Un jeune homme très-connu, beau, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d’une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner. Jusqu’ici ce n’est que la première scène d’une comédie, mais l’étonnante tragédie va suivre.
L’amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu’il n’y a point de remède: sa maîtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards, afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent à leur percer le cœur en même temps. Ils s’embrassent pour la dernière fois; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans couleur de rose; l’amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant.
La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Pétus, vous en aviez donné l’exemple; mais vous étiez condamnés par un tyran, et l’amour seul a immolé ces deux victimes! On leur a fait cette épitaphe: À votre sang mêlons nos pleurs, Attendrissons-nous d’âge en âge Sur vos amours et vos malheurs; Mais admirons votre courage.
DES LOIS CONTRE LE SUICIDE.
Y a-t-il une loi civile ou religieuse qui ait prononcé défense de se tuer sous peine d’être pendu après sa mort, ou sous peine d’être damné?
Il est vrai que Virgile a dit: Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum Insontes peperere manu, lucemque perosi Projecere animas. Quam vellent æthere in alto Nunc et pauperiem et duros perferre labores!
Fata obstant, tristique palus innabilis unda Alligat, et novies Styx interfusa cœrcet.
(Virg., Æneid., lib. VI, v. 434 et seq.)
Là sont ces insensés, qui, d’un bras téméraire, Ont cherché dans la mort un secours volontaire, Qui n’ont pu supporter, faibles et furieux, Le fardeau de la vie imposé par les dieux.
Hélas! ils voudraient tous se rendre à la lumière, Recommencer cent fois leur pénible carrière: Ils regrettent la vie, ils pleurent; et le sort, Le sort, pour les punir, les retient dans la mort; L’abîme du Cocyte, et l’Achéron terrible Met entre eux et la vie un obstacle invincible.
Telle était la religion de quelques païens; et malgré l’ennui qu’on allait chercher dans l’autre monde, c’était un honneur de quitter celui-ci et de se tuer, tant les mœurs des hommes sont contradictoires. Parmi nous, le duel n’est-il pas encore malheureusement honorable, quoique défendu par la raison, par la religion, et par toutes les lois? Si Caton et César, Antoine et Auguste, ne se sont pas battus en duel, ce n’est pas qu’ils ne fussent aussi braves que nos Français. Si le duc de Montmorency, le maréchal de Marillac, de Thou, Cinq-Mars, et tant d’autres, ont mieux aimé être traînés au dernier supplice dans une charrette, comme des voleurs de grand chemin, que de se tuer comme Caton et Brutus, ce n’est pas qu’ils n’eussent autant de courage que ces Romains, et qu’ils n’eussent autant de ce qu’on appelle honneur. La véritable raison, c’est que la mode n’était pas alors à Paris de se tuer en pareil cas, et cette mode était établie à Rome.
Les femmes de la côte de Malabar se jettent toutes vives sur le bûcher de leurs maris: ont-elles plus de courage que Cornélie? non; mais la coutume est dans ce pays-là que les femmes se brûlent.
Coutume, opinion, reines de notre sort, Vous réglez des mortels et la vie et la mort.
Au Japon, la coutume est que quand un homme d’honneur a été outragé par un homme d’honneur, il s’ouvre le ventre en présence de son ennemi, et lui dit: « Fais-en autant si tu as du cœur. » L’agresseur est déshonoré à jamais s’il ne se plonge pas incontinent un grand couteau dans le ventre.
La seule religion dans laquelle le suicide soit défendu par une loi claire et positive est le mahométisme. Il est dit dans le sura iv: « Ne vous tuez pas vous-même, car Dieu est miséricordieux envers vous; et quiconque se tue par malice et par méchanceté sera certainement rôti au feu d’enfer. » Nous traduisons mot à mot. Le texte semble n’avoir pas le sens commun; ce qui n’est pas rare dans les textes. Que veut dire « Ne vous tuez point vous-même, car Dieu est miséricordieux »? Peut-être faut-il entendre: Ne succombez pas à vos malheurs, que Dieu peut adoucir; ne soyez pas assez fou pour vous donner la mort aujourd’hui, pouvant être heureux demain.
