Comment les gouvernements ont-ils été assez ennemis d’eux-mêmes, assez absurdes, pour autoriser les citoyens à faire l’aliénation de leur liberté dans un âge où il n’est pas permis de disposer de la moindre partie de sa fortune? Comment tous les magistrats, étant convaincus de l’excès de cette sottise, n’y mettent-ils pas ordre?
N’est-on pas épouvanté quand on fait réflexion qu’on a plus de moines que de soldats?
N’est-on pas attendri quand on découvre les secrets des cloîtres, les turpitudes, les horreurs, les tourments, auxquels se sont soumis de malheureux enfants qui détestent leur état de forçat quand ils sont hommes, et qui se débattent avec un désespoir inutile contre les chaînes dont leur folie les a chargés?
J’ai connu un jeune homme que ses parents engagèrent à se faire capucin à quinze ans et demi; il aimait éperdument une fille à peu près de cet âge. Dès que ce malheureux eut fait ses vœux à François d’Assise, le diable le fit souvenir de ceux qu’il avait faits à sa maîtresse, à qui il avait signé une promesse de mariage. Enfin le diable étant plus fort que saint François, le jeune capucin sort de son cloître, et court à la maison de sa maîtresse; on lui dit qu’elle s’est jetée dans un couvent, et qu’elle a fait profession.
Il vole au couvent, il demande à la voir, il apprend qu’elle est morte de désespoir. Cette nouvelle lui ôte l’usage de ses sens, il tombe presque sans vie. On le transporte dans un couvent d’hommes voisin, non pour lui donner les secours nécessaires, qui ne peuvent tout au plus que sauver le corps, mais pour lui procurer la douceur de recevoir avant sa mort l’extrême-onction, qui sauve infailliblement l’âme.
Cette maison où l’on porta ce pauvre garçon évanoui était justement un couvent de capucins. Ils le laissèrent charitablement à leur porte pendant plus de trois heures; mais enfin il fut heureusement reconnu par un des révérends Pères, qui l’avait vu dans le monastère d’où il était sorti. Il fut porté dans une cellule, et l’on y eut quelque soin de sa vie dans le dessein de la sanctifier par une salutaire pénitence.
Dès qu’il eut recouvré ses forces, il fut conduit bien garrotté à son couvent; et voici très-exactement comme il y fut traité. D’abord on le descendit dans une fosse profonde, au bas de laquelle est une pierre très-grosse à laquelle une chaîne de fer est scellée. Il fut attaché à cette chaîne par un pied; ou mit auprès de lui un pain d’orge et une cruche d’eau; après quoi on referma la fosse, qui se bouche avec un large plateau de grès, qui ferme l’ouverture par laquelle on l’avait descendu.
Au bout de trois jours on le tira de sa fosse pour le faire comparaître devant la tournelle des capucins. Il fallait savoir s’il avait des complices de son évasion; et pour l’engager à les révéler, on l’appliqua à la question usitée dans le couvent. Cette question préparatoire est infligée avec des cordes qui serrent les membres du patient, et qui lui font souffrir une espèce d’estrapade.
Quand il eut subi ces tourments, il fut condamné à être enfermé pendant deux ans dans son cachot, et à en sortir trois fois par semaine pour recevoir sur son corps entièrement nu la discipline avec des chaînes de fer.
Son tempérament résista seize mois entiers à ce supplice. Il fut enfin assez heureux pour se sauver, à la faveur d’une querelle arrivée entre les capucins. Ils se battirent les uns contre les autres, et le prisonnier échappa pendant la mêlée.
S’étant caché pendant quelques heures dans des broussailles, il se hasarda de se mettre en chemin au déclin du jour, pressé par la faim et pouvant à peine se soutenir. Un samaritain qui passait eut piété de ce spectre; il le conduisit dans sa maison et lui donna du secours. C’est cet infortuné lui-même qui m’a conté son aventure en présence de son libérateur. Voilà donc ce que les vœux produisent!
C’est une question fort curieuse de savoir si les horreurs qui se commettent tous les jours chez les moines mendiants sont plus révoltantes que les richesses pernicieuses des autres moines, qui réduisent tant de familles à l’état de mendiants.
Tous ont fait vœu de vivre à nos dépens, d’être un fardeau à leur patrie, de nuire à la population, de trahir leurs contemporains et la postérité. Et nous le souffrons!
