SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Oui; on me donne une petite paroisse, et je l’aime mieux qu’une grande. Je n’ai qu’une portion limitée d’intelligence et d’activité; je ne pourrais certainement pas diriger soixante et dix mille âmes, attendu que je n’en ai qu’une; un grand troupeau m’effraye, mais je pourrai faire quelque bien à un petit. J’ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourrai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples quand ils seront malades. J’ai assez de connaissance de l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le seigneur du lieu et sa femme sont d’honnêtes gens qui ne sont point dévots, et qui m’aideront à faire du bien. Je me flatte que je vivrai assez heureux, et qu’on ne sera pas malheureux avec moi.

ARISTON.

ARISTON.

N’êtes-vous pas fâché de n’avoir point de femme? ce serait une grande consolation; il serait doux, après avoir prôné, chanté, confessé, communié, baptisé, enterré, consolé des malades, apaisé des querelles, consumé votre journée au service du prochain, de trouver dans votre logis une femme douce, agréable, et honnête, qui aurait soin de votre linge et de votre personne, qui vous égayerait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie, qui vous ferait de jolis enfants dont la bonne éducation serait utile à l’État. Je vous plains, vous qui servez les hommes, d’être privé d’une consolation si nécessaire aux hommes.

TÉOTIME.

L’Église grecque a grand soin d’encourager les curés au mariage; l’Église anglicane et les protestants ont la même sagesse; l’Église latine a une sagesse contraire, il faut m’y soumettre. Peut-être aujourd’hui que l’esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des lois plus favorables à l’humanité. Mais en attendant, je dois me conformer aux lois présentes: il en coûte beaucoup, je le sais; mais tant de gens qui valaient mieux que moi s’y sont soumis, que je ne dois pas murmurer.

ARISTON.

Vous êtes savant, et vous avez une éloquence sage; comment comptez-vous prêcher devant des gens de campagne?

TÉOTIME.

Comme je prêcherais devant les rois. Je parlerai toujours de morale, et jamais de controverse; Dieu me préserve d’approfondir la grâce concomitante, la grâce efficace, à laquelle on résiste, la suffisante qui ne suffit pas; d’examiner si les anges qui mangèrent avec Abraham et avec Loth avaient un corps, ou s’ils firent semblant de manger; si le diable Asmodée était effectivement amoureux de la femme du jeune Tobie; quelle est la montagne sur laquelle Jésus-Christ fut emporté par un autre diable; et si Jésus-Christ envoya deux mille diables, ou deux diables seulement, dans le corps de deux mille cochons, etc., etc.! Il y a bien des choses que mon auditoire n’entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, et de l’être; mais je ne ferai point de théologiens, et je le serai le moins que je pourrai.

ARISTON.

Oh! le bon curé! Je veux acheter une maison de campagne dans votre paroisse. Dites-moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession.

TÉOTIME.

La confession est une chose excellente, un frein aux crimes, inventé dans l’antiquité la plus reculée; on se confessait dans la célébration de tous les anciens mystères; nous avons imité et sanctifié cette sage pratique: elle est très-bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, et pour faire rendre par les petits voleurs ce qu’ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. Il y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sottises aux filles que tous les garçons d’un village ne pourraient leur en faire. Point de détails dans la confession; ce n’est point un interrogatoire juridique, c’est l’aveu de ses fautes qu’un pécheur fait à l’Être suprême entre les mains d’un autre pécheur qui va s’accuser à son tour. Cet aveu salutaire n’est point fait pour contenter la curiosité d’un homme.

ARISTON.

Et des excommunications, en userez-vous?

TÉOTIME.

Non; il y a des rituels où l’on excommunie les sauterelles, les sorciers, et les comédiens. Je n’interdirai point l’entrée de l’église aux sauterelles, attendu qu’elles n’y vont jamais. Je n’excommunierai point les sorciers, parce qu’il n’y a point de sorciers; et à l’égard des comédiens, comme ils sont pensionnés par le roi, et autorisés par le magistrat, je me garderai bien de les diifamer. Je vous avouerai même, comme à mon ami, que j’ai du goût pour la comédie quand elle ne choque point les mœurs. J’aime passionnément le Misanthrope, et toutes les tragédies où il y a des mœurs. Le seigneur de mon village fait jouer dans son château quelques-unes de ces pièces, par de jeunes personnes qui ont du talent: ces représentations inspirent la vertu par l’attrait du plaisir; elles forment le goût, elles apprennent à bien parler et à bien prononcer. Je ne vois rien là que de très-innocent, et même de très-utile; je compte bien assister quelquefois à ces spectacles pour mon instruction, mais dans une loge grillée, pour ne point scandaliser les faibles.