« Et quiconque se tue par malice et par méchanceté. » Cela est plus difficile à expliquer. Il n’est peut-être jamais arrivé dans l’antiquité qu’à la Phèdre d’Euripide de se pendre exprès pour faire accroire à Thésée qu’Hippolyte l’avait violée. De nos jours, un homme s’est tiré un coup de pistolet dans la tête, ayant tout arrangé pour faire jeter le soupçon sur un autre.
Dans la comédie de George Dandin, la coquine de femme qu’il a épousée le menace de se tuer pour le faire pendre. Ces cas sont rares: si Mahomet les a prévus, on peut dire qu’il voyait de loin.
CAUSES FINALES.
SECTION PREMIÈRE.
Virgile dit (Æn., VI, 727): Mens agitat molem, et magno se corpore miscet.
L’esprit régit le monde; il s’y mêle, il l’anime.
Virgile a bien dit; et Benoît Spinosa qui n’a pas la clarté de Virgile, et qui ne le vaut pas, est forcé de reconnaître une intelligence qui préside à tout. S’il me l’avait niée, je lui aurais dit: « Benoît, tu es fou; tu as une intelligence et tu la nies, et à qui la nies-tu? » Il vient, en 1770, un homme très-supérieur à Spinosa à quelques égards, aussi éloquent que le juif hollandais est sec; moins méthodique, mais cent fois plus clair; peut-être aussi géomètre, sans affecter la marche ridicule de la géométrie dans un sujet métaphysique et moral: c’est l’auteur du Système de la nature; il a pris le nom de Mirabaud, secrétaire de l’Académie française. Hélas! notre bon Mirabaud n’était pas capable d’écrire une page du livre de notre redoutable adversaire. Vous tous qui voulez vous servir de votre raison et vous instruire, lisez cet éloquent et dangereux passage du Système de la nature. (Partie II, chapitre v, pages 153 et suivantes.)
« On prétend que les animaux nous fournissent une preuve convaincante d’une cause puissante de leur existence; on nous dit que l’accord admirable de leurs parties, que l’on voit se prêter des secours mutuels afin de remplir leurs fonctions et de maintenir leur ensemble, nous annonce un ouvrier qui réunit la puissance à la sagesse. Nous ne pouvons douter de la puissance de la nature; elle produit tous les animaux que nous voyons, à l’aide des combinaisons de la matière, qui est dans une action continuelle; l’accord des parties de ces mêmes animaux est une suite des lois nécessaires de leur nature et de leur combinaison; dès que cet accord cesse, l’animal se détruit nécessairement. Que deviennent alors la sagesse, l’intelligence, ou la bonté de la cause prétendue à qui l’on faisait honneur d’un accord si vanté? Ces animaux si merveilleux, que l’on dit être les ouvrages d’un Dieu immuable, ne s’altèrent-ils point sans cesse, et ne finissent-ils pas toujours par se détruire? Où est la sagesse, la bonté, la prévoyance, l’immutabilité d’un ouvrier qui ne paraît occupé qu’à déranger et briser les ressorts des machines qu’on nous annonce comme les chefs-d’œuvre de sa puissance et de son habileté? Si ce Dieu ne peut faire autrement, il n’est ni libre ni tout-puissant. S’il change de volonté, il n’est point immuable. S’il permet que des machines qu’il a rendues sensibles éprouvent de la douleur, il manque de bonté. S’il n’a pu rendre ses ouvrages plus solides, c’est qu’il a manqué d’habileté. En voyant que les animaux, ainsi que tous les autres ouvrages de la Divinité, se détruisent, nous ne pouvons nous empêcher d’en conclure, ou que tout ce que la nature fait est nécessaire, et n’est qu’une suite de ses lois, ou que l’ouvrier qui la fait agir est dépourvu de plan, de puissance, de constance, d’habileté, de bonté.
