SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Nous avons quelques lettres de la main de Louis XIII, qui ne sont pas mieux écrites. On n’exige pas qu’un roi écrive des lettres comme Pline, ni qu’il fasse des vers comme Virgile; mais personne n’est dispensé de bien parler sa langue. Tout prince qui écrit comme une femme de chambre a été fort mal élevé.

CHEMINS.

Il n’y a pas longtemps que les nouvelles nations de l’Europe ont commencé à rendre les chemins praticables, et à leur donner quelque beauté. C’est un des grands soins des empereurs mogols et de ceux de la Chine. Mais ces princes n’ont pas approché des Romains. La voie Appienne, l’Aurélienne, la Flaminienne, l’Émilienne, la Trajane, subsistent encore. Les seuls Romains pouvaient faire de tels chemins, et seuls pouvaient les réparer.

Bergier, qui d’ailleurs a fait un livre utile, insiste beaucoup sur ce que Salomon employa trente mille Juifs pour couper du bois sur le Liban, quatre-vingt mille pour maçonner son temple, soixante et dix mille pour les charrois, et trois mille six cents pour présider aux travaux. Soit; mais il ne s’agissait pas là de grands chemins.

Pline dit qu’on employa trois cent mille hommes pendant vingt ans pour bâtir une pyramide en Égypte: je le veux croire; mais voilà trois cent mille hommes bien mal employés. Ceux qui travaillèrent aux canaux de l’Égypte, à la grande muraille, aux canaux et aux chemins de la Chine; ceux qui construisirent les voies de l’empire romain, furent plus avantageusement occupés que les trois cent mille misérables qui bâtirent des tombeaux en pointe pour faire reposer le cadavre d’un superstitieux égyptien.

On connaît assez les prodigieux ouvrages des Romains, les lacs creusés ou détournés, les collines aplanies, la montagne percée par Vespasien dans la voie Flaminienne l’espace de mille pieds de longueur, et dont l’inscription subsiste encore. Le Pausilippe n’en approche pas.

Il s’en faut beaucoup que les fondations de la plupart de nos maisons soient aussi solides que l’étaient les grands chemins dans le voisinage de Rome; et ces voies publiques s’étendirent dans tout l’empire, mais non pas avec la même solidité: ni l’argent ni les hommes n’auraient pu y suffire.

Presque toutes les chaussées d’Italie étaient relevées sur quatre pieds de fondation. Lorsqu’on trouvait un marais sur le chemin, on le comblait. Si on rencontrait un endroit montagneux, on le joignait au chemin par une pente douce. On soutenait en plusieurs lieux ces chemins par des murailles.

Sur les quatre pieds de maçonnerie étaient posés de larges pierres de taille, des marbres épais de près d’un pied, et souvent larges de dix; ils étaient piqués au ciseau, afin que les chevaux ne glissassent pas. On ne savait ce qu’on devait admirer davantage ou l’utilité ou la magnificence.

Presque toutes ces étonnantes constructions se firent aux dépens du trésor public. César répara et prolongea la voie Appienne de son propre argent; mais son argent n’était que celui de la république.

Quels hommes employait-on à ces travaux? les esclaves, les peuples domptés, les provinciaux qui n’étaient point citoyens romains. On travaillait par corvées, comme on fait en France et ailleurs, mais on leur donnait une petite rétribution.

Auguste fat le premier qui joignit les légions au peuple pour travailler aux grands chemins dans les Gaules, en Espagne, en Asie. Il perça les Alpes à la vallée qui porta son nom, et que les Piémontais et les Français appellent par corruption la vallée d’Aoste. Il fallut d’abord soumettre tous les sauvages qui habitaient ces cantons. On voit encore, entre le grand et le petit Saint-Bernard, l’arc de triomphe que le sénat lui érigea après cette expédition. Il perça encore les Alpes par un autre côté qui conduit à Lyon, et de là dans toute la Gaule. Les vaincus n’ont jamais fait pour eux-mêmes ce que firent les vainqueurs.