ARISTON.

ARISTON.

Plus vous me découvrez vos sentiments, et plus j’ai envie de devenir votre paroissien. Il y a un point bien important qui m’embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les paysans de s’enivrer les jours de fêtes? c’est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d’un poison liquide, la tête penchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant point, n’entendant rien, réduits à un état fort au-dessous de celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travail le lendemain, souvent malades et abrutis pour le reste de leur vie. Vous en voyez d’autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, frapper et être frappés, et quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses qui sont la honte de l’espèce humaine. Il le faut avouer, l’État perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles; comment pourrez-vous diminuer dans votre paroisse un abus si exécrable?

TÉOTIME.

TÉOTIME.

Mon parti est pris; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leurs champs les jours de fêtes après le service divin, que je ferai de très-bonne heure. C’est l’oisiveté de la férie qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont point les jours de la débauche et du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps et à celle de l’âme; de plus ce travail est nécessaire à l’État. Supposons cinq millions d’hommes qui font par jour pour dix sous d’ouvrage l’un portant l’autre, et ce compte est bien modéré; vous rendez ces cinq millions d’hommes inutiles trente jours de l’année, c’est donc trente fois cinq millions de pièces de dix sous que l’État perd en main-d’œuvre. Or, certainement Dieu n’a jamais ordonné ni cette perte ni l’ivrognerie.

ARISTON.

Ainsi vous concilierez la prière et le travail; Dieu ordonne l’un et l’autre. Vous servirez Dieu et le prochain. Mais dans les disputes ecclésiastiques, quel parti prendrez-vous?

TÉOTIME.

Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle vient de Dieu: on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes.

ARISTON.

Oh! le bon curé! le bon curé!

CATÉCHISME DU JAPONAIS.

L’INDIEN.

Est-il vrai qu’autrefois les Japonais ne savaient pas faire la cuisine, qu’ils avaient soumis leur royaume au grand-lama, que ce grand-lama décidait souverainement de leur boire et de leur manger, qu’il envoyait chez vous de temps en temps un petit lama, lequel venait recueillir les tributs; et qu’il vous donnait en échange un signe de protection fait avec les deux premiers doigts et le pouce?

LE JAPONAIS.

LE JAPONAIS.

Hélas! rien n’est plus vrai. Figurez-vous même que toutes les places de canusi, qui sont les grands cuisiniers de notre île, étaient données par le lama, et n’étaient pas données pour l’amour de Dieu. De plus, chaque maison de nos séculiers payait une once d’argent par an à ce grand cuisinier du Thibet. Il ne nous accordait pour tout dédommagement que des petits plats d’assez mauvais goût qu’on appelle des restes. Et quand il lui prenait quelque fantaisie nouvelle, comme de faire la guerre aux peuples du Tangut, il levait chez nous de nouveaux subsides. Notre nation se plaignit souvent, mais sans aucun fruit; et même chaque plainte finissait par payer un peu davantage. Enfin l’amour, qui fait tout pour le mieux, nous délivra de cette servitude. Un de nos empereurs se brouilla avec le grand-lama pour une femme; mais il faut avouer que ceux qui nous servirent le plus dans cette affaire furent nos canusi, autrement pauxcospie; c’est à eux que nous avons l’obligation d’avoir secoué le joug; et voici comment.

Le grand-lama avait une plaisante manie, il croyait avoir toujours raison; notre daïri et nos canusi voulurent avoir du moins raison quelquefois. Le grand-lama trouva cette prétention absurde; nos canusi n’en démordirent point, et ils rompirent pour jamais avec lui.

L’INDIEN.

Eh bien! depuis ce temps-là vous avez été sans doute heureux et tranquilles?

LE JAPONAIS.

