En relisant Corneille, j’ai remarqué que dans une lettre au grand Scudéri, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, il s’exprime ainsi au sujet du cardinal de Richelieu: « Monsieur le cardinal, votre maître et le mien. » C’est peut-être la première fois qu’on a parlé ainsi d’un ministre, depuis qu’il y a dans le monde des ministres, des rois, et des flatteurs. Le même Pierre Corneille, auteur de Cinna, dédie humblement ce Cinna au sieur de Montauron, trésorier de l’épargne, qu’il compare sans façon à Auguste. Je suis fâché qu’il n’ait pas appelé Montauron monseigneur.
On conte qu’un vieil officier qui savait peu le protocole de la vanité, ayant écrit au marquis de Louvois: Monsieur, et n’ayant point eu de réponse, lui écrivit: Monseigneur, et n’en obtint pas davantage, parce que le ministre avait encore le monsieur sur le cœur. Enfin il lui écrivit: À mon Dieu, mon Dieu Louvois; et au commencement de la lettre il mit: Mon Dieu, mon Créateur. Tout cela ne prouve-t-il pas que les Romains du bon temps étaient grands et modestes, et que nous sommes petits et vains?
« Comment vous portez-vous, mon cher ami? disait un duc et pair à un gentilhomme. — À votre service, mon cher ami, répondit l’autre; » et dès ce moment il eut son cher ami pour ennemi implacable. Un grand de Portugal parlait à un grand d’Espagne, et lui disait à tout moment: « Votre Excellence. » Le Castillan lui répondait: « Votre courtoisie, vuestra merced; » c’est le titre que l’on donne aux gens qui n’en ont pas. Le Portugais, piqué, appela l’Espagnol à son tour: Votre courtoisie; l’autre lui donna alors de l’excellence. À la fin le Portugais, lassé, lui dit: « Pourquoi me donnez-vous toujours de la courtoisie quand je vous donne de l’excellence? et pourquoi m’appelez-vous votre excellence quand je vous dis votre courtoisie? — C’est que tous les titres me sont égaux, répondit humblement le Castillan, pourvu qu’il n’y ait rien d’égal entre vous et moi. » La vanité des titres ne s’introduisit dans nos climats septentrionaux de l’Europe que quand les Romains eurent fait connaissance avec la sublimité asiatique. La plupart des rois de l’Asie étaient et sont encore cousins germains du soleil et de la lune: leurs sujets n’osent jamais prétendre à cette alliance; et tel gouverneur de province qui s’intitule Muscade de consolation et Rose de plaisir, serait empalé s’il se disait parent le moins du monde de la lune et du soleil.
Constantin fut, je pense, le premier empereur romain qui chargea l’humilité chrétienne d’une page de noms fastueux. Il est vrai qu’avant lui on donnait du dieu aux empereurs. Mais ce mot dieu ne signifiait rien d’approchant de ce que nous entendons. Divus Augustus, divus Trajanus, voulaient dire saint Auguste, saint Trajan. On croyait qu’il était de la dignité de l’empire romain que l’âme de son chef allât au ciel après sa mort; et souvent même on accordait le titre de saint, de divus, à l’empereur, en avancement d’hoirie. C’est à peu près par cette raison que les premiers patriarches de l’Église chrétienne s’appelaient tous votre sainteté. On les nommait ainsi pour les faire souvenir de ce qu’ils devaient être.
On se donne quelquefois à soi-même des titres fort humbles, pourvu qu’on en reçoive de fort honorables. Tel abbé qui s’intitule frère, se fait appeler monseigneur par ses moines. Le pape se nomme serviteur des serviteurs de Dieu. Un bon prêtre du Holstein écrivit un jour au pape Pie IV: À Pie IV, serviteur des serviteurs de Dieu. Il alla ensuite à Rome solliciter son affaire: et l’Inquisition le fit mettre en prison pour lui apprendre à écrire.