La chute de l’empire romain fut celle de tous les ouvrages publics, comme de toute police, de tout art, de toute industrie. Les grands chemins disparurent dans les Gaules, excepté quelques chaussées que la malheureuse reine Brunehaut fit réparer pour un peu de temps. À peine pouvait-on aller à cheval sur les anciennes voies, qui n’étaient plus que des abîmes de bourbe entremêlée de pierres. Il fallait passer par les champs labourables; les charrettes faisaient à peine en un mois le chemin qu’elles font aujourd’hui en une semaine. Le peu de commerce qui subsista fut borné à quelques draps, quelques toiles, un peu de mauvaise quincaillerie, qu’on portait à dos de mulet dans des prisons à créneaux et à mâchicoulis, qu’on appelait châteaux, situées dans des marais ou sur la cime des montagnes couvertes de neige.

Pour peu qu’on voyageât pendant les mauvaises saisons, si longues et si rebutantes dans les climats septentrionaux, il fallait ou enfoncer dans la fange, ou gravir sur des rocs. Telles furent l’Allemagne et la France entière jusqu’au milieu du XVII siècle. Tout le monde était en bottes; on allait dans les rues sur des échasses dans plusieurs villes d’Allemagne.

Enfin sous Louis XIV on commença les grands chemins que les autres nations ont imités. On en a fixé la largeur à soixante pieds en 1720. Ils sont bordés d’arbres en plusieurs endroits jusqu’à trente lieues de la capitale; cet aspect forme un coup d’œil admirable. Les voies militaires romaines n’étaient larges que de seize pieds, mais elles étaient infiniment plus solides. On n’était pas obligé de les réparer tous les ans comme les nôtres. Elles étaient embellies de monuments, de colonnes milliaires, et même de tombeaux superbes: car ni en Grèce ni en Italie il n’était permis de faire servir les villes de sépulture, encore moins les temples; c’eût été un sacrilége. Il n’en était pas comme dans nos églises, où une vanité de barbares fait ensevelir à prix d’argent des bourgeois riches qui infectent le lieu même où l’on vient adorer Dieu, et où l’encens ne semble brûler que pour déguiser les odeurs des cadavres, tandis que les pauvres pourrissent dans le cimetière attenant, et que les uns et les autres répandent les maladies contagieuses parmi les vivants.

Les empereurs furent presque les seuls dont les cendres reposèrent dans des monuments érigés à Rome.

Les grands chemins de soixante pieds de large occupent trop de terrain. C’est environ quarante pieds de trop. La France a près de deux cents lieues ou environ de l’embouchure du Rhône du fond de la Bretagne, autant de Perpignan à Dunkerque. En comptant la lieue à deux mille cinq cents toises, cela fait cent vingt millions de pieds carrés pour deux seuls grands chemins, perdus pour l’agriculture. Cette perte est très-considérable dans un pays où les récoltes ne sont pas toujours abondantes.

On essaya de paver le grand chemin d’Orléans, qui n’était pas de cette largeur; mais on s’aperçut depuis que rien n’était plus mal imaginé pour une route couverte continuellement de gros chariots. De ces pavés posés tout simplement sur la terre, les uns se baissent, les autres s’élèvent, le chemin devient raboteux, et bientôt impraticable; il a fallu y renoncer.

Les chemins recouverts de gravier et de sable exigent un nouveau travail toutes les années. Ce travail nuit à la culture des terres, et ruine l’agriculteur.

M. Turgot, fils du prévôt des marchands, dont le nom est en bénédiction à Paris, et l’un des plus éclairés magistrats du royaume et des plus zélés pour le bien public, et le bienfaisant M. de Fontette, ont remédié autant qu’ils ont pu à ce fatal inconvénient dans les provinces du Limousin et de la Normandie.