Point du tout; nous nous sommes persécutés, déchirés, dévorés, pendant près de deux siècles. Nos canusi voulaient en vain avoir raison; il n’y a que cent ans qu’ils sont raisonnables. Aussi depuis ce temps-là pouvons-nous hardiment nous regarder comme une des nations les plus heureuses de la terre.

L’INDIEN.

Comment pouvez-vous jouir d’un tel bonheur, s’il est vrai, ce qu’on m’a dit, que vous ayez douze factions de cuisine dans votre empire? Vous devez avoir douze guerres civiles par an.

LE JAPONAIS.

Pourquoi? S’il y a douze traiteurs dont chacun ait une recette différente, faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de dîner? Au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage.

L’INDIEN.

Il est vrai qu’on ne doit point disputer des goûts; mais on en dispute, et la querelle s’échauffe.

LE JAPONAIS.

Après qu’on a disputé bien longtemps, et qu’on a vu que toutes ces querelles n’apprenaient aux hommes qu’à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, et c’est sans contredit ce qu’il y a de mieux à faire.

L’INDIEN.

Et qui sont, s’il vous plaît, ces traiteurs qui partagent votre nation dans l’art de boire et de manger?

LE JAPONAIS.

Il y a premièrement les Breuxeh, qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard; ils sont attachés à l’ancienne cuisine; ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet: d’ailleurs, grands calculateurs; et s’il y a une once d’argent à partager entre eux et les onze autres cuisiniers, ils en prennent d’abord la moitié pour eux, et le reste est pour ceux qui savent le mieux compter.

L’INDIEN.

Je crois que vous ne soupez guère avec ces gens-là.

LE JAPONAIS.

Non. Il y a ensuite les pispates qui, certains jours de chaque semaine, et même pendant un temps considérable de l’année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d’esturgeons, que de se nourrir d’une blanquette de veau qui ne reviendrait pas à quatre sous.

Pour nous autres canusi, nous aimons fort le bœuf et une certaine pâtisserie qu’on appelle en japonais du pudding. Au reste tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus savants que ceux des pispates. Personne n’a plus approfondi que nous le garum des Romains, n’a mieux connu les oignons de l’ancienne Égypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares; et il y a toujours quelque chose à apprendre dans les livres des canusi qu’on appelle communément pauxcospie.

Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu’à la Terluh, ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal, ni des batistapanes, ni des autres; mais les quekars méritent une attention particulière. Ce sont les seuls convives que je n’aie jamais vus s’enivrer et jurer. Ils sont très-difficiles à tromper; mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d’aimer son prochain comme soi-même n’ait été faite que pour ces gens-là: car, en vérité, comment un bon Japonais peut-il se vanter d’aimer son prochain comme lui-même quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l’égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandière? Il s’expose lui-même à être égorgé et à recevoir des balles de plomb: ainsi on peut dire avec bien plus de vérité qu’il hait son prochain comme lui-même, Les quekars n’ont jamais eu cette frénésie; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d’argile faites pour durer très-peu, et que ce n’est pas la peine qu’elles aillent de gaieté de cœur se briser les unes contre les autres.

Je vous avoue que, si je n’étais pas canusi, je ne haïrais pas d’être quekar. Vous m’avouerez qu’il n’y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d’autres, en très-grand nombre, qu’on appelle diestes; ceux-là donnent à dîner à tout le monde indifféremment, et vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l’huile, perdrix, saumon, vin gris, vin rouge; tout cela leur est indifférent; pourvu que vous fassiez quelque prière à Dieu avant ou après le dîner, et même simplement avant le déjeuner, et que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépens du grand-lama à qui cela ne fera nul mal, et aux dépens de Terluh, de Vincal, et de Mennon, etc. Il est bon seulement que nos diestes avouent que nos canusi sont très-savants en cuisine, et que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes; alors nous vivrons très-paisiblement ensemble.

L’INDIEN.

Mais enfin il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du roi.

LE JAPONAIS.

Je l’avoue; mais quand le roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, et il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer.

L’INDIEN.

Mais si des entêtés veulent manger au nez du roi des saucisses pour lesquelles le roi aura de l’aversion; s’ils s’assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses; s’ils insultent ceux qui n’en mangent point?