Il n’y avait autrefois que l’empereur qui eût le titre de majesté. Les autres rois s’appellaient votre altesse, votre sérénité, votre grâce. Louis XI fut le premier en France qu’on appela communément majesté, titre non moins convenable en effet à la dignité d’un grand royaume héréditaire qu’à une principauté élective. Mais on se servait du terme d’altesse avec les rois de France longtemps après lui; et on voit encore des lettres à Henri III, dans lesquelles on lui donne ce titre. Les états d’Orléans ne voulurent point que la reine Catherine de Médicis fût appelée majesté. Mais peu à peu cette dernière dénomination prévalut. Le nom est indifférent; il n’y a que le pouvoir qui ne le soit pas.
La chancellerie allemande, toujours invariable dans ses nobles usages, a prétendu jusqu’à nos jours ne devoir traiter tous les rois que de sérénité. Dans le fameux traité de Vestphalie, où la France et la Suède donnèrent des lois au saint empire romain, jamais les plénipotentiaires de l’empereur ne présentèrent de mémoires latins où sa sacrée majesté impériale ne traitât avec les sérénissimes rois de France et de Suède; mais, de leur côté, les Français et les Suédois ne manquaient pas d’assurer que leurs sacrées majestés de France et de Suède avaient beaucoup de griefs contre le sérénissime empereur. Enfin dans le traité tout fut égal de part et d’autre. Les grands souverains ont, depuis ce temps, passé dans l’opinion des peuples pour être tous égaux: et celui qui a battu ses voisins a eu la prééminence dans l’opinion publique.
Philippe II fut la première majesté en Espagne: car la sérénité de Charles-Quint ne devint majesté qu’à cause de l’empire. Les enfants de Philippe II furent les premières altesses, et ensuite ils furent altesses royales. Le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, ne prit qu’en 1631 le titre d’altesse royale; alors le prince de Condé prit celui d’altesse sérénissime, que n’osèrent s’arroger les ducs de Vendôme. Le duc de Savoie fut alors altesse royale, et devint ensuite majesté. Le grand-duc de Florence en fit autant, à la majesté près; et enfin le czar, qui n’était connu en Europe que sous le nom de grand-duc, s’est déclaré empereur, et a été reconnu pour tel.
Il n’y avait anciennement que deux marquis d’Allemagne, deux en France, deux en Italie. Le marquis de Brandebourg est devenu roi, et grand roi: mais aujourd’hui nos marquis italiens et français sont d’une espèce un peu différente.
Qu’un bourgeois italien ait l’honneur de donner à dîner au légat de sa province, et que le légat en buvant lui dise: ' Monsieur le marquis, à votre santé, le voilà marquis, lui et ses enfants, à tout jamais. Qu’un provincial en France, qui possédera pour tout bien dans son village la quatrième partie d’une petite châtellenie ruinée, arrive à Paris; qu’il y fasse un peu de fortune, ou qu’il ait l’air de l’avoir faite, il s’intitule dans ses actes: Haut et puissant seigneur, marquis et comte; et son fils sera chez son notaire: Très-haut et très-puissant seigneur; et comme cette petite ambition ne nuit en rien au gouvernement, ni à la société civile, on n’y prend pas garde. Quelques seigneurs français se vantent d’avoir des barons allemands dans leurs écuries; quelques seigneurs allemands disent qu’ils ont des marquis français dans leurs cuisines; il n’y a pas longtemps qu’un étranger, étant à Naples, fit son cocher duc. La coutume en cela est plus forte que l’autorité royale. Soyez peu connu à Paris, vous y serez comte ou marquis tant qu’il vous plaira; soyez homme de robe ou de finance, et que le roi vous donne un marquisat bien réel, vous ne serez jamais pour cela monsieur le marquis. Le célèbre Samuel Bernard était plus comte que cinq cents comtes que nous voyons qui ne possèdent pas quatre arpents de terre; le roi avait érigé pour lui sa terre de Coubert en bon comté. S’il se fût fait annoncer dans une visite: le comte Bernard, on aurait éclaté de rire. Il en va tout autrement en Angleterre. Si le roi donne à un négociant un titre de comte ou de baron, il reçoit sans difficulté de toute la nation le nom qui lui est propre. Les gens de la plus haute naissance, le roi lui-même, l’appellent: Milord, monseigneur. Il en est de même en Italie: il y a le protocole des monsignori. Le pape lui même leur donne ce titre. Son médecin est monsignore, et personne n’y trouve à redire.
En France le monseigneur est une terrible affaire. Un évêque n’était, avant le cardinal de Richelieu, que mon révérendissime père en Dieu.
Avant l’année 1635, non-seulement les évêques ne se monseigneurisaient pas, mais ils ne donnaient point du monseigneur aux cardinaux. Ces deux habitudes s’introduisirent par un évêque de Chartres, qui alla en camail et en rochet appeler monseigneur le cardinal de Richelieu; sur quoi Louis XIII dit, si l’on en croit les Mémoires de l’archevêque de Toulouse, Montchal: « Ce Chartrain irait baiser le derrière du cardinal, et pousserait son nez dedans jusqu’à ce que l’autre lui dit: C’est assez. » Ce n’est que depuis ce temps que les évêques se donnèrent réciproquement du monseigneur.
Cette entreprise n’essuya aucune contradiction dans le public. Mais comme c’était un titre nouveau que les rois n’avaient pas donné aux évêques, on continua dans les édits, déclarations, ordonnances, et dans tout ce qui émane de la cour, à ne les appeler que sieurs; et messieurs du conseil n’écrivent jamais à un évêque que monsieur.
Les ducs et pairs ont eu plus de peine à se mettre en possession du monseigneur. La grande noblesse, et ce qu’on appelle la grande robe, leur refusent tout net cette distinction. Le comble des succès de l’orgueil humain est de recevoir des titres d’honneur de ceux qui croient être vos égaux; mais il est bien difficile d’arriver à ce point: on trouve partout l’orgueil qui combat l’orgueil.
Quand les ducs exigèrent que les pauvres gentilshommes leur écrivissent monseigneur, les présidents à mortier en demandèrent autant aux avocats et aux procureurs. On a connu un président qui ne voulut pas se faire saigner, parce que son chirurgien lui avait dit: « Monsieur, de quel bras voulez-vous que je vous saigne? » Il y eut un vieux conseiller de la grand’chambre qui en usa plus franchement. Un plaideur lui dit: Monseigneur, monsieur votre secrétaire...Le conseiller l’arrêta tout court: « Vous avez dit trois sottises en trois paroles: je ne suis point monseigneur, mon secrétaire n’est point monsieur, c’est mon clerc. » Pour terminer ce grand procès de la vanité, il faudra un jour que tout le monde soit monseigneur dans la nation; comme toutes les femmes, qui étaient autrefois mademoiselle, sont actuellement madame. Lorsqu’en Espagne un mendiant rencontre un autre gueux, il lui dit: « Seigneur, votre courtoisie a-t-elle pris son chocolat? » Cette manière polie de s’exprimer élève l’âme et conserve la dignité de l’espèce.
César et Pompée s’appelaient dans le sénat César et Pompée; mais ces gens-là ne savaient pas vivre. Ils finissaient leurs lettres par vale, adieu. Nous étions, nous autres, il y a soixante ans, affectionnés serviteurs; nous sommes devenus très-humbles et très-obéissants; et actuellement nous avons l’honneur de l’être. Je plains notre postérité: elle ne pourra que difficilement ajouter à ces belles formules.
Le duc d’Épernon, le premier des Gascons pour la fierté, mais qui n’était pas le premier des hommes d’État, écrivit avant de mourir au cardinal de Richelieu, et finit sa lettre par votre très-humble et très-obéissant; mais se souvenant que le cardinal ne lui avait donné que du très-affectionné, il fit partir un exprès pour rattraper sa lettre, qui était déjà partie, la recommença, signa très-affectionné, et mourut ainsi au lit d’honneur.
Nous avons dit ailleurs une grande partie de ces choses. Il est bon de les inculper pour corriger au moins quelques coqs d’Inde qui passent leur vie à faire la roue.
CERTAIN, CERTITUDE.
Je suis certain; j’ai des amis; ma fortune est sûre; mes parents ne m’abandonneront jamais; on me rendra justice; mon ouvrage est bon, il sera bien reçu; on me doit, on me payera; mon amant sera fidèle, il l’a juré; le ministre m’avancera, il l’a promis en passant: toutes paroles qu’un homme qui a un peu vécu raye de son dictionnaire.
Quand les juges condamnèrent Langlade, Lebrun, Calas, Sirven, Martin, Montbailli, et tant d’autres, reconnus depuis pour innocents, ils étaient certains, ou ils devaient l’être, que tous ces infortunés étaient coupables; cependant ils se trompèrent.
Il y a deux manières de se tromper, de mal juger, de s’aveugler: celle d’errer en homme d’esprit, et celle de décider comme un sot.
Les juges se trompèrent en gens d’esprit dans l’affaire de Langlade, ils s’aveuglèrent sur des apparences qui pouvaient éblouir; ils n’examinèrent point assez les apparences contraires; ils se servirent de leur esprit pour se croire certains que Langlade avait commis un vol qu’il n’avait certainement pas commis; et sur cette pauvre certitude incertaine de l’esprit humain, un gentilhomme fut appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, de là replongé sans secours dans un cachot, et condamné aux galères, où il mourut; sa femme renfermée dans un autre cachot avec sa fille âgée de sept ans, laquelle depuis épousa un conseiller au même parlement qui avait condamné le père aux galères, et la mère au bannissement.
Il est clair que les juges n’auraient pas prononcé cet arrêt s’ils n’avaient été certains. Cependant, dès le temps même de cet arrêt, plusieurs personnes savaient que le vol avait été commis par un prêtre nommé Gagnat, associé avec un voleur de grand chemin; et l’innocence de Langlade ne fut reconnue qu’après sa mort.
Ils étaient de même certains, lorsque, par une sentence en première instance, ils condamnèrent à la roue l’innocent Lebrun qui, par arrêt rendu sur son appel, fut brisé dans les tortures, et en mourut.
L’exemple des Calas et des Sirven est assez connu; celui de Martin l’est moins. C’était un bon agriculteur d’auprès de Bar en Lorraine. Un scélérat lui dérobe son habit, et va, sous cet habit, assassiner sur le grand chemin un voyageur qu’il savait chargé d’or, et dont il avait épié la marche. Martin est accusé; son habit dépose contre lui; les juges regardent cet indice comme une certitude. Ni la conduite passée du prisonnier, ni une nombreuse famille qu’il élevait dans la vertu, ni le peu de monnaie trouvé chez lui, probabilité extrême qu’il n’avait point volé le mort; rien ne peut le sauver. Le juge subalterne se fait un mérite de sa rigueur. Il condamne l’innocent à être roué; et, par une fatalité malheureuse, la sentence est confirmée à la Tournelle. Le vieillard Martin est rompu vif en attestant Dieu de son innocence jusqu’au dernier soupir. Sa famille se disperse; son petit bien est confisqué. À peine ses membres rompus sont-ils exposés sur le grand chemin, que l’assassin qui avait commis le meurtre et le vol est mis en prison pour un autre crime; il avoue, sur la roue à laquelle il est condamné à son tour, que c’est lui seul qui est coupable du crime pour lequel Martin a souffert la torture et la mort.
Montbailli, qui dormait avec sa femme, est accusé d’avoir, de concert avec elle, tué sa mère, morte évidemment d’apoplexie: le conseil d’Arras condamne Montbailli à expirer sur la roue, et sa femme à être brûlée. Leur innocence est reconnue, mais après que Montbailli a été roué.
Écartons ici la foule de ces aventures funestes qui font gémir sur la condition humaine; mais gémissons du moins sur la certitude prétendue que les juges croient avoir quand ils rendent de pareilles sentences.
Il n’y a nulle certitude, dès qu’il est physiquement ou moralement possible que la chose soit autrement. Quoi! il faut une démonstration pour oser assurer que la surface d’une sphère est égale à quatre fois l’aire de son grand cercle, et il n’en faudra pas pour arracher la vie à un citoyen par un supplice affreux!
Si tel est le malheur de l’humanité qu’on soit obligé de se contenter d’extrêmes probabilités, il faut du moins consulter l’âge, le rang, la conduite de l’accusé, l’intérêt qu’il peut avoir eu à commettre le crime, l’intérêt de ses ennemis à le perdre; il faut que chaque juge se dise: La postérité, l’Europe entière ne condamnera-t-elle pas ma sentence? dormirai-je tranquille, les mains teintes du sang innocent?
Passons de cet horrible tableau à d’autres exemples d’une certitude qui conduit droit à l’erreur.
« Pourquoi te charges-tu de chaînes, fanatique et malheureux santon? pourquoi as-tu mis à ta vilaine verge un gros anneau de fer? — C’est que je suis certain d’être placé un jour dans le premier des paradis, à côté du grand prophète. — Hélas! mon ami, viens avec moi dans ton voisinage au mont Athos, et tu verras trois mille gueux qui sont certains que tu iras dans le gouffre qui est sous le pont aigu, et qu’ils iront tous dans le premier paradis. » « Arrête, misérable veuve malabare! ne crois point ce fou qui te persuade que tu seras réunie à ton mari dans les délices d’un autre monde si tu te brûles sur son bûcher. — Non, je me brûlerai; je suis certaine de vivre dans les délices avec mon époux; mon brame me l’a dit. » Prenons des certitudes moins affreuses, et qui aient un peu plus de vraisemblance.
« Quel âge a votre ami Christophe? — Vingt-huit ans; j’ai vu son contrat de mariage, son extrait baptistaire, je le connais dès son enfance; il a vingt-huit ans, j’en ai la certitude, j’en suis certain. » À peine ai-je entendu la réponse de cet homme si sûr de ce qu’il dit, et de vingt autres qui confirment la même chose, que j’apprends qu’on a antidaté par des raisons secrètes, et par un manège singulier, l’extrait baptistaire de Christophe. Ceux à qui j’avais parlé n’en savent encore rien; cependant ils ont toujours la certitude de ce qui n’est pas.
Si vous aviez demandé à la terre entière avant le temps de Copernic: « Le soleil est-il levé? s’est-il couché aujourd’hui? » tous les hommes vous auraient répondu: « Nous en avons une certitude entière. » Ils étaient certains, et ils étaient dans l’erreur.
Les sortiléges, les divinations, les obsessions, ont été longtemps la chose du monde la plus certaine aux yeux de tous les peuples. Quelle foule innombrable de gens qui ont vu toutes ces belles choses, qui ont été certains! Aujourd’hui cette certitude est un peu tombée.
Un jeune homme qui commence à étudier la géométrie vient me trouver; il n’en est encore qu’à la définition des triangles. « N’êtes-vous pas certain, lui dis-je, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits? » Il me répond que non-seulement il n’en est point certain, mais qu’il n’a pas même d’idée nette de cette proposition: je la lui démontre; il en devient alors très-certain, et il le sera pour toute sa vie.
Voilà une certitude bien différente des autres: elles n’étaient que des probabilités, et ces probabilités examinées sont devenues des erreurs; mais la certitude mathématique est immuable et éternelle.
J’existe, je pense, je sens de la douleur; tout cela est-il aussi certain qu’une vérité géométrique? Oui, tout douteur que je suis, je l’avoue. Pourquoi? C’est que ces vérités sont prouvées par le même principe qu’une chose ne peut être et n’être pas en même temps. Je ne peux en même temps exister et n’exister pas, sentir et ne sentir pas. Un triangle ne peut en même temps avoir cent quatre-vingts degrés, qui sont la somme de deux angles droits, et ne les avoir pas.
La certitude physique de mon existence, de mon sentiment, et la certitude mathématique, sont donc de même valeur, quoiqu’elles soient d’un genre différent.
Il n’en est pas de même de la certitude fondée sur les apparences, ou sur les rapports unanimes que nous font les hommes.
Mais quoi! me dites-vous, n’êtes-vous pas certain que Pékin existe? n’avez-vous pas chez vous des étoffes de Pékin? des gens de différents pays, de différentes opinions, et qui ont écrit violemment les uns contre les autres, en prêchant tous la vérité à Pékin, ne vous ont-ils pas assuré de l’existence de cette ville? Je réponds qu’il m’est extrêmement probable qu’il y avait alors une ville de Pékin; mais je ne voudrais point parier ma vie que cette ville existe; et je parierai quand on voudra ma vie que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits.
On a imprimé dans le Dictionnaire encyclopédique une chose fort plaisante; on y soutient qu’un homme devrait être aussi sûr, aussi certain que le maréchal de Saxe est ressuscité, si tout Paris le lui disait, qu’il est sûr que le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoy, quand tout Paris le lui dit. Voyez, je vous prie, combien ce raisonnement est admirable: Je crois tout Paris quand il me dit une chose moralement possible; donc je dois croire tout Paris quand il me dit une chose moralement et physiquement impossible.
Apparemment que l’auteur de cet article voulait rire, et que l’autre auteur qui s’extasie à la fin de cet article, et écrit contre lui-même, voulait rire aussi.
Pour nous, qui n’avons entrepris ce petit Dictionnaire que pour faire des questions, nous sommes bien loin d’avoir de la certitude.
CÉSAR.
On n’envisage point ici dans César le mari de tant de femmes et la femme de tant d’hommes; le vainqueur de Pompée et des Scipions; l’écrivain satirique qui tourne Caton en ridicule; le voleur du trésor public qui se servit de l’argent des Romains pour asservir les Romains; le triomphateur clément qui pardonnait aux vaincus; le savant qui réforma le calendrier; le tyran et le père de sa patrie, assassiné par ses amis et par son bâtard. Ce n’est qu’en qualité de descendant des pauvres barbares subjugués par lui que je considère cet homme unique.
Vous ne passez point par une seule ville de France, ou d’Espagne, ou des bords du Rhin, ou du rivage d’Angleterre vers Calais, que vous ne trouviez de bonnes gens qui se vantent d’avoir eu César chez eux. Des bourgeois de Douvres sont persuadés que César a bâti leur château; et des bourgeois de Paris croient que le grand Châtelet est un de ses beaux ouvrages. Plus d’un seigneur de paroisse en France montre une vieille tour qui lui sert de colombier, et dit que c’est César qui a pourvu au logement de ses pigeons. Chaque province dispute à sa voisine l’honneur d’être la première en date à qui César donna les étrivières: c’est par ce chemin, non, c’est par cet autre qu’il passa pour venir nous égorger, et pour caresser nos femmes et nos filles, pour nous imposer des lois par interprètes, et pour nous prendre le très-peu d’argent que nous avions.
Les Indiens sont plus sages: nous avons vu qu’ils savent confusément qu’un grand brigand, nommé Alexandre, passa chez eux après d’autres brigands, et ils n’en parlent presque jamais.
Un antiquaire italien, en passant il y a quelques années par Vannes en Bretagne, fut tout émerveillé d’entendre les savants de Vannes s’enorgueillir du séjour de César dans leur ville. « Vous avez sans doute, leur dit-il, quelques monuments de ce grand homme?
— Oui, répondit le plus notable; nous vous montrerons l’endroit où ce héros fit pendre tout le sénat de notre province au nombre de six cents. Des ignorants, qui trouvèrent dans le chenal de Kerantrait une centaine de poutres, en 1755, avancèrent dans les journaux que c’étaient des restes d’un pont de César; mais je leur ai prouvé, dans ma dissertation de 1756, que c’étaient les potences où ce héros avait fait attacher notre parlement. Où sont les villes en Gaule qui puissent en dire autant? Nous avons le témoignage du grand César lui-même: il dit, dans ses Commentaires, que nous sommes inconstants, et que nous préférons la liberté à la servitude. Il nous accuse d’avoir été assez insolents pour prendre des otages des Romains à qui nous en avions donné, et de n’avoir pas voulu les rendre, à moins qu’on ne nous remît les nôtres. Il nous apprit à vivre.
— Il fit fort bien, répliqua le virtuose; son droit était incontestable. On le lui disputait pourtant: car lorsqu’il eut vaincu les Suisses émigrants, au nombre de trois cent soixante et huit mille, et qu’il n’en resta plus que cent dix mille, vous savez qu’il eut une conférence en Alsace avec Arioviste, roi germain ou allemand, et que cet Arioviste lui dit: « Je viens piller les Gaules, et je ne souffrirai pas qu’un autre que moi les pille. » Après quoi ces bons Germains, qui étaient venus pour dévaster le pays, mirent entre les mains de leurs sorcières deux chevaliers romains, ambassadeurs de César; et ces sorcières allaient les brûler et les sacrifier à leurs dieux, lorsque César vint les délivrer par une victoire. Avouons que le droit était égal des deux côtés; et Tacite a bien raison de donner tant d’éloges aux mœurs des anciens Allemands. » Cette conversation fit naître une dispute assez vive entre les savants de Vannes et l’antiquaire. Plusieurs Bretons ne concevaient pas quelle était la vertu des Romains d’avoir trompé toutes les nations des Gaules l’une après l’autre, de s’être servis d’elles tour à tour pour leur propre ruine, d’en avoir massacré un quart, et d’avoir réduit les trois autres quarts en servitude. « Ah! rien n’est plus beau, répliqua l’antiquaire; j’ai dans ma poche une médaille à fleur de coin, qui représente le triomphe de César au Capitole: c’est une des mieux conservées. » Il montra sa médaille. Un Breton un peu brusque la prit et la jeta dans la rivière. « Que ne puis-je, dit-il, y noyer tous ceux qui se servent de leur puissance et de leur adresse pour opprimer les autres hommes! Rome autrefois nous trompa, nous désunit, nous massacra, nous enchaîna. Et Rome aujourd’hui dispose encore de plusieurs de nos bénéfices. Est-il possible que nous ayons été si longtemps et en tant de façons pays d’obédience? » Je n’ajouterai qu’un mot à la conversation de l’antiquaire italien et du Breton, c’est que Perrot d’Ablancourt, le traducteur des Commentaires de César, dans son Épître dédicatoire au grand Condé, lui dit ces propres mots: « Ne vous semble-t-il pas, monseigneur, que vous lisiez la vie d’un philosophe chrétien! » Quel philosophe chrétien que César! je m’étonne qu’on n’en ait pas fait un saint. Les faiseurs d’épîtres dédicatoires disent de belles choses, et fort à propos!
CHAÎNE DES ÊTRES CRÉÉS.
Cette gradation d’êtres qui s’élèvent depuis le plus léger atome jusqu’à l’Être suprême, cette échelle de l’infini frappe d’admiration. Mais quand on la regarde attentivement, ce grand fantôme s’évanouit, comme autrefois toutes les apparitions s’enfuyaient le matin au chant du coq.
L’imagination se complaît d’abord à voir le passage imperceptible de la matière brute à la matière organisée, des plantes aux zoophytes, de ces zoophytes aux animaux, de ceux-ci à l’homme, de l’homme aux génies, de ces génies revêtus d’un petit corps aérien à des substances immatérielles; et enfin mille ordres différents de ces substances, qui de beautés en perfections s’élèvent jusqu’à Dieu même. Cette hiérarchie plaît beaucoup aux bonnes gens, qui croient voir le pape et ses cardinaux suivis des archevêques, des évêques; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simples prêtres, les diacres, les sous-diacres; puis paraissent les moines, et la marche est fermée par les capucins.
Mais il y a peut-être un peu plus de distance entre Dieu et ses plus parfaites créatures qu’entre le saint-père et le doyen du sacré collége: ce doyen peut devenir pape; mais le plus parfait des génies créés par l’Être suprême peut-il devenir Dieu? n’y a-t-il pas l’infini entre Dieu et lui?
Cette chaîne, cette gradation prétendue n’existe pas plus dans les végétaux et dans les animaux; la preuve en est qu’il y a des espèces de plantes et d’animaux qui sont détruites. Nous n’avons plus de murex. Il était défendu aux Juifs de manger du griffon et de l’ixion; ces deux espèces ont probablement disparu de ce monde, quoi qu’en dise Bochart: où donc est la chaîne?
Quand même nous n’aurions pas perdu quelques espèces, il est visible qu’on en peut détruire. Les lions, les rhinocéros commencent à devenir fort rares. Si le reste du monde avait imité les Anglais, il n’y aurait plus de loups sur la terre.
Il est probable qu’il y a eu des races d’hommes qu’on ne retrouve plus. Mais je veux qu’elles aient toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres, les Cafres, à qui la nature a donné un tablier de leur peau, pendant du ventre à la moitié des cuisses, et les Samoyèdes dont les femmes ont un mamelon d’un bel ébène, etc.
N’y a-t-il pas visiblement un vide entre le singe et l’homme? N’est-il pas aisé d’imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l’usage de la parole, ni notre figure, que nous pourrions apprivoiser, qui répondrait à nos signes, et qui nous servirait? et entre cette nouvelle espèce et celle de l’homme, n’en pourrait-on pas imaginer d’autres?
Par delà l’homme, vous logez dans le ciel, divin Platon, une file de substances célestes; nous croyons, nous autres, à quelques-unes de ces substances, parce que la foi nous l’enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d’y croire? vous n’avez point parlé apparemment au génie de Socrate; et le bonhomme Hérès, qui ressuscita exprès pour vous apprendre les secrets de l’autre monde, ne vous a rien appris de ces substances.
La prétendue chaîne n’est pas moins interrompue dans l’univers sensible.
Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes! la Lune est quarante fois plus petite que notre globe. Quand vous avez voyagé de la Lune dans le vide, vous trouvez Vénus; elle est environ aussi grosse que la terre. De là vous allez chez Mercure; il tourne dans une ellipse qui est fort différente du cercle que parcourt Vénus; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le Soleil un million de fois plus gros, Mars cinq fois plus petit; celui-là fait son tour en deux ans, Jupiter son voisin en douze, Saturne en trente; et encore Saturne, le plus éloigné de tous, n’est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendue?
Et puis, comment voulez-vous que dans de grands espaces vides il y ait une chaîne qui lie tout? S’il y en a une, c’est certainement celle que Newton a découverte; c’est elle qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vide immense.
Platon tant admiré! j’ai peur que vous ne nous ayez conté que des fables, et que vous n’ayez jamais parlé qu’en sophismes.
Platon! vous avez fait bien plus de mal que vous ne croyez. Comment cela? me demandera-t-on: je ne le dirai pas.
CHAÎNE ou GÉNÉRATION DES ÉVÉNEMENTS.
Le présent accouche, dit-on, de l’avenir. Les événements sont enchaînés les uns aux autres par une fatalité invincible; c’est le destin qui, dans Homère, est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux et des hommes déclare net qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il naquît, et ne pouvait pas naître dans un autre; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troie; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses États; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins; il en résultait un nouvel arrangement de guerre et de paix avec les voisins des voisins de la Lycie: ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait de l’enlèvement d’Hélène; et cet enlèvement était nécessairement lié au mariage d’Hécube, qui, en remontant à d’autres événements, était lié à l’origine des choses.
Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers; or, il n’était pas possible que l’univers actuel n’existât pas; donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était.
Ce système de la nécessité et de la fatalité a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu’on dit, sous le nom de raison suffisante; il est pourtant fort ancien: ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets.
Milord Bolingbroke avoue que les petites querelles de M Marlborough et de M Masham lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louis XIV; ce traité amena la paix d’Utrecht; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V sur le trône d’Espagne. Philipe V prit Naples et la Sicile sur la maison d’Autriche; le prince espagnol qui est aujourd’hui roi de Naples doit évidemment son royaume à milady Masham: et il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre. Son existence à Naples dépendait d’une sottise de plus ou de moins à la cour de Londres.
Examinez les situations de tous les peuples de l’univers; elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, et qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort, dans cette immense machine.
Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l’Afrique et des mers australes amène une partie de l’atmosphère africaine, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes: ces pluies fécondent nos terres; notre vent du nord à son tour envoie nos vapeurs chez les Nègres: nous faisons du bien à la Guinée, et la Guinée nous en fait. La chaîne s’étend d’un bout de l’univers à l’autre.