La petite société d’amateurs dont une partie travaille à ces rapsodies au mont Crapack ne parlera point à Votre Majesté de l’art de la guerre. C’est un art héroïque, ou si l’on veut, abominable. S’il avait de la beauté, nous vous dirions, sans être contredits, que vous êtes le plus bel homme de l’Europe.
Nous entendons par beaux-arts l’éloquence, dans laquelle vous vous êtes signalé en étant l’historien de votre patrie, et le seul historien brandebourgeois qu’on ait jamais lu; la poésie, qui a fait vos amusements et votre gloire quand vous avez bien voulu composer des vers français; la musique, où vous avez réussi au point que nous doutons fort que Ptolémée Auletès eût jamais osé jouer de la flûte après vous, ni Achille de la lyre.
Ensuite viennent les arts où l’esprit et la main sont presque également nécessaires, comme la sculpture, la peinture, tous les ouvrages dépendants du dessin, et surtout l’horlogerie, que nous regardons comme un bel art depuis que nous en avons établi des manufactures au mont Crapack.
Vous connaissez, sire, les quatre siècles des arts; presque tout naquit en France et se perfectionna sous Louis XIV; ensuite plusieurs de ces mêmes arts, exilés de France, allèrent embellir et enrichir le reste de l’Europe au temps fatal de la destruction du célèbre édit de Henri IV, énoncé irrévocable, et si facilement révoqué. Ainsi le plus grand mal que Louis XIV pût se faire à lui-même fit le bien des autres princes contre son intention; et ce que vous en avez dit dans votre histoire du Brandebourg en est une preuve.
Si ce monarque n’avait été connu que par le bannissement de six à sept cent mille citoyens utiles, par son irruption dans la Hollande dont il fut bientôt obligé de sortir, par sa grandeur qui l’attachait au rivage tandis que ses troupes passaient le Rhin à la nage; si on n’avait pour monument de sa gloire que les prologues de ses opéras suivis de la bataille d’Hochstedt, sa personne et son règne figureraient mal dans la postérité. Mais tous les beaux-arts en foule, encouragés par son goût et par sa munificence, ses bienfaits répandus avec profusion sur tant de gens de lettres étrangers, le commerce naissant à sa voix dans son royaume, cent manufactures établies, cent belles citadelles bâties, des ports admirables construits, les deux mers unies par des travaux immenses, etc., forcent encore l’Europe à regarder avec respect Louis XIV et son siècle.
Ce sont surtout ces grands hommes uniques en tout genre, que la nature produisit alors à la fois, qui rendirent ces temps éternellement mémorables. Le siècle fut plus grand que Louis XIV, mais la gloire en rejaillit sur lui.
L’émulation des arts a changé la face de la terre du pied des Pyrénées aux glaces d’Archangel. Il n’est presque point de prince en Allemagne qui n’ait fait des établissements utiles et glorieux.
Qu’ont fait les Turcs pour la gloire? rien. Ils ont dévasté trois empires et vingt royaumes; mais une seule ville de l’ancienne Grèce aura toujours plus de réputation que tous les Ottomans ensemble.
Voyez ce qui s’est fait depuis peu d’années dans Pétersbourg, que j’ai vu un marais au commencement du siècle où nous sommes. Tous les arts y ont accouru, tandis qu’ils sont anéantis dans la patrie d’Orphée, de Linus et d’Homère.
La statue que l’impératrice de Russie élève à Pierre le Grand parle du bord de la Neva à toutes les nations; elle dit: J’attends celle de Catherine. Mais il la faudra placer vis-à-vis de la vôtre, etc.
Que la nouveauté des arts ne prouve point la nouveauté du globe.
Tous les philosophes crurent la matière éternelle; mais les arts paraissent nouveaux. Il n’y a pas jusqu’à l’art de faire du pain qui ne soit récent. Les premiers Romains mangeaient de la bouillie; et ces vainqueurs de tant de nations ne connurent jamais ni les moulins à vent, ni les moulins à eau. Cette vérité semble d’abord contredire l’antiquité du globe tel qu’il est, ou suppose de terribles révolutions dans ce globe. Des inondations de barbares ne peuvent guère anéantir des arts devenus nécessaires. Je suppose qu’une armée de nègres vienne chez nous, comme des sauterelles, des montagnes de Cobonas, par le Monomotapa, par le Monoëmugi, les Nosseguais, les Maracates; qu’ils aient traversé l’Abyssinie, la Nubie, l’Égypte, la Syrie, l’Asie-Mineure, toute notre Europe; qu’ils aient tout renversé, tout saccagé; il restera toujours quelques boulangers, quelques cordonniers, quelques tailleurs, quelques charpentiers; les arts nécessaires subsisteront; il n’y aura que le luxe d’anéanti. C’est ce qu’on vit à la chute de l’empire romain: l’art de l’écriture même devint très-rare; presque tous ceux qui contribuent à l’agrément de la vie ne renaquirent que longtemps après. Nous en inventons tous les jours de nouveaux.
De tout cela on ne peut rien conclure au fond contre l’antiquité du globe. Car supposons même qu’une inondation de barbares nous eût fait perdre entièrement jusqu’à l’art d’écrire et de faire le pain; supposons encore plus, que nous n’avons que depuis dix ans du pain, des plumes, de l’encre et du papier; le pays qui a pu subsister dix ans sans manger de pain et sans écrire ses pensées aurait pu passer un siècle et cent mille siècles sans ces secours.
Il est très-clair que l’homme et les autres animaux peuvent très-bien subsister sans boulangers, sans romanciers et sans théologiens, témoin toute l’Amérique, témoin les trois quarts de notre continent.
La nouveauté des arts parmi nous ne prouve donc point la nouveauté du globe, comme le prétendait Épicure, l’un de nos prédécesseurs en rêveries, qui supposait que par hasard les atomes éternels, en déclinant, avaient formé un jour notre terre. Pomponace disait: « Se il mondo non è eterno, per tutti santi è molto vecchio. » Des petits inconvénients attachés aux arts.
Ceux qui manient le plomb et le mercure sont sujets à des coliques dangereuses et à des tremblements de nerfs très-fàcheux. Ceux qui se servent de plumes et d’encre sont attaqués d’une vermine qu’il faut continuellement secouer: cette vermine est celle de quelques ex-jésuites qui font des libelles. Vous ne connaissez pas, sire, cette race d’animaux; elle est chassée de vos États, aussi bien que de ceux de l’impératrice de Russie, du roi de Suède et du roi de Danemark, mes autres protecteurs. L’ex-jésuite Paulian et l’ex-jésuite Nonotte, qui cultivent, comme moi, les beaux-arts, ne cessent de me persécuter jusqu’au mont Crapack; ils m’accablent sous le poids de leur crédit, et sous celui de leur génie, qui est encore plus pesant. Si Votre Majesté ne daigne pas me secourir contre ces grands hommes, je suis anéanti.
ASMODÉE.
Aucun homme versé dans l’antiquité n’ignore que les Juifs ne connurent les anges que par les Perses et les Chaldéens, pendant la captivité. C’est là qu’ils apprirent, selon dom Calmet, qu’il y a sept anges principaux devant le trône du Seigneur. Ils y apprirent aussi les noms des diables. Celui que nous nommons Asmodée s’appelait Hashmodai, ou Chammadai. « On sait, dit Calmet, qu’il y a des diables de plusieurs sortes: les uns sont princes et maîtres démons, les autres subalternes et sujets. » Comment cet Hashmodai était-il assez puissant pour tordre le cou à sept jeunes gens qui épousèrent successivement la belle Sara, native de Ragès, à quinze lieues d’Ecbatane? Il fallait que les Mèdes fussent sept fois plus manichéens que les Perses. Le bon principe donne un mari à cette fille, et voilà le mauvais principe, cet Hashmodai, roi des démons, qui détruit sept fois de suite l’ouvrage du principe bienfaisant.
Mais Sara était juive, fille de Raguel le juif, captive dans le pays d’Ecbatane. Comment un démon mède avait-il tant de pouvoir sur des corps juifs? C’est ce qui a fait penser qu’Asmodée-Chammadai était juif aussi; que c’était l’ancien serpent qui avait séduit Eve; qu’il aimait passionnément les femmes; que tantôt il les trompait, et tantôt il tuait leurs maris par un excès d’amour et de jalousie.
En effet, le livre de Tobie nous fait entendre, dans la version grecque, qu’Asmodée était amoureux de Sara: ὄτι δαιμόνιον ϕιλεῖ αὐτὴν. C’est l’opinion de toute la savante antiquité que les génies, bons ou mauvais, avaient beaucoup de penchant pour nos filles, et les fées pour nos garçons. L’Écriture même, se proportionnant à notre faiblesse, et daignant adopter le langage vulgaire, dit en figure que « les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes celles qu’ils choisirent ».
Mais l’ange Raphaël, qui conduit le jeune Tobie, lui donne une raison plus digne de son ministère, et plus capable d’éclairer celui dont il est le guide. Il lui dit que les sept maris de Sara n’ont été livrés à la cruauté d’Asmodée que parce qu’ils l’avaient épousée uniquement pour leur plaisir, comme des chevaux et des mulets. « Il faut, dit-il, garder la continence avec elle pendant trois jours, et prier Dieu tous deux ensemble. » Il semble qu’avec une telle instruction on n’ait plus besoin d’aucun autre secours pour chasser Asmodée; mais Raphaël ajoute qu’il y faut le cœur d’un poisson, grillé sur des charbons ardents. Pourquoi donc n’a-t-on pas employé depuis ce secret infaillible pour chasser le diable du corps des filles? Pourquoi les apôtres, envoyés exprès pour chasser les démons, n’ont-ils jamais mis le cœur d’un poisson sur le gril? Pourquoi ne se servit-on pas de cet expédient dans l’affaire de Marthe Brossier, des religieuses de Loudun, des maîtresses d’Urbain Grandier, de La Cadière et du frère Girard, et de mille autres possédées, dans le temps qu’il y avait des possédées?
Les Grecs et les Romains, qui connaissaient tant de philtres pour se faire aimer, en avaient aussi pour guérir l’amour; ils employaient des herbes, des racines. L’agnus castus a été fort renommé; les modernes en ont fait prendre à de jeunes religieuses, sur lesquelles il a eu peu d’effet. Il y a longtemps qu’Apollon se plaignait à Daphné que, tout médecin qu’il était, il n’avait point encore éprouvé de simple qui guérît de l’amour.
Hei mihi! quod nullis amor est medicabilis herbis.
D’un incurable amour remèdes impuissants.
On se servait de fumée de soufre; mais Ovide, qui était un grand maître, déclare que cette recette est inutile.
Nec fugiat vivo sulphure victus amor. Le soufre, croyez-moi, ne chasse point l’amour.
La fumée du cœur ou du foie d’un poisson fut plus efficace contre Asmodée. Le révérend P. dom Calmet en est fort en peine, et ne peut comprendre comment cette fumigation pouvait agir sur un pur esprit; mais il pouvait se rassurer, en se souvenant que tous les anciens donnaient des corps aux anges et aux démons. C’étaient des corps très-déliés, des corps aussi légers que les petites particules qui s’élèvent d’un poisson rôti. Ces corps ressemblaient à une fumée, et la fumée d’un poisson grillé agissait sur eux par sympathie.
Non-seulement Asmodée s’enfuit; mais Gabriel alla l’enchaîner dans la haute Égypte, où il est encore. Il demeure dans une grotte auprès de la ville de Saata ou Taata. Paul Lucas l’a vu, et lui a parlé. On coupe ce serpent par morceaux, et sur-le-champ tous les tronçons se rejoignent: il n’y paraît pas, Dom Calmet cite le témoignage de Paul Lucas: il faut bien que je le cite aussi. On croit qu’on pourra joindre la théorie de Paul Lucas avec celle des vampires, dans la première compilation que l’abbé Guyon imprimera.
ASPHALTE.
Lac Asphaltide, Sodome.
Mot chaldéen qui signifie une espèce de bitume. Il y en a beaucoup dans le pays qu’arrose l’Euphrate; nos climats en produisent, mais de fort mauvais. Il y en a en Suisse: on en voulut couvrir le comble de deux pavillons élevés aux côtés d’une porte de Genève: cette couverture ne dura pas un an; la mine a été abandonnée; mais on peut garnir de ce bitume le fond des bassins d’eau, en le mêlant avec de la poix résine; peut-être un jour en fera-t-on un usage plus utile.
Le véritable asphalte est celui qu’on tirait des environs de Babylone, et avec lequel on prétend que le feu grégeois fut composé.
Plusieurs lacs sont remplis d’asphalte ou d’un bitume qui lui ressemble, de même qu’il y en a d’autres tout imprégnés de nitre. Il y a un grand lac de nitre dans le désert d’Égypte, qui s’étend depuis le lac Mœris jusqu’à l’entrée du Delta; et il n’a point d’autre nom que le lac de Nitre.
Le lac Asphaltide, connu par le nom de Sodome, fut longtemps renommé pour son bitume; mais aujourd’hui les Turcs n’en font plus d’usage, soit que la mine, qui est sous les eaux, ait diminué, soit que la qualité s’en soit altérée, ou bien qu’il soit trop difficile de la tirer du fond de l’eau. Il s’en détache quelquefois des parties huileuses, et même de grosses masses qui surnagent; on les ramasse, on les mêle, et on les vend pour du baume de la Mecque. Il est peut-être aussi bon, car tous les baumes qu’on emploie pour les coupures sont aussi efficaces les uns que les autres, c’est-à-dire ne sont bons à rien par eux-mêmes. La nature n’attend pas l’application d’un baume pour fournir du sang et de la lymphe, et pour former une nouvelle chair qui répare celle qu’on a perdue par une plaie. Les baumes de la Mecque, de Judée et du Pérou, ne servent qu’à empêcher l’action de l’air, à couvrir la blessure, et non pas à la guérir; de l’huile ne produit pas de la peau.
Flavius Josèphe, qui était du pays, dit que de son temps le lac de Sodome n’avait aucun poisson, et que l’eau en était si légère que les corps les plus lourds ne pouvaient aller au fond. Il voulait dire apparemment si pesante au lieu de si légère. Il paraît qu’il n’en avait pas fait l’expérience. Il se peut, après tout, qu’une eau dormante, imprégnée de sels et de matières compactes, étant alors plus pesante qu’un corps de pareil volume, comme celui d’une bête ou d’un homme, les ait forcés de surnager. L’erreur de Josèphe consiste à donner une cause très-fausse d’un phénomène qui peut être très-vrai.
Quant à la disette de poissons, elle est croyable. L’asphalte ne paraît pas propre à les nourrir: cependant il est vraisemblable que tout n’est pas asphalte dans ce lac, qui a vingt-trois ou vingt-quatre de nos lieues de long, et qui, en recevant à sa source les eaux du Jourdain, doit recevoir aussi les poissons de cette rivière; mais peut-être aussi le Jourdain n’en fournit pas, et peut-être ne s’en trouve-t-il que dans le lac supérieur de Tibériade.
Josèphe ajoute que les arbres qui croissent sur les bords de la mer Morte portent des fruits de la plus belle apparence, mais qui s’en vont en poussière dès qu’on veut y porter la dent. Ceci n’est pas si probable, et pourrait faire croire que Josèphe n’a pas été sur le lieu même, ou qu’il a exagéré suivant sa coutume et celle de ses compatriotes. Rien ne semble devoir produire de plus beaux et de meilleurs fruits qu’un terrain sulfureux et salé, tel que celui de Naples, de Catane, et de Sodome.
La sainte Écriture parle de cinq villes englouties par le feu du ciel. La physique en cette occasion rend témoignage à l’Ancien Testament, quoiqu’il n’ait pas besoin d’elle, et qu’ils ne soient pas toujours d’accord. On a des exemples de tremblements de terre, accompagnés de coups de tonnerre, qui ont détruit des villes plus considérables que Sodome et Gomorrhe.
Mais la rivière du Jourdain ayant nécessairement son embouchure dans ce lac sans issue, cette mer Morte, semblable à la mer Caspienne, doit avoir existé tant qu’il y a eu un Jourdain; donc ces cinq villes ne peuvent jamais avoir été à la place où est ce lac de Sodome. Aussi l’Écriture ne dit point du tout que ce terrain fut changé en un lac; elle dit tout le contraire: « Dieu fit pleuvoir du soufre et du feu venant du ciel; et Abraham, se levant matin, regarda Sodome et Gomorrhe, et toute la terre d’alentour, et il ne vit que des cendres montant comme une fumée de fournaise. » Il faut donc que les cinq villes, Sodome, Gomorrhe, Séboin, Adama et Segor, fussent situées sur le bord de la mer Morte. On demandera comment dans un désert aussi inhabitable qu’il l’est aujourd’hui, et où l’on ne trouve que quelques hordes de voleurs arabes, il pouvait y avoir cinq villes assez opulentes pour être plongées dans les délices, et même dans des plaisirs infâmes qui sont le dernier effet du raffinement de la débauche attachée à la richesse: on peut répondre que le pays alors était bien meilleur.
D’autres critiques diront: Comment cinq villes pouvaient-elles subsister à l’extrémité d’un lac dont l’eau n’était pas potable avant leur ruine? L’Écriture elle-même nous apprend que tout le terrain était asphalte avant l’embrasement de Sodome. « Il y avait, dit- elle, beaucoup de puits de bitume dans la vallée des bois, et les rois de Sodome et de Gomorrhe prirent la fuite, et tombèrent en cet endroit-là. » On fait encore une autre objection. Isaïe et Jérémie disent que Sodome et Gomorrhe ne seront jamais rebâties; mais Étienne le géographe parle de Sodome et de Gomorrhe sur le rivage de la mer Morte. On trouve dans l’histoire des conciles des évêques de Sodome et de Segor.
On peut répondre à cette critique que Dieu mit dans ces villes rebâties des habitants moins coupables: car il n’y avait point alors d’évêques in partibus.
Mais quelle eau, dira-t-on, put abreuver ces nouveaux habitants? tous les puits sont saumâtres: on trouve l’asphalte et un sel corrosif, dès qu’on creuse la terre.
On répondra que quelques Arabes y habitent encore, et qu’ils peuvent être habitués à boire de très-mauvaise eau; que Sodome et Gomorrhe dans le Bas-Empire étaient de méchants hameaux, et qu’il y eut dans ce temps-là beaucoup d’évêques dont tout le diocèse consistait en un pauvre village. On peut dire encore que les colons de ces villages préparaient l’asphalte, et en faisaient un commerce utile.
Ce désert aride et brûlant qui s’étend de Segor jusqu’au territoire de Jérusalem produit du baume et des aromates, par la même raison qu’il fournit du naphte, du sel corrosif, et du soufre.
On prétend que les pétrifications se font dans ce désert avec une rapidité surprenante. C’est ce qui rend très-plausible, selon quelques physiciens, la pétrification d’Édith, femme de Loth.
Mais il est dit que cette femme, « ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel »; ce n’est donc pas une pétrification naturelle opérée par l’asphalte et le sel: c’est un miracle évident. Flavius Josèphe dit qu’il a vu cette statue. Saint Justin et saint Irénée en parlent comme d’un prodige qui subsistait encore de leur temps.
On a regardé ces témoignages comme des fables ridicules. Cependant il est très-naturel que quelques Juifs se fussent amusés à tailler un monceau d’asphalte en une figure grossière, et on aura dit: C’est la femme de Loth. J’ai vu des cuvettes d’asphalte très-bien faites qui pourront longtemps subsister; mais il faut avouer que saint Irénée va un peu loin quand il dit: « La femme de Loth resta dans le pays de Sodome, non plus en chair corruptible, mais en statue de sel permanente, et montrant par ses parties naturelles les effets ordinaires. — Uxor remansit in Sodomis, jam non caro corruptibilis, sed statua salis semper manens, et per naturalia ea quæ sunt consuetudinis hominis ostendens. » Saint Irénée ne semble pas s’exprimer avec toute la justesse d’un bon naturaliste, en disant: La femme de Loth n’est plus de la chair corruptible, mais elle a ses règles.
Dans le Poëme de Sodome, dont on dit Tertullien auteur, on s’exprime encore plus énergiquement: Dicitur, et vivens alio sub corpore, sexus Mirifice solito dispungere sanguine menses.
C’est ce qu’un poète du temps de Henri II a traduit ainsi dans son style gaulois: La femme à Loth, quoique sel devenue, Est femme encor, car elle a sa menstrue.
Les pays des aromates furent aussi le pays des fables. C’est vers les cantons de l’Arabie Pétrée, c’est dans ces déserts, que les anciens mythologistes prétendent que Myrrha, petite-fille d’une statue, s’enfuit après avoir couché avec son père, comme les filles de Loth avec le leur, et qu’elle fut métamorphosée en l’arbre qui porte la myrrhe. D’autres profonds mythologistes assurent qu’elle s’enfuit dans l’Arabie Heureuse, et cette opinion est aussi soutenable que l’autre.
Quoi qu’il en soit, aucun de nos voyageurs ne s’est encore avisé d’examiner le terrain de Sodome, son asphalte, son sel, ses arbres et leurs fruits; de peser l’eau du lac, de l’analyser, devoir si les matières spécifiquement plus pesantes que l’eau ordinaire y surnagent, et de nous rendre un compte fidèle de l’histoire naturelle du pays. Nos pèlerins de Jérusalem n’ont garde d’aller faire ces recherches: ce désert est devenu infesté par des Arabes vagabonds qui courent jusqu’à Damas, qui se retirent dans les cavernes des montagnes, et que l’autorité du bacha de Damas n’a pu encore réprimer. Ainsi les curieux sont fort peu instruits de tout ce qui concerne le lac Asphaltide.
Il est bien triste pour les doctes que parmi tous les sodomistes que nous avons, il ne s’en soit pas trouvé un seul qui nous ait donné des notions de leur capitale.
ASSASSIN, ASSASSINAT.
Section première.
Nom corrompu du mot Ehissessin. Rien n’est plus ordinaire à ceux qui vont en pays lointain que de mal entendre, mal répéter, mal écrire dans leur propre langue ce qu’ils ont mal compris dans une langue absolument étrangère, et de tromper ensuite leurs compatriotes en se trompant eux-mêmes. L’erreur s’établit de bouche en bouche, et de plume en plume: il faut des siècles pour la détruire.
Il y avait du temps des croisades un malheureux petit peuple de montagnards, habitant dans des cavernes vers le chemin de Damas. Ces brigands élisaient un chef qu’ils nommaient Chik Elchassissin. On prétend que ce mot honorifique chik ou chek signifie vieux originairement; de même que parmi nous le titre de seigneur vient de senior, vieillard, et que le mot graf, comte, veut dire vieux chez les Allemands: car anciennement le commandement civil fut toujours déféré aux vieillards chez presque tous les peuples. Ensuite le commandement étant devenu héréditaire, le titre de chik, de graf, de seigneur, de comte, a été donné à des enfants; et les Allemands appellent un bambin de quatre ans monsieur le comte, c’est-à-dire monsieur le vieux.
Les croisés nommèrent le vieux des montagnards arabes, le Vieil de la montagne, et s’imaginèrent que c’était un très-grand prince, parce qu’il avait fait tuer et voler sur le grand chemin un comte de Montferrat, et quelques autres seigneurs croisés. On nomma ces peuples les assassins, et leur chik le roi du vaste pays des assassins. Ce vaste pays contient cinq à six lieues de long sur deux à trois de large dans l’Anti-Liban, pays horrible, semé de rochers, comme l’est presque toute la Palestine, mais entrecoupé de prairies assez agréables, et qui nourrissent de nombreux troupeaux, comme l’attestent tous ceux qui ont fait le voyage d’Alep à Damas.
Le chik ou le vieil de ces assassins ne pouvait être qu’un petit chef de bandits, puisqu’il y avait alors un Soudan de Damas qui était très-puissant.
Nos romanciers de ce temps-là, aussi chimériques que les croisés, imaginèrent d’écrire que le grand prince des assassins, en 1236, craignant que le roi de France Louis IX, dont il n’avait jamais entendu parler, ne se mît à la tête d’une croisade, et ne vînt lui ravir ses États, envoya deux grands seigneurs de sa cour, des cavernes de l’Anti-Liban à Paris, pour assassiner ce roi; mais que le lendemain, ayant appris combien ce prince était généreux et aimable, il envoya en pleine mer deux autres seigneurs pour contremander l’assassinat: je dis en pleine mer, car ces deux émirs, envoyés pour tuer Louis, et les deux autres pour lui sauver la vie, ne pouvaient faire leur voyage qu’en s’embarquant à Joppé, qui était alors au pouvoir des croisés, ce qui redouble encore le merveilleux de l’entreprise. Il fallait que les deux premiers eussent trouvé un vaisseau de croisés tout prêt pour les transporter amicalement, et les deux autres encore un autre vaisseau.
Cent auteurs pourtant ont rapporté au long cette aventure les uns après les autres, quoique Joinville, contemporain, qui alla sur les lieux, n’en dise mot.
Et voilà justement comme on écrit l’histoire.
Le jésuite Maimbourg, le jésuite Daniel, vingt autres jésuites, Mézerai, quoiqu’il ne soit pas jésuite, répètent cette absurdité. L’abbé Velly, dans son Histoire de France, la redit avec complaisance, le tout sans aucune discussion, sans aucun examen, et sur la foi d’un Guillaume de Nangis qui écrivait environ soixante ans après cette belle aventure, dans un temps où l’on ne compilait l’histoire que sur des bruits de ville.
Si l’on n’écrivait que les choses vraies et utiles, l’immensité de nos livres d’histoire se réduirait à bien peu de chose.
On a pendant six cents ans rebattu le conte du Vieux de la montagne, qui enivrait de voluptés ses jeunes élus dans ses jardins délicieux, leur faisait accroire qu’ils étaient en paradis, et les envoyait ensuite assassiner des rois au bout du monde pour mériter un paradis éternel.
Vers le levant, le Vieil de la Montagne Se rendit craint par un moyen nouveau: Craint n’était-il pour l’immense campagne Qu’il possédât, ni pour aucun monceau D’or ou d’argent; mais parce qu’au cerveau De ses sujets il imprimait des choses Qui de maint fait courageux étaient causes.
Il choisissait entre eux les plus hardis, Et leur faisait donner du paradis Un avant-goût à leurs sens perceptible (Du paradis de son législateur).
Rien n’en a dit ce prophète menteur, Qui ne devînt très-croyable et sensible On les faisait boire tous de façon Qu’ils s’enivraient, perdaient sens et raison.
En cet état, privés de connaissance, On les portait en d’agréables lieux, Ombrages frais, jardins délicieux.
Là se trouvaient tendrons en abondance, Plus que maillés, et beaux par excellence, Chaque réduit en avait à couper.
Si se venaient joliment attrouper Près de ces gens, qui, leur boisson cuvée, S’émerveillaient de voir cette couvée, Et se croyaient habitants devenus Des champs heureux qu’assigne à ses élus Le faux Mahom. Lors de faire accointance.
Turcs d’approcher, tendrons d’entrer en danse, Au gazouillis des ruisseaux de ces bois, Au son des luths accompagnant les voix Des rossignols: il n’est plaisir au monde Qu’on ne goûtât dedans ce paradis Les gens trouvaient en son charmant pourpris Les meilleurs vins de la machine ronde, Dont ne manquaient encor de s’enivrer.
Et de leurs sens perdre l’entier usage.
On les faisait aussitôt reporter Au premier lieu. De tout ce tripotage Qu’arrivait-il? ils croyaient fermement Que, quelque jour, de semblables délices Les attendaient, pourvu que hardiment.
Sans redouter la mort ni les supplices, Ils fissent chose agréable à Mahom, Servant leur prince en toute occasion.
Par ce moyen leur prince pouvait dire Qu’il avait gens à sa dévotion.
Déterminés, et qu’il n’était empire Plus redouté que le sien ici-bas.
Tout cela est fort bon dans un conte de La Fontaine, aux vers faibles près; et il y a cent anecdotes historiques qui n’auraient été bonnes que là.
SECTION II.
L’assassinat étant, après l’empoisonnement, le crime le plus lâche et le plus punissable, il n’est pas étonnant qu’il ait trouvé de nos jours un approbateur dans un homme dont la raison singulière n’a pas toujours été d’accord avec la raison des autres hommes.
Il feint, dans un roman intitulé Émile, d’élever un jeune gentilhomme auquel il se donne bien de garde de donner une éducation telle qu’on la reçoit dans l’École Militaire, comme d’apprendre les langues, la géométrie, la tactique, les fortifications, l’histoire de son pays: il est bien éloigné de lui inspirer l’amour de son roi et de sa patrie; il se borne à en faire un garçon menuisier. Il veut que ce gentilhomme menuisier, quand il a reçu un démenti ou un soufflet, au lieu de les rendre et de se battre, assassine prudemment son homme. Il est vrai que Molière, en plaisantant dans l’Amour peintre, dit qu’assassiner est le plus sûr; mais l’auteur du roman prétend que c’est le plus raisonnable et le plus honnête. Il le dit très-sérieusement, et dans l’immensité de ses paradoxes, c’est une des trois ou quatre choses qu’il ait dites le premier. Le même esprit de sagesse et de décence qui lui fait prononcer qu’un précepteur doit souvent accompagner son disciple dans un lieu de prostitution le fait décider que ce disciple doit être un assassin. Ainsi l’éducation que donne Jean-Jacques à un gentilhomme consiste à manier le rabot, et à mériter le grand remède et la corde.
Nous doutons que les pères de famille s’empressent à donner de tels précepteurs à leurs enfants. Il nous semble que le roman d’Émile s’écarte un peu trop des maximes de Mentor dans Télémaque; mais aussi il faut avouer que notre siècle s’est fort écarté en tout du grand siècle de Louis XIV.
Heureusement vous ne trouverez point dans le Dictionnaire encyclopédique de ces horreurs insensées. On y voit souvent une philosophie qui semble hardie; mais non pas cette bavarderie atroce et extravagante, que deux ou trois fous ont appelée philosophie, et que deux ou trois dames appelaient éloquence.
ASSEMBLÉE.
Terme général qui convient également au profane, au sacré, à la politique, à la société, au jeu, à des hommes unis par les lois; enfin à toutes les occasions où il se trouve plusieurs personnes ensemble.
Cette expression prévient toutes les disputes de mots, et toutes les significations injurieuses par lesquelles les hommes sont dans l’habitude de désigner les sociétés dont ils ne sont pas.
L’assemblée légale des Athéniens s’appelait église.
Ce mot ayant été consacré parmi nous à la convocation des catholiques dans un même lieu, nous ne donnions pas d’abord le nom d’église à l’assemblée des protestants: on disait une troupe de huguenots; mais la politesse bannissant tout terme odieux, on se servit du mot assemblée, qui ne choque personne.
En Angleterre, l’Église dominante donne le nom d’assemblée, meeting, aux Églises de tous les non-conformistes.
Le mot d’assemblée est celui qui convient le mieux, quand plusieurs personnes en assez grand nombre sont priées de venir perdre leur temps dans une maison dont on leur fait les honneurs et dans laquelle on joue, on cause, on soupe, on danse, etc. S’il n’y a qu’un petit nombre de priés, cela ne s’appelle point assemblée; c’est un rendez-vous d’amis, et les amis ne sont jamais nombreux.
Les assemblées s’appellent en italien conversazione, ridotto. Ce mot ridotto est proprement ce que nous entendions par réduit; mais réduit étant devenu parmi nous un terme de mépris, les gazetiers ont traduit ridotto par redoute. On lisait, parmi les nouvelles importantes de l’Europe, que plusieurs seigneurs de la plus grande considération étaient venus prendre du chocolat chez la princesse Borghèse, et qu’il y avait eu redoute. On avertissait l’Europe qu’il y aurait redoute le mardi suivant chez son excellence la marquise de Santafior. Mais on s’aperçut qu’en rapportant des nouvelles de guerre, on était obligé de parler des véritables redoutes qui signifient en effet redoutables, et d’où l’on tire des coups de canon. Ce terme ne convenait pas aux ridotti pacifia; on est revenu au mot assemblée, qui est le seul convenable.
On s’est quelquefois servi de celui de rendez-vous; mais il est plus fait pour une petite compagnie, et surtout pour deux personnes.
ASTROLOGIE.
L’astrologie pourrait s’appuyer sur de meilleurs fondements que la magie: car si personne n’a vu ni farfadets, ni lémures, ni dives, ni péris, ni démons, ni cacodémons, on a vu souvent des prédictions d’astrologues réussir. Que de deux astrologues consultés sur la vie d’un enfant et sur la saison, l’un dise que l’enfant vivra âge d’homme, l’autre non; que l’un annonce la pluie, et l’autre le beau temps, il est bien clair qu’il y en aura un prophète.
Le grand malheur des astrologues, c’est que le ciel a changé depuis que les règles de l’art ont été données. Le soleil, qui à l’équinoxe était dans le bélier du temps des Argonautes, se trouve aujourd’hui dans le taureau; et les astrologues, au grand malheur de leur art, attribuent aujourd’hui à une maison du soleil ce qui appartient visiblement à une autre. Cependant ce n’est pas encore une raison démonstrative contre l’astrologie. Les maîtres de l’art se trompent; mais il n’est pas démontré que l’art ne peut exister.
Il n’y a pas d’absurdité à dire: Un tel enfant est né dans le croissant de la lune, pendant une saison orageuse, au lever d’une telle étoile: sa constitution a été faible, et sa vie malheureuse et courte, ce qui est le partage ordinaire des mauvais tempéraments; au contraire, celui-ci est né quand la lune est dans son plein, le soleil dans sa force, le temps serein, au lever d’une telle étoile: sa constitution a été bonne, sa vie longue et heureuse. Si ces observations avaient été répétées, si elles s’étaient trouvées justes, l’expérience eût pu, au bout de quelques milliers de siècles, former un art dont il eût été difficile de douter: on aurait pensé, avec quelque vraisemblance, que les hommes sont comme les arbres et les légumes, qu’il ne faut planter et semer que dans certaines saisons. Il n’eût servi de rien contre les astrologues de dire: Mon fils est né dans un temps heureux, et cependant il est mort au berceau; l’astrologue aurait répondu: Il arrive souvent que les arbres plantés dans la saison convenable périssent; je vous ai répondu des astres, mais je ne vous ai pas répondu du vice de conformation que vous avez communiqué à votre enfant: l’astrologie n’opère que quand aucune cause ne s’oppose au bien que les astres peuvent faire.
On n’aurait pas mieux réussi à décréditer l’astrologie en disant: De deux enfants qui sont nés dans la même minute, l’un a été roi, l’autre n’a été que marguillier de sa paroisse; car on aurait très-bien pu se défendre en faisant voir que le paysan a fait sa fortune lorsqu’il est devenu marguillier, comme le prince en devenant roi.
Et si on alléguait qu’un bandit que Sixte-Quint fit pendre était né au même temps que Sixte-Quint, qui de gardeur de cochons devint pape, les astrologues diraient qu’on s’est trompé de quelques secondes, et qu’il est impossible, dans les règles, que la même étoile donne la tiare et la potence. Ce n’est donc que parce qu’une foule d’expériences a démenti les prédictions, que les hommes se sont aperçus à la fin que l’art est illusoire; mais, avant d’être détrompés, ils ont été longtemps crédules.