’Armide, et sur ceux de l’Art poétique, vous n’y trouverez aucun de ces défauts, pas un mot vicieux, pas un mot hors de sa place. Vous verrez que l’auteur a toujours exprimé heureusement sa pensée, et que la gêne de la rime n’a rien coûté au sens.

Prenez au hasard toute autre pièce de vers, par exemple la tragédie de Didon qui me tombe actuellement sous la main. Voici le discours que tient Iarbe, à la première scène: Tous mes ambassadeurs irrités et confus Trop souvent de la reine ont subi les refus.

Voisin de ses États, faibles dans leur naissance, Je croyais que Didon, redoutant ma vengeance, Se résoudrait sans peine à l’hymen glorieux D"un monarque puissant, fils du maître des dieux.

Je contiens cependant la fureur qui m’anime; Et, déguisant encor mon dépit légitime, Pour la dernière fois en proie à ses hauteurs, Je viens sous le faux nom de mes ambassadeurs, Au milieu de la cour d’une reine étrangère, D’un refus obstiné pénétrer le mystère; Que sais-je!...n’écouter qu’un transport amoureux, Me découvrir moi-même, et déclarer mes feux.

Ôtez la rime, et vous serez révolté de voir subir des refus; parce qu’on essuie un refus, et qu’on subit une peine. Subir un refus est un barbarisme.

« Je croyais que Didon, redoutant ma vengeance, se résoudrait sans peine. » Si elle ne se résolvait que par crainte de la vengeance, il est bien clair qu’alors elle ne se résoudrait pas sans peine, mais avec beaucoup de peine et de douleur. Elle se résoudrait malgré elle; elle prendrait un parti forcé. Iarbe, en parlant ainsi, fait un contre-sens.

Il dit « qu’il est en proie aux hauteurs de la reine ». On peut être exposé à des hauteurs, mais on ne peut y être en proie, comme on l’est à la colère, à la vengeance, à la cruauté. Pourquoi? C’est que la cruauté, la vengeance, la colère, poursuivent en effet l’objet de leur ressentiment: et cet objet est regardé comme leur proie; mais des hauteurs ne poursuivent personne; les hauteurs n’ont point de proie.

« Il vient sous le faux nom de ses ambassadeurs. Tous ses ambassadeurs ont subi des refus. » Il est impossible qu’il vienne sous le nom de tant d’ambassadeurs à la fois. Un homme ne peut porter qu’un nom; et s’il prend le nom d’un ambassadeur, il ne peut prendre le faux nom de cet ambassadeur, il prend le véritable nom de ce ministre. Iarbe dit donc tout le contraire de ce qu’il veut dire, et ce qu’il dit ne forme aucun sens.

« Il veut pénétrer le mystère d’un refus. » Mais s’il a été refusé avec tant de hauteur, il n’y a nul mystère à ce refus. Il veut dire qu’il cherche à en pénétrer les raisons. Mais il y a grande différence entre raison et mystère. Sans le mot propre, on n’exprime jamais bien ce qu’on pense.

« Que sais-je!...n’écouter qu’un transport amoureux, me découvrir moi-même, et déclarer mes feux. » Ces mots que sais-je! font attendre que Iarbe va se livrer à la fureur de sa passion. Point du tout: il dit qu’il parlera peut-être d’amour à sa maîtresse; ce qui n’est assurément ni extraordinaire, ni dangereux, ni tragique, et ce qu’il devrait avoir déjà fait. Observez encore que s’il se découvre, il faut bien qu’il se découvre lui-même: ce lui-même est un pléonasme.

Ce n’est pas ainsi que dans l’Andromaque Racine fait parler Oreste, qui se trouve à peu près dans la même situation, Il dit: Je me livre en aveugle au transport qui m’entraîne.

J’aime, je viens chercher Hermione en ces lieux, La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.

(Racine, Andromaque, acte I, scène i.)

Voilà comme devait s’exprimer un caractère fougueux et passionné tel qu’on peint larbe.

Que de fautes dans ce peu de vers, dès la première scène! Presque chaque mot est un défaut. Et si on voulait examiner ainsi tous nos ouvrages dramatiques, y en a-t-il un seul qui pût tenir contre une critique sévère?