« L’homme, qui se regarde lui-même comme le chef-d’œuvre de la Divinité, nous fournirait plus que toute autre production la preuve de l’incapacité ou de la malice de son auteur prétendu. Dans cet être sensible, intelligent, pensant, qui se croit l’objet constant de la prédilection divine, et qui fait son Dieu d’après son propre modèle, nous ne voyons qu’une machine plus mobile, plus frêle, plus sujette à se déranger par sa grande complication que celle des êtres les plus grossiers. Les bêtes dépourvues de nos connaissances, les plantes qui végètent, les pierres privées de sentiment, sont à bien des égards des êtres plus favorisés que l’homme; ils sont au moins exempts des peines d’esprit, des tourments de la pensée, des chagrins dévorants, dont celui-ci est si souvent la proie. Qui est-ce qui ne voudrait point être un animal ou une pierre toutes les fois qu’il se rappelle la perte irréparable d’un objet aimé? Ne vaudrait-il pas mieux être une masse inanimée qu’un superstitieux inquiet qui ne fait que trembler ici-bas sous le joug de son Dieu, et qui prévoit encore des tourments infinis dans une vie future? Les êtres privés de sentiment, de vie, de mémoire et de pensée, ne sont point affligés par l’idée du passé, du présent, et de l’avenir; ils ne se croient pas en danger de devenir éternellement malheureux pour avoir mal raisonné, comme tant d’êtres favorisés, qui prétendent que c’est pour eux que l’architecte du monde a construit l’univers.
« Que l’on ne nous dise point que nous ne pouvons avoir l’idée d’un ouvrage sans avoir celle d’un ouvrier distingué de son ouvrage. La nature n’est point un ouvrage: elle a toujours existé par elle-même; c’est dans son sein que tout se fait; elle est un atelier immense pourvu de matériaux, et qui fait les instruments dont elle se sert pour agir: tous ses ouvrages sont des effets de son énergie et des agents ou causes qu’elle fait, qu’elle renferme, qu’elle met en action. Des éléments éternels, incréés, indestructibles, toujours en mouvement, en se combinant diversement, font éclore tous les êtres et les phénomènes que nous voyons, tous les effets bons ou mauvais que nous sentons, l’ordre ou le désordre, que nous ne distinguons jamais que par les différentes façons dont nous sommes affectés; en un mot, toutes les merveilles sur lesquelles nous méditons et raisonnons. Ces éléments n’ont besoin pour cela que de leurs propriétés, soit particulières, soit réunies, et du mouvement qui leur est essentiel, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un ouvrier inconnu pour les arranger, les façonner, les combiner, les conserver et les dissoudre.
« Mais en supposant pour un instant qu’il soit impossible de concevoir l’univers sans un ouvrier qui l’ait formé et qui veille à son ouvrage, où placerons-nous cet ouvrier? sera-t-il dedans ou hors de l’univers? est-il matière ou mouvement? ou bien n’est-il que l’espace, le néant, ou le vide? Dans tous ces cas, ou il ne serait rien, ou il serait contenu dans la nature et soumis à ses lois. S’il est dans la nature, je n’y pense voir que de la matière en mouvement, et je dois en conclure que l’agent qui la meut est corporel et matériel, et que par conséquent il est sujet à se dissoudre. Si cet agent est hors de la nature, je n’ai plus aucune idée du lieu qu’il occupe, ni d’un être immatériel, ni de la façon dont un esprit sans étendue peut agir sur la matière dont il est séparé. Ces espaces ignorés, que l’imagination a placés au delà du monde visible, n’existent point pour un être qui voit à peine à ses pieds: la puissance idéale qui les habite ne peut se peindre à mon esprit que lorsque mon imagination combinera au hasard les couleurs fantastiques qu’elle est toujours forcée de prendre dans le monde où je suis; dans ce cas je ne ferai que reproduire en idée ce que mes sens auront réellement aperçu; et ce Dieu, que je m’efforce de distinguer de la nature et de placer hors de son enceinte, y rentrera toujours nécessairement et malgré moi.