Autre question intéressante pour les officiers: On demande pourquoi on permet à des moines de reprendre un de leurs moines qui s’est fait soldat, et pourquoi un capitaine ne peut reprendre un déserteur qui s’est fait moine.
VOLONTÉ.
Des Grecs fort subtils consultaient autrefois le pape Honorius I pour savoir si Jésus, lorsqu’il était au monde, avait eu une volonté ou deux volontés lorsqu’il se déterminait à quelque action, par exemple lorsqu’il voulait dormir ou veiller, manger ou aller à la garde-robe, marcher ou s’asseoir.
« Que nous importe? leur répondait le très-sage évêque de Rome Honorius. Il a certainement aujourd’hui la volonté que vous soyez gens de bien, cela vous doit suffire; il n’a nulle volonté que vous soyez des sophistes babillards, qui vous battez continuellement pour la chape à l’évêque et pour l’ombre de l’âne. Je vous conseille de vivre en paix, et de ne point perdre en disputes inutiles un temps que vous pourriez employer en bonnes œuvres.
— Saint-père, vous avez beau dire, c’est ici la plus importante affaire du monde. Nous avons déjà mis l’Europe, l’Asie et l’Afrique en feu, pour savoir si Jésus avait deux personnes et une nature, ou une nature et deux personnes, ou bien deux personnes et deux natures, ou bien une personne et une nature.
— Mes chers frères, vous avez très-mal fait: il fallait donner du bouillon aux malades, du pain aux pauvres.
— Il s’agit bien de secourir les pauvres! voilà-t-il pas le patriarche Sergius qui vient de faire décider dans un concile à Constantinople que Jésus avait deux natures et une volonté! et l’empereur, qui n’y entend rien, est de cet avis.
— Eh bien, soyez-en aussi; et surtout défendez-vous mieux contre les mahométans, qui vous donnent tous les jours sur les oreilles, et qui ont une très-mauvaise volonté contre vous.
— C’est bien dit; mais voilà les évêques de Tunis, de Tripoli, d’Alger, de Maroc, qui tiennent fermement pour les deux volontés. Il faut avoir une opinion; quelle est la vôtre?
— Mon opinion est que vous êtes des fous qui perdrez la religion chrétienne, que nous avons établie avec tant de peine. Vous ferez tant par vos sottises que Tunis, Tripoli, Alger, Maroc, dont vous me parlez, deviendront musulmans, et qu’il n’y aura pas une chapelle chrétienne en Afrique. En attendant je suis pour l’empereur et le concile, jusqu’à ce que vous ayez pour vous un autre concile et un autre empereur.
— Ce n’est pas nous satisfaire. Croyez-vous deux volontés ou une?
— Écoutez: si ces deux volontés sont semblables, c’est comme s’il n’y en avait qu’une seule; si elles sont contraires, celui qui aura deux volontés à la fois fera deux choses contraires à la fois, ce qui est absurde; par conséquent, je suis pour une seule volonté.
— Ah! saint-père, vous êtes monothélite. À l’hérésie! à l’hérésie! au diable! à l’excommunication, à la déposition! un concile, vite un autre concile! un autre empereur, un autre évêque de Rome, un autre patriarche!
— Mon Dieu! que ces pauvres Grecs sont fous avec toutes leurs vaines et interminables disputes, et que mes successeurs feront bien de songer à être puissants et riches! » À peine Honorius avait proféré ces paroles qu’il apprit que l’empereur Héraclius était mort après avoir été bien battu par les mahométans. Sa veuve Martine empoisonna son beau-fils; le sénat fit couper la langue à Martine, et le nez à un autre fils de l’empereur. Tout l’empire grec nagea dans le sang.
N’eût-il pas mieux valu ne point disputer sur les deux volontés? Et ce pape Honorius, contre lequel les jansénistes ont tant écrit, n’était-il pas un homme très-sensé?
VOYAGE DE SAINT PIERRE À ROME.
La fameuse dispute, si Pierre fit le voyage de Rome, n’est-elle pas au fond aussi frivole que la plupart des autres grandes disputes? Les revenus de l’abbaye de Saint-Denis en France ne dépendent ni de la vérité du voyage de saint Denis l’aréopagite d’Athènes au milieu des Gaules, ni de son martyre à Montmartre, ni de l’autre voyage qu’il fit, après sa mort, de Montmartre à Saint-Denis, en portant sa tête entre ses bras, et en la baisant à chaque pause.
Les chartreux ont de très-grands biens, sans qu’il y ait la moindre vérité dans l’histoire du chanoine de Paris qui se leva de sa bière à trois jours consécutifs pour apprendre aux assistants qu’il était damné.
De même, il est bien sûr que les revenus et les droits du pontife romain peuvent subsister, soit que Simon Barjone, surnommé Céphas, ait été à Rome, soit qu’il n’y ait pas été. Tous les droits des métropolitains de Rome et de Constantinople furent établis au concile de Chalcédoine, en 451 de notre ère vulgaire; et il ne fut question dans ce concile d’aucun voyage fait par un apôtre à Bysance où à Rome.
Les patriarches d’Alexandrie et de Constantinople suivirent le sort de leurs provinces. Les chefs ecclésiastiques des deux villes impériales et de l’opulente Égypte devaient avoir naturellement plus de priviléges, d’autorité, de richesses, que les évêques des petites villes.
Si la résidence d’un apôtre dans une ville avait décidé de tant de droits, l’évêque de Jérusalem aurait sans contredit été le premier évêque de la chrétienté. Il était évidemment le successeur de saint Jacques, frère de Jésus-Christ, reconnu pour fondateur de cette Église, et appelé depuis le premier de tous les évêques. Nous ajouterions que, par le même raisonnement, tous les patriarches de Jérusalem devaient être circoncis, puisque les quinze premiers évêques de Jérusalem, berceau du christianisme et tombeau de Jésus-Christ, avaient tous reçu la circoncision.
Il est indubitable que les premières largesses faites à l’Église de Rome par Constantin n’ont pas le moindre rapport au voyage de saint Pierre.
1° La première église élevée à Rome fut celle de Saint Jean; elle en est encore la véritable cathédrale. Il est sûr qu’elle aurait été dédiée à saint Pierre s’il en avait été le premier évêque: c’est la plus forte de toutes les présomptions; elle seule aurait pu finir la dispute.
2° À cette puissante conjecture se joignent des preuves négatives convaincantes. Si Pierre avait été à Rome avec Paul, les Actes des apôtres en auraient parlé, et ils n’en disent pas un mot.
3° Si saint Pierre était allé prêcher l’Évangile à Rome, saint Paul n’aurait pas dit dans son Épître aux Galates: « Quand ils virent que l’Évangile du prépuce m’avait été confié, et à Pierre celui de la circoncision, ils me donnèrent les mains à moi et à Barnabé; ils consentirent que nous allassions chez les Gentils, et Pierre chez les circoncis. » 4° Dans les lettres que Paul écrit de Rome, il ne parle jamais de Pierre: donc il est évident que Pierre n’y était pas.
5° Dans les lettres que Paul écrit à ses frères de Rome, pas le moindre compliment à Pierre, pas la moindre mention de lui: donc Pierre ne fit un voyage à Rome, ni quand Paul était en prison dans cette capitale, ni quand il en était dehors.
6° On n’a jamais connu aucune lettre de saint Pierre datée de Rome.
7° Quelques-uns, comme Paul Orose, Espagnol du v siècle, veulent qu’il ait été à Rome les premières années de Claude; et les Actes des apôtres disent qu’il était alors à Jérusalem, et les Épîtres de Paul disent qu’il était à Antioche.
8° Je ne prétends point apporter en preuve qu’à parler humainement et selon les règles de la critique profane Pierre ne pouvait guère aller de Jérusalem à Rome, ne sachant ni la langue latine, ni même la langue grecque, laquelle saint Paul parlait, quoique assez mal. Il est dit que les apôtres parlaient toutes les langues de l’univers; ainsi je me tais.
9° Enfin, la première notion qu’on ait jamais eue du voyage de saint Pierre à Rome vient d’un nommé Papias, qui vivait encore cent ans après saint Pierre. Ce Papias était Phrygien, il écrivait dans la Phrygie, et il prétendit que saint Pierre était allé à Rome, sur ce que dans une de ses lettres il parle de Babylone. Nous avons en effet une lettre attribuée à saint Pierre, écrite en ces temps ténébreux, dans laquelle il est dit: « L’Église qui est à Babylone, ma femme et mon fils Marc, vous saluent. » Il a plu à quelques translateurs de traduire le mot qui veut dire ma femme, par la conchoisie, Babylone la conchoisie; c’est traduire avec un grand sens.