LE JAPONAIS.

Alors il faut les punir comme des ivrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’État: tous les autres peuvent dîner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, et punis sur-le-champ sans rémission; toutes les querelles à table sont réprimées soigneusement, selon le précepte de notre grand cuisinier japonais qui a écrit dans la langue sacrée, Suti raho Cus flac: Natis in usum lætitiae scyphis Pugnare Thracum est...(Horace, liv. I, ode xxvii.)

ce qui veut dire: Le dîner est fait pour une joie recueillie et honnête, et il ne faut pas se jeter les verres à la tête.

Avec ces maximes nous vivons heureusement chez nous; notre liberté est affermie sous nos taicosema; nos richesses augmentent, nous avons deux cents jonques de ligne, et nous sommes la terreur de nos voisins.

L’INDIEN.

Pourquoi donc le bon versificateur Recina, fils de ce poëte indien Recina si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la Grâce et non les Grâces: Le Japon, où jadis brilla tant de lumière, N’est plus qu’un triste amas de folles visions?

LE JAPONAIS.

Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionnaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c’est que la lumière; que si on connaît aujourd’hui dans l’Inde la véritable route des planètes, c’est à nous qu’on en est redevable; que nous seuls avons enseigné aux hommes les lois primitives de la nature et le calcul de l’infini; que s’il faut descendre à des choses qui sont d’un usage plus commun, les gens de son pays n’ont appris que de nous à faire des jonques dans les proportions mathématiques; qu’ils nous doivent jusqu’aux chausses appelées les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes? Serait-il possible qu’ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous, et qu’un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage? Qu’il nous laisse faire notre cuisine, et qu’il fasse, s’il veut, des vers sur des sujets plus poétiques.

L’INDIEN.

Que voulez-vous! il a les préjugés de son pays, ceux de son parti, et les siens propres.

LE JAPONAIS.

Oh! voilà trop de préjugés.

CATÉCHISME DU JARDINIER, ou ENTRETIEN DU BACHA TUCTAN ET DU JARDINIER KARPOS.

TUCTAN.

Eh bien! mon ami Karpos, tu vends cher tes légumes; mais ils sont bons...De quelle religion es-tu à présent?

KARPOS.

Ma foi, mon Bacha, j’aurais bien de la peine à vous le dire. Quand notre petite île de Samos appartenait aux Grecs, je me souviens que l’on me faisait dire que l’agion pneuma n’était produit que du tou patrou; on me faisait prier Dieu tout droit sur mes deux jambes, les mains croisées: on me défendait de manger du lait en carême. Les Vénitiens sont venus, alors mon curé vénitien m’a fait dire qu’agion pneuma venait du tou patrou et du tou viou, m’a permis de manger du lait, et m’a fait prier Dieu à genoux. Les Grecs sont revenus, et ont chassé les Vénitiens: alors il a fallu renoncer au tou viou et à la crème. Vous avez enfin chassé les Grecs, je vous entends crier Alla illa Alla de toutes vos forces. Je ne sais plus trop ce que je suis; j’aime Dieu de tout mon cœur, et je vends mes légumes fort raisonnablement.

TUCTAN.

Tu as là de très-belles figues.

KARPOS.

Mon bacha, elles sont fort à votre service.

TUCTAN.

On dit que tu as aussi une jolie fille.

KARPOS.

Oui, mon bacha; mais elle n’est pas à votre service.

TUCTAN.

Pourquoi cela, misérable?

KARPOS.

C’est que je suis un honnête homme: il m’est permis de vendre mes figues, mais non pas de vendre ma fille.

TUCTAN.

Et par quelle loi ne t’est-il pas permis de vendre ce fruit-là?

KARPOS.

Par la loi de tous les honnêtes jardiniers; l’honneur de ma fille n’est point à moi, il est à elle: ce n’est pas une marchandise.

TUCTAN.

Tu n’es donc pas fidèle à ton bacha?

KARPOS.

Très-fidèle dans les choses justes, tant que vous serez mon maître.

TUCTAN.

Mais si ton papa grec faisait une conspiration contre moi, et s’il t’ordonnait de la part du tou patrou et du tou viou d’entrer dans son complot, n’aurais-tu pas la dévotion d’en être?