On a prétendu qu’on devait, à l’exemple d’Auguste et de Trajan, employer les troupes à la confection des chemins; mais alors il faudrait augmenter la paye du soldat, et un royaume qui n’était qu’une province de l’empire romain, et qui est souvent obéré, peut rarement entreprendre ce que l’empire romain faisait sans peine.

C’est une coutume assez sage dans les Pays-Bas d’exiger de toutes les voitures un péage modique pour l’entretien des voies publiques. Ce fardeau n’est point pesant. Le paysan est à l’abri des vexations. Les chemins y sont une promenade continue très-agréable.

Les canaux sont beaucoup plus utiles. Les Chinois surpassent tous les peuples par ces monuments qui exigent un entretien continuel. Louis XIV, Colbert et Riquet, se sont immortalisés par le canal qui joint les deux mers; on ne les a pas encore imités. Il n’est pas difficile de traverser une grande partie de la France par des canaux. Rien n’est plus aisé en Allemagne que de joindre le Rhin au Danube; mais on a mieux aimé s’égorger et se ruiner pour la possession de quelques villages que de contribuer au bonheur du monde.

CHIEN.

Il semble que la nature ait donné le chien à l’homme pour sa défense et pour son plaisir. C’est de tous les animaux le plus fidèle: c’est le meilleur ami que puisse avoir l’homme.

Il paraît qu’il y en a plusieurs espèces absolument différentes. Comment imaginer qu’un lévrier vienne originairement d’un barbet? il n’en a ni le poil, ni les jambes, ni le corsage, ni la tête, ni les oreilles, ni la voix, ni l’odorat, ni l’instinct. Un homme qui n’aurait vu, en fait de chiens, que des barbets ou des épagneuls, et qui verrait un lévrier pour la première fois, le prendrait plutôt pour un petit cheval nain que pour un animal de la race épagneule. Il est bien vraisemblable que chaque race fut toujours ce qu’elle est, sauf le mélange de quelques-unes en petit nombre.

Il est étonnant que le chien ait été déclaré immonde dans la loi juive, comme l’ixion, le griffon, le lièvre, le porc, l’anguille; il faut qu’il y ait quelque raison physique ou morale que nous n’ayons pu encore découvrir.

Ce qu’on raconte de la sagacité, de l’obéissance, de l’amitié, du courage des chiens, est prodigieux, et est vrai. Le philosophe militaire Ulloa nous assure que dans le Pérou les chiens espagnols reconnaissent les hommes de race indienne, les poursuivent et les déchirent; que les chiens péruviens en font autant des Espagnols. Ce fait semble prouver que l’une et l’autre espèce de chiens retient encore la haine qui lui fut inspirée du temps de la découverte, et que chaque race combat toujours pour ses maîtres avec le même attachement et la même valeur.

Pourquoi donc le mot de chien est-il devenu une injure? on dit, par tendresse, mon moineau, ma colombe, ma poule; on dit même mon chat, quoique cet animal soit traître. Et quand on est fâché, on appelle les gens chiens! Les Turcs, même sans être en colère, disent, par une horreur mêlée au mépris, les chiens de chrétiens. La populace anglaise, en voyant passer un homme qui par son maintien, son habit et sa perruque, a l’air d’être né vers les bords de la Seine ou de la Loire, l’appelle communément French dog, chien de Français. Cette figure de rhétorique n’est pas polie, et paraît injuste.

Le délicat Homère introduit d’abord le divin Achille, disant au divin Agarnemnon qu’il est impudent comme un chien. Cela pourrait justifier la populace anglaise.

Les plus zélés partisans du chien doivent confesser que cet animal a de l’audace dans les yeux; que plusieurs sont hargneux; qu’ils mordent quelquefois des inconnus en les prenant pour des ennemis de leurs maîtres, comme des sentinelles tirent sur les passants qui approchent trop de la contrescarpe. Ce sont là probablement les raisons qui ont rendu l’épithète de chien une injure; mais nous n’osons décider.