« L’on insistera, et l’on dira que si l’on portait une statue ou une montre à un sauvage qui n’en aurait jamais vu, il ne pourrait s’empêcher de reconnaître que ces choses sont des ouvrages de quelque agent intelligent, plus habile et plus industrieux que lui-même: l’on conclura de là que nous sommes pareillement forcés de reconnaître que la machine de l’univers, que l’homme, que les phénomènes de la nature, sont des ouvrages d’un agent dont l’intelligence et le pouvoir surpassent de beaucoup les nôtres.
« Je réponds, en premier lieu, que nous ne pouvons douter que la nature ne soit très-puissante et très-industrieuse; nous admirons son industrie toutes les fois que nous sommes surpris des effets étendus, variés et compliqués que nous trouvons dans ceux de ses ouvrages que nous prenons la peine de méditer: cependant elle n’est ni plus ni moins industrieuse dans l’un de ses ouvrages que dans les autres. Nous ne comprenons pas plus comment elle a pu produire une pierre ou un métal qu’une tête organisée comme celle de Newton. Nous appelons industrieux un homme qui peut faire des choses que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes. La nature peut tout; et dès qu’une chose existe, c’est une preuve qu’elle a pu la faire. Ainsi ce n’est jamais que relativement à nous-mêmes que nous jugeons la nature industrieuse; nous la comparons alors à nous-mêmes, et comme nous jouissons d’une qualité que nous nommons intelligence, à l’aide de laquelle nous produisons des ouvrages où nous montrons notre industrie, nous en concluons que les ouvrages de la nature qui nous étonnent le plus ne lui appartiennent point, mais sont dus à un ouvrier intelligent comme nous, dont nous proportionnons l’intelligence à l’étonnement que ses œuvres produisent en nous, c’est-à-dire à notre faiblesse et à notre propre ignorance. » Voyez la réponse à ces arguments aux articles Athéisme et Dieu, et la section suivante, écrite longtemps avant le Système de la nature.
SECTION II.
Si une horloge n’est pas faite pour montrer l’heure, j’avouerai alors que les causes finales sont des chimères; et je trouverai fort bon qu’on m’appelle cause-finalier, c’est-à-dire un imbécile.
Toutes les pièces de la machine de ce monde semblent pourtant faites l’une pour l’autre. Quelques philosophes affectent de se moquer des causes finales, rejetées par Épicure et par Lucrèce. C’est plutôt, ce me semble, d’Épicure et de Lucrèce qu’il faudrait se moquer. Ils vous disent que l’œil n’est point fait pour voir, mais qu’on s’en est servi pour cet usage quand on s’est aperçu que les yeux y pouvaient servir. Selon eux, la bouche n’est point faite pour parler, pour manger, l’estomac pour digérer, le cœur pour recevoir le sang des veines et l’envoyer dans les artères, les pieds pour marcher, les oreilles pour entendre. Ces gens-là cependant avouaient que les tailleurs leur faisaient des habits pour les vêtir, et les maçons des maisons pour les loger; et ils osaient nier à la nature, au grand Être, à l’Intelligence universelle, ce qu’ils accordaient tous à leurs moindres ouvriers.
Il ne faut pas sans doute abuser des causes finales. Nous avons remarqué qu’en vain M. le prieur, dans le Spectacle de la nature, prétend que les marées sont données à l’Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans les ports, et pour empêcher que l’eau de la mer ne se corrompe. En vain dirait-il que les jambes sont faites pour être bottées, et les nez pour porter des lunettes.
Pour qu’on puisse s’assurer de la fin véritable pour laquelle une cause agit, il faut que cet effet soit de tous les temps et de tous les lieux. Il n’y a pas eu des vaisseaux en tout temps et sur toutes les mers; ainsi l’on ne peut pas dire que l’Océan ait été fait pour les vaisseaux. On sent combien il serait ridicule de prétendre que la nature eût travaillé de tout temps pour s’ajuster aux inventions de nos arts arbitraires, qui tous ont paru si tard; mais il est bien évident que si les nez n’ont pas été faits pour les besicles, ils l’ont été pour l’odorat, et qu’il y a des nez depuis qu’il y a des hommes. De même les mains n’ayant pas été données en faveur des gantiers, elles sont visiblement destinées à tous les usages que le métacarpe et les phalanges de nos doigts, et les mouvements du muscle circulaire du poignet, nous procurent.