L’Inès de Lamotte est certainement une pièce touchante; on ne peut voir le dernier acte sans verser des larmes. L’auteur avait infiniment d’esprit; il l’avait juste, éclairé, délicat et fécond; mais dès le commencement de la pièce, quelle versification faible, languissante, décousue, obscure, et quelle impropriété de termes!

Mon fils ne me suit point: il a craint, je le vois, D’être ici le témoin du bruit de ses exploits.

Vous, Rodrigue, le sang vous attache à sa gloire; Votre valeur, Henrique, eut part à sa victoire.

Ressentez avec moi sa nouvelle grandeur.

Reine, de Ferdinand voici l’ambassadeur.

D’abord, on ne sait quel est le personnage qui parle, ni à qui il s’adresse, ni dans quel lieu il est, ni de quelle victoire il s’agit; et c’est pécher contre la grande règle de Boileau et du bon sens.

Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué: Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.

(Boileau, Art poétique, chant III, 37.)...Que dès les premiers vers l’action préparée Sans peine du sujet aplanisse l’entrée.

(Ibid., vers 27.)

Ensuite, remarquez qu’on n’est point témoin d’un bruit d’exploits. Cette expression est vicieuse. L’auteur entend que peut-être ce fils trop modeste craint de jouir de sa renommée, qu’il veut se dérober aux honneurs qu’on s’empresse à lui rendre. Ces expressions seraient plus justes et plus nobles. Il s’agit d’une ambassade envoyée pour féliciter le prince. Ce n’est pas là un bruit d’exploits.

Vous, Rodrigue. — Vous, Henrique. Il semble que le roi aille donner ses ordres à ce Rodrigue et à ce Henrique: point du tout; il ne leur ordonne rien, il ne leur apprend rien. Il s’interrompt pour leur dire seulement: Ressentez avec moi la nouvelle grandeur de mon fils. On ne ressent point une grandeur. Ce terme est absolument impropre; c’est une espèce de barbarisme. L’auteur aurait pu dire: Partagez son triomphe ainsi que son bonheur.

Le roi s’interrompt encore pour dire: Reine, de Ferdinand voici l’ambassadeur, sans apprendre au public quel est ce Ferdinand, et de quel pays cet ambassadeur est venu. Aussitôt l’ambassadeur arrive. On apprend qu’il vient de Castille; que le personnage qui vient de parler est roi de Portugal, et qu’il vient le complimenter sur les victoires de l’infant son fils. Le roi de Portugal répond au compliment de cet ambassadeur de Castille qu’il va enfin marier son fils à la sœur de Ferdinand, roi de Castille.

Allez; de mes desseins instruisez la Castille; Faites savoir au roi cet hymen triomphant Dont je vais couronner les exploits de l’infant.

Faire savoir un hymen est sec et sans élégance. Un hymen triomphant est très-impropre et très-vicieux, parce que cet hymen ne triomphe pas.

Couronner les exploits d’un hymen est trop trivial et n’est point à sa place, parce que ce mariage était conclu avant les triomphes de l’infant. Une plus grande faute est celle de dire sèchement à l’ambassadeur: allez-vous-en, comme si on parlait à un courrier; c’est manquer à la bienséance. Quand Pyrrhus donne audience à Oreste dans l’Andromaque, et lorsqu’il refuse ses propositions, il lui dit: Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène.

Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.

Après cela, seigneur, je ne vous retiens plus.

(Racine, Andromaque, acte I, scène ii.)

Toutes les bienséances sont observées dans le discours de Pyrrhus: c’est une règle qu’il ne faut jamais violer.

Quand l’ambassadeur a été congédié, le roi de Portugal dit à sa femme (scène iii):...(Mon fils) est enfin digne que la princesse Lui donne avec sa main l’estime et la tendresse.

Voilà un solécisme intolérable, ou plutôt un barbarisme. On ne donne point l’estime et la tendresse comme on donne le bonjour. Le pronom était absolument nécessaire; les esprits les plus grossiers sentent cette nécessité. Jamais le bourgeois le plus mal élevé n’a dit à sa maîtresse: accordez-moi l’estime, mais votre estime. La raison en est que tous nos sentiments nous appartiennent. Vous excitez ma colère, et non pas la colère; mon indignation, et non pas l’indignation, à moins qu’on n’entende l’indignation, la colère du public. On dit: vous avez l’estime et l’amour du peuple; vous avez mon amour et mon estime. Le vers de Lamotte n’est pas français; et rien n’est peut-être plus rare que de parler français dans notre poésie.

Mais, me dira-t-on, malgré cette mauvaise versification, Inès réussit; oui, elle réussirait cent fois davantage si elle était bien écrite; elle serait au rang des pièces de Racine, dont le style est, sans contredit, le principal mérite.

Il n’y a de vraie réputation que celle qui est formée à la longue par le suffrage unanime des connaisseurs sévères. Je ne parle ici que d’après eux; je ne critique aucun mot, aucune phrase, sans en rendre une raison évidente. Je me garde bien d’en user comme ces regrattiers insolents de la littérature, ces faiseurs d’observations à tant la feuille, qui usurpent le nom de journalistes; qui croient flatter la malignité du public en disant: Cela est ridicule, cela est pitoyable, sans rien discuter, sans rien prouver. Ils débitent pour toute raison des injures, des sarcasmes, des calomnies. Ils tiennent bureau ouvert de médisance, au lieu d’ouvrir une école où l’on puisse s’instruire.

Celui qui dit librement son avis, sans outrage et sans raillerie amère; qui raisonne avec son lecteur; qui cherche sérieusement à épurer la langue et le goût, mérite au moins l’indulgence de ses concitoyens. Il y a plus de soixante ans que j’étudie l’art des vers, et peut-être suis-je en droit de dire mon sentiment. Je dis donc qu’un vers, pour être bon, doit être semblable à l’or, en avoir le poids, le titre, et le son: le poids, c’est la pensée; le titre, c’est la pureté élégante du style; le son, c’est l’harmonie. Si l’une de ces trois qualités manque, le vers ne vaut rien.

J’avance hardiment, sans crainte d’être démenti par quiconque a du goût, qu’il y a plusieurs pièces de Corneille où l’on ne trouvera pas six vers irrépréhensibles de suite. Je mets de ce nombre Théodore, Don Sanche, Attila, Bérénice, Agésilas; et je pourrais augmenter beaucoup cette liste. Je ne parle pas ainsi pour dépriser le mâle et puissant génie de Corneille, mais pour faire voir combien la versification française est difficile, et plutôt pour excuser ceux qui l’ont imité dans ses défauts que pour les condamner. Si vous lisez le Cid, les Horaces, Cinna, Pompée, Polyeucte, avec le même esprit de critique, vous y trouverez souvent douze vers de suite, je ne dis pas seulement bien faits, mais admirables.

Tous les gens de lettres savent que lorsqu’on apporta au sévère Boileau la tragédie de Rhadamiste, il n’en put achever la lecture, et qu’il jeta le livre à la moitié du second acte. « Les Pradons, dit-il, dont nous nous sommes tant moqués, étaient des soleils en comparaison de ces gens-ci. » L’abbé Fraguier et l’abbé Gédoin étaient présents avec Le Verrier, qui lisait la pièce. Je les entendis plus d’une fois raconter cette anecdote; et Racine le fils en fait mention dans la Vie de son père. L’abbé Gédoin nous disait que ce qui les avait d’abord révoltés tous était l’obscurité de l’exposition faite en mauvais vers. En effet, disait-il, nous ne pûmes jamais comprendre ces vers de Zénobie: À peine je touchais à mon troisième lustre, Lorsque tout fut conclu pour cet hymen illustre.

Rhadamante déjà s’en croyait assuré, Quand son père cruel, contre nous conjuré, Entre dans nos États suivi de Tyridate, Qui brûlait de s’unir au sang de Mithridate: Et ce Parthe, indigné qu’on lui ravît ma foi, Sema partout l’horreur, le désordre, et l’effroi.

Mithridate, accablé par son indigne frère, Fit tomber sur le fils les cruautés du père.

(Crébillon, Rhadamiste et Zénobie, acte I, scène i.)

Nous sentîmes tous, dit l’abbé Gédoin, que l’hymen illustre n’était que pour rimer à troisième lustre; que le père cruel contre nous conjuré, et entrant dans nos États suivi de Tyridate, qui brûlait de s’unir au sang de Mithridate, était inintelligible à des auditeurs qui ne savaient encore ni qui était ce Tyridate, ni qui était ce Mithridate; que ce Parthe semant partout l’horreur, le désordre, et l’effroi, sont des expressions vagues, rebattues, qui n’apprennent rien de positif; que les cruautés du père, tombant sur le fils, sont une équivoque: qu’on ne sait si c’est le père qui poursuit le fils, ou si c’est Mithridate qui se venge sur le fils des cruautés du père.

Le reste de l’exposition n’est guère plus clair. Ce défaut devait choquer étrangement Boileau et ses élèves, Boileau surtout, qui avait dit dans sa Poétique: Je me ris d’un acteur qui, lent à s’exprimer, De ce qu’il veut d’abord ne sait pas m’informer; Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D’un divertissement me fait une fatigue.

(Boileau, Art poétique, chant III, 20.)

L’abbé Gédoin ajoutait que Boileau avait arraché la pièce des mains de Le Verrier, et l’avait jetée par terre à ces vers: Eh! que sais-je, Hiéron? furieux, incertain, Criminel sans penchant, vertueux sans dessein, Jouet infortuné de ma douleur extrême.

Dans l’état où je suis me connais-je moi-même?

Mon cœur, de soins divers sans cesse combattu, Ennemi du forfait sans aimer la vertu, etc.

(Crébillon, Rhadamiste et Zénobie, acte II, scène i.)

Ces antithèses, en effet, ne forment qu’un contre-sens inintelligible. Que signifie criminel sans penchant? Il fallait au moins dire sans penchant au crime. Il fallait jouter contre ces beaux vers de Quinault: Le destin de Médée est d’être criminelle: Mais son cœur était fait pour aimer la vertu.

(Thésée, acte II, scène i.)

Vertueux sans dessein: sans quel dessein? Est-ce sans dessein d’être vertueux? Il est impossible de tirer de ces vers un sens raisonnable.

Comment le même homme qui vient de dire qu’il est vertueux, quoique sans dessein, peut-il dire qu’il n’aime point la vertu? Avouons que tout cela est un étrange galimatias, et que Boileau avait raison.

Par un don de César je suis roi d’Arménie, Parce qu’il croit par moi détruire l’Ibérie.

(Crébillon, Rhadamiste et Zénobie, acte II, scène i.)

Boileau avait dit: Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

(Boileau, Art poétique, chant I, 110.)

Certes, ce vers Parce qu’il croit par moi devait révolter son oreille.

Le dégoût et l’impatience de ce grand critique étaient donc très-excusables. Mais s’il avait entendu le reste de la pièce il y aurait trouvé des beautés, de l’intérêt, du pathétique, du neuf, et plusieurs vers dignes de Corneille.

Il est vrai que dans un ouvrage de longue haleine on doit pardonner à quelques vers mal faits, à quelques fautes contre la langue; mais en général un style pur et châtié est absolument nécessaire. Ne nous lassons point de citer l’Art poétique; il est le code, non-seulement des poëtes, mais même des prosateurs: Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme, Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

(Boileau, Art poétique; chant i, 159.)

On peut être sans doute très-ennuyeux en écrivant bien; mais on l’est bien davantage en écrivant mal. N’oublions pas de dire qu’un style froid, languissant, décousu, sans grâces et sans force, dépourvu de génie et de variété, est encore pire que mille solécismes. Voilà pourquoi sur cent poëtes il s’en trouve à peine un qu’on puisse lire. Songez à toutes les pièces de vers dont nos mercures sont surchargés depuis cent ans, et voyez si de dix mille il y en a deux dont on se souvienne. Nous avons environ quatre mille pièces de théâtre: combien peu sont échappées à un éternel oubli!