Pourquoi le chien a-t-il été adoré ou révéré (comme on voudra) chez les Égyptiens? C’est, dit-on, que le chien avertit l’homme. Plutarque nous apprend qu’après que Cambyse eut tué leur bœuf Apis, et l’eut fait mettre à la broche, aucun animal n’osa manger les restes des convives, tant était profond le respect pour Apis; mais le chien ne fut pas si scrupuleux, il avala du dieu. Les Égyptiens furent scandalisés comme on le peut croire, et Anubis perdit beaucoup de son crédit.

Le chien conserva pourtant l’honneur d’être toujours dans le ciel sous le nom du grand et du petit chien. Nous eûmes constamment les jours caniculaires. Mais de tous les chiens, Cerbère fut celui qui eut le plus de réputation; il avait trois gueules. Nous avons remarqué que tout allait par trois: Isis, Osiris et Orus, les trois premières divinités égyptiaques; les trois frères, dieux du monde grec, Jupiter, Neptune et Pluton; les trois parques; les trois furies; les trois juges d’enfer; les trois gueules du chien de là-bas.

Nous nous apercevons ici avec douleur que nous avons omis l’article des chats; mais nous nous consolons en renvoyant à leur histoire. Nous remarquerons seulement qu’il n’y a point de chats dans les cieux, comme il y a des chèvres, des écrevisses, des taureaux, des béliers, des aigles, des lions, des poissons, des lièvres et des chiens. Mais en récompense, le chat fut consacré ou révéré, ou adoré du culte de dulie dans quelques villes, et peut-être de latrie par quelques femmes.

DE LA CHINE.

SECTION PREMIÈRE.

Nous avons assez remarqué ailleurs combien il est téméraire et maladroit de disputer à une nation telle que la chinoise ses titres authentiques. Nous n’avons aucune maison en Europe dont l’antiquité soit aussi bien prouvée que celle de l’empire de la Chine. Figurons-nous un savant maronite du Mont-Athos, qui contesterait la noblesse des Morosini, des Tiepolo, et des autres anciennes maisons de Venise, des princes d’Allemagne, des Montmorency, des Châtillon, des Talleyrand de France, sous prétexte qu’il n’en est parlé ni dans saint Thomas, ni dans saint Bonaventure. Ce maronite passerait-il pour un homme de bon sens ou de bonne foi?

Je ne sais quels lettrés de nos climats se sont effrayés de l’antiquité de la nation chinoise. Mais ce n’est point ici une affaire de scolastique. Laissez tous les lettrés chinois, tous les mandarins, tous les empereurs reconnaître Fo-hi pour un des premiers qui donnèrent des lois à la Chine, environ deux mille cinq ou six cents ans avant notre ère vulgaire. Convenez qu’il faut qu’il y ait des peuples avant qu’il y ait des rois. Convenez qu’il faut un temps prodigieux avant qu’un peuple nombreux, ayant inventé les arts nécessaires, se soit réuni pour se choisir un maître. Si vous n’en convenez pas, il ne nous importe. Nous croirons toujours sans vous que deux et deux font quatre.

Dans une province d’Occident, nommée autrefois la Celtique, on a poussé le goût de la singularité et du paradoxe jusqu’à dire que les Chinois n’étaient qu’une colonie d’Égypte, ou bien, si l’on veut, de Phénicie. On a cru prouver, comme on prouve tant d’autres choses, qu’un roi d’Égypte, appelé Ménès par les Grecs, était le roi de la Chine Yu, et qu’Atoès était Ki, en changeant seulement quelques lettres; et voici de plus comme on a raisonné.