Cicéron, qui doutait de tout, ne doutait pas pourtant des causes finales.
Il paraît bien difficile surtout que les organes de la génération ne soient pas destinés à perpétuer les espèces. Ce mécanisme est bien admirable, mais la sensation que la nature a jointe à ce mécanisme est plus admirable encore. Épicure devait avouer que le plaisir est divin, et que ce plaisir est une cause finale, par laquelle sont produits sans cesse des êtres sensibles qui n’ont pu se donner la sensation.
Cet Épicure était un grand homme pour son temps; il vit ce que Descartes a nié, ce que Gassendi a affirmé, ce que Newton a démontré, qu’il n’y a point de mouvement sans vide. Il conçut la nécessité des atomes pour servir de parties constituantes aux espèces invariables: ce sont là des idées très-philosophiques. Rien n’était surtout plus respectable que la morale des vrais épicuriens: elle consistait dans l’éloignement des affaires publiques, incompatibles avec la sagesse, et dans l’amitié, sans laquelle la vie est un fardeau; mais, pour le reste de la physique d’Épicure, elle ne paraît pas plus admissible que la matière cannelée de Descartes. C’est, ce me semble, se boucher les yeux et l’entendement que de prétendre qu’il n’y a aucun dessein dans la nature; et, s’il y a du dessein, il y a une cause intelligente, il existe un Dieu.
On nous objecte les irrégularités du globe, les volcans, les plaines de sables mouvants, quelques petites montagnes abîmées, et d’autres formées par des tremblements de terre, etc. Mais de ce que les moyeux des roues de votre carrosse auront pris feu, s’ensuit-il que votre carrosse n’ait pas été fait expressément pour vous porter d’un lieu à un autre?
Les chaînes des montagnes qui couronnent les deux hémisphères, et plus de six cents fleuves qui coulent jusqu’aux mers du pied de ces rochers; toutes les rivières qui descendent de ces mêmes réservoirs, et qui grossissent les fleuves, après avoir fertilisé les campagnes; des milliers de fontaines qui partent de la même source, et qui abreuvent le genre animal et le végétal: tout cela ne paraît pas plus l’effet d’un cas fortuit et d’une déclinaison d’atomes, que la rétine qui reçoit les rayons de la lumière, le cristallin qui les réfracte, l’enclume, le marteau, l’étrier, le tambour de l’oreille qui reçoit les sons, les routes du sang dans nos veines, la systole et la diastole du cœur, ce balancier de la machine qui fait la vie.
SECTION III.
SECTION III.
Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la Providence dans un cas, et de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause: donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale; donc il est aussi vrai de dire que les nez ont été faits pour porter des lunettes, et les doigts pour être ornés de bagues, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, et les yeux pour recevoir la lumière.
Il ne résulte de cette objection rien autre, ce me semble, sinon que tout est l’effet prochain ou éloigné d’une cause finale générale; que tout est la suite des lois éternelles.
Les pierres, en tout lieu et en tout temps, ne composent pas des bâtiments; tous les nez ne portent pas des lunettes; tous les doigts n’ont pas une bague; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soie. Un ver à soie n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, précisément comme votre bouche est faite pour manger, et votre derrière pour aller à la garde-robe. Il y a donc des effets immédiats produits par les causes finales, et des effets en très-grand nombre qui sont des produits éloignés de ces causes.
Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du Maître: c’est lui qui a créé les lois par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux et du reflux de l’Océan, et le soleil pour son quart; c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoie en sept minutes et demie des rayons de lumière dans les yeux des hommes, des crocodiles, et des chats.
Mais si, après bien des siècles, nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux et des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons et de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose sinon que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux et carnassiers?
Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits et mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les brames et les respectables primitifs qu’on nomme quakers ne tuent personne; mais la pâte dont nous sommes pétris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions, et des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs et de nos sottises: car une cause finale est universelle et invariable en tout temps et en tout lieu; mais les horreurs et les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons notre blé, le fléau est la cause finale de la séparation du grain, Mais si ce fléau, on battant mon blé, écrase mille insectes, ce n’est point par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hasard: c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, et qu’ils devaient s’y trouver.
C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur ou qu’il soit battu; mais jamais on ne pourra dire: L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre.
Les instruments que nous a donnés la nature ne peuvent être toujours des causes finales en mouvement. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toujours ouverts; chaque sens a ses temps de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile, enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle; mais la cause finale n’en subsiste pas moins; elle agira dès qu’elle sera libre.
CELTES.
Parmi ceux qui ont eu assez de loisir, de secours et de courage pour rechercher l’origine des peuples, il y en a eu qui ont cru trouver celle de nos Celtes, ou qui du moins ont voulu faire accroire qu’ils l’avaient rencontrée: cette illusion était le seul prix de leurs travaux immenses; il ne faut pas la leur envier.
Du moins quand vous voulez connaître quelque chose des Huns (quoiqu’ils ne méritent guère d’être connus, puisqu’ils n’ont rendu aucun service au genre humain), vous trouvez quelques faibles notices de ces barbares chez les Chinois, ce peuple le plus ancien des nations connues, après les Indiens. Vous apprenez d’eux que les Huns allèrent dans certain temps, comme des loups affamés, ravager des pays regardés encore aujourd’hui comme des lieux d’exil et d’horreur. C’est une bien triste et bien misérable science. Il vaut mieux sans doute cultiver un art utile à Paris, à Lyon, et à Bordeaux, que d’étudier sérieusement l’histoire des Huns et des ours; mais enfin on est aidé dans ces recherches par quelques archives de la Chine.
Pour les Celtes, point d’archives; on ne connaît pas plus leurs antiquités que celles des Samoyèdes et des terres australes.
Nous n’avons rien appris de nos ancêtres que par le peu de mots que Jules César, leur conquérant, a daigné en dire. Il commence ses Commentaires par distinguer toutes les Gaules en Belges, Aquitainiens, et Celtes.
De là quelques fiers savants ont conclu que les Celtes étaient les Scythes, et dans ces Scythes-Celtes ils ont compris toute l’Europe. Mais pourquoi pas toute la terre? pourquoi s’arrêter en si beau chemin?
On n’a pas manqué de nous dire que Japhet, fils de Noé, vint au plus vite au sortir de l’arche peupler de Celtes toutes ces vastes contrées, qu’il gouverna merveilleusement bien. Mais des auteurs plus modestes rapportent l’origine de nos Celtes à la tour de Babel, à la confusion des langues, à Gomer, dont jamais personne n’entendit parler, jusqu’au temps très-récent où quelques Occidentaux lurent le nom de Gomer dans une mauvaise traduction des Septante.
Et voilà justement comme on écrit l’histoire.
Bochart, dans sa Chronologie sacrée (quelle chronologie!), prend un tour fort différent: il fait de ces hordes innombrables de Celtes une colonie égyptienne, conduite habilement et facilement des bords fertiles du Nil par Hercule dans les forêts et dans les marais de la Germanie, où sans doute ces colons portèrent tous les arts, la langue égyptienne, et les mystères d’Isis, sans qu’on ait pu jamais en retrouver la moindre trace.
Ceux-là m’ont paru avoir encore mieux rencontré, qui ont dit que les Celtes des montagnes du Dauphiné étaient appelés Cottiens de leur roi Cottius; les Bérichons, de leur roi Bétrich; les Welches ou Gaulois, de leur roi Vallus; les Belges, de Balgen, qui veut dire hargneux.
Une origine encore plus belle, c’est celle des Celtes-Pannoniens, du mot latin Pannus, drap, attendu, nous dit-on, qu’ils se vêtissaient de vieux morceaux de drap mal cousus, assez ressemblants à l’habit d’Arlequin, Mais la meilleure origine est sans contredit la tour de Babel.