KARPOS.

Moi? point du tout, je m’en donnerais bien de garde.

TUCTAN.

Et pourquoi refuserais-tu d’obéir à ton papa grec dans une occasion si belle?

KARPOS.

C’est que je vous ai fait serment d’obéissance, et que je sais bien que le tou patrou n’ordonne point les conspirations.

TUCTAN.

J’en suis bien aise; mais si par malheur tes Grecs reprenaient l’île et me chassaient, me serais-tu fidèle? KARPOS.

Eh! comment alors pourrais-je vous être fidèle, puisque vous ne seriez plus mon bâcha?

TUCTAN.

Et le serment que tu m’as fait, que deviendrait-il?

KARPOS.

Il serait comme mes figues, vous n’en tâteriez plus. N’est-il pas vrai (sauf respect) que si vous étiez mort, à l’heure que je vous parle, je ne vous devrais plus rien?

TUCTAN.

La supposition est incivile, mais la chose est vraie.

KARPOS.

Eh bien! si vous étiez chassé, c’est comme si vous étiez mort: car vous auriez un successeur auquel il faudrait que je fisse un autre serment. Pourriez-vous exiger de moi une fidélité qui ne vous servirait à rien? C’est comme si, ne pouvant manger de mes figues, vous vouliez m’empêcher de les vendre à d’autres.

TUCTAN.

Tu es un raisonneur: tu as donc des principes?

KARPOS.

Oui, à ma façon; ils sont en petit nombre, mais ils me suffisent; et si j’en avais davantage, ils m’embarrasseraient.

TUCTAN.

Je serais curieux de savoir tes principes.

KARPOS.

C’est, par exemple, d’être bon mari, bon père, bon voisin, bon sujet, et bon jardinier; je ne vais pas au delà, et j’espère que Dieu me fera miséricorde.

TUCTAN.

Et crois-tu qu’il me fera miséricorde, à moi, qui suis le gouverneur de ton île?

KARPOS.

Et comment voulez-vous que je le sache? Est-ce à moi à deviner comment Dieu en use avec les bâchas? C’est une affaire entre vous et lui; je ne m’en mêle en aucune sorte. Tout ce que j’imagine, c’est que si vous êtes un aussi honnête bâcha que je suis honnête jardinier, Dieu vous traitera fort bien.

TUCTAN.

Par Mahomet! je suis fort content de cet idolâtre-là. Adieu, mon ami; Alla vous ait en sa sainte garde!

KARPOS.

Grand merci. Théos ait pitié de vous, mon bâcha!

DE CATON, DU SUICIDE, et du livre de l’abbé de Saint-Cyran qui légitime le suicide.

L’ingénieux Lamotte s’est exprimé ainsi sur Caton dans une de ses odes plus philosophiques que poétiques: Caton, d’une âme plus égale, Sous l’heureux vainqueur de Pharsale Eût souffert que Rome pliât; Mais, incapable de se rendre, Il n’eut pas la force d’attendre Un pardon qui l’humiliât.

C’est, je crois, parce que l’âme de Caton fut toujours égale, et qu’elle conserva jusqu’au dernier moment le même amour pour les lois et pour la patrie, qu’il aima mieux périr avec elle que de ramper sous un tyran; il finit comme il avait vécu.

Incapable de se rendre! Et à qui? à l’ennemi de Rome, à celui qui avait volé de force le trésor public pour faire la guerre à ses concitoyens, et les asservir avec leur argent même.

Un pardon! Il semble que Lamotte Houdard parle d’un sujet révolté qui pouvait obtenir sa grâce de Sa Majesté avec des lettres en chancellerie.

Malgré sa grandeur usurpée, Le fameux vainqueur de Pompée Ne put triompher de Caton.

C’est à ce juge inébranlable Que César, cet heureux coupable, Aurait dû demander pardon.

Il paraît qu’il y a quelque ridicule à dire que Caton se tua par faiblesse. Il faut une âme forte pour surmonter ainsi l’instinct le plus puissant de la nature. Cette force est quelquefois celle d’un frénétique; mais un frénétique n’est pas faible.

Le suicide est défendu chez nous par le droit canon. Mais les décrétales, qui font la jurisprudence d’une partie de l’Europe, furent inconnues à Caton, à Brutus, à Cassius, à la sublime Arria, à l’empereur Othon, à Marc-Antoine, et à cent héros de la véritable Rome, qui préférèrent une mort volontaire à une vie qu’ils croyaient ignominieuse.

Nous nous tuons aussi, nous autres; mais c’est quand nous avons perdu notre argent, ou dans l’excès très-rare d’une folle passion pour un objet qui n’en vaut pas la peine. J’ai connu des femmes qui se sont tuées pour les plus sots hommes du monde. On se tue aussi quelquefois parce qu’on est malade, et c’est en cela qu’il y a de la faiblesse.

Le dégoût de son existence, l’ennui de soi-même, est encore une maladie qui cause des suicides. Le remède serait un peu d’exercice, de la musique, la chasse, la comédie, une femme aimable. Tel homme qui dans un excès de mélancolie se tue aujourd’hui aimerait à vivre s’il attendait huit jours.

J’ai presque vu de mes yeux un suicide qui mérite l’attention de tous les physiciens. Un homme d’une profession sérieuse, d’un âge mûr, d’une conduite régulière, n’ayant point de passions, étant au-dessus de l’indigence, s’est tué le 17 octobre 1769, et a laissé au conseil de la ville où il était né l’apologie par écrit de sa mort volontaire, laquelle on n’a pas jugé à propos de publier, de peur d’encourager les hommes à quitter une vie dont on dit tant de mal. Jusque-là il n’y a rien de bien extraordinaire; on voit partout de tels exemples. Voici l’étonnant.

Son frère et son père s’étaient tués, chacun au même âge que lui. Quelle disposition secrète d’organes, quelle sympathie, quel concours de lois physiques fait périr le père et les deux enfants de leur propre main, et du même genre de mort, précisément quand ils ont atteint la même année? Est-ce une maladie qui se développe à la longue dans une famille, comme on voit souvent les pères et les enfants mourir de la petite vérole, de la pulmonie, ou d’un autre mal? Trois, quatre générations sont devenues sourdes, aveugles, ou goutteuses, ou scorbutiques, dans un temps préfix.

Le physique, ce père du moral, transmet le même caractère de père en fils pendant des siècles. Les Appius furent toujours fiers et inflexibles; les Catons toujours sévères. Toute la lignée des Guises fut audacieuse, téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu’à celui qui seul, et sans être attendu, alla se mettre à la tête du peuple de Naples, tous furent d’une figure, d’un courage et d’un tour d’esprit au-dessus du commun des hommes. J’ai vu les portraits en pied de François de Guise, du Balafré et de son fils: leur taille est de six pieds; mêmes traits, même courage, même audace sur le front, dans les yeux et dans l’attitude.

Cette continuité, cette série d’êtres semblables est bien plus remarquable encore dans les animaux; et si l’on avait la même attention à perpétuer les belles races d’hommes que plusieurs nations ont encore à ne pas mêler celles de leurs chevaux et de leurs chiens de chasse, les généalogies seraient écrites sur les visages, et se manifesteraient dans les mœurs.

Il y a eu des races de bossus, de six-digitaires, comme nous en voyons de rousseaux, de lippus, de longs nez, et de nez plats.

Mais que la nature dispose tellement les organes de toute une race, qu’à un certain âge tous ceux de cette famille auront la passion de se tuer, c’est un problème que toute la sagacité des anatomistes les plus attentifs ne peut résoudre. L’effet est certainement tout physique; mais c’est de la physique occulte. Eh! quel est le secret principe qui ne soit pas occulte?

On ne nous dit point, et il n’est pas vraisemblable que du temps de Jules César et des empereurs, les habitants de la Grande-Bretagne se tuassent aussi délibérément qu’ils le font aujourd’hui quand ils ont des vapeurs qu’ils appellent le spleen, et que nous prononçons le spline.

Au contraire, les Romains, qui n’avaient point le spline, ne faisaient aucune difficulté de se donner la mort. C’est qu’ils raisonnaient; ils étaient philosophes, et les sauvages de l’île Britain ne l’étaient pas. Aujourd’hui les citoyens anglais sont philosophes, et les citoyens romains ne sont rien. Aussi les Anglais quittent la vie fièrement quand il leur en prend fantaisie. Mais il faut à un citoyen romain une indulgentia in articulo mortis; ils ne savent ni vivre ni mourir.

Le chevalier Temple dit qu’il faut partir quand il n’y a plus d’espérance de rester agréablement. C’est ainsi que mourut Atticus.

Les jeunes filles qui se noient et qui se pendent par amour ont donc tort: elles devraient écouter l’espérance du changement, qui est aussi commun en amour qu’en affaires.

Un moyen presque sûr de ne pas céder à l’envie de vous tuer, c’est d’avoir toujours quelque chose à faire. Creech, le commentateur de Lucrèce, mit sur son manuscrit: N. B. Qu’il faudra que je me pende quand j’aurai fini mon commentaire. Il se tint parole pour avoir le plaisir de finir comme son auteur. S’il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps.

Pourquoi avons-nous moins de suicides dans les campagnes que dans les villes? c’est que dans les champs il n’y a que le corps qui souffre; à la ville, c’est l’esprit. Le laboureur n’a pas le temps d’être mélancolique. Ce sont les oisifs qui se tuent; ce sont ces gens si heureux aux yeux du peuple.

Je résumerai ici quelques suicides arrivés de mon temps, et dont quelques-uns ont déjà été publiés dans d’autres ouvrages. Les morts peuvent être utiles aux vivants.

PRÉCIS DE QUELQUES SUICIDES SINGULIERS.

Philippe Mordaunt, cousin germain de ce fameux comte de Peterborough, si connu dans toutes les cours de l’Europe, et qui se vantait d’être l’homme de l’univers qui avait vu le plus de postillons et le plus de rois; Philippe Mordaunt, dis-je, était un jeune homme de vingt-sept ans, beau, bien fait, riche, né d’un sang illustre, pouvant prétendre à tout, et, ce qui vaut encore mieux, passionnément aimé de sa maîtresse. Il prit à ce Mordaunt un dégoût de la vie: il paya ses dettes, écrivit à ses amis pour leur dire adieu, et même fit des vers dont voici les derniers, traduits en français: L’opium peut aider le sage; Mais, selon mon opinion.

Il lui faut au lieu d’opium Un pistolet et du courage.

Il se conduisit selon ses principes, et se dépêcha d’un coup de pistolet, sans en avoir donné d’autre raison, sinon que son âme était lasse de son corps, et que quand on est mécontent de sa maison il faut en sortir. Il semblait qu’il eût voulu mourir parce qu’il était dégoûté de son bonheur.

Richard Smith, en 1726, donna un étrange spectacle au monde pour une cause fort différente. Richard Smith était dégoûté d’être réellement malheureux: il avait été riche, et il était pauvre; il avait eu de la santé, et il était infirme. Il avait une femme à laquelle il ne pouvait faire partager que sa misère: un enfant au berceau était le seul bien qui lui restât. Richard Smith et Bridget Smith, d’un commun consentement, après s’être tendrement embrassés, et avoir donné le dernier baiser à leur enfant, ont commencé par tuer cette pauvre créature, et ensuite se sont pendus aux colonnes de leur lit. Je ne connais nulle part aucune horreur de sang-froid qui soit de cette force; mais la lettre que ces infortunés ont écrite à M. Brindley leur cousin, avant leur mort, est aussi singulière que leur mort même. « Nous croyons, disent-ils, que Dieu nous pardonnera, etc. Nous avons quitté la vie, parce que nous étions malheureux sans ressource; et nous avons rendu à notre fils unique le service de le tuer, de peur qu’il ne devînt aussi malheureux que nous, etc. » Il est à remarquer que ces gens, après avoir tué leur fils par tendresse paternelle, ont écrit à un ami pour lui recommander leur chat et leur chien. Ils ont cru apparemment qu’il était plus aisé de faire le bonheur d’un chat et d’un chien dans le monde que celui d’un enfant, et ils ne voulaient pas être à charge à leur ami.

Milord Scarborough quitta la vie en 1727, avec le même sang-froid qu’il avait quitté sa place de grand-écuyer. On lui reprochait dans la chambre des pairs qu’il prenait le parti du roi parce qu’il avait une belle charge à la cour. « Messieurs, dit-il, pour vous prouver que mon opinion ne dépend pas de ma place, je m’en démets dans l’instant. » Il se trouva depuis embarrassé entre une maîtresse qu’il aimait, mais à qui il n’avait rien promis, et une femme qu’il estimait, mais à qui il avait fait une promesse de mariage. Il se tua pour se tirer d’embarras.

Toutes ces histoires tragiques, dont les gazettes anglaises fourmillent, ont fait penser à l’Europe qu’on se tue plus volontiers en Angleterre qu’ailleurs. Je ne sais pourtant si à Paris il n’y a pas autant de fous ou de héros qu’à Londres; peut-être que si nos gazettes tenaient un registre exact de ceux qui ont eu la démence de vouloir se tuer et le triste courage de le faire, nous pourrions, sur ce point, avoir le malheur de tenir tête aux Anglais. Mais nos gazettes sont plus discrètes: les aventures des particuliers ne sont jamais exposées à la médisance publique dans ces journaux avoués par le gouvernement.

Tout ce que j’ose dire avec assurance, c’est qu’il ne sera jamais à craindre que cette folie de se tuer devienne une maladie épidémique: la nature y a trop bien pourvu; l’espérance, la crainte, sont les ressorts puissants dont elle se sert pour arrêter très-souvent la main du malheureux prêt à se frapper.

On entendit un jour le cardinal Dubois se dire à lui-même: Tue-toi donc! Lâche, tu n’oserais.

On dit qu’il y a eu des pays où un conseil était établi pour permettre aux citoyens de se tuer quand ils en avaient des raisons valables. Je réponds, ou que cela n’est pas, ou que ces magistrats n’avaient pas une grande occupation.

Ce qui pourrait nous étonner, et ce qui mérite, je crois, un sérieux examen, c’est que les anciens héros romains se tuaient presque tous quand ils avaient perdu une bataille dans les guerres civiles; et je ne vois point que ni du temps de la Ligue, ni de celui de la Fronde, ni dans les troubles d’Italie, ni dans ceux d’Angleterre, aucun chef ait pris le parti de mourir de sa propre main. Il est vrai que ces chefs étaient chrétiens, et qu’il y a bien de la différence entre les principes d’un guerrier chrétien et ceux d’un héros païen; cependant pourquoi ces hommes, que le christianisme retenait quand ils voulaient se procurer la mort, n’ont-ils été retenus par rien quand ils ont voulu empoisonner, assassiner, ou faire mourir leurs ennemis vaincus sur des échafauds, etc.? La religion chrétienne ne défend-elle pas ces homicides-là encore plus que l’homicide de soi-même, dont le Nouveau Testament n’a jamais parlé?

Les apôtres du suicide nous disent qu’il est très-permis de quitter sa maison quand on en est las. D’accord; mais la plupart des hommes aiment mieux coucher dans une vilaine maison que de dormir à la belle étoile.

Je reçus un jour d’un Anglais une lettre circulaire par laquelle il proposait un prix à celui qui prouverait le mieux qu’il faut se tuer dans l’occasion. Je ne lui répondis point: je n’avais rien à lui prouver; il n’avait qu’à examiner s’il aimait mieux la mort que la vie.

Un autre Anglais, nommé Bacon Morris, vint me trouver à Paris, en 1724; il était malade, et me promit qu’il se tuerait s’il n’était pas guéri au 20 juillet. En conséquence il me donna son épitaphe conçue en ces mots: Qui mari et terra pacem quæsivit, hic invenit. Il me chargea aussi de vingt-cinq louis pour lui dresser un petit monument au bout du faubourg Saint-Martin. Je lui rendis son argent le 20 juillet, et je gardai son épitaphe.

De mon temps, le dernier prince de la maison de Courtenai, très-vieux, et le dernier prince de la branche de Lorraine-Harcourt, très-jeune, se sont donné la mort sans qu’on en ait presque parlé. Ces aventures font un fracas terrible le premier jour; et quand les biens du mort sont partagés, on n’en parle plus.

Voici le plus fort de tous les suicides. Il vient de s’exécuter à Lyon, au mois de juin 1770.