Les Égyptiens allumaient des flambeaux quelquefois pendant la nuit; les Chinois allument des lanternes: donc les Chinois sont évidemment une colonie d’Égypte. Le jésuite Parennin, qui avait déjà vécu vingt-cinq ans à la Chine, et qui possédait également la langue et les sciences des Chinois, a réfuté toutes ces imaginations avec autant de politesse que de mépris. Tous les missionnaires, tous les Chinois à qui l’on conta qu’au bout de l’Occident on faisait la réforme de l’empire de la Chine, ne firent qu’en rire. Le P. Parennin répondit un peu plus sérieusement. Vos Égyptiens, disait-il, passèrent apparemment par l’Inde pour aller peupler la Chine. L’Inde alors était-elle peuplée ou non? si elle l’était, aurait-elle laissé passer une armée étrangère? si elle ne l’était pas, les Égyptiens ne seraient-ils pas restés dans l’Inde? auraient-ils pénétré par des déserts et des montagnes impraticables jusqu’à la Chine, pour y aller fonder des colonies, tandis qu’ils pouvaient si aisément en établir sur les rivages fertiles de l’Inde et du Gange?

Les compilateurs d’une histoire universelle, imprimée en Angleterre, ont voulu aussi dépouiller les Chinois de leur antiquité, parce que les jésuites étaient les premiers qui avaient bien fait connaître la Chine. C’est là sans doute une bonne raison pour dire à toute une nation: Vous en avez menti.

Il y a, ce me semble, une réflexion bien importante à faire sur les témoignages que Confutzée, nommé parmi nous Confucius, rend à l’antiquité de sa nation: c’est que Confutzée n’avait nul intérêt de mentir; il ne faisait point le prophète; il ne se disait point inspiré; il n’enseignait point une religion nouvelle; il ne recourait point aux prestiges; il ne flatte point l’empereur sous lequel il vivait, il n’en parle seulement pas. C’est enfin le seul des instituteurs du monde qui ne se soit point fait suivre par des femmes.

J’ai connu un philosophe qui n’avait que le portrait de Confucius dans son arrière-cabinet; il mit au bas ces quatre vers: De la seule raison salutaire interprète, Sans éblouir le monde, éclairant les esprits, Il ne parla qu’en sage, et jamais en prophète; Cependant on le crut, et même en son pays.

J’ai lu ses livres avec attention; j’en ai fait des extraits; je n’y ai trouvé que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. Il vivait six cents ans avant notre ère vulgaire. Ses ouvrages furent commentés par les plus savants hommes de la nation. S’il avait menti, s’il avait fait une fausse chronologie, s’il avait parlé d’empereurs qui n’eussent point existé, ne se serait-il trouvé personne dans une nation savante qui eût réformé la chronologie de Confutzée? Un seul Chinois a voulu le contredire, et il a été universellement bafoué.

Ce n’est pas ici la peine d’opposer le monument de la grande muraille de la Chine aux monuments des autres nations, qui n’en ont jamais approché; ni de redire que les pyramides d’Égypte ne sont que des masses inutiles et puériles en comparaison de ce grand ouvrage; ni de parler de trente-deux éclipses calculées dans l’ancienne chronique de la Chine, dont vingt-huit ont été vérifiées par les mathématiciens d’Europe; ni de faire voir combien le respect des Chinois pour leurs ancêtres assure l’existence de ces mêmes ancêtres; ni de répéter au long combien ce même respect a nui chez eux aux progrès de la physique, de la géométrie, et de l’astronomie.

On sait assez qu’ils sont encore aujourd’hui ce que nous étions tous il y a environ trois cents ans, des raisonneurs très-ignorants. Le plus savant Chinois ressemble à un de nos savants du XV siècle qui possédait son Aristote. Mais on peut être un fort mauvais physicien et un excellent moraliste. Aussi c’est dans la morale et —dans l’économie politique, dans l’agriculture, dans les arts nécessaires, que les Chinois se sont perfectionnés. Nous leur avons enseigné tout le reste; mais dans cette partie nous devions être leurs disciples.

De l’expulsion des missionnaires de la Chine.

