SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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L’an 1580, le clergé de France avait pris le temps des vacances du parlement de Paris pour faire publier la même bulle in Cœna Domini. Mais le procureur général s’y opposa, et la chambre des vacations, présidée par le célèbre et malheureux Brisson, rendit le 4 octobre un arrêt qui enjoignait à tous les gouverneurs de s’informer quels étaient les archevêques, évêques, ou les grands-vicaires, qui avaient reçu ou cette bulle ou une copie sous le titre Litteræ processus, et quel était celui qui la leur avait envoyée pour la publier; d’en empêcher la publication si elle n’était pas encore faite, d’en retirer les exemplaires, et de les envoyer à la chambre; et en cas qu’elle fût publiée, d’ajourner les archevêques, les évêques, ou leurs grands vicaires, à comparaître devant la chambre, et à répondre au réquisitoire du procureur général; et cependant de saisir leur temporel, et de le mettre sous la main du roi; de faire défense d’empêcher l’exécution de cet arrêt, sous peine d’être puni comme ennemi de l’État et criminel de lèse-majesté; avec ordre d’imprimer cet arrêt, et d’ajouter foi aux copies collationnées par des notaires comme à l’original même.

Le parlement ne faisait en cela qu’imiter faiblement l’exemple de Philippe le Bel. La bulle Ausculta, Fili, du 5 décembre 1301, lui fut adressée par Boniface VIII, qui, après avoir exhorté ce roi à l’écouter avec docilité, lui disait: « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, perdre, dissiper, édifier et planter, en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n’ayez point de supérieur, et que vous ne soyez pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique. Qui pense ainsi est insensé; et qui le soutient opiniâtrement est un infidèle, séparé du troupeau du bon pasteur. » Ensuite ce pape entrait dans le plus grand détail sur le gouvernement de France, jusqu’à faire des reproches au roi sur le changement de la monnaie.

Philippe le Bel fit brûler à Paris cette bulle, et publier à son de trompe cette exécution par toute la ville, le dimanche 11 février 1302. Le pape, dans un concile qu’il tint à Rome la même année, fit beaucoup de bruit, et éclata en menaces contre Philippe le Bel, mais sans venir à l’exécution. Seulement on regarde comme l’ouvrage de ce concile la fameuse décrétale Unam sanctam, dont voici la substance: « Nous croyons et confessons une Église sainte, catholique et apostolique, hors laquelle il n’y a point de salut; nous reconnaissons aussi qu’elle est unique, que c’est un seul corps qui n’a qu’un chef, et non pas deux comme un monstre. Ce seul chef est Jésus-Christ, et saint Pierre son vicaire, et le successeur de saint Pierre. Soit donc les Grecs, soit d’autres, qui disent qu’ils ne sont pas soumis à ce successeur, il faut qu’ils avouent qu’ils ne sont pas des ouailles de Jésus-Christ, puisqu’il a dit lui-même (Jean, chap. x, v. 16) qu’il n’y a qu’un troupeau et un pasteur.

« Nous apprenons que dans cette Église et sous sa puissance sont deux glaives, le spirituel et le temporel; mais l’un doit être employé par l’Église et par la main du pontife; l’autre pour l’Église et par la main des rois et des guerriers, suivant l’ordre ou la permission du pontife. Or il faut qu’un glaive soit soumis à l’autre, c’est-à-dire la puissance temporelle à la spirituelle; autrement elles ne seraient point ordonnées, et elles doivent l’être selon l’apôtre. (Rom., chap, xiii, v. 1.) Suivant le témoignage de la vérité, la puissance spirituelle doit instituer et juger la temporelle; et ainsi se vérifie à l’égard de l’Église la prophétie de Jérémie (chap. i, v. 10): Je t’ai établi sur les nations et les royaumes, etc. » Philippe le Bel, de son côté, assembla les états généraux; et les communes, dans la requête qu’ils présentèrent à ce monarque, disaient en propres termes: « C’est grande abomination d’ouïr que ce Boniface entende malement comme Boulgare (en retranchant l et a) cette parole d’esperitualité (en saint Matthieu, chapitre xvi, v. 19): Ce que tu lieras en terre sera lié au ciel; comme si cela signifiait que s’il mettait un homme en prison temporelle, Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel. » Clément V, successeur de Boniface VIII, révoqua et annula l’odieuse décision de la bulle Unam sanctam, qui étend le pouvoir des papes sur le temporel des rois, et condamne comme hérétiques ceux qui ne reconnaissent point cette puissance chimérique. C’est en effet la prétention de Boniface que l’on doit regarder comme une hérésie, d’après ce principe des théologiens: « On pèche contre la règle de la foi, et on est hérétique, non-seulement en niant ce que la foi nous enseigne, mais aussi lorsqu’on établit comme de foi ce qui n’en est pas. » (Joan. maj. m. 3, sent. dist. 37, q. 26.)

Avant Boniface VIII, d’autres papes s’étaient déjà arrogé dans des bulles les droits de propriété sur différents royaumes. On connaît celle où Grégoire VII dit à un roi d’Espagne: « Je veux que vous sachiez que le royaume d’Espagne, par les anciennes ordonnances ecclésiastiques, a été donné en propriété à saint Pierre et à la sainte Église romaine. » Le roi d’Angleterre Henri II ayant aussi demandé au pape Adrien IV la permission d’envahir l’Irlande, ce pontife le lui permit, à condition qu’il imposât à chaque famille d’Irlande une taxe d’un carolus pour le saint-siége, et qu’il tînt ce royaume comme un fief de l’Église romaine: « Car, lui écrit-il, on ne doit pas douter que toutes les îles auxquelles Jésus-Christ, le soleil de justice, s’est levé, et qui ont reçu les enseignements de la foi chrétienne, ne soient de droit à saint Pierre, et n’appartiennent à la sacrée et sainte Église romaine. » BULLES DE LA CROISADE ET DE LA COMPOSITION.

Si l’on disait à un Africain ou à un Asiatique sensé que, dans la partie de notre Europe où des hommes ont défendu à d’autres hommes de manger de la chair le samedi, le pape donne la permission d’en manger par une bulle, moyennant deux réales de plate, et qu’une autre bulle permet de garder l’argent qu’on a volé, que diraient cet Asiatique et cet Africain? Ils conviendraient du moins que chaque pays a ses usages, et que dans ce monde, de quelque nom qu’on appelle les choses, et quelque déguisement qu’on y apporte, tout se fait pour de l’argent comptant.

Il y a deux bulles sous le nom de la Cruzada, la croisade: l’une, du temps d’Isabelle et de Ferdinand; l’autre, de Philippe V.

La première vend la permission de manger les samedis ce qu’on appelle la grossura, les issues, les foies, les rognons, les animelles, les gésiers, les ris de veau, le mou, les fressures, les fraises, les têtes, les cous, les hauts-d’ailes, les pieds.

La seconde bulle, accordée par le pape Urbain VIII, donne la permission de manger gras pendant tout le carême, et absout de tout crime, excepté celui d’hérésie.

Non-seulement on vend ces bulles, mais il est ordonné de les acheter; et elles coûtent plus cher, comme de raison, au Pérou et au Mexique qu’en Espagne. On les y vend une piastre. Il est juste que les pays qui produisent l’or et l’argent payent plus que les autres.

Le prétexte de ces bulles est de faire la guerre aux Maures, Les esprits difficiles ne voient pas quel est le rapport entre des fressures et une guerre contre les Africains; et ils ajoutent que Jésus-Christ n’a jamais ordonné qu’on fît la guerre aux mahométans sous peine d’excommunication.

La bulle qui permet de garder le bien d’autrui est appelée la bulle de la composition. Elle est affermée, et a rendu longtemps des sommes honnêtes dans toute l’Espagne, dans le Milanais, en Sicile et à Naples. Les adjudicataires chargent les moines les plus éloquents de prêcher cette bulle. Les pécheurs qui ont volé le roi ou l’État, ou les particuliers, vont trouver ces prédicateurs, se confessent à eux, leur exposent combien il serait triste de restituer le tout. Ils offrent cinq, six, et quelquefois sept pour cent aux moines, pour garder le reste en sûreté de conscience; et, la composition faite, ils reçoivent l’absolution.

Le frère prêcheur auteur du Voyage d’Espagne et d’Italie, imprimé à Paris, avec privilége, chez Jean-Baptiste de L’Épine, s’exprime ainsi sur cette bulle: « N’est-il pas bien gracieux d’en être quitte à un prix si raisonnable, sauf à en voler davantage quand on aura besoin d’une plus grosse somme? » BULLE UNIGENITUS.

BULLE UNIGENITUS.

La bulle in Cœna Domini indigna tous les souverains catholiques, qui l’ont enfin proscrite dans leurs États; mais la bulle Unigenitus n’a troublé que la France. On attaquait dans la première les droits des princes et des magistrats de l’Europe; ils les soutinrent. On ne proscrivait dans l’autre que quelques maximes de morale et de piété; personne ne s’en soucia, hors les parties intéressées dans cette affaire passagère; mais bientôt ces parties intéressées remplirent la France entière. Ce fut d’abord une querelle des jésuites tout-puissants, et des restes de Port-Royal écrasé.

Le prêtre de l’Oratoire Quesnel, réfugié en Hollande, avait dédié un commentaire sur le Nouveau Testament au cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons-sur-Marne. Cet évêque l’approuva, et l’ouvrage eut le suffrage de tous ceux qui lisent ces sortes de livres.

Un nommé Le Tellier, jésuite, confesseur de Louis XIV, ennemi du cardinal de Noailles, voulut le mortifier en faisant condamner à Rome ce livre qui lui était dédié, et dont il faisait un très-grand cas.

Ce jésuite, fils d’un procureur de Vire en basse Normandie, avait dans l’esprit toutes les ressources de la profession de son père. Ce n’était pas assez de commettre le cardinal de Noailles avec le pape, il voulut le faire disgracier par le roi son maître. Pour réussir dans ce dessein, il fit composer par ses émissaires des mandements contre lui, qu’il fit signer par quatre évêques. Il minuta encore des lettres au roi, qu’il leur fit signer.

Ces manœuvres, qui auraient été punies dans tous les tribunaux, réussirent à la cour; le roi s’aigrit contre le cardinal; M de Maintenon l’abandonna.

Ce fut une suite d’intrigues dont tout le monde voulut se mêler d’un bout du royaume à l’autre; et plus la France était malheureuse alors dans une guerre funeste, plus les esprits s’échauffaient pour une querelle de théologie.

Pendant ces mouvements, Le Tellier fit demander à Rome par Louis XIV lui-même la condamnation du livre de Quesnel, dont ce monarque n’avait jamais lu une page. Le Tellier, et deux autres jésuites, nommés Doucin et Lallemant, extrairent cent trois propositions que le pape Clément XI devait condamner; la cour de Rome en retrancha deux, pour avoir du moins l’honneur de paraître juger par elle-même.

Le cardinal Fabroni, chargé de cette affaire, et livré aux jésuites, fit dresser la bulle par un cordelier nommé frère Palerme, Élie capucin, le barnabite Terrovi, le servite Castelli, et même un jésuite nommé Alfaro.

Le pape Clément XI les laissa faire; il voulait seulement plaire au roi de France, qu’il avait longtemps indisposé en reconnaissant l’archiduc Charles, depuis empereur, pour roi d’Espagne. Il ne lui en coûtait, pour satisfaire le roi, qu’un morceau de parchemin scellé en plomb, sur une affaire qu’il méprisait lui-même.

Clément XI ne se fit pas prier; il envoya la bulle, et fut tout étonné d’apprendre qu’elle était reçue presque dans toute la France avec des sifflets et des huées. « Comment donc! disait-il au cardinal Carpegne, on me demande instamment cette bulle, je la donne de bon cœur, et tout le monde s’en moque! » Tout le monde fut surpris en effet de voir un pape, qui, au nom de Jésus-Christ, condamnait comme hérétique, sentant l’hérésie, malsonnante, et offensant les oreilles pieuses, cette proposition: « Il est bon de lire des livres de piété le dimanche, surtout la sainte Écriture; » et cette autre: « La crainte d’une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. » Les partisans des jésuites étaient alarmés eux-mêmes de cette censure; mais ils n’osaient parler. Les hommes sages et désintéressés criaient au scandale, et le reste de la nation au ridicule.

Le Tellier n’en triompha pas moins jusqu’à la mort de Louis XIV; il était en horreur, mais il gouvernait. Il n’est rien que ce malheureux ne tentât pour faire déposer le cardinal de Noailles; mais ce boute-feu fut exilé après la mort de son pénitent. Le duc d’Orléans, dans sa régence, apaisa ces querelles en s’en moquant. Elles jetèrent depuis quelques étincelles; mais enfin elles sont oubliées, et probablement pour jamais. C’est bien assez qu’elles aient duré plus d’un demi-siècle. Heureux encore les hommes s’ils n’étaient divisés que pour des sottises qui ne font point verser le sang humain!

C.

CALEBASSE.

Ce fruit, gros comme nos citrouilles, croît en Amérique aux branches d’un arbre aussi haut que les plus grands chênes.

Ainsi Matthieu Garo, qui croit avoir eu tort en Europe de trouver mauvais que les citrouilles rampent à terre, et ne soient pas pendues au haut des arbres, aurait eu raison au Mexique. Il aurait eu encore raison dans l’Inde, où les cocos sont fort élevés. Cela prouve qu’il ne faut jamais se hâter de conclure. Dieu fait bien ce qu’il fait, sans doute; mais il n’a pas mis les citrouilles à terre dans nos climats de peur qu’en tombant de haut elles n’écrasent le nez de Matthieu Garo.

La calebasse ne servira ici qu’à faire voir qu’il faut se défier de l’idée que tout a été fait pour l’homme. Il y a des gens qui prétendent que le gazon n’est vert que pour réjouir la vue. Les apparences pourtant seraient que l’herbe est plutôt faite pour les animaux qui la broutent, que pour l’homme, à qui le gramen et le trèfle sont assez inutiles. Si la nature a produit les arbres en faveur de quelque espèce, il est difficile de dire à qui elle a donné la préférence: les feuilles, et même l’écorce, nourrissent une multitude prodigieuse d’insectes; les oiseaux mangent leurs fruits, habitent entre leurs branches, y composent l’industrieux artifice de leurs nids; et les troupeaux se reposent sous leurs ombres. L’auteur du Spectacle de la nature prétend que la mer n’a un flux et un reflux que pour faciliter le départ et l’entrée de nos vaisseaux. Il paraît que Matthieu Garo raisonnait encore mieux: la Méditerranée, sur laquelle on a tant de vaisseaux, et qui n’a de marée qu’en trois ou quatre endroits, détruit l’opinion de ce philosophe.

Jouissons de ce que nous avons, et ne croyons pas être la fin et le centre de tout. Voici sur cette maxime quatre petits vers d’un géomètre; il les calcula un jour en ma présence: ils ne sont pas pompeux: Homme chétif, la vanité te point.

Tu te fais centre: encor si c’était ligne!

Va, sois zéro: ta sottise en est digne.

CARACTÈRE.

Du mot grec impression, gravure. C’est ce que la nature a gravé dans nous.

Peut-on changer de caractère? Oui, si on change de corps. Il se peut qu’un homme né brouillon, inflexible et violent, étant tombé dans sa vieillesse en apoplexie, devienne un sot enfant pleureur, timide et paisible. Son corps n’est plus le même. Mais tant que ses nerfs, son sang et sa moelle allongée seront dans le même état, son naturel ne changera pas plus que l’instinct d’un loup et d’une fouine.

L’auteur anglais du Dispensary, petit poëme très-supérieur aux Capitoli italiens, et peut-être même au Lutrin de Boileau, a très-bien dit, ce me semble: Un mélange secret de feu, de terre et d’eau Fit le cœur de César et celui de Nassau.

D’un ressort inconnu le pouvoir invincible Rendit Slone impudent et sa femme sensible.

Le caractère est formé de nos idées et de nos sentiments: or il est très-prouvé qu’on ne se donne ni sentiments ni idées; donc notre caractère ne peut dépendre de nous.

S’il en dépendait, il n’y a personne qui ne fût parfait.

Nous ne pouvons nous donner des goûts, des talents; pourquoi nous donnerions-nous des qualités?

Quand on ne réfléchit pas, on se croit le maître de tout, quand on y réfléchit, on voit qu’on n’est maître de rien.

Voulez-vous changer absolument le caractère d’un homme, purgez-le tous les jours avec des délayants jusqu’à ce que vous l’ayez tué. Charles XII, dans sa fièvre de suppuration sur le chemin de Bender, n’était plus le même homme. On disposait de lui comme d’un enfant.

Si j’ai un nez de travers et deux yeux de chat, je peux les cacher avec un masque. Puis-je davantage sur le caractère que m’a donné la nature?

Un homme né violent, emporté, se présente devant François I, roi de France, pour se plaindre d’un passe-droit; le visage du prince, le maintien respectueux des courtisans, le lieu même où il est, font une impression puissante sur cet homme; il baisse machinalement les yeux, sa voix rude s’adoucit, il présente humblement sa requête, on le croirait né aussi doux que le sont (dans ce moment au moins) les courtisans au milieu desquels il est même déconcerté; mais si François I se connaît en physionomie, il découvre aisément dans ses yeux baissés, mais allumés d’un feu sombre, dans les muscles tendus de son visage, dans ses lèvres serrées l’une contre l’autre, que cet homme n’est pas si doux qu’il est forcé de le paraître. Cet homme le suit à Pavie, est pris avec lui, mené avec lui en prison à Madrid: la majesté de François I ne fait plus sur lui la même impression; il se familiarise avec l’objet de son respect. Un jour en tirant les bottes du roi, et les tirant mal, le roi, aigri par son malheur, se fâche; mon homme envoie promener le roi, et jette ses bottes par la fenêtre.

Sixte-Quint était né pétulant, opiniâtre, altier, impétueux, vindicatif, arrogant: ce caractère semble adouci dans les épreuves de son noviciat. Commence-t-il à jouir de quelque crédit dans son ordre, il s’emporte contre un gardien, et l’assomme à coups de poing; est-il inquisiteur à Venise, il exerce sa charge avec insolence; le voilà cardinal, il est possédé dalla rabbia papale: cette rage l’emporte sur son naturel; il ensevelit dans l’obscurité sa personne et son caractère; il contrefait l’humble et le moribond; on l’élit pape: ce moment rend au ressort, que la politique avait plié, toute son élasticité longtemps retenue; il est le plus fier et le plus despotique des souverains.

Naturam expellas furca, tamen usque recurret.

(Hor., liv. I, ep. ix.)

Chassez le naturel, il revient au galop.

(Destouches, Glorieux, acte III, scène v.)

La religion, la morale, mettent un frein à la force du naturel; elles ne peuvent le détruire. L’ivrogne dans un cloître, réduit à un demi-setier de cidre à chaque repas, ne s’enivrera plus, mais il aimera toujours le vin.

L’âge affaiblit le caractère; c’est un arbre qui ne produit plus que quelques fruits dégénérés, mais ils sont toujours de même nature; il se couvre de nœuds et de mousse, il devient vermoulu, mais il est toujours chêne ou poirier. Si on pouvait changer son caractère, on s’en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose? ne recevons-nous pas tout? Essayez d’animer l’indolent d’une activité suivie, de glacer par l’apathie l’âme bouillante de l’impétueux, d’inspirer du goût pour la musique et pour la poésie à celui qui manque de goût et d’oreille, vous n’y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vue à un aveugle-né. Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis dans nous; mais nous n’y mettons rien.

On dit à un cultivateur: Vous avez trop de poissons dans ce vivier, ils ne prospéreront pas; voilà trop de bestiaux dans vos prés, l’herbe manque, ils maigriront. Il arrive après cette exhortation que les brochets mangent la moitié des carpes de mon homme, et les loups la moitié de ses moutons; le reste engraisse. S’applaudira-t-il de son économie? Ce campagnard, c’est toi-même; une de tes passions a dévoré les autres, et tu crois avoir triomphé de toi. Ne ressemblons-nous pas presque tous à ce vieux général de quatre-vingt-dix ans, qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient un peu de désordre avec des filles, leur dit tout en colère: « Messieurs, est-ce là l’exemple que je vous donne? » CARÊME.

SECTION PREMIÈRE.

Nos questions sur le carême ne regarderont que la police. Il paraît utile qu’il y ait un temps dans l’année où l’on égorge moins de bœufs, de veaux, d’agneaux, de volaille. On n’a point encore de jeunes poulets ni de pigeons en février et en mars, temps auquel le carême arrive. Il est bon de faire cesser le carnage quelques semaines dans les pays où les pâturages ne sont pas aussi gras que ceux de l’Angleterre et de la Hollande.

Ces magistrats de la police ont très-sagement ordonné que la viande fût un peu plus chère à Paris, pendant ce temps, et que le profit en fût donné aux hôpitaux. C’est un tribut presque insensible que payent alors le luxe et la gourmandise à l’indigence: car ce sont les riches, qui n’ont pas la force de faire carême; les pauvres jeûnent toute l’année.

Il est très-peu de cultivateurs qui mangent de la viande une fois par mois. S’il fallait qu’ils en mangeassent tous les jours, il n’y en aurait pas assez pour le plus florissant royaume. Vingt millions de livres de viande par jour feraient sept milliards trois cents millions de livres par année. Ce calcul est effrayant.

Le petit nombre de riches, financiers, prélats, principaux magistrats, grands seigneurs, grandes dames, qui daignent faire servir du maigre à leurs tables, jeûnent pendant six semaines avec des soles, des saumons, des vives, des turbots, des esturgeons.

Un de nos plus fameux financiers avait des courriers qui lui apportaient chaque jour pour cent écus de marée à Paris. Cette dépense faisait vivre les courriers, les maquignons qui avaient vendu les chevaux, les pêcheurs qui fournissaient le poisson, les fabricateurs de filets (qu’on nomme en quelques endroits les filetiers), les constructeurs de bateaux, etc., les épiciers chez lesquels on prenait toutes les drogues raffinées qui donnent au poisson un goût supérieur à celui de la viande. Lucullus n’aurait pas fait carême plus voluptueusement.

Il faut encore remarquer que la marée, en entrant dans Paris, paye à l’État un impôt considérable.

Le secrétaire des commandements du riche, ses valets de chambre, les demoiselles de madame, le chef d’office, etc., mangent la desserte du Crésus, et jeûnent aussi délicieusement que lui.

Il n’en est pas de même des pauvres. Non-seulement, s’ils mangent pour quatre sous d’un mouton coriace, ils commettent un grand péché; mais ils chercheront en vain ce misérable aliment. Que mangeront-ils donc? ils n’ont que leurs châtaignes, leur pain de seigle, les fromages qu’ils ont pressurés du lait de leurs vaches, de leurs chèvres, ou de leurs brebis, et quelque peu d’œufs de leurs poules.

Il y a des Églises où l’on a pris l’habitude de leur défendre les œufs et le laitage. Que leur resterait-il à manger? rien. Ils consentent à jeûner; mais ils ne consentent pas à mourir. Il est absolument nécessaire qu’ils vivent, quand ce ne serait que pour labourer les terres des gros bénéficiers et des moines.

On demande donc s’il n’appartient pas uniquement aux magistrats de la police du royaume, chargés de veiller à la santé des habitants, de leur donner la permission de manger les fromages que leurs mains ont pétris, et les œufs que leurs poules ont pondus?

Il paraît que le lait, les œufs, le fromage, tout ce qui peut nourrir le cultivateur, sont du ressort de la police, et non pas une cérémonie religieuse.

Nous ne voyons pas que Jésus-Christ ait défendu les omelettes à ses apôtres; au contraire il leur a dit: Mangez ce qu’on vous donnera.

La sainte Église a ordonné le carême; mais en qualité d’Église elle ne commande qu’au cœur; elle ne peut infliger que des peines spirituelles; elle ne peut faire brûler aujourd’hui, comme autrefois, un pauvre homme qui, n’ayant que du lard rance, aura mis un peu de ce lard sur une tranche de pain noir le lendemain du mardi gras.

Quelquefois, dans les provinces, des curés s’emportant au delà de leurs devoirs, et oubliant les droits de la magistrature, s’ingèrent d’aller chez les aubergistes, chez les traiteurs, voir s’ils n’ont pas quelques onces de viande dans leurs marmites, quelques vieilles poules à leur croc, ou quelques œufs dans une armoire lorsque les œufs sont défendus en carême. Alors ils intimident le pauvre peuple; ils vont jusqu’à la violence envers des malheureux qui ne savent pas que c’est à la seule magistrature qu’il appartient de faire la police. C’est une inquisition odieuse et punissable.

Il n’y a que les magistrats qui puissent être informés au juste des denrées plus ou moins abondantes qui peuvent nourrir le pauvre peuple des provinces. Le clergé a des occupations plus sublimes. Ne serait-ce donc pas aux magistrats qu’il appartiendrait de régler ce que le peuple peut manger en carême? Qui aura l’inspection sur le comestible d’un pays, sinon la police du pays?

SECTION II.

Les premiers qui s’avisèrent de jeûner se mirent-ils à ce régime par ordonnance du médecin pour avoir eu des indigestions?

Le défaut d’appétit qu’on se sent dans la tristesse fut-il la première origine des jours de jeune prescrits dans les religions tristes?

Les Juifs prirent-ils la coutume de jeûner des Égyptiens, dont ils imitèrent tous les rites, jusqu’à la flagellation et au bouc émissaire?

Pourquoi Jésus jeûna-t-il quarante jours dans le désert où il fut emporté par le diable, par le Knathbull? Saint Matthieu remarque qu’après ce carême il eut faim; il n’avait donc pas faim dans ce carême?

Pourquoi dans les jours d’abstinence l’Église romaine regarde-t-elle comme un crime de manger des animaux terrestres, et comme une bonne œuvre de se faire servir des soles et des saumons? Le riche papiste qui aura eu sur sa table pour cinq cents francs de poisson sera sauvé; et le pauvre, mourant de faim, qui aura mangé pour quatre sous de petit salé, sera damné!

Pourquoi faut-il demander permission à son évêque de manger des œufs? Si un roi ordonnait à son peuple de ne jamais manger d’œufs, ne passerait-il pas pour le plus ridicule des tyrans? Quelle étrange aversion les évêques ont-ils pour les omelettes?

Croirait-on que chez les papistes il y ait eu des tribunaux assez imbéciles, assez lâches, assez barbares, pour condamner à la mort de pauvres citoyens qui n’avaient d’autres crimes que d’avoir mangé du cheval en carême? Le fait n’est que trop vrai: j’ai entre les mains un arrêt de cette espèce. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les juges qui ont rendu de pareilles sentences se sont crus supérieurs aux Iroquois.

Prêtres idiots et cruels! à qui ordonnez-vous le carême? Est-ce aux riches? ils se gardent bien de l’observer. Est-ce aux pauvres? ils font le carême toute l’année. Le malheureux cultivateur ne mange presque jamais de viande, et n’a pas de quoi acheter du poisson. Fous que vous êtes, quand corrigerez-vous vos lois absurdes?

CARTÉSIANISME.

On a pu voir à l’article Aristote que ce philosophe et ses sectateurs se sont servis de mots qu’on n’entend point, pour signifier des choses qu’on ne conçoit pas. « Entéléchies, formes substantielles, espèces intentionnelles. » Ces mots, après tout, ne signifiaient que l’existence des choses dont nous ignorons la nature et la fabrique. Ce qui fait qu’un rosier produit une rose et non pas un abricot, ce qui détermine un chien à courir après un lièvre, ce qui constitue les propriétés de chaque être, a été appelé forme substantielle; ce qui fait que nous pensons a été nommé entéléchie; ce qui nous donne la vue d’un objet a été nommé espèce intentionnelle: nous n’en savons pas plus aujourd’hui sur le fond des choses. Les mots de force, d’âme, de gravitation même, ne nous font nullement connaître le principe et la nature de la force, ni de l’âme, ni de la gravitation. Nous en connaissons les propriétés, et probablement nous nous en tiendrons là tant que nous ne serons que des hommes.

L’essentiel est de nous servir avec avantage des instruments que la nature nous a donnés, sans pénétrer jamais dans la structure intime du principe de ces instruments. Archimède se servait admirablement du ressort, et ne savait pas ce que c’est que le ressort.

La véritable physique consiste donc à bien déterminer tous les effets. Nous connaîtrons les causes premières quand nous serons des dieux. Il nous est donné de calculer, de peser, de mesurer, d’observer: voilà la philosophie naturelle; presque tout le reste est chimère.

Le malheur de Descartes fut de n’avoir pas, dans son voyage d’Italie, consulté Galilée, qui calculait, pesait, mesurait, observait; qui avait inventé le compas de proportion, trouvé la pesanteur de l’atmosphère, découvert les satellites de Jupiter, et la rotation du soleil sur son axe.

Ce qui est surtout bien étrange, c’est qu’il n’ait jamais cité Galilée, et qu’au contraire il ait cité le jésuite Scheiner, plagiaire et ennemi de Galilée qui déféra ce grand homme à l’Inquisition, et qui par là couvrit l’Italie d’opprobre lorsque Galilée la couvrait de gloire.

Les erreurs de Descartes sont: 1 D’avoir imaginé trois éléments qui n’étaient nullement évidents, après avoir dit qu’il ne fallait rien croire sans évidence; 2 D’avoir dit qu’il y a toujours également de mouvement dans la nature: ce qui est démontré faux; 3 Que la lumière ne vient point du soleil, et qu’elle est transmise à nos yeux en un instant: démontré faux par les expériences de Roëmer, de Molineux et de Bradley, et même par la simple expérience du prisme; 4 D’avoir admis le plein, dans lequel il est démontré que tout mouvement serait impossible, et qu’un pied cube d’air pèserait autant qu’un pied cube d’or; 5 D’avoir supposé un tournoiement imaginaire dans de prétendus globules de lumière pour expliquer l’arc-en-ciel; 6 D’avoir imaginé un prétendu tourbillon de matière subtile qui emporte la terre et la lune parallèlement à l’équateur, et qui fait tomber les corps graves dans une ligne tendante au centre de la terre, tandis qu’il est démontré que dans l’hypothèse de ce tourbillon imaginaire tous les corps tomberaient suivant une ligne perpendiculaire à l’axe de la terre; 7 D’avoir supposé que des comètes qui se meuvent d’orient en occident, et du nord au sud, sont poussées par des tourbillons qui se meuvent d’occident en orient; 8 D’avoir supposé que dans le mouvement de rotation les corps les plus denses allaient au centre, et les plus subtils à la circonférence: ce qui est contre toutes les lois de la nature; 9 D’avoir voulu étayer ce roman par des suppositions encore plus chimériques que le roman même; d’avoir supposé, contre toutes les lois de la nature, que ces tourbillons ne se confondraient pas ensemble; 10 D’avoir donné ces tourbillons pour la cause des marées et pour celle des propriétés de l’aimant; 11 D’avoir supposé que la mer a un cours continu, qui la porte d’orient en occident; 12 D’avoir imaginé que la matière de son premier élément, mêlée avec celle du second, forme le mercure, qui, par le moyen de ces deux éléments, est coulant comme l’eau, et compacte comme la terre; 13 Que la terre est un soleil encroûté; 14 Qu’il y a de grandes cavités sous toutes les montagnes, qui reçoivent l’eau de la mer, et qui forment les fontaines; 15 Que les mines de sel viennent de la mer; 16 Que les parties de son troisième élément composent des vapeurs qui forment des métaux et des diamants; 17 Que le feu est produit par un combat du premier et du second élément; 18 Que les pores de l’aimant sont remplis de la matière cannelée, enfilée par la matière subtile qui vient du pôle boréal; 19 Que la chaux vive ne s’enflamme, lorsqu’on y jette de l’eau, que parce que le premier élément chasse le second élément des pores de la chaux; 20 Que les viandes digérées dans l’estomac passent par une infinité de trous dans une grande veine qui les porte au foie; ce qui est entièrement contraire à l’anatomie; 21 Que le chyle, dès qu’il est formé, acquiert dans le foie la forme du sang; ce qui n’est pas moins faux; 22 Que le sang se dilate dans le cœur par un feu sans lumière; 23 Que le pouls dépend de onze petites peaux qui ferment et ouvrent les entrées des quatre vaisseaux dans les deux concavités du cœur; 24 Que quand le foie est pressé par ses nerfs, les plus subtiles parties du sang montent incontinent vers le cœur; 25 Que l’âme réside dans la glande pinéale du cervau. Mais comme il n’y a que deux petits filaments nerveux qui aboutissent à cette glande, et qu’on a disséqué des sujets dans qui elle manquait absolument, on la plaça depuis dans les corps cannelés, dans les nates, les testes, l’infundibulum, dans tout le cervelet. Ensuite Lancisi, et après lui La Peyronie, lui donnèrent pour habitation le corps calleux. L’auteur ingénieux et savant qui a donné dans l’Encyclopédie l’excellent paragraphe Âme marqué d’une étoile dit avec raison qu’on ne sait plus où la mettre; 26 Que le cœur se forme des parties de la semence qui se dilate. C’est assurément plus que les hommes n’en peuvent savoir: il faudrait avoir vu la semence se dilater, et le cœur se former.

27 Enfin, sans aller plus loin, il suffira de remarquer que son système sur les bêtes, n’étant fondé ni sur aucune raison physique, ni sur aucune raison morale, ni sur rien de vraisemblable, a été justement rejeté de tous ceux qui raisonnent et de tous ceux qui n’ont que du sentiment.

Il faut avouer qu’il n’y eut pas une seule nouveauté dans la physique de Descartes qui ne fût une erreur. Ce n’est pas qu’il n’eût beaucoup de génie; au contraire, c’est parce qu’il ne consulta que ce génie, sans consulter l’expérience et les mathématiques: il était un des plus grands géomètres de l’Europe, et il abandonna sa géométrie pour ne croire que son imagination. Il ne substitua donc qu’un chaos au chaos d’Aristote. Par là il retarda de plus de cinquante ans les progrès de l’esprit humain. Ses erreurs étaient d’autant plus condamnables qu’il avait pour se conduire dans le labyrinthe de la physique un fil qu’Aristote ne pouvait avoir, celui des expériences, les découvertes de Galilée, de Toricelli, de Guéricke, etc., et surtout sa propre géométrie.

On a remarqué que plusieurs universités condamnèrent dans sa philosophie les seules choses qui fussent vraies, et qu’elles adoptèrent enfin toutes celles qui étaient fausses. Il ne reste aujourd’hui de tous ces faux systèmes et de toutes les ridicules disputes qui en ont été la suite qu’un souvenir confus qui s’éteint de jour en jour. L’ignorance préconise encore quelquefois Descartes, et même cette espèce d’amour-propre qu’on appelle national s’est efforcé de soutenir sa philosophie. Des gens qui n’avaient jamais lu ni Descartes, ni Newton, ont prétendu que Newton lui avait l’obligation de toutes ses découvertes. Mais il est très-certain qu’il n’y a pas dans tous les édifices imaginaires de Descartes une seule pierre sur laquelle Newton ait bâti. Il ne l’a jamais ni suivi, ni expliqué, ni même réfuté; à peine le connaissait-il. Il voulut un jour en lire un volume, il mit en marge à sept ou huit pages error, et ne le relut plus. Ce volume a été longtemps entre les mains du neveu de Newton.

Le cartésianisme a été une mode en France; mais les expériences de Newton sur la lumière, et ses principes mathématiques, ne peuvent pas plus être une mode que les démonstrations d’Euclide.

Il faut être vrai; il faut être juste; le philosophe n’est ni Français, ni Anglais, ni Florentin: il est de tout pays. Il ne ressemble pas à la duchesse de Marlborough, qui, dans une fièvre tierce, ne voulait pas prendre de quinquina, parce qu’on l’appelait en Angleterre la poudre des jésuites.