SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Les banqueroutiers furent fort favorablement traités la dernière année du règne de Louis XIV, et pendant la régence. Le triste état où l’intérieur du royaume fut réduit, la multitude des marchands qui ne pouvaient ou qui ne voulaient pas payer, la quantité d’effets invendus ou invendables, la crainte de l’interruption de tout commerce, obligèrent le gouvernement, en 1715, 1716, 1718, 1721, 1722 et 1726, à faire suspendre toutes les procédures contre tous ceux qui étaient dans le cas de la faillite. Les discussions de ces procès furent renvoyées aux juges consuls; c’est une juridiction de marchands très-experts dans ces cas, et plus faite pour entrer dans ces détails de commerce que des parlements qui ont toujours été plus occupés des lois du royaume que de la finance. Comme l’État faisait alors banqueroute, il eût été trop dur de punir les pauvres bourgeois banqueroutiers.

Nous avons eu depuis des hommes considérables banqueroutiers frauduleux, mais ils n’ont pas été punis.

Un homme de lettres de ma connaissance perdit quatre-vingt mille francs à la banqueroute d’un magistrat important, qui avait eu plusieurs millions nets en partage de la succession de monsieur son père, et qui, outre l’importance de sa charge et de sa personne, possédait encore une dignité assez importante à la cour. Il mourut malgré tout cela; et monsieur son fils, qui avait acheté aussi une charge importante, s’empara des meilleurs effets.

L’homme de lettres lui écrivit, ne doutant pas de sa loyauté, attendu que cet homme avait une dignité d’homme de loi. L’important lui manda qu’il protégerait toujours les gens de lettres, s’enfuit, et ne paya rien.

BAPTÊME, mot grec qui signifie « immersion ».

SECTION PREMIÈRE.

Nous ne parlons point du baptême en théologiens; nous ne sommes que de pauvres gens de lettres qui n’entrons jamais dans le sanctuaire.

Les Indiens, de temps immémorial, se plongeaient et plongent encore dans le Gange. Les hommes, qui se conduisent toujours par les sens, imaginèrent aisément que ce qui lavait le corps lavait aussi l’âme. Il y avait de grandes cuves dans les souterrains des temples d’Égypte pour les prêtres et pour les initiés.

Ah! nimium faciles qui tristia crimina cædis Fluminea tolli posse putatis aqua.

(Ovid., Fast., II, 45-46.)

Le vieux Boudier, à l’âge de quatre-vingts ans, traduisit comiquement ces deux vers: C’est une drôle de maxime Qu’une lessive efface un crime.

Comme tout signe est indifférent par lui-même, Dieu daigna consacrer cette coutume chez le peuple hébreu. On baptisait tous les étrangers qui venaient s’établir dans la Palestine; ils étaient appelés prosélytes de domicile.

Ils n’étaient pas forcés à recevoir la circoncision, mais seulement à embrasser les sept préceptes des noachides, et à ne sacrifier à aucun dieu des étrangers. Les prosélytes de justice étaient circoncis et baptisés; on baptisait aussi les femmes prosélytes, toutes nues, en présence de trois hommes.

Les Juifs les plus dévots venaient recevoir le baptême de la main des prophètes les plus vénérés par le peuple. C’est pourquoi on courut à saint Jean, qui baptisait dans le Jourdain.

Jésus-Christ même, qui ne baptisa jamais personne, daigna recevoir le baptême de Jean. Cet usage ayant été longtemps un accessoire de la religion judaïque reçut une nouvelle dignité, un nouveau prix de notre Sauveur même; il devint le principal rite et le sceau du christianisme. Cependant les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous Juifs; les chrétiens de la Palestine conservèrent très-longtemps la circoncision; les chrétiens de saint Jean ne reçurent jamais le baptême du Christ.

Plusieurs autres sociétés chrétiennes appliquèrent un cautère au baptisé avec un fer rouge, déterminées à cette étonnante opération par ces paroles de saint Jean-Baptiste, rapportées par saint Luc: « Je baptise par l’eau, mais celui qui vient après moi baptisera par le feu. » Les séleuciens, les herminiens et quelques autres, en usaient ainsi. Ces paroles, il baptisera par le feu, n’ont jamais été expliquées. Il y a plusieurs opinions sur le baptême de feu dont saint Luc et saint Matthieu parlent. La plus vraisemblable, peut-être, est que c’était une allusion à l’ancienne coutume des dévots à la déesse de Syrie, qui, après s’être plongés dans l’eau, s’imprimaient sur le corps des caractères avec un fer brûlant. Tout était superstition chez les misérables hommes; et Jésus substitua une cérémonie sacrée, un symbole efficace et divin, à ces superstitions ridicules.

Dans les premiers siècles du christianisme, rien n’était plus commun que d’attendre l’agonie pour recevoir le baptême. L’exemple de l’empereur Constantin en est une assez forte preuve. Saint Ambroise n’était pas encore baptisé quand on le fit évêque de Milan. La coutume s’abolit bientôt d’attendre la mort pour se mettre dans le bain sacré.

Du baptême des morts.

On baptisa aussi les morts. Ce baptême est constaté par ce passage de saint Paul dans sa Lettre aux Corinthiens: « Si on ne ressuscite point, que feront ceux qui reçoivent le baptême pour les morts? » C’est ici un point de fait. Ou l’on baptisait les morts mêmes, ou l’on recevait le baptême en leur nom, comme on a reçu depuis des indulgences pour délivrer du purgatoire les âmes de ses amis et de ses parents.

Saint Épiphane et saint Chrysostome nous apprennent que dans quelques sociétés chrétiennes, et principalement chez les marcionites, on mettait un vivant sous le lit d’un mort; on lui demandait s’il voulait être baptisé; le vivant répondait oui; alors on prenait le mort, et on le plongeait dans une cuve. Cette coutume fut bientôt condamnée: saint Paul en fait mention, mais il ne la condamne pas; au contraire, il s’en sert comme d’un argument invincible qui prouve la résurrection.

Du baptême d’aspersion.

Les Grecs conservèrent toujours le baptême par immersion. Les Latins, vers la fin du VIII siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules et la Germanie, et voyant que l’immersion pouvait faire périr les enfants dans des pays froids, substituèrent la simple aspersion; ce qui les fit souvent anathématiser par l’Église grecque.

On demanda à saint Cyprien, évêque de Carthage, si ceux-là étaient réellement baptisés, qui s’étaient fait seulement arroser tout le corps. Il répond dans sa soixante et seizième Lettre que « plusieurs Églises ne croyaient pas que ces arrosés fussent chrétiens; que pour lui il pense qu’ils sont chrétiens, mais qu’ils ont une grâce infiniment moindre que ceux qui ont été plongés trois fois selon l’usage ».

On était initié chez les chrétiens dès qu’on avait été plongé; avant ce temps on n’était que catéchumène. Il fallait pour être initié avoir des répondants, des cautions, qu’on appelait d’un nom qui répond à parrains, afin que l’Église s’assurât de la fidélité des nouveaux chrétiens, et que les mystères ne fussent point divulgués. C’est pourquoi, dans les premiers siècles, les Gentils furent généralement aussi mal instruits des mystères des chrétiens que ceux-ci l’étaient des mystères d’Isis et de Cérès Éleusine.

Cyrille d’Alexandrie, dans son écrit contre l’empereur Julien, s’exprime ainsi: « Je parlerais du baptême, si je ne craignais que mon discours ne parvînt à ceux qui ne sont pas initiés. » Il n’y avait alors aucun culte qui n’eût ses mystères, ses associations, ses catéchumènes, ses initiés, ses profès. Chaque secte exigeait de nouvelles vertus, et recommandait à ses pénitents une nouvelle vie, initium novœ vitæ; et de là le mot d’initiation. L’initiation des chrétiens et des chrétiennes était d’être plongés tout nus dans une cuve d’eau froide; la rémission de tous les péchés était attachée à ce signe. Mais la différence entre le baptême chrétien et les cérémonies grecques, syriennes, égyptiennes, romaines, était la même qu’entre la vérité et le mensonge. Jésus-Christ était le grand-prêtre de la nouvelle loi.

Dès le II siècle on commença à baptiser des enfants; il était naturel que les chrétiens désirassent que leurs enfants, qui auraient été damnés sans ce sacrement, en fussent pourvus. On conclut enfin qu’il fallait le leur administrer au bout de huit jours, parce que, chez les Juifs, c’était à cet âge qu’ils étaient circoncis. L’Église grecque est encore dans cet usage.

Ceux qui mouraient dans la première semaine étaient damnés, selon les Pères de l’Église les plus rigoureux. Mais Pierre Chrysologue, au V siècle, imagina les limbes, espèce d’enfer mitigé, et proprement bord d’enfer, faubourg d’enfer, où vont les petits enfants morts sans baptême, et où les patriarches restaient avant la descente de Jésus-Christ aux enfers. De sorte que l’opinion que Jésus-Christ était descendu aux limbes, et non aux enfers, a prévalu depuis.

Il a été agité si un chrétien dans les déserts d’Arabie pouvait être baptisé avec du sable? on a répondu que non: si on pouvait baptiser avec de l’eau rose? et on a décidé qu’il fallait de l’eau pure; que cependant on pouvait se servir d’eau bourbeuse. On voit aisément que toute cette discipline a dépendu de la prudence des premiers pasteurs qui l’ont établie.

Les anabaptistes, et quelques autres communions qui sont hors du giron, ont cru qu’il ne fallait baptiser, initier personne, qu’en connaissance de cause. Vous faites promettre, disent-ils, qu’on sera de la société chrétienne; mais un enfant ne peut s’engager à rien. Vous lui donnez un répondant, un parrain; mais c’est un abus d’un ancien usage. Cette précaution était très-convenable dans le premier établissement. Quand des inconnus, hommes faits, femmes, et filles adultes, venaient se présenter aux premiers disciples pour être reçus dans la société, pour avoir part aux aumônes, ils avaient besoin d’une caution qui répondit de leur fidélité: il fallait s’assurer d’eux; ils juraient d’être à vous; mais un enfant est dans un cas diamétralement opposé. Il est arrivé souvent qu’un enfant baptisé par les Grecs à Constantinople a été ensuite circoncis par des Turcs; chrétien à huit jours, musulman à treize ans, il a trahi les serments de son parrain. C’est une des raisons que les anabaptistes peuvent alléguer; mais cette raison, qui serait bonne en Turquie, n’a jamais été admise dans des pays chrétiens, où le baptême assure l’état d’un citoyen. Il faut se conformer aux lois et aux rites de sa patrie.

Les Grecs rebaptisent les Latins qui passent d’une de nos communions latines à la communion grecque; l’usage était dans le siècle passé que ces catéchumènes prononçassent ces paroles: « Je crache sur mon père et ma mère qui m’ont fait mal baptiser. » Peut-être cette coutume dure encore, et durera longtemps dans les provinces.

Idées des unitaires rigides sur le baptême.

« Il est évident pour quiconque veut raisonner sans préjugé que le baptême n’est ni une marque de grâce conférée, ni un sceau d’alliance, mais une simple marque de profession; « Que le baptême n’est nécessaire, ni de nécessité de précepte, ni de nécessité de moyen; « Qu’il n’a point été institué par Jésus-Christ, et que le chrétien peut s’en passer, sans qu’il puisse en résulter pour lui aucun inconvénient; « Qu’on ne doit pas baptiser les enfants ni les adultes, ni en général aucun homme; « Que le baptême pouvait être d’usage dans la naissance du christianisme à ceux qui sortaient du paganisme, pour rendre publique leur profession de foi, et en être la marque authentique; mais qu’à présent il est absolument inutile, et tout à fait indifférent. » (Tiré du Dictionnaire encyclopédique, à l’article des Unitaires.)

SECTION II.

SECTION II.

Le baptême, l’immersion dans l’eau, l’abstersion, la purification par l’eau, est de la plus haute antiquité. Être propre, c’était être pur devant les dieux. Nul prêtre n’osa jamais approcher des autels avec une souillure sur son corps. La pente naturelle à transporter à l’âme ce qui appartient ou corps fit croire aisément que les lustrations, les ablutions, ôtaient les taches de l’âme comme elles ôtent celles des vêtements; et en lavant son corps on crut laver son âme. De là cette ancienne coutume de se baigner dans le Gange, dont on crut les eaux sacrées; de là les lustrations si fréquentes chez tous les peuples. Les nations orientales qui habitent des pays chauds furent les plus religieusement attachées à ces coutumes.

On était obligé de se baigner chez les Juifs après une pollution, quand on avait touché un animal impur, quand on avait touché un mort, et dans beaucoup d’autres occasions.

Lorsque les Juifs recevaient parmi eux un étranger converti à leur religion, ils le baptisaient après l’avoir circoncis; et si c’était une femme, elle était simplement baptisée, c’est-à-dire plongée dans l’eau en présence de trois témoins. Cette immersion était réputée donner à la personne baptisée une nouvelle naissance, une nouvelle vie; elle devenait à la fois juive et pure; les enfants nés avant ce baptême n’avaient point de portion dans l’héritage de leurs frères qui naissaient après eux d’un père et d’une mère ainsi régénérés: de sorte que chez les Juifs être baptisé et renaître était la même chose, et cette idée est demeurée attachée au baptême jusqu’à nos jours. Ainsi, lorsque Jean le précurseur se mit à baptiser dans le Jourdain, il ne fit que suivre un usage immémorial. Les prêtres de la loi ne lui demandèrent pas compte de ce baptême comme d’une nouveauté; mais ils l’accusèrent de s’arroger un droit qui n’appartenait qu’à eux, comme les prêtres catholiques romains seraient en droit de se plaindre qu’un laïque s’ingérât de dire la messe. Jean faisait une chose légale; mais il ne la faisait pas légalement.

Jean voulut avoir des disciples, et il en eut. Il fut chef de secte dans le bas peuple, et c’est ce qui lui coûta la vie. Il paraît même que Jésus fut d’abord au rang de ses disciples, puisqu’il fut baptisé par lui dans le Jourdain, et que Jean lui envoya des gens de son parti quelque temps avant sa mort.

L’historien Josèphe parle de Jean, et ne parle pas de Jésus; c’est une preuve incontestable que Jean-Baptiste avait de son temps beaucoup plus de réputation que celui qu’il baptisa. Une grande multitude le suivait, dit ce célèbre historien, et les Juifs paraissaient disposés à entreprendre tout ce qu’il leur eût commandé. Il paraît par ce passage que Jean était non-seulement un chef de secte, mais un chef de parti. Josèphe ajoute qu’Hérode en conçut de l’inquiétude. En effet il se rendit redoutable à Hérode, qui le fit enfin mourir; mais Jésus n’eut affaire qu’aux pharisiens: voilà pourquoi Josèphe fait mention de Jean comme d’un homme qui avait excité les Juifs contre le roi Hérode, comme d’un homme qui s’était rendu par son zèle criminel d’État; au lieu que Jésus, n’ayant pas approché de la cour, fut ignoré de l’historien Josèphe!

La secte de Jean-Baptiste subsista très-différente de la discipline de Jésus. On voit dans les Actes des apôtres que vingt ans après le supplice de Jésus Apollo d’Alexandrie, quoique devenu chrétien, ne connaissait que le baptême de Jean, et n’avait aucune notion du Saint-Esprit. Plusieurs voyageurs, et entre autres Chardin, le plus accrédité de tous, disent qu’il y a encore en Perse des disciples de Jean, qu’on appelle Sabis, qui se baptisent en son nom, et qui reconnaissent à la vérité Jésus pour un prophète, mais non pas pour un Dieu.

À l’égard de Jésus, il reçut le baptême, mais ne le conféra à personne; ses apôtres baptisaient les catéchumènes ou les circoncisaient, selon l’occasion: c’est ce qui est évident par l’opération de la circoncision que Paul fit à Timothée son disciple.

Il paraît encore que quand les apôtres baptisèrent, ce fut toujours au seul nom de Jésus-Christ. Jamais les Actes des apôtres ne font mention d’aucune personne baptisée au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit: c’est ce qui peut faire croire que l’auteur des Actes des apôtres ne connaissait pas l’Évangile de Matthieu, dans lequel il est dit: « Allez enseigner toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » La religion chrétienne n’avait pas encore reçu sa forme: le Symbole même, qu’on appelle le Symbole des apôtres, ne fut fait qu’après eux; et c’est de quoi personne ne doute. On voit, par l’Épître de Paul aux Corinthiens, une coutume fort singulière qui s’introduisit alors: c’est qu’on baptisait les morts; mais bientôt l’Église naissante réserva le baptême pour les seuls vivants: on ne baptisa d’abord que les adultes; souvent même on attendait jusqu’à cinquante ans, et jusqu’à sa dernière maladie, afin de porter dans l’autre monde la vertu tout entière d’un baptême encore récent.

Aujourd’hui on baptise tous les enfants: il n’y a que les anabaptistes qui réservent cette cérémonie pour l’âge où l’on est adulte; ils se plongent tout le corps dans l’eau. Pour les quakers, qui composent une société fort nombreuse en Angleterre et en Amérique, ils ne font point usage du baptême: ils se fondent sur ce que Jésus-Christ ne baptisa aucun de ses disciples, et ils se piquent de n’être chrétiens que comme on l’était du temps de Jésus-Christ; ce qui met entre eux et les autres communions une prodigieuse différence.

Addition importante.

L’empereur Julien le philosophe, dans son immortelle Satire des Césars, met ces paroles dans la bouche de Constance, fils de Constantin: « Quiconque se sent coupable de viol, de meurtre, de rapine, de sacrilège, et de tous les crimes les plus abominables, dès que je l’aurai lavé avec cette eau, il sera net et pur. » C’est en effet cette fatale doctrine qui engagea les empereurs chrétiens et les grands de l’empire à différer leur baptême jusqu’à la mort. On croyait avoir trouvé le secret de vivre criminel, et de mourir vertueux. (Tirée de M. Boulanger.)

Autre addition.

Quelle étrange idée, tirée de la lessive, qu’un pot d’eau nettoie tous les crimes! Aujourd’hui qu’on baptise tous les enfants, parce qu’une idée non moins absurde les supposa tous criminels, les voilà tous sauvés jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de raison, et qu’ils puissent devenir coupables. Égorgez-les donc au plus vite pour leur assurer le paradis. Cette conséquence est si juste qu’il y a eu une secte dévote qui s’en allait empoisonnant ou tuant tous les petits enfants nouvellement baptisés. Ces dévots raisonnaient parfaitement. Ils disaient: Nous faisons à ces petits innocents le plus grand bien possible; nous les empêchons d’être méchants et malheureux dans cette vie, et nous leur donnons la vie éternelle. (De M. l’abbé Nicaise.)

BARAC ET DÉBORA, et, par occasion, des chars de guerre.

Nous ne prétendons point discuter ici en quel temps Barac fut chef du peuple juif; pourquoi, étant chef, il laissa commander son armée par une femme; si cette femme, nommée Débora, avait épousé Lapidoth; si elle était la parente ou l’amie de Barac, ou même sa fille ou sa mère; ni quel jour se donna la bataille du Thabor en Galilée, entre cette Débora et le capitaine Sisara, général des armées du roi Jabin, lequel Sisara commandait vers la Galilée une armée de trois cent mille fantassins, dix mille cavaliers, et trois mille chars armés en guerre, si l’on en croit l’historien Josèphe.

Nous laisserons même ce Jabin, roi d’un village nommé Azor, qui avait plus de troupes que le Grand Turc. Nous plaignons beaucoup la destinée de son grand-vizir Sisara, qui, ayant perdu la bataille en Galilée, sauta de son chariot à quatre chevaux, et s’enfuit à pied pour courir plus vite. Il alla demander l’hospitalité à une sainte femme juive, qui lui donna du lait, et qui lui enfonça un grand clou de charrette dans la tête, quand il fut endormi. Nous en sommes très-fâchés; mais ce n’est pas cela dont il s’agit: nous voulons parler des chariots de guerre.

C’est au pied du mont Thabor, auprès du torrent de Cison, que se donna la bataille. Le mont Thabor est une montagne escarpée dont les branches, un peu moins hautes, s’étendent dans une grande partie de la Galilée. Entre cette montagne et les rochers voisins est une petite plaine semée de gros cailloux, et impraticable aux évolutions de la cavalerie. Cette plaine est de quatre à cinq cents pas. Il est à croire que le capitaine Sisara n’y rangea pas ses trois cent mille hommes en bataille; ses trois mille chariots auraient difficilement manœuvré dans cet endroit.

Il est à croire que les Hébreux n’avaient point de chariots de guerre dans un pays uniquement renommé pour les ânes; mais les Asiatiques s’en servaient dans les grandes plaines.

Confucius, ou plutôt Confutzée, dit positivement que de temps immémorial les vice-rois des provinces de la Chine étaient tenus de fournir à l’empereur chacun mille chariots de guerre attelés de quatre chevaux.

Les chars devaient être en usage longtemps avant la guerre de Troie, puisque Homère ne dit point que ce fût une invention nouvelle; mais ces chars n’étaient point armés comme ceux de Babylone; les roues ni l’essieu ne portaient point de fers tranchants.

Cette invention dut être d’abord très-formidable dans les grandes plaines, surtout quand les chars étaient en grand nombre, et qu’ils couraient avec impétuosité, garnis de longues piques et de faux; mais quand on y fut accoutumé, il parut si aisé d’éviter leur choc qu’ils cessèrent d’être en usage par toute la terre.

On proposa, dans la guerre de 1741, de renouveler cette ancienne invention et de la rectifier.

Un ministre d’État fit construire un de ces chariots, qu’on essaya. On prétendait que, dans des grandes plaines comme celles de Lutzen, on pourrait s’en servir avec avantage, en les cachant derrière la cavalerie, dont les escadrons s’ouvriraient pour les laisser passer, et les suivraient ensuite. Les généraux jugèrent que cette manœuvre serait inutile, et même dangereuse, dans un temps où le canon seul gagne les batailles. Il fut répliqué qu’il y aurait dans l’armée à chars de guerre autant de canons pour les protéger qu’il y en aurait dans l’armée ennemie pour les fracasser. On ajouta que ces chars seraient d’abord à l’abri du canon derrière les bataillons ou escadrons, que ceux-ci s’ouvriraient pour laisser courir ces chars avec impétuosité, que cette attaque inattendue pourrait faire un effet prodigieux. Les généraux n’opposèrent rien à ces raisons; mais ils ne voulurent point jouer à ce jeu renouvelé des Perses.

BARBE.

BARBE.

Tous les naturalistes nous assurent que la sécrétion qui produit la barbe est la même que celle qui perpétue le genre humain. Les eunuques, dit-on, n’ont point de barbe, parce qu’on leur a ôté les deux bouteilles dans lesquelles s’élaborait la liqueur procréatrice qui devait à la fois former des hommes et de la barbe au menton. On ajoute que la plupart des impuissants n’ont point de barbe, par la raison qu’ils manquent de cette liqueur, laquelle doit être repompée par des vaisseaux absorbants, s’unir à la lymphe nourricière, et lui fournir de petits oignons de poils sous le menton, sur les joues, etc., etc.

Il y a des hommes velus de la tête aux pieds comme les singes; on prétend que ce sont les plus dignes de propager leur espèce, les plus vigoureux, les plus prêts à tout; et on leur fait souvent beaucoup trop d’honneur, ainsi qu’à certaines dames qui sont un peu velues, et qui ont ce qu’on appelle une belle palatine. Le fait est que les hommes et les femmes sont tous velus de la tête aux pieds; blondes ou brunes, bruns ou blonds, tout cela est égal. Il n’y a que la paume de la main et la plante du pied qui soient absolument sans poil. La seule différence, surtout dans nos climats froids, c’est que les poils des dames, et surtout des blondes, sont plus follets, plus doux, plus imperceptibles. Il y a aussi beaucoup d’hommes dont la peau semble très-unie; mais il en est d’autres qu’on prendrait de loin pour des ours, s’ils avaient une petite queue.

Cette affinité constante entre le poil et la liqueur séminale ne peut guère se contester dans notre hémisphère. On peut seulement demander pourquoi les eunuques et les impuissants, étant sans barbe, ont pourtant des cheveux: la chevelure serait-elle d’un autre genre que la barbe et que les autres poils? n’aurait-elle aucune analogie avec cette liqueur séminale? Les eunuques ont des sourcils et des cils aux paupières; voilà encore une nouvelle exception. Cela pourrait nuire à l’opinion dominante que l’origine de la barbe est dans les testicules. Il y a toujours quelques difficultés qui arrêtent tout court les suppositions les mieux établies. Les systèmes sont comme les rats, qui peuvent passer par vingt petits trous, et qui en trouvent enfin deux ou trois qui ne peuvent les admettre.

Il y a un hémisphère entier qui semble déposer contre l’union fraternelle de la barbe et de la semence. Les Américains, de quelque contrée, de quelque couleur, de quelque stature qu’ils soient, n’ont ni barbe au menton, ni aucun poil sur le corps, excepté les sourcils et les cheveux. J’ai des attestations juridiques d’hommes en place qui ont vécu, conversé, combattu avec trente nations de l’Amérique septentrionale; ils attestent qu’ils ne leur ont jamais vu un poil sur le corps, et ils se moquent, comme ils le doivent, des écrivains qui, se copiant les uns les autres, disent que les Américains ne sont sans poil que parce qu’ils se l’arrachent avec des pinces; comme si Christophe Colomb, Fernand Cortez, et les autres conquérants, avaient chargé leurs vaisseaux de ces petites pincettes avec lesquelles nos dames arrachent leurs poils follets, et en avaient distribué dans tous les cantons de l’Amérique.

J’avais cru longtemps que les Esquimaux étaient exceptés de la loi générale du nouveau monde; mais on m’assure qu’ils sont imberbes comme les autres. Cependant on fait des enfants au Chili, au Pérou, en Canada, ainsi que dans notre continent barbu. La virilité n’est point attachée, en Amérique, à des poils tirant sur le noir ou sur le jaune. Il y a donc une différence spécifique entre ces bipèdes et nous, de même que leurs bons, qui n’ont point de crinière, ne sont pas de la même espèce que nos lions d’Afrique.

Il est à remarquer que les Orientaux n’ont jamais varié sur leur considération pour la barbe. Le mariage chez eux a toujours été et est encore l’époque de la vie où l’on ne se rase plus le menton. L’habit long et la barbe imposent du respect. Les Occidentaux ont presque toujours changé d’habit, et, si on l’ose dire, de menton. On porta des moustaches sous Louis XIV jusque vers l’année 1672. Sous Louis XIII, c’était une petite barbe en pointe. Henri IV la portait carrée, Charles-Quint, Jules II, François I, remirent en honneur à leur cour la large barbe, qui était depuis longtemps passée de mode. Les gens de robe alors, par gravité et par respect pour les usages de leurs pères, se faisaient raser, tandis que les courtisans en pourpoint et en petit manteau portaient la barbe la plus longue qu’ils pouvaient. Les rois alors, quand ils voulaient envoyer un homme de robe en ambassade, priaient ses confrères de souffrir qu’il laissât croître sa barbe, sans qu’on se moquât de lui dans la chambre des comptes ou des enquêtes. En voilà trop sur les barbes.

BATAILLON.

Ordonnance militaire.

La quantité d’hommes dont un bataillon a été successivement composé a changé depuis l’impression de l’Encyclopédie; et on changera encore les calculs par lesquels, pour tel nombre donné d’hommes, on doit trouver les côtés du carré, les moyens de faire ce carré plein ou vide, et de faire d’un bataillon un triangle à l’imitation du cuneus des anciens, qui n’était cependant point un triangle. Voilà ce qui est déjà à l’article Bataillon, dans l’Encyclopédie; et nous n’ajouterons que quelques remarques sur les propriétés ou sur les défauts de cette ordonnance.

La méthode de ranger les bataillons sur trois hommes de hauteur leur donne, selon plusieurs officiers, un front fort étendu, et des flancs très-faibles: le flottement, suite nécessaire de ce grand front, ôte à cette ordonnance les moyens d’avancer légèrement sur l’ennemi; et la faiblesse de ses flancs l’expose à être battu toutes les fois que ses flancs ne sont pas appuyés ou protégés; alors il est obligé de se mettre en carré, et il devient presque immobile: voilà, dit-on, ses défauts.

Ses avantages, ou plutôt son seul avantage, c’est de donner beaucoup de feu, parce que tous les hommes qui le composent peuvent tirer; mais on croit que cet avantage ne compense pas ses défauts, surtout chez les Français.

La façon de faire la guerre aujourd’hui est toute différente de ce qu’elle était autrefois. On range une armée en bataille pour être en butte à des milliers de coups de canon; on avance un peu plus ensuite pour donner et recevoir des coups de fusil, et l’armée qui la première s’ennuie de ce tapage a perdu la bataille. L’artillerie française est très-bonne, mais le feu de son infanterie est rarement supérieur, et fort souvent inférieur à celui des autres nations. On peut dire avec autant de vérité que la nation française attaque avec la plus grande impétuosité, et qu’il est très-difficile de résister à son choc. Le même homme qui ne peut pas souffrir patiemment des coups de canon pendant qu’il est immobile, et qui aura peur même, volera à la batterie, ira avec rage, s’y fera tuer, ou enclouera le canon: c’est ce qu’on a vu plusieurs fois. Tous les grands généraux ont jugé de même des Français. Ce serait augmenter inutilement cet article que de citer des faits connus; on sait que le maréchal de Saxe voulait réduire toutes les affaires à des affaires de poste. Pour cette même raison, « les Français l’emporteront sur leurs ennemis, dit Folard, si on les abandonne dessus; mais ils ne valent rien si on fait le contraire ».

On a prétendu qu’il faudrait croiser la baïonnette avec l’ennemi, et, pour le faire avec plus d’avantage, mettre les bataillons sur un front moins étendu, et en augmenter la profondeur; ses flancs seraient plus sûrs, sa marche plus prompte, et son attaque plus forte. (Cet article est de M. D. P., officier de l’état-major.)

ADDITION.

Remarquons que l’ordre, la marche, les évolutions des bataillons, tels à peu près qu’on les met aujourd’hui en usage, ont été rétablis en Europe par un homme qui n’était point militaire, par Machiavel, secrétaire de Florence. Bataillons sur trois, sur quatre, sur cinq de hauteur; bataillons marchant à l’ennemi; bataillons carrés pour n’être point entamés après une déroute; bataillons de quatre de profondeur soutenus par d’autres en colonne; bataillons flanqués de cavalerie, tout est de lui. Il apprit à l’Europe l’art de la guerre: on la faisait depuis longtemps, mais on ne la savait pas.

Le grand-duc voulut que l’auteur de la Mandragore et de Clitie commandât l’exercice à ses troupes selon sa nouvelle méthode. Machiavel s’en donna bien de garde; il ne voulut pas que les officiers et les soldats se moquassent d’un général en manteau noir: les officiers exercèrent les troupes en sa présence, et il se réserva pour le conseil.

C’est une chose singulière que toutes les qualités qu’il demande dans le choix d’un soldat. Il exige d’abord la gagliardia, et cette gaillardise signifie vigueur alerte; il veut des yeux vifs et assurés, dans lesquels il y ait même de la gaieté, le cou nerveux, la poitrine large, le bras musculeux, les flancs arrondis, peu de ventre, les jambes et les pieds secs, tous signes d’agilité et de force.

Mais il veut surtout que le soldat ait de l’honneur, et veut que ce soit par l’honneur qu’on le mène. « La guerre, dit-il, ne corrompt que trop les mœurs; » et il rappelle le proverbe italien qui dit: « La guerre forme les voleurs, et la paix leur dresse des potences. » Machiavel fait très-peu de cas de l’infanterie française; et il faut avouer que jusqu’à la bataille de Rocroi elle a été fort mauvaise. C’est un étrange homme que ce Machiavel; il s’amusait à faire des vers, des comédies, à montrer de son cabinet l’art de se tuer régulièrement, et à enseigner aux princes l’art de se parjurer, d’assassiner et d’empoisonner dans l’occasion: grand art que le pape Alexandre VI et son bâtard César Borgia pratiquaient merveilleusement sans avoir besoin de ces leçons.

Observons que dans tous les ouvrages de Machiavel, sur tant de différents sujets, il n’y a pas un mot qui rende la vertu aimable, pas un mot qui parte du cœur. C’est une remarque qu’on a faite sur Boileau même. Il est vrai qu’il ne fait pas aimer la vertu, mais il la peint comme nécessaire.

BÂTARD, voyez BALA.

BÂTARD, voyez BALA.

BAYLE.

Mais se peut-il que Louis Racine ait traité Bayle de cœur cruel et d’homme affreux dans une épître à Jean-Baptiste Rousseau, qui est assez peu connue, quoique imprimée?

Il compare Bayle, dont la profonde dialectique fit voir le faux de tant de systèmes, à Marius assis sur les ruines de Carthage: Ainsi, d’un œil content, Marius, dans sa fuite, Contemplait les débris de Carthage détruite.

Voilà une similitude bien peu ressemblante, comme dit Pope, simile unlike. Marius n’avait point détruit Carthage comme Bayle avait détruit de mauvais arguments, Marius ne voyait point ces ruines avec plaisir; au contraire, pénétré d’une douleur sombre et noble en contemplant la vicissitude des choses humaines, il fit cette mémorable réponse: « Dis au proconsul d’Afrique que tu as vu Marius sur les ruines de Carthage. » Nous demandons en quoi Marius peut ressembler à Bayle?