Est-il possible qu’après les vers de Racine, des barbares aient osé forger des vers tels que ceux-ci: Le lac, où vous avez cent barques toutes prêtes, Lavant le pied des murs du palais où vous êtes, Vous peut faire aisément regagner Tézeuco; Ses ports nous sont ouverts. D’ailleurs à Tabasco...Vous le savez, seigneur, l’ardeur était nouvelle, Et d’un premier butin l’espérance étant belle...Ne le bravons donc pas, risquons moins, et que Charle En maître désormais se présente et lui parle...Ce prêtre d’un grand deuil menace Tlascala, Est-ce assez? Sa fureur n’en demeure pas là.

Nous saurons les serrer. Mais dans un temps plus calme Le myrte ne se doit cueillir qu’après la palme...Il apprit que le trône est l’autel éminent D’où part du roi des rois l’oracle dominant.

Que le sceptre est la verge, etc..

Est-ce sur le théâtre d’Iphigénie et de Phèdre, est-ce chez les Hurons, chez les Illinois, qu’on a fait ronfler ces vers et qu’on les a imprimés?

Il y a quelquefois des vers qui paraissent d’abord moins ridicules, mais qui le sont encore plus, pour peu qu’ils soient examinés par un sage critique.

catilina Quoi! madame, aux autels vous devancez l’aurore!

Eh! quel soin si pressant vous y conduit encore?

Qu’il m’est doux cependant de revoir vos beaux yeux, Et de pouvoir ici rassembler tous mes dieux!

tullie.

Si ce sont là les dieux à qui tu sacrifies.

Apprends qu’ils ont toujours abhorré les impies; Et que si leur pouvoir égalait leur courroux, La foudre deviendrait le moindre de leurs coups.

catilina Tullie, expliquez-moi ce que je viens d’entendre.

(Crébillon, Catilina, acte I, scène iii.)

Il a bien raison de demander à Tullie l’explication de tout ce galimatias.

Une femme qui devance l’aurore aux autels, Et qu’un soin pressant y conduit encore.

Ses beaux yeux qui s’y rassemblent avec tous les dieux, Ces beaux yeux qui abhorrent les impies, Ces yeux dont la foudre deviendrait le moindre coup, Si leur pouvoir égalait le courroux de ces yeux, etc.

De telles tirades (et qui sont en très-grand nombre) sont encore pires que le lac qui peut faire aisément regagner Tézeuco, et dont les ports sont ouverts d’ailleurs à Tabasco. Et que pouvons-nous dire d’un siècle qui a vu représenter des tragédies écrites tout entières dans ce style barbare?

Je le répète: je mets ces exemples sous les yeux pour faire voir aux jeunes gens dans quels excès incroyables on peut tomber quand on se livre à la fureur de rimer sans demander conseil. Je dois exhorter les artistes à se nourrir du style de Racine et de Boileau, pour empêcher le siècle de tomber dans la plus ignominieuse barbarie.

On dira, si l’on veut, que je suis jaloux des beaux yeux rassemblés avec les dieux, et dont la foudre est le moindre coup. Je répondrai que j’ai les mauvais vers en horreur, et que je suis en droit de le dire.

Un abbé Trublet a imprimé qu’il ne pouvait lire un poëme tout de suite. Hé! monsieur l’abbé, que peut-on lire, que peut-on entendre, que peut-on faire longtemps et tout de suite?

VERTU.

SECTION PREMIÈRE.

On dit de Marcus Brutus qu’avant de se tuer il prononça ces paroles: Ô vertu! j’ai cru que tu étais quelque chose; mais tu n’es qu’un vain fantôme! » Tu avais raison, Brutus, si tu mettais la vertu à être chef de parti et l’assassin de ton bienfaiteur, de ton père Jules César; mais si tu avais fait consister la vertu à ne faire que du bien à ceux qui dépendaient de toi, tu ne l’aurais pas appelée fantôme, et tu ne te serais pas tué de désespoir.

« Je suis très-vertueux, dit cet excrément de théologie, car j’ai les quatre vertus cardinales, et les trois théologales. » Un honnête homme lui demande: « Qu’est-ce que vertu cardinale? » L’autre répond: « C’est force, prudence, tempérance, et justice. » l’honnête homme.

Si tu es juste, tu as tout dit; ta force, ta prudence, ta tempérance, sont des qualités utiles. Si tu les as, tant mieux pour toi; mais si tu es juste, tant mieux pour les autres. Ce n’est pas encore assez d’être juste, il faut être bienfaisant: voilà ce qui est véritablement cardinal. Et tes théologales, qui sont-elles?

l’excrément.

Foi, espérance, charité.

l’honnête homme.

Est-ce vertu de croire? Ou ce que tu crois te semble vrai, et en cas il n’y a nul mérite à le croire; ou il le semble faux, et alors il est impossible que tu le croies.

L’espérance ne saurait être plus vertu que la crainte: on craint et on espère, selon qu’on nous promet ou qu’on nous menace. Pour la charité, n’est-ce pas ce que les Grecs et les Romains entendaient par humanité, amour du prochain? Cet amour n’est rien s’il n’est agissant: la bienfaisance est donc la seule vraie vertu.

l’excrément.

Quelque sot! vraiment oui, j’irai me donner bien du tourment pour servir les hommes, et il ne m’en reviendrait rien! chaque peine mérite salaire. Je ne prétends pas faire la moindre action honnête, à moins que je ne sois sûr du paradis.

Quis enim virtutem amplectitur ipsam Præmia si tollas?

(Juvénal, sat. X, vers 141.)

Qui pourra suivre la vertu Si vous ôtez la récompense?

l’honnête homme.

Ah, maître! c’est-à-dire que si vous n’espériez pas le paradis, et si vous ne redoutiez pas l’enfer, vous ne feriez jamais aucune bonne œuvre. Vous me citez des vers de Juvénal pour me prouver que vous n’avez que votre intérêt en vue. En voici de Racine, qui pourront vous faire voir au moins qu’on peut trouver dès ce monde sa récompense en attendant mieux.

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même: Partout en ce moment on me bénit, on m’aime!

On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer; Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point nommer; Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage, Je vois voler partout les cœurs à mon passage!

Tels étaient vos plaisirs.

(Racine, Britannicus, acte IV, scène ii.)

Croyez-moi, maître, il y a deux choses qui méritent d’être aimées pour elles-mêmes: Dieu et la vertu.

l’excrément.

Ah, monsieur! vous êtes féneloniste.

l’honnête homme.

Oui, maître.

l’excrément.

J’irai vous dénoncer à l’official de Meaux.

l’honnête homme.

Va, dénonce. » SECTION II.

Qu’est-ce que vertu? Bienfaisance envers le prochain. Puis-je appeler vertu autre chose que ce qui me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral; je suis en danger, tu me secours; on me trompe, tu me dis la vérité; on me néglige, tu me consoles; je suis ignorant, tu m’instruis; je t’appellerai sans difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales et théologales? Quelques-unes resteront dans les écoles.

Que m’importe que tu sois tempérant? C’est un précepte de santé que tu observes: tu t’en porteras mieux, et je t’en félicite. Tu as la foi et l’espérance, et je t’en félicite encore davantage: elles te procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont d’excellentes qualités qui servent à te conduire; mais elles ne sont point vertus par rapport à ton prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. Saint Paul a eu raison de le dire que la charité l’emporte sur la foi, sur l’espérance.

Mais quoi, n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Eh! comment puis-je en admettre d’autres? Nous vivons en société; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux, il sera revêtu d’un cilice: eh bien, il sera saint; mais je ne l’appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité. Tant qu’il est seul, il n’est ni bienfaisant ni malfaisant; il n’est rien pour nous. Si saint Bruno a mis la paix dans les familles, s’il a secouru l’indigence, il a été vertueux; s’il a jeûné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n’a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint était dans le monde, il ferait du bien sans doute; mais tant qu’il n’y sera pas, le monde aura raison de ne lui pas donner le nom de vertueux: il sera bon pour lui, et non pour nous.