Humainement parlant, et indépendamment des services que les jésuites pouvaient rendre à la religion chrétienne, n’étaient-ils pas bien malheureux d’être venus de si loin porter la discorde et le trouble dans le plus vaste royaume et le mieux policé de la terre? Et n’était-ce pas abuser horriblement de l’indulgence et de la bonté des peuples orientaux, surtout après les torrents de sang versés à leur occasion au Japon? scène affreuse dont cet empire n’a cru pouvoir prévenir les suites qu’en fermant ses ports à tous les étrangers.

Les jésuites avaient obtenu de l’empereur de la Chine Kang-hi la permission d’enseigner le catholicisme; ils s’en servirent pour faire croire à la petite portion du peuple dirigé par eux qu’on ne pouvait servir d’autre maître que celui qui tenait la place de Dieu sur la terre, et qui résidait en Italie sur le bord d’une petite rivière nommée le Tibre; que toute autre opinion religieuse, tout autre culte, était abominable aux yeux de Dieu, et qu’il punirait éternellement quiconque ne croirait pas aux jésuites; que l’empereur Kang-hi, leur bienfaiteur, qui ne pouvait pas prononcer christ, parce que les Chinois n’ont point la lettre R, serait damné à tout jamais; que l’empereur Yong-tching, son fils, le serait sans miséricorde; que tous les ancêtres des Chinois et des Tartares l’étaient; que leurs descendants le seraient, ainsi que tout le reste de la terre; et que les révérends pères jésuites avaient une compassion vraiment paternelle de la damnation de tant d’âmes.

Ils vinrent à bout de persuader trois princes du sang tartare. Cependant l’empereur Kang-hi mourut à la fin de 1722. Il laissa l’empire à son quatrième fils Yong-tching, qui a été si célèbre dans le monde entier par la justice et par la sagesse de son gouvernement, par l’amour de ses sujets, et par l’expulsion des jésuites.

Ils commencèrent par baptiser les trois princes et plusieurs personnes de leur maison: ces néophytes eurent le malheur de désobéir à l’empereur en quelques points qui ne regardaient que le service militaire. Pendant ce temps-là même l’indignation de tout l’empire éclata contre les missionnaires; tous les gouverneurs des provinces, tous les colaos, présentèrent contre eux des mémoires. Les accusations furent portées si loin qu’on mit aux fers les trois princes disciples des jésuites.

Il est évident que ce n’était pas pour avoir été baptisés qu’on les traita si durement, puisque les jésuites eux-mêmes avouent dans leurs lettres que pour eux ils n’essuyèrent aucune violence, et que même ils furent admis à une audience de l’empereur, qui les honora de quelques présents. Il est donc prouvé que l’empereur Yong-tching n’était nullement persécuteur; et si les princes furent renfermés dans une prison vers la Tartarie, tandis qu’on traitait si bien leurs convertisseurs, c’est une preuve indubitable qu’ils étaient prisonniers d’État, et non pas martyrs.

L’empereur céda bientôt après aux cris de la Chine entière; on demandait le renvoi des jésuites, comme depuis en France et dans d’autres pays on a demandé leur abolition. Tous les tribunaux de la Chine voulaient qu’on les fît partir sur-le-champ pour Macao, qui est regardé comme une place séparée de l’empire, et dont on a laissé toujours la possession aux Portugais avec garnison chinoise.

Yong-tching eut la bonté de consulter les tribunaux et les gouverneurs, pour savoir s’il y aurait quelque danger à faire conduire tous les jésuites dans la province de Kanton. En attendant la réponse il fit venir trois jésuites en sa présence, et leur dit ces propres paroles, que le P. Parennin rapporte avec beaucoup de bonne foi: « Vos Européans dans la province de Fo-Kien voulaient anéantir nos lois, et troublaient nos peuples; les tribunaux me les ont déférés; j’ai dû pourvoir à ces désordres; il y va de l’intérêt de l’empire...Que diriez-vous si j’envoyais dans votre pays une troupe de bonzes et de lamas prêcher leur loi? comment les recevriez-vous?...Si vous avez su tromper mon père, n’espérez pas me tromper de même...Vous voulez que les Chinois se fassent chrétiens, votre loi le demande, je le sais bien; mais alors que deviendrions-nous? les sujets de vos rois. Les chrétiens ne croient que vous; dans un temps de trouble ils n’écouteraient d’autre voix que la vôtre. Je sais bien qu’actuellement il n’y a rien à craindre; mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre.