Papias, qui était (il faut l’avouer) un des grands visionnaires de ces siècles, s’imagina que Babylone voulait dire Rome. Il était pourtant tout naturel que Pierre fût parti d’Antioche pour aller visiter les frères de Babylone. Il y eut toujours des Juifs à Babylone; ils y firent continuellement le métier de courtiers et de porte-balles; il est bien à croire que plusieurs disciples s’y réfugièrent, et que Pierre alla les encourager. Il n’y a pas plus de raison à imaginer que Babylone signifie Rome qu’à supposer que Rome signifie Babylone. Quelle idée extravagante de supposer que Pierre écrivait une exhortation à ses camarades, comme on écrit aujourd’hui en chiffres! Craignait-il qu’on n’ouvrît sa lettre à la poste? Pourquoi Pierre aurait-il craint qu’on n’eût connaissance de ses lettres juives, si inutiles selon le monde, et auxquelles il eût été impossible que les Romains eussent fait la moindre attention? Qui l’engageait à mentir si vainement? Dans quel rêve a-t-on pu songer que lorsqu’on écrivait Babylone cela signifiait Rome?
C’est d’après ces preuves assez concluantes que le judicieux Calmet conclut que le voyage de saint Pierre à Rome est prouvé par saint Pierre lui-même, qui marque expressément qu’il a écrit sa lettre de Babylone, c’est-à-dire de Rome, comme nous l’expliquons avec les anciens. Encore une fois, c’est puissamment raisonner; il a probablement appris cette logique chez les vampires.
Le savant archevêque de Paris Marca, Dupin, Blondel, Spanheim, ne sont pas de cet avis; mais enfin c’était celui de Papias, qui raisonnait comme Calmet, et qui fut suivi d’une foule d’écrivains si attachés à la sublimité de leurs principes qu’ils négligèrent quelquefois la saine critique et la raison.
C’est une très-mauvaise défaite des partisans du voyage, de dire que les Actes des apôtres sont destinés à l’histoire de Paul et non pas de Pierre, et que s’ils passent sous silence le séjour de Simon Barjone à Rome, c’est que les faits et gestes de Paul étaient l’unique objet de l’écrivain.
Les Actes parlent beaucoup de Simon Barjone, surnommé Pierre. C’est lui qui propose de donner un successeur à Judas. On le voit frapper de mort subite Ananie et sa femme, qui lui avaient donné leur bien, mais qui malheureusement n’avaient pas tout donné. On le voit ressusciter sa couturière Dorcas chez le corroyeur Simon, à Joppé. Il a une querelle dans Samarie avec Simon, surnommé le Magicien; il va à Lippa, à Césarée, à Jérusalem: que coûtait-il de le faire aller à Rome?
Il est bien difficile que Pierre soit allé à Rome, soit sous Tibère, soit sous Caligula, ou sous Claude, ou sous Néron. Le voyage du temps de Tibère n’est fondé que sur de prétendus fastes de Sicile apocryphes.
Un autre apocryphe, intitulé Catalogue d’évêques, fait au plus vite Pierre évêque de Rome, immédiatement après la mort de son maître.
Je ne sais quel conte arabe l’envoie à Rome sous Caligula. Eusèbe, trois cents ans après, le fait conduire à Rome sous Claude par une main divine, sans dire en quelle année.
Lactance, qui écrivait du temps de Constantin, est le premier auteur bien avéré qui ait dit que Pierre alla à Rome sous Néron, et qu’il y fut crucifié.
On avouera que si dans un procès une partie ne produisait que de pareils titres, elle ne gagnerait pas sa cause; on lui conseillerait de s’en tenir à la prescription, à l’uti possidetis; et c’est le parti que Rome a pris.
Mais, dit-on. avant Eusèbe, avant Lactance, l’exact Papias avait déjà conté l’aventure de Pierre et de Simon vertu-de-Dieu, qui se passa en présence de Néron; le parent de Néron, à moitié ressuscité par Simon vertu-Dieu, et entièrement ressuscité par Pierre; les compliments de leurs chiens; le plain donné par Pierre aux chiens de Simon; le magicien, qui vole dans les airs; le chrétien, qui le fait tomber par un signe de croix, et qui lui casse les jambes; Néron, qui fait couper la tête à Pierre pour payer les jambes de son magicien, etc., etc. Le grave Marcel répète cette histoire authentique, et le grave Hégésippe la répète encore, et d’autres la répètent après eux; et moi, je vous répète que si jamais vous plaidez pour un pré, fût-ce devant le juge de Vaugirard, vous ne gagnerez jamais votre procès sur de pareilles pièces.