Ô braves et généreux compilateurs, qui avez tant écrit sur des hordes de sauvages qui ne savaient ni lire ni écrire, j’admire votre laborieuse opiniâtreté! Et vous, pauvres Celtes-Welches, permettez-moi de vous dire, aussi bien qu’aux Huns, que des gens qui n’ont pas eu la moindre teinture des arts utiles ou agréables ne méritent pas plus nos recherches que les porcs et les ânes qui ont habité leur pays.
On dit que vous étiez anthropophages; mais qui ne l’a pas été?
On me parle de vos druides, qui étaient de très-savants prêtres: allons donc à l’article Druides.
CÉRÉMONIES, TITRES, PRÉÉMINENCE, ETC.
Toutes ces choses, qui seraient inutiles, et même fort impertinentes dans l’état de pure nature, sont fort utiles dans l’état de notre nature corrompue et ridicule.
Les Chinois sont de tous les peuples celui qui a poussé le plus loin l’usage des cérémonies: il est certain qu’elles servent à calmer l’esprit autant qu’à l’ennuyer. Les portefaix, les charretiers chinois, sont obligés, au moindre embarras qu’ils causent dans les rues, de se mettre à genoux l’un devant l’autre, et de se demander mutuellement pardon selon la formule prescrite. Cela prévient les injures, les coups, les meurtres; ils ont le temps de s’apaiser, après quoi ils s’aident mutuellement.
Plus un peuple est libre, moins il a de cérémonies, moins de titres fastueux, moins de démonstrations d’anéantissement devant son supérieur. On disait à Scipion: Scipion; et à César: César; et dans la suite des temps on dit aux empereurs: Votre majesté, votre divinité.
Les titres de saint Pierre et de saint Paul étaient Pierre et Paul. Leurs successeurs se donnèrent réciproquement le titre de votre sainteté, que l’on ne voit jamais dans les Actes des apôtres, ni dans les écrits des disciples.
Nous lisons dans l’Histoire d’Allemagne que le dauphin de France, qui fut depuis le roi Charles V, alla vers l’empereur Charles IV à Metz, et qu’il passa après le cardinal de Périgord.
Il fut ensuite un temps où les chanceliers eurent la préséance sur les cardinaux, après quoi les cardinaux remportèrent sur les chanceliers.
Les pairs précédèrent en France les princes du sang, et ils marchèrent tous en ordre de pairie jusqu’au sacre de Henri III.
La dignité de la pairie était avant ce temps si éminente qu’à la cérémonie du sacre d’Élisabeth, épouse de Charles IX, en 1571, décrite par Simon Bouquet, échevin de Paris, il est dit que « les dames et damoiselles de la reine ayant baillé à la dame d’honneur le pain, le vin, et le cierge avec l’argent pour l’offerte, pour être présentés à la reine par ladite dame d’honneur, cette dite dame d’honneur, pour ce qu’elle était duchesse, commanda aux dames d’aller porter elles-mêmes l’offerte aux princesses, etc. » Cette dame d’honneur était la connétable de Montmorency.
Le fauteuil à bras, la chaise à dos, le tabouret, la main droite et la main gauche, ont été pendant plusieurs siècles d’importants objets de politique, et d’illustres sujets de querelles. Je crois que l’ancienne étiquette concernant les fauteuils vient de ce que chez nos barbares de grands-pères il n’y avait qu’un fauteuil tout au plus dans une maison, et ce fauteuil même ne servait que quand on était malade. Il y a encore des provinces d’Allemagne et d’Angleterre où un fauteuil s’appelle une chaise de doléance.
Longtemps après Attila et Dagobert, quand le luxe s’introduisit dans les cours, et que les grands de la terre eurent deux ou trois fauteuils dans leurs donjons, ce fut une belle distinction de s’asseoir sur un de ces trônes; et tel seigneur châtelain prenait acte comment, ayant été à demi-lieue de ses domaines faire sa cour à un comte, il avait été reçu dans un fauteuil à bras.
On voit par les Mémoires de Mademoiselle, que cette auguste princesse passa un quart de sa vie dans les angoisses mortelles des disputes pour des chaises à dos. Devait-on s’asseoir dans une certaine chambre sur une chaise, ou sur un tabouret, ou même ne point s’asseoir? Voilà ce qui intriguait toute une cour. Aujourd’hui les mœurs sont plus unies; les canapés et les chaises longues sont employés par les dames, sans causer d’embarras dans la société.
Lorsque le cardinal de Richelieu traita du mariage de Henriette de France et de Charles I avec les ambassadeurs d’Angleterre, l’affaire fut sur le point d’être rompue pour deux ou trois pas de plus que les ambassadeurs exigeaient auprès d’une porte, et le cardinal se mit au lit pour trancher toute difficulté. L’histoire a soigneusement conservé cette précieuse circonstance. Je crois que si on avait proposé à Scipion de se mettre nu entre deux draps pour recevoir la visite d’Annibal, il aurait trouvé cette cérémonie fort plaisante.
La marche des carrosses, et ce qu’on appelle le haut du pavé, ont été encore des témoignages de grandeur, des sources de prétentions, de disputes et de combats, pendant un siècle entier. On a regardé comme une signalée victoire de faire passer un carrosse devant un autre carrosse. Il semblait, à voir les ambassadeurs se promener dans les rues, qu’ils disputassent le prix dans des cirques; et quand un ministre d’Espagne avait pu faire reculer un cocher portugais, il envoyait un courrier à Madrid informer le roi son maître de ce grand avantage.
Nos histoires nous réjouissent par vingt combats à coups de poing pour la préséance: le parlement contre les clercs de l’évêque, à la pompe funèbre de Henri IV; la chambre des comptes contre le parlement dans la cathédrale, quand Louis XIII donna la France à la Vierge; le duc d’Épernon dans l’église de Saint-Germain contre le garde des sceaux du Vair. Les présidents des enquêtes gourmèrent dans Notre-Dame le doyen des conseillers de grand’chambre Savare, pour le faire sortir de sa place d’honneur (tant l’honneur est l’âme des gouvernements monarchiques!); et on fut obligé de faire empoigner par quatre archers le président Barillon, qui frappait comme un sourd sur ce pauvre doyen. Nous ne voyons point de telles contestations dans l’aréopage ni dans le sénat romain.
À mesure que les pays sont barbares, ou que les cours sont faibles, le cérémonial est plus en vogue. La vraie puissance et la vraie politesse dédaignent la vanité.
Il est à croire qu’à la fin on se défera de cette coutume, qu’ont encore quelquefois les ambassadeurs, de se ruiner pour aller en procession par les rues avec quelques carrosses de louage rétablis et redorés, précédés de quelques laquais à pied. Cela s’appelle faire son entrée; et il est assez plaisant de faire son entrée dans une ville sept ou huit mois après qu’on y est arrivé.
Cette importante affaire du puntiglio, qui constitue la grandeur des Romains modernes; cette science du nombre des pas qu’on doit faire pour reconduire un monsignore, d’ouvrir un rideau à moitié ou tout à fait, de se promener dans une chambre à droite ou à gauche; ce grand art, que les Fabius et les Caton n’auraient jamais deviné, commence à baisser, et les caudataires des cardinaux se plaignent que tout annonce la décadence.
Un colonel français était dans Bruxelles un an après la prise de cette ville par le maréchal de Saxe; et, ne sachant que faire, il voulut aller à l’assemblée de la ville. « Elle se tient chez une princesse, lui dit-on. — Soit, répondit l’autre, que m’importe? — Mais il n’y a que des princes qui aillent là: êtes-vous prince? — Va, va, dit le colonel, ce sont de bons princes; j’en avais l’année passée une douzaine dans mon antichambre quand nous eûmes pris la ville, et ils étaient tous fort polis. » En relisant Horace, j’ai remarqué ce vers dans une épître à Mécène (I, ep. vii): « Te, dulcis amice, revisam. J’irai vous voir, mon bon ami. » Ce Mécène était la seconde personne de l’empire romain, c’est-à-dire un homme plus considérable et plus puissant que ne l’est aujourd’hui le plus grand monarque de l’Europe.