« La Chine au nord touche le royaume des Russes, qui n’est pas méprisable; elle a au sud les Européans et leurs royaumes, qui sont encore plus considérables; et à l’ouest les princes de Tartarie, qui nous font la guerre depuis huit ans...Laurent Lange, compagnon du prince Ismaelof, ambassadeur du czar, demandait qu’on accordât aux Russes la permission d’avoir dans toutes les provinces une factorerie; on ne le leur permit qu’à Pékin et sur les limites de Kalkas. Je vous permets de demeurer de même ici et à Kanton, tant que vous ne donnerez aucun sujet de plainte; et si vous en donnez, je ne vous laisserai ni ici ni à Kanton. » On abattit leurs maisons et leurs églises dans toutes les autres provinces. Enfin les plaintes contre eux redoublèrent. Ce qu’on leur reprochait le plus, c’était d’affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant point les honneurs dus aux ancêtres; d’assembler indécemment les jeunes gens et les filles dans les lieux écartés qu’ils appelaient églises; de faire agenouiller les filles entre leurs jambes, et de leur parler bas en cette posture. Rien ne paraissait plus monstrueux à la délicatesse chinoise. L’empereur Yong-tching daigna même en avertir les jésuites; après quoi il renvoya la plupart des missionnaires à Macao, mais avec des politesses et des attentions dont les seuls Chinois peut-être sont capables.

Il retint à Pékin quelques jésuites mathématiciens, entre autres ce même Parennin dont nous avons déjà parlé, et qui, possédant parfaitement le chinois et le tartare, avait souvent servi d’interprète. Plusieurs jésuites se cachèrent dans des provinces éloignées, d’autres dans Kanton même; et on ferma les yeux.

Enfin l’empereur Yong-tching étant mort, son fils et son successeur Kien-Long acheva de contenter la nation en faisant partir pour Macao tous les missionnaires déguisés qu’on put trouver dans l’empire. Un édit solennel leur en interdit à jamais l’entrée. S’il en vient quelques-uns, on les prie civilement d’aller exercer leurs talents ailleurs. Point de traitement dur, point de persécution. On m’a assuré qu’en 1760, un jésuite de Rome étant allé à Kanton, et ayant été déféré par un facteur des Hollandais, le colao, gouverneur de Kanton, le renvoya avec un présent d’une pièce de soie, des provisions, et de l’argent.

Du prétendu athéisme de la Chine.

On a examiné plusieurs fois cette accusation d’athéisme, intentée par nos théologaux d’Occident contre le gouvernement chinois à l’autre bout du monde; c’est assurément le dernier excès de nos folies et de nos contradictions pédantesques. Tantôt on prétendait dans une de nos facultés que les tribunaux ou parlements de la Chine étaient idolâtres, tantôt qu’ils ne reconnaissaient point de Divinité; et ces raisonneurs poussaient quelquefois leur fureur de raisonner jusqu’à soutenir que les Chinois étaient à la fois athées et idolâtres.

Au mois d’octobre 1700, la Sorbonne déclara hérétiques toutes les propositions qui soutenaient que l’empereur et les colaos croyaient en Dieu. On faisait de gros livres dans lesquels on démontrait, selon la façon théologique de démontrer, que les Chinois n’adoraient que le ciel matériel.

Nil præter nubes et cœli numen adorant.

Mais s’ils adoraient ce ciel matériel, c’était donc là leur dieu. Ils ressemblaient aux Perses, qu’on dit avoir adoré le soleil; ils ressemblaient aux anciens Arabes, qui adoraient les étoiles; