Mais il me semble qu’on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atome dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chaînon essentiel de la grande chaîne du destin. Entendons-nous: tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abîme de l’éternité; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoue; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfants. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique: chaque maison remonte, comme on sait, à Adam; mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.
Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitants des Gaules et de l’Espagne descendent de Gomer, et les Russes de Magog son frère cadet; on trouve cette généalogie dans tant de gros livres! Sur ce pied-là, on ne peut nier que le Grand Turc, qui descend aussi de Magog, ne lui ait l’obligation d’avoir été bien battu en 1769, par l’impératrice de Russie Catherine II. Cette aventure tient évidemment à d’autres grandes aventures. Mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, et qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit, je ne vois pas que cela ait influé beaucoup sur les affaires présentes.
Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, comme Newton l’a démontré, et que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde, comme il l’a démontré encore. Jetez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, et celui qu’il a communiqué à l’eau, sont anéantis: le mouvement se perd et se répare; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Moldavie et en Valachie; donc les événements présents ne sont pas les enfants de tous les événements passés: ils ont leurs lignes directes; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encore une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfants.
CHANGEMENTS ARRIVÉS DANS LE GLOBE.
Quand on a vu de ses yeux une montagne s’avancer dans une plaine, c’est-à-dire un immense rocher de cette montagne se détacher et couvrir des champs, un château tout entier enfoncé dans la terre, un fleuve englouti qui sort ensuite de son abîme, des marques indubitables qu’un vaste amas d’eau inondait autrefois un pays habité aujourd’hui, et cent vestiges d’autres révolutions, on est alors plus disposé à croire les grands changements qui ont altéré la face du monde, que ne l’est une dame de Paris qui sait seulement que la place où est bâtie sa maison était autrefois un champ labourable. Mais une dame de Naples, qui a vu sous terre les ruines d’Herculanum, est encore moins asservie au préjugé qui nous fait croire que tout a toujours été comme il est aujourd’hui.
Y a-t-il eu un grand embrasement du temps d’un Phaéton? rien n’est plus vraisemblable; mais ce ne fut ni l’ambition de Phaéton ni la colère de Jupiter foudroyant qui causèrent cette catastrophe; de même qu’en 1755 ce ne furent point les feux allumés si souvent dans Lisbonne par l’Inquisition qui ont attiré la vengeance divine, qui ont allumé les feux souterrains, et qui ont détruit la moitié de la ville: car Méquinez, Tétuan, et des hordes considérables d’Arabes, furent encore plus maltraités que Lisbonne; et il n’y avait point d’Inquisition dans ces contrées.
L’île de Saint-Domingue, toute bouleversée depuis peu, n’avait pas déplu au grand Être plus que l’île de Corse. Tout est soumis aux lois physiques éternelles.
Le soufre, le bitume, le nitre, le fer, renfermés dans la terre, ont par leurs mélanges et par leurs explosions renversé mille cités, ouvert et fermé mille gouffres; et nous sommes menacés tous les jours de ces accidents attachés à la manière dont ce monde est fabriqué, comme nous sommes menacés dans plusieurs contrées des loups et des tigres affamés pendant l’hiver.
Si le feu, que Démocrite croyait le principe de tout, a bouleversé une partie de la terre, le premier principe de Thalès, l’eau, a causé d’aussi grands changements.
La moitié de l’Amérique est encore inondée par les anciens débordements du Maragnon, de Rio de la Piata, du fleuve Saint-Laurent, du Mississipi, et de toutes les rivières perpétuellement augmentées par les neiges éternelles des montagnes les plus hautes de la terre, qui traversent ce continent d’un bout à l’autre. Ces déluges accumulés ont produit presque partout de vastes marais. Les terres voisines sont devenues inhabitables; et la terre, que les mains des hommes auraient dû fertiliser, a produit des poisons.
La même chose était arrivée à la Chine et à l’Égypte; il fallut une multitude de siècles pour creuser des canaux et pour dessécher les terres. Joignez à ces longs désastres les irruptions de la mer, les terrains qu’elle a envahis, et qu’elle a désertés, les îles qu’elle a détachées du continent, vous trouverez qu’elle a dévasté plus de quatre-vingt mille lieues carrées d’orient en occident, depuis le Japon jusqu’au mont Atlas.
L’engloutissement de l’île Atlantide par l’Océan peut être regardé avec autant de raison comme un point d’histoire que comme une fable. Le peu de profondeur de la mer Atlantique jusqu’aux Canaries pourrait être une preuve de ce grand événement; et les îles Canaries pourraient bien être des restes de l’Atlantide.
Platon prétend, dans son Timée, que les prêtres d’Égypte, chez lesquels il a voyagé, conservaient d’anciens registres qui faisaient foi de la destruction de cette île abîmée dans la mer. Cette catastrophe, dit Platon, arriva neuf mille ans avant lui. Personne ne croira cette chronologie sur la foi seule de Platon; mais aussi personne ne peut apporter contre elle aucune preuve physique, ni même aucun témoignage historique tiré des écrivains profanes.
Pline, dans son livre III, dit que de tout temps les peuples des côtes espagnoles méridionales ont cru que la mer s’était fait un passage entre Calpé et Abila: « Indigenæ columnas Herculis vocant, creduntque perfossas exclusa antea admisisse maria et rerum naturæ mutasse faciem. » Un voyageur attentif peut se convaincre par ses yeux que les Cyclades, les Sporades, faisaient autrefois partie du continent de la Grèce, et surtout que la Sicile était jointe à l’Apulie. Les deux volcans de l’Etna et du Vésuve, qui ont les mêmes fondements sous la mer, le petit gouffre de Charybde, seul endroit profond de cette mer, la parfaite ressemblance des deux terrains, sont des témoignages non récusables: les déluges de Deucalion et d’Ogygès sont assez connus, et les fables inventées d’après cette vérité sont encore l’entretien de tout l’Occident.
Les anciens ont fait mention de plusieurs autres déluges en Asie. Celui dont parle Bérose arriva, selon lui, en Chaldée environ quatre mille trois ou quatre cents ans avant notre ère vulgaire; et l’Asie fut inondée de fables au sujet de ce déluge, autant qu’elle le fut des débordements du Tigre et de l’Euphrate, et de tous les fleuves qui tombent dans le Pont-Euxin. Il est vrai que ces débordements ne peuvent couvrir les campagnes que de quelques pieds d’eau; mais la stérilité qu’ils apportent, la destruction des maisons et des ponts, la mort des bestiaux, sont des pertes qui demandent près d’un siècle pour être réparées. On sait ce qu’il en a coûté à la Hollande; elle a perdu plus de la moitié d’elle-même depuis l’an 1050. Il faut encore qu’elle combatte tous les jours contre la mer, qui la menace, et elle n’a jamais employé tant de soldats pour résister à ses ennemis qu’elle emploie de travailleurs à se défendre continuellement des assauts d’une mer toujours prête à l’engloutir.
Le chemin par terre d’Égypte en Phénicie, en côtoyant le lac Sirbon, était autrefois très-praticable; il ne l’est plus depuis très-longtemps. Ce n’est plus qu’un sable mouvant abreuvé d’une eau croupissante. En un mot, une grande partie de la terre ne serait qu’un vaste marais empoisonné et habité par des monstres, sans le travail assidu de la race humaine.
On ne parlera point ici du déluge universel de Noé. Il suffit de lire la sainte Écriture avec soumission. Le déluge de Noé est un miracle incompréhensible, opéré surnaturellement par la justice et la bonté d’une Providence ineffable, qui voulait détruire tout le genre humain coupable, et former un nouveau genre humain innocent. Si la race humaine nouvelle fut plus méchante que la première, et si elle devint plus criminelle de siècle en siècle, et de réforme en réforme, c’est encore un effet de cette Providence, dont il est impossible de sonder les profondeurs et dont nous adorons comme nous le devons les inconcevables mystères, transmis aux peuples d’Occident, depuis quelques siècles, par la traduction latine des Septante. Nous n’entrons jamais dans ces sanctuaires redoutables; nous n’examinons dans nos Questions que la simple nature.
CHANT, MUSIQUE, MÉLOPÉE, GESTICULATION, SALTATION.
Questions sur ces objets.
Un Turc pourra-t-il concevoir que nous ayons une espèce de chant pour le premier de nos mystères, quand nous le célébrons en musique; une autre espèce, que nous appelons des motets, dans le même temple; une troisième espèce à l’Opéra; une quatrième à l’Opéra-Comique?
De même pouvons-nous imaginer comment les anciens soufflaient dans leurs flûtes, récitaient sur leurs théâtres, la tête couverte d’un énorme masque; et comment leur déclamation était notée?
On promulguait les lois dans Athènes à peu près comme on chante dans Paris un air du Pont-Neuf. Le crieur public chantait un édit en se faisant accompagner d’une lyre.
C’est ainsi qu’on crie dans Paris, la rose et le bouton sur un ton, vieux passements d’argent à vendre sur un autre; mais dans les rues de Paris on se passe de lyre.
Après la victoire de Chéronée, Philippe, père d’Alexandre, se mit à chanter le décret par lequel Démosthène lui avait fait déclarer la guerre, et battit du pied la mesure. Nous sommes fort loin de chanter dans nos carrefours nos édits sur les finances et sur les deux sous pour livre.
Il est très-vraisemblable que la mélopée, regardée par Aristote, dans sa Poétique, comme une partie essentielle de la tragédie, était un chant uni et simple comme celui de ce qu’on nomme la préface à la messe, qui est, à mon avis, le chant grégorien, et non l’ambrosien, mais qui est une vraie mélopée.
Quand les Italiens firent revivre la tragédie au XVI siècle, le récit était une mélopée, mais qu’on ne pouvait noter: car qui peut noter des inflexions de voix qui sont des huitièmes, des seizièmes de ton? on les apprenait par cœur. Cet usage fut reçu en France quand les Français commencèrent à former un théâtre, plus d’un siècle après les Italiens. La Sophonisbe de Mairet se chantait comme celle du Trissin, mais plus grossièrement; car on avait alors le gosier un peu rude à Paris, ainsi que l’esprit. Tous les rôles des acteurs, mais surtout des actrices, étaient notés de mémoire par tradition. M Beauval, actrice du temps de Corneille, de Racine et de Molière, me récita, il y a quelque soixante ans et plus, le commencement du rôle d’Émilie dans Cinna, tel qu’il avait été débité dans les premières représentations par la Beaupré.
Cette mélopée ressemblait à la déclamation d’aujourd’hui beaucoup moins que notre récit moderne ne ressemble à la manière dont on lit la gazette.
Je ne puis mieux comparer cette espèce de chant, cette mélopée, qu’à l’admirable récitatif de Lulli, critiqué par les adorateurs des doubles croches, qui n’ont aucune connaissance du génie de notre langue, et qui veulent ignorer combien cette mélodie fournit de secours à un acteur ingénieux et sensible.
La mélopée théâtrale périt avec la comédienne Duclos, qui n’ayant pour tout mérite qu’une belle voix, sans esprit et sans âme, rendit enfin ridicule ce qui avait été admiré dans la des Œillets et dans la Champmêlé.
Aujourd’hui on joue la tragédie sèchement: si on ne la réchauffait point par le pathétique du spectacle et de l’action, elle serait très-insipide. Notre siècle, recommandable par d’autres endroits, est le siècle de la sécheresse.
Est-il vrai que chez les Romains un acteur récitait, et un autre faisait les gestes?
Ce n’est point par méprise que l’abbé Dubos imagina cette plaisante façon de déclamer. Tite-Live, qui ne néglige jamais de nous instruire des mœurs et des usages des Romains, et qui en cela est plus utile que l’ingénieux et satirique Tacite; Tite-Live, dis-je, nous apprend qu’Andronicus, s’étant enroué en chantant dans les intermèdes, obtint qu’un autre chantât pour lui tandis qu’il exécuterait la danse, et que de là vint la coutume de partager les intermèdes entre les danseurs et les chanteurs. « Dicitur cantum egisse magis vigente motu quum nihil vocis usus impediebat. » Il exprima le chant par la danse; « cantum egisse magis vigente motu », avec des mouvements plus vigoureux.
Mais on ne partagea point le récit de la pièce entre un acteur qui n’eût fait que gesticuler, et un autre qui n’eût que déclamé. La chose aurait été aussi ridicule qu’impraticable. L’art des pantomimes, qui jouent sans parler, est tout différent, et nous en avons vu des exemples très-frappants; mais cet art ne peut plaire que lorsqu’on représente une action marquée, un événement théâtral qui se dessine aisément dans l’imagination du spectateur. On peut représenter Orosmane tuant Zaïre, et se tuant lui-même; Sémiramis se traînant, blessée, sur les marches du tombeau de Ninus, et tendant les bras à son fils. On n’a pas besoin de vers pour exprimer ces situations par des gestes, au son d’une symphonie lugubre et terrible. Mais comment deux pantomimes peindront-ils la dissertation de Maxime et de Cinna sur les gouvernements monarchiques et populaires?
À propos de l’exécution théâtrale chez les Romains, l’abbé Dubos dit que les danseurs dans les intermèdes étaient toujours en robe. La danse exige un habit plus leste. On conserve précieusement dans le pays de Vaud une grande salle de bains bâtie par les Romains, dont le pavé est en mosaïque. Cette mosaïque, qui n’est point dégradée, représente des danseurs vêtus précisément comme les danseurs de l’Opéra. On ne fait pas ces observations pour relever des erreurs dans Dubos; il n’y a nul mérite dans le hasard d’avoir vu ce monument antique qu’il n’avait point vu; et on peut d’ailleurs être un esprit très-solide et très-juste, en se trompant sur un passage de Tite-Live.
CHARITÉ.
MAISONS DE CHARITÉ, DE BIENFAISANCE, HÔPITAUX, HÔTELS-DIEU, etc..
Cicéron parle en plusieurs endroits de la charité universelle, charitas humani generis; mais on ne voit point que la police et la bienfaisance des Romains aient établi de ces maisons de charité où les pauvres et les malades fussent soulagés aux dépens du public. Il y avait une maison pour les étrangers au port d’Ostia, qu’on appelait Xenodochium. Saint Jérôme rend aux Romains cette justice. Les hôpitaux pour les pauvres semblent avoir été inconnus dans l’ancienne Rome. Elle avait un usage plus noble, celui de fournir des blés au peuple. Trois cent vingt-sept greniers immenses étaient établis à Rome. Avec cette libéralité continuelle, on n’avait pas besoin d’hôpital, il n’y avait point de nécessiteux.
On ne pouvait fonder des maisons de charité pour les enfants trouvés; personne n’exposait ses enfants; les maîtres prenaient soin de ceux de leurs esclaves. Ce n’était point une honte à une fille du peuple d’accoucher. Les plus pauvres familles, nourries par la république, et ensuite par les empereurs, voyaient la subsistance de leurs enfants assurée.
Le mot de maison de charité suppose, chez nos nations modernes, une indigence que la forme de nos gouvernements n’a pu prévenir.
Le mot d’hôpital, qui rappelle celui d’hospitalité, fait souvenir d’une vertu célèbre chez les Grecs, qui n’existe plus; mais aussi il exprime une vertu bien supérieure. La différence est grande entre loger, nourrir, guérir tous les malheureux qui se présentent, et recevoir chez vous deux ou trois voyageurs chez qui vous aviez aussi le droit d’être reçu. L’hospitalité, après tout, n’était qu’un échange. Les hôpitaux sont des monuments de bienfaisance.
Il est vrai que les Grecs connaissaient les hôpitaux sous le nom de Xenodokia pour les étrangers, Nozocomeia pour les malades, et de Ptôkia pour les pauvres. On lit dans Diogène de Laërce, concernant Bion, ce passage: « Il souffrit beaucoup par l’indigence de ceux qui étaient chargés du soin des malades. » L’hospitalité entre particuliers s’appelait Idioxenia, et entre les étrangers Proxenia. De là on appelait Proxenos celui qui recevait et entretenait chez lui les étrangers au nom de toute la ville; mais cette institution paraît avoir été fort rare.
Il n’est guère aujourd’hui de ville en Europe sans hôpitaux. Les Turcs en ont, et même pour les bêtes, ce qui semble outrer la charité. Il vaudrait mieux oublier les bêtes et songer davantage aux hommes.
Cette prodigieuse multitude de maisons de charité prouve évidemment une vérité à laquelle on ne fait pas assez d’attention: c’est que l’homme n’est pas si méchant qu’on le dit; et que malgré toutes ses fausses opinions, malgré les horreurs de la guerre, qui le changent en bête féroce, on peut croire que cet animal est bon, et qu’il n’est méchant que quand il est effarouché, ainsi que les autres animaux: le mal est qu’on l’agace trop souvent.
Rome moderne a presque autant de maisons de charité que Rome antique avait d’arcs de triomphe et d’autres monuments de conquête. La plus considérable de ces maisons est une banque qui prête sur gages à deux pour cent, et qui vend les effets si l’emprunteur ne les retire pas dans le temps marqué. On appelle cette maison l’archiospedale, l’archihôpital. Il est dit qu’il y a presque toujours deux mille malades, ce qui ferait la cinquantième partie des habitants de Rome pour cette seule maison, sans compter les enfants qu’on y élève, et les pèlerins qu’on y héberge. De quels calculs ne faut-il pas rabattre?
N’a-t-on pas imprimé dans Rome que l’hôpital de la Trinité avait couché et nourri pendant trois jours quatre cent quarante mille cinq cents pèlerins, et vingt-cinq mille cinq cents pèlerines, au jubilé de l’an 1600? Misson lui-même n’a-t-il pas dit que l’hôpital de l’Annonciade, à Naples, possède deux de nos millions de rente?
Peut-être enfin qu’une maison de charité, fondée pour recevoir des pèlerins qui sont d’ordinaire des vagabonds, est plutôt un encouragement à la fainéantise qu’un acte d’humanité. Mais ce qui est véritablement humain, c’est qu’il y a dans Rome cinquante maisons de charité de toutes les espèces. Ces maisons de charité, de bienfaisance, sont aussi utiles et aussi respectables que les richesses de quelques monastères et de quelques chapelles sont inutiles et ridicules.
Il est beau de donner du pain, des vêtements, des remèdes, des secours en tout genre à ses frères; mais quel besoin un saint a-t-il d’or et de diamants? quel bien revient-il aux hommes que Notre-Dame de Lorette ait un plus beau trésor que le sultan des Turcs? Lorette est une maison de vanité, et non de charité.
Londres, en comptant les écoles de charité, a autant de maisons de bienfaisance que Rome.
Le plus beau monument de bienfaisance qu’on ait jamais élevé est l’hôtel des Invalides, fondé par Louis XIV.
De tous les hôpitaux, celui où l’on reçoit journellement le plus de pauvres malades est l’Hôtel-Dieu de Paris. Il y en a eu souvent entre quatre à cinq mille à la fois. Dans ces cas, la multitude nuit à la charité même. C’est en même temps le réceptacle de toutes les horribles misères humaines, et le temple de la vraie vertu qui consiste à les secourir.
Il faudrait avoir souvent dans l’esprit le contraste d’une fête de Versailles, d’un opéra de Paris, où tous les plaisirs et toutes les magnificences sont réunis avec tant d’art; et d’un hôtel-dieu, où toutes les douleurs, tous les dégoûts, et la mort, sont entassés avec tant d’horreur. C’est ainsi que sont composées les grandes villes.
Par une police admirable, les voluptés mêmes et le luxe servent la misère et la douleur. Les spectacles de Paris ont payé, année commune, un tribut de plus de cent mille écus à l’hôpital.
Dans ces établissements de charité, les inconvénients ont souvent surpassé les avantages. Une preuve des abus attachés à ces maisons, c’est que les malheureux qu’on y transporte craignent d’y être.
L’Hôtel-Dieu, par exemple, était très-bien placé autrefois dans le milieu de la ville auprès de l’Évêché. Il l’est très-mal quand la ville est trop grande, quand quatre ou cinq malades sont entassés dans chaque lit, quand un malheureux donne le scorbut à son voisin dont il reçoit la vérole, et qu’une atmosphère empestée répand les maladies incurables et la mort, non-seulement dans cet hospice destiné pour rendre les hommes à la vie, mais dans une grande partie de la ville à la ronde.
L’inutilité, le danger même de la médecine en ce cas, sont démontrés. S’il est si difficile qu’un médecin connaisse et guérisse une maladie d’un citoyen bien soigné dans sa maison, que sera-ce de cette multitude de maux compliqués, accumulés les uns sur les autres dans un lieu pestiféré?
En tout genre souvent, plus le nombre est grand, plus mal on est.
M. de Chamousset, l’un des meilleurs citoyens et des plus attentifs au bien public, a calculé, par des relevés fidèles, qu’il meurt un quart des malades à l’Hôtel-Dieu, un huitième à l’hôpital de la Charité, un neuvième dans les hôpitaux de Londres, un trentième dans ceux de Versailles.
Dans le grand et célèbre hôpital de Lyon, qui a été longtemps un des mieux administrés de l’Europe, il ne mourait qu’un quinzième des malades, année commune.
On a proposé souvent de partager l’Hôtel-Dieu de Paris en plusieurs hospices mieux situés, plus aérés, plus salutaires; l’argent a manqué pour cette entreprise.
Curtæ nescio quid semper abest rei.
(Hor., lib. III, od. xxiv.)
On en trouve toujours quand il s’agit d’aller faire tuer des hommes sur la frontière: il n’y en a plus quand il faut les sauver. Cependant l’Hôtel-Dieu de Paris possède plus d’un million de revenu, qui augmente chaque année, et les Parisiens l’ont doté à l’envi.
On ne peut s’empêcher de remarquer ici que Germain Brice, dans sa Description de Paris, en parlant de quelques legs faits par le premier président de Bellièvre à la salle de l’Hôtel-Dieu nommée Saint-Charles, dit « qu’il faut lire cette belle inscription gravée en lettres d’or dans une grande table de marbre, de la composition d’Olivier Patra de l’Académie française, un des plus beaux esprits de son temps, dont on a des plaidoyers fort estimés: « Qui que tu sois qui entres dans ce saint lieu, tu n’y verras presque partout que des fruits de la charité du grand Pomponne. Les brocarts d’or et d’argent, et les beaux meubles qui paraient autrefois sa chambre, par une heureuse métamorphose servent maintenant aux nécessités des malades. Cet homme divin qui fut l’ornement et les délices de son siècle, dans le combat même de la mort, a pensé au soulagement des affligés. Le sang de Bellièvre s’est montré dans toutes les actions de sa vie. La gloire de ses ambassades n’est que trop connue, etc. » L’utile Chamousset fit mieux que Germain Brice et Olivier Patni, l’un des plus beaux esprits du temps; voici le plan dont il proposa de se charger à ses frais, avec une compagnie solvable.
Les administrateurs de l’Hôtel-Dieu portaient en compte la valeur de cinquante livres pour chaque malade, ou mort, ou guéri. M. de Chamousset et sa compagnie offraient de gérer pour cinquante livres seulement par guérison. Les morts allaient par-dessus le marché, et étaient à sa charge.
La proposition était si belle qu’elle ne fut point acceptée. On craignit qu’il ne pût la remplir. Tout abus qu’on veut réformer est le patrimoine de ceux qui ont plus de crédit que les réformateurs.
Une chose non moins singulière est que l’Hôtel-Dieu a seul le privilége de vendre la chair en carême à son profit, et il y perd. M. de Chamousset offrit de faire un marché où l’Hôtel-Dieu gagnerait: on le refusa, et on chassa le boucher qu’on soupçonna de lui avoir donné l’avis.
Ainsi chez les humains, par un abus fatal, Le bien le plus parfait est la source du mal.
(Henriade, chant V, 43-44.)
CHARLATAN.
L’article Charlatan du Dictionnaire encyclopédique est rempli de vérités utiles, agréablement énoncées. M. le chevalier de Jaucourt y a développé le charlatanisme de la médecine.
On prendra ici la liberté d’y ajouter quelques réflexions. Le séjour des médecins est dans les grandes villes; il n’y en a presque point dans les campagnes. C’est dans les grandes villes que sont les riches malades: la débauche, les excès de table, les passions, causent leurs maladies. Dumoulin, non pas le jurisconsulte, mais le médecin, qui était aussi bon praticien que l’autre, a dit en mourant qu’il laissait deux grands médecins après lui: la diète, et l’eau de la rivière.
En 1728, du temps de Lass, le plus fameux des charlatans de la première espèce, un autre, nommé Villars, confia à quelques amis que son oncle, qui avait vécu près de cent ans, et qui n’était mort que par accident, lui avait laissé le secret d’une eau qui pouvait aisément prolonger la vie jusqu’à cent cinquante années, pourvu qu’on fût sobre. Lorsqu’il voyait passer un enterrement, il levait les épaules de pitié: « Si le défunt, disait-il, avait bu de mon eau, il ne serait pas où il est. » Ses amis auxquels il en donna généreusement, et qui observèrent un peu le régime prescrit, s’en trouvèrent bien, et le prônèrent. Alors il vendit la bouteille six francs; le débit en fut prodigieux. C’était de l’eau de la Seine avec un peu de nitre. Ceux qui en prirent et qui s’astreignirent à un peu de régime, surtout qui étaient nés avec un bon tempérament, recouvrèrent en peu de jours une santé parfaite. Il disait aux autres: « C’est votre faute si vous n’êtes pas entièrement guéris. Vous avez été intempérants et incontinents: corrigez-vous de ces deux vices, et vous vivrez cent cinquante ans pour le moins. » Quelques-uns se corrigèrent; la fortune de ce bon charlatan s’augmenta comme sa réputation. L’abbé de Pons, l’enthousiaste, le mettait fort au-dessus du maréchal de Villars: « Il fait tuer des hommes, lui dit-il, et vous les faites vivre. » On sut enfin que l’eau de Villars n’était que de l’eau de rivière: on n’en voulut plus, et on alla à d’autres charlatans.
Il est certain qu’il avait fait du bien, et qu’on ne pouvait lui reprocher que d’avoir vendu l’eau de la Seine un peu trop cher. Il portait les hommes à la tempérance, et par là il était supérieur à l’apothicaire Arnoult, qui a farci l’Europe de ses sachets contre l’apoplexie, sans recommander aucune vertu.
J’ai connu un médecin de Londres nommé Brown, qui pratiquait aux Barbades. Il avait une sucrerie et des nègres; on lui vola une somme considérable; il assembla ses nègres: « Mes amis, leur dit-il, le grand serpent m’a apparu pendant la nuit; il m’a dit que le voleur aurait dans ce moment une plume de perroquet sur le bout du nez. » Le coupable sur-le-champ porte la main à son nez. « C’est toi qui m’as volé, dit le maître; le grand serpent vient de m’en instruire; » et il reprit son argent. On ne peut guère condamner une telle charlatanerie; mais il fallait avoir affaire à des nègres.
Scipion le premier Africain, ce grand Scipion, fort différent d’ailleurs du médecin Brown, faisait croire volontiers à ses soldats qu’il était inspiré par les dieux. Cette grande charlatanerie était en usage dès longtemps. Peut-on blâmer Scipion de s’en être servi? il fut peut-être l’homme qui fit le plus d’honneur à la république romaine; mais pourquoi les dieux lui inspirèrent-ils de ne point rendre ses comptes?
Numa fit mieux; il fallait policer des brigands et un sénat qui était la portion de ces brigands la plus difficile à gouverner. S’il avait proposé ses lois aux tribus assemblées, les assassins de son prédécesseur lui auraient fait mille difficultés. Il s’adresse à la déesse Égérie, qui lui donne des pandectes de la part de Jupiter; il est obéi sans contradiction, et il règne heureux. Ses institutions sont bonnes, son charlatanisme fait du bien; mais si quelque ennemi secret avait découvert la fourberie, si on avait dit: Exterminons un fourbe qui prostitue le nom des dieux pour tromper les hommes, il courait risque d’être envoyé au ciel avec Romulus.
Il est probable que Numa prit très-bien ses mesures, et qu’il trompa les Romains pour leur profit, avec une habileté convenable au temps, aux lieux, à l’esprit des premiers Romains.
Mahomet fut vingt fois sur le point d’échouer; mais enfin il réussit avec les Arabes de Médine, et on le crut intime ami de l’ange Gabriel. Si quelqu’un venait aujourd’hui annoncer dans Constantinople qu’il est le favori de l’ange Raphael, très-supérieur à Gabriel en dignité, et que c’est à lui seul qu’il faut croire, il serait empalé en place publique. C’est aux charlatans à bien prendre leur temps.
N’y avait-il pas un peu de charlatanisme dans Socrate avec son démon familier, et la déclaration précise d’Apollon, qui le proclama le plus sage de tous les hommes? Comment Rollin, dans son histoire, peut-il raisonner d’après cet oracle? comment ne fait-il pas connaître à la jeunesse que c’était une pure charlatanerie? Socrate prit mal son temps. Peut-être cent ans plus tôt aurait-il gouverné Athènes.
Tout chef de secte en philosophie a été un peu charlatan: mais les plus grands de tous ont été ceux qui ont aspiré à la domination. Cromwell fut le plus terrible de tous nos charlatans. Il parut précisément dans le seul temps où il pouvait réussir: sous Élisabeth il aurait été pendu; sous Charles II il n’eût été que ridicule. Il vint heureusement dans le temps où l’on était dégoûté des rois; et son fils, dans le temps où l’on était las d’un protecteur.
DE LA CHARLATANERIE DES SCIENCES ET DE LA LITTÉRATURE.
Les sciences ne pouvaient guère être sans charlatanerie. On veut faire recevoir ses opinions: le docteur subtil veut éclipser le docteur angélique; le docteur profond veut régner seul. Chacun bâtit son système de physique, de métaphysique, de théologie scolastique: c’est à qui fera valoir sa marchandise. Vous avez des courtiers qui la vantent, des sots qui vous croient, des protecteurs qui vous appuient.
Y a-t-il une charlatanerie plus grande que de mettre les mots à la place des choses, et de vouloir que les autres croient ce que vous ne croyez pas vous-même?
L’un établit des tourbillons de matière subtile, rameuse, globuleuse, striée, cannelée; l’autre, des éléments de matière qui ne sont point matière, et une harmonie préétablie qui fait que l’horloge du corps sonne l’heure quand l’horloge de l’âme la montre par son aiguille. Ces chimères trouvent des partisans pendant quelques années. Quand ces drogues sont passées de mode, de nouveaux énergumènes montent sur le théâtre ambulant: ils bannissent les germes du monde, ils disent que la mer a produit les montagnes, et que les hommes ont autrefois été poissons.
Combien a-t-on mis de charlatanerie dans l’histoire, soit en étonnant le lecteur par des prodiges, soit en chatouillant la malignité humaine par des satires, soit en flattant des familles de tyrans par d’infâmes éloges?
La malheureuse espèce qui écrit pour vivre est charlatane d’une autre manière. Un pauvre homme qui n’a point de métier, qui a eu le malheur d’aller au collége, et qui croit savoir écrire, va faire sa cour à un marchand libraire, et lui demande à travailler. Le marchand libraire sait que la plupart des gens domiciliés veulent avoir de petites bibliothèques, qu’il leur faut des abrégés et des titres nouveaux; il ordonne à l’écrivain un abrégé de l’Histoire de Rapin Thoyras, un abrégé de l’Histoire de l’Église, un Recueil de bons mots tiré du Mènagiana, un Dictionnaire des grands hommes, où l’on place un pédant inconnu à côté de Cicéron, et un sonettiero d’Italie auprès de Virgile.
Un autre marchand libraire commande des romans, ou des traductions de romans. « Si vous n’avez pas d’imagination, dit-il à son ouvrier, vous prendrez quelques aventures dans Cyrus, dans Gusman d’Alfarache, dans les Mémoires secrets d’un homme de qualité, ou d’une femme de qualité; et du total vous ferez un volume de quatre cents pages à vingt sous la feuille. » Un autre marchand libraire donne les gazettes et les almanachs de dix années à un homme de génie. « Vous me ferez un extrait de tout cela, et vous me le rapporterez dans trois mois sous le nom d’Histoire fidèle du temps, par monsieur le chevalier de trois étoiles, lieutenant de vaisseau, employé dans les affaires étrangères. » De ces sortes de livres il y en a environ cinquante mille en Europe; et tout cela passe comme le secret de blanchir la peau, de noircir les cheveux, et la panacée universelle.
CHARLES IX.
Charles IX, roi de France, était, dit-on, un bon poëte. Il est sûr que ses vers étaient admirables de son vivant. Brantôme ne dit pas, à la vérité, que ce roi fût le meilleur poëte de l’Europe; mais il assure qu’il « faisoit des quadrains fort gentiment, prestement, et in promptu, sans songer, comme j’en ay veu plusieurs...quand il faisoit mauvais temps, ou de pluye ou d’un extrême chaud, il envoyoit quérir messieurs les poëtes en son cabinet, et là passoit son temps avec eux, etc. » S’il avait toujours passé son temps ainsi, et surtout s’il avait fait de bons vers, nous n’aurions pas eu la Saint-Barthélemy; il n’aurait pas tiré de sa fenêtre avec une carabine sur ses propres sujets comme sur des perdreaux. Ne croyez-vous pas qu’il est impossible qu’un bon poëte soit un barbare? Pour moi, j’en suis persuadé.
On lui attribue ces vers, faits en son nom pour Ronsard: Ta lyre qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps; Le maître elle l’en rend, et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d’empire.
Ces vers sont bons, mais sont-ils de lui? Ne sont-ils pas de son précepteur? En voici de son imagination royale, qui sont un peu différents: Il faut suivre ton roi qui l’aime par sus tous, Pour les vers qui de toi coulent braves et doux; Et crois, si tu ne viens me trouver à Pontoise, Qu’entre nous adviendra une très-grande noise.
L’auteur de la Saint-Barthélemy pourrait bien avoir fait ceux-là. Les vers de César sur Térence sont écrits avec un peu plus d’esprit et de goût. Ils respirent l’urbanité romaine. Ceux de François I et de Charles IX se ressentent de la grossièreté welche. Plût à Dieu que Charles IX eût fait plus de vers, même mauvais! Une application constante aux arts aimables adoucit les mœurs.
Emollit mores, nec sinit esse feros.
(Ovid., II, de Ponto, ix, 48.)
Au reste, la langue française ne commença à se dérouiller un peu que longtemps après Charles IX. Voyez les lettres qu’on nous a conservées de François I. Tout est perdu fors l’honneur est d’un digne chevalier; mais en voici une qui n’est ni de Cicéron, ni de César.
« Tout à steure ynsi que je me volois mettre o lit est arrivé Laval, qui m’a aporté la serteneté du lèvement du siége. »