Je ne doute pas que le fauteuil épiscopal de saint Pierre ne soit encore à Rome dans la belle église; je ne doute pas que saint Pierre n’ait joui de l’évêché de Rome vingt-cinq ans un mois et neuf jours, comme on le rapporte; mais j’ose dire que cela n’est pas prouvé démonstrativement, et j’ajoute qu’il est à croire que les évêques romains d’aujourd’hui sont plus à leur aise que ceux de ces temps passés, temps un peu obscurs, qu’il est fort difficile de bien débrouiller.
WALLER.
YVETOT.
C’est le nom d’un bourg de France, à six lieues de Rouen en Normandie, qu’on a qualifié de royaume pendant longtemps, d’après Robert Gaguin, historien du xvi siècle.
Cet écrivain rapporte que Gautier ou Vautier, seigneur d’Yvetot, chambrier du roi Clotaire I, ayant perdu les bonnes grâces de son maître par des calomnies dont on n’est pas avare à la cour, s’en bannit de son propre mouvement, passa dans les climats étrangers où, pendant dix ans, il fit la guerre aux ennemis de la foi; qu’au bout de ce terme, se flattant que la colère du roi serait apaisée, il reprit le chemin de la France; qu’il passa par Rome, où il vit le pape Agapet, dont il obtint des lettres de recommandation pour le roi, qui était alors à Soissons, capitale de ses États. Le seigneur d’Yvetot s’y rendit un jour de vendredi saint, et prit le temps que Clotaire était à l’église pour se jeter à ses pieds, en le conjurant de lui faire grâce par le mérite de celui qui, en pareil jour, avait répandu son sang pour le salut des hommes; mais Clotaire, prince farouche et cruel, l’ayant reconnu, lui passa son épée au travers du corps.
Gaguin ajoute que le pape Agapet, ayant appris une action si indigne, menaça le roi des foudres de l’Église s’il ne réparait sa faute; et que Clotaire, justement intimidé, et pour satisfaction du meurtre de son sujet, érigea la seigneurie d’Yvetot en royaume, en faveur des héritiers et des successeurs de Gautier; qu’il en fit expédier des lettres signées de lui, et scellées de son sceau; que c’est depuis ce temps-là que les seigneurs d’Yvetot portent le titre de rois: et je trouve, par une autorité constante et indubitable, continue Gaguin, qu’un événement aussi extraordinaire s’est passé en l’an de grâce 536.
Rappelons, à propos de ce récit de Gaguin, l’observation que nous avons déjà faite sur ce qu’il dit de l’établissement de l’université de Paris; c’est qu’aucun des historiens contemporains ne fait mention de l’événement singulier qui, selon lui, fit ériger en royaume la seigneurie d’Yvetot; et, comme l’ont très-bien remarqué Claude Malingre et l’abbé de Vertot, Clotaire I, qu’on suppose souverain du bourg d’Yvetot, ne régnait point dans cette contrée; les fiefs alors n’étaient point héréditaires; l’on ne datait point les actes de l’an de grâce, comme le rapporte Robert Gaguin; enfin le pape Agapet était déjà mort. Ajoutons que le droit d’ériger un fief en royaume appartenait exclusivement à l’empereur.
Ce n’est pas à dire cependant que les foudres de l’Église ne fussent déjà usitées du temps d’Agapet. On sait que saint Paul excommunia l’incestueux de Corinthe; on trouve aussi, dans les lettres de saint Basile, quelques exemples de censures générales dès le iv siècle. Une de ces lettres est contre un ravisseur. Le saint prélat y ordonne de faire rendre la fille à ses parents, d’exclure le ravisseur des prières, et de le déclarer excommunié, avec ses complices et toute sa maison, pendant trois ans; il ordonne aussi d’exclure des prières tout le peuple de la bourgade qui a reçu la personne ravie.
Auxilius, jeune évêque, excommunia la famille entière de Clacitien; et quoique saint Augustin ait désapprouvé cette conduite, et que le pape saint Léon ait établi les mêmes maximes que saint Augustin, dans une de ses lettres aux évêques de la province de Vienne, pour ne parler ici que de la France, Prétextat, évêque de Rouen, ayant été assassiné l’an 586, dans sa propre église, Leudovalde, évêque de Bayeux, ne laissa pas de mettre en interdit toutes les églises de Rouen, défendant d’y célébrer le service divin jusqu’à ce que l’on eût trouvé l’auteur du crime.
L’an 1141, Louis le Jeune ayant refusé de consentir à l’élection de Pierre de La Châtre, que le pape avait fait nommer à la place d’Albéric, archevêque de Bourges, mort l’année précédente, Innocent II mit toute la France en interdit.
L’an 1200, Pierre de Capoue, chargé d’obliger Philippe-Auguste à quitter Agnès et à reprendre Ingerburge, et n’y ayant pas réussi, publia le 15 janvier la sentence d’interdit sur tout le royaume, qui avait été prononcée par le pape Innocent III. Cet interdit fut observé avec une extrême rigueur. La chronique anglicane, citée par le bénédictin Martenne dit que tout acte de christianisme, hormis le baptême des enfants, fut interdit en France, les églises fermées; les chrétiens en étaient chassés comme des chiens; plus d’office divin ni de sacrifice de la messe, plus de sépultures ecclésiastiques pour les défunts; les cadavres, abandonnés au hasard, répandaient la plus affreuse infection, et pénétraient d’horreur ceux qui leur survivaient.
La chronique de Tours fait la même description; elle y ajoute seulement un trait remarquable confirmé par l’abbé Fleury et l’abbé de Vertot: c’est que le saint viatique était excepté, comme le baptême des enfants, de cette privation des choses saintes. Le royaume fut pendant neuf mois dans cette situation: Innocent III permit seulement, au bout de quelque temps, les prédications et le sacrement de confirmation. Le roi fut si courroucé qu’il chassa les évêques et tous les autres ecclésiastiques de leurs demeures, et confisqua leurs biens.
Mais, ce qui est singulier, les souverains eux-mêmes priaient quelquefois les évêques de prononcer un interdit sur les terres de leurs vassaux. Par des lettres du mois de février 1356, confirmatives de celles de Guy, comte de Nevers et de Mathilde sa femme, en faveur des bourgeois de Nevers, Charles V, régent du royaume, prie les archevêques de Lyon, de Bourges, et de Sens, et les évêques d’Autun, de Langres, d’Auxerre, et de Nevers, de prononcer une excommunication contre le comte de Nevers et un interdit sur ses terres, s’il n’exécute pas l’accord qu’il avait fait avec ses habitants. On trouve aussi, dans le recueil des ordonnances de la troisième race, plusieurs lettres semblables du roi Jean, qui autorisent les évêques à mettre en interdit les lieux dont le seigneur tenterait d’enfreindre les priviléges.
Enfin, ce qui semble incroyable, le jésuite Daniel rapporte que, l’an 998, le roi Robert fut excommunié par Grégoire V, pour avoir épousé sa parente au quatrième degré. Tous les évêques qui avaient assisté à ce mariage furent interdits de la communion jusqu’à ce qu’ils fussent allés à Rome faire satisfaction au saint-siége. Les peuples, les courtisans même, se séparèrent du roi; il ne lui resta que deux domestiques qui purifiaient par le feu toutes les choses qu’il avait touchées. Le cardinal Damien et Rommalde ajoutent même qu’un matin Robert étant allé, selon sa coutume, dire ses prières à la porte de l’église de Saint-Barthélemy, car il n’osait pas y entrer, Abbon, abbé de Fleury, suivi de deux femmes du palais qui portaient un grand plat de vermeil couvert d’un linge, l’aborde, lui annonce que Berthe vient d’accoucher; et découvrant le plat: « Voyez, lui dit-il, les effets de votre désobéissance aux décrets de l’Église, et le sceau de l’anathème sur ce fruit de vos amours. » Robert regarde, et voit un monstre qui avait le cou et la tête d’un canard. Berthe fut répudiée, et l’excommunication enfin levée.
Urbain II, au contraire, excommunia, l’an 1092, Philippe I, petit-fils de Robert, pour avoir quitté sa parente. Ce pape prononça la sentence d’excommunication dans les propres États du roi, à Clermont en Auvergne, où Sa Sainteté venait chercher un asile; dans ce même concile où fut prêchée la croisade, et où, pour la première fois, le nom de pape fut donné à l’évêque de Rome, à l’exclusion des autres évêques qui le prenaient auparavant.
On voit que ces peines canoniques furent d’abord plutôt médicinales que mortelles; mais Grégoire VII et quelques-uns de ses successeurs osèrent prétendre qu’un souverain excommunié était privé de ses États, et que ses sujets n’étaient plus obligés de lui obéir: supposé cependant qu’un roi puisse être excommunié en certains cas graves, l’excommunication, n’étant qu’une peine purement spirituelle, ne saurait dispenser ses sujets de l’obéissance qu’ils lui doivent comme tenant son autorité de Dieu même. C’est ce qu’ont reconnu constamment les parlements et même le clergé de France, dans les excommunications de Boniface VIII contre Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte V contre Henri III, de Grégoire XIII contre Henri IV; et c’est aussi la doctrine de la fameuse assemblée du clergé de 1682.
ZÈLE.
Celui de la religion est un attachement pur et éclairé au maintien et au progrès du culte qu’on doit à la Divinité; mais quand ce zèle est persécuteur, aveugle, et faux, il devient le plus grand fléau de l’humanité.
Voici comme l’empereur Julien parle du zèle des chrétiens de son temps: « Les galiléens, dit-il, ont souffert sous mon prédécesseur l’exil et les prisons; on a massacré réciproquement ceux qui s’appellent tour à tour hérétiques. J’ai rappelé leurs exilés, élargi leurs prisonniers: j’ai rendu leurs biens aux proscrits, je les ai forcés de vivre en paix; mais telle est la fureur inquiète des galiléens, qu’ils se plaignent de ne pouvoir plus se dévorer les uns les autres. » Ce portrait ne paraîtra point outré, si l’on fait seulement attention aux calomnies atroces dont les chrétiens se noircissaient réciproquement. Par exemple, saint Augustin accuse les manichéens de contraindre leurs élus à recevoir l’eucharistie après l’avoir arrosée de semence humaine. Avant lui, saint Cyrille de Jérusalem les avait accusés de la même infamie en ces termes: « Je n’oserais dire en quoi ces sacriléges trempent leurs ischas qu’ils donnent à leurs malheureux sectateurs, qu’ils exposent au milieu de leur autel, et dont le manichéen souille sa bouche et sa langue. Que les hommes pensent à ce qui a coutume de leur arriver en songe, et les femmes dans le temps de leurs règles. » Le pape saint Léon, dans un de ses sermons, appelle aussi le sacrifice des manichéens la turpitude même. Enfin Suidas et Cedrenus ont encore enchéri sur cette calomnie, en avançant que les manichéens faisaient des assemblées nocturnes où, après avoir éteint les flambeaux, ils commettaient les plus énormes impudicités.
Observons d’abord que les premiers chrétiens furent accusés des mêmes horreurs qu’ils imputèrent depuis aux manichéens, et que la justification des uns peut également s’appliquer aux autres. Afin d’avoir des prétextes de nous persécuter, disait Athénagore dans son apologie pour les chrétiens, on nous accuse de faire des festins détestables et de commettre des incestes dans nos assemblées. C’est un vieux artifice dont on a usé de tout temps pour faire périr la vertu. Ainsi Pythagore fut brûlé avec trois cents de ses disciples, Héraclite chassé par les Éphésiens, Démocrite par les Abdéritains, et Socrate condamné par les Athéniens.
Athénagore fait voir ensuite que les principes et les mœurs des chrétiens suffisaient seuls pour détruire les calomnies qu’on répandait contre eux; les mêmes raisons militent en faveur des manichéens. Pourquoi, d’ailleurs, saint Augustin, qui est si affirmatif dans son livre des Hérésies, est-il réduit dans celui des Mœurs des manichéens, en parlant de l’horrible cérémonie dont il s’agit, à dire simplement: On les en soupçonne...Le monde a cette opinion d’eux...S’ils ne font pas ce qu’on leur impute...La renommée publie beaucoup de mal d’eux; mais ils soutiennent que ce sont des mensonges?
Pourquoi ne pas soutenir en face cette accusation dans sa dispute contre Fortunat, qui l’en sommait en public et en ces termes: Nous sommes accusés de faux crimes; et comme Augustin a assisté à notre culte, je le prie de déclarer devant tout le peuple si ces crimes sont véritables ou non? Saint Augustin répond: Il est vrai que j’ai assisté à votre culte; mais autre est la question de la foi, autre celle des mœurs; et c’est celle de la foi que j’ai proposée. Cependant, si les personnes qui sont présentes aiment mieux que nous agitions celle de vos mœurs, je ne m’y opposerai pas.
Fortunat, s’adressant à l’assemblée: Je veux, dit-il, avant toutes choses, être justifié dans l’esprit des personnes qui nous croient coupables, et qu’Augustin témoigne à présent devant vous, et un jour devant le tribunal de Jésus-Christ, s’il a jamais vu, ou s’il sait, de quelque manière que ce soit, que les choses qu’on nous impute se commettent parmi nous. Saint Augustin répond encore: Vous sortez de la question; celle que j’ai proposée roule sur la foi, et non sur les mœurs. Enfin, Fortunat continuant à presser saint Augustin de s’expliquer, il le fait en ces termes: Je reconnais que dans la prière où j’ai assisté, je ne vous ai vus commettre rien d’impur.
Le même saint Augustin, dans son livre de l’Utilité de la foi, justifie encore les manichéens. « Dans ce temps-là, dit-il à son ami Honorat, lorsque j’étais engagé dans le manichéisme, j’étais encore plein du désir et de l’espérance d’épouser une belle femme, d’acquérir des richesses, de parvenir aux honneurs, et de jouir des autres voluptés pernicieuses de la vie. Car lorsque j’écoutais avec assiduité les docteurs manichéens, je n’avais pas encore renoncé au désir et à l’espérance de toutes ces choses. Je n’attribue pas cela à leur doctrine: car je dois leur rendre ce témoignage qu’ils exhortent soigneusement les hommes à se préserver de ces mêmes choses. C’est donc là ce qui m’empêchait de m’attacher tout à fait à la secte, et ce qui me retenait dans le rang de ceux qu’ils appellent auditeurs. Je ne voulais pas renoncer aux espérances et aux affaires du siècle. » Et dans le dernier chapitre de ce livre, où il représente les docteurs manichéens comme des hommes superbes, qui avaient l’esprit aussi grossier qu’ils avaient le corps maigre et décharné, il ne dit pas un mot de leurs prétendues infamies.
Mais sur quelles preuves étaient donc fondées ces imputations? La première qu’allègue saint Augustin, c’est que ces impudicités étaient une suite du système de Manichée sur les moyens dont Dieu se sert pour arracher aux princes des ténèbres les parties de sa substance. Nous en avons parlé à l’article Généalogie; ce sont des horreurs que l’on se dispense de répéter. Il suffit de dire ici que le passage du septième livre du Trésor de Manichée, que saint Augustin cite en plusieurs endroits, est évidemment falsifié. L’hérésiarque dit, si nous l’en croyons, que ces vertus célestes qui se transforment tantôt en beaux garçons, et tantôt en belles filles, sont Dieu le père lui-même. Cela est faux. Manès n’a jamais confondu les vertus célestes avec Dieu le père. Saint Augustin, n’ayant pas compris l’expression syriaque d’une vierge de lumière pour dire une lumière vierge, suppose que Dieu fait voir aux princes des ténèbres une belle fille vierge pour exciter leur ardeur brutale; il ne s’agit point du tout de cela dans les anciens auteurs, il est question de la cause des pluies.
Le grand prince, dit Tirbon cité par saint Épiphane fait sortir de lui-même dans sa colère des nuages noirs qui obscurcissent tout le monde; il s’agite, se tourmente, se met tout en eau, et c’est là ce qui fait la pluie, qui n’est autre chose que la sueur du grand prince. Il faut que saint Augustin ait été trompé par une traduction ou plutôt par quelque extrait infidèle du Trésor de Manichée, dont il n’a cité que deux ou trois passages. Aussi le manichéen Secundinus lui reprochait-il de n’entendre rien aux mystères de Manichée, et de ne les combattre que par de purs paralogismes. Comment d’ailleurs, dit le savant M. de Beausobre, que nous abrégeons ici, saint Augustin aurait-il pu demeurer tant d’années dans une secte où l’on enseignait publiquement de telles abominations? Et comment aurait-il eu le front de la défendre contre les catholiques?
De cette preuve de raisonnement, passons aux preuves de fait et de témoignage alléguées par saint Augustin, et voyons si elles sont plus solides. » On dit, continue ce Père, que quelques-uns d’eux ont confessé ce fait dans des jugements publics, non-seulement dans la Paphlagonie, mais aussi dans les Gaules, comme je l’ai ouï dire à Rome par un certain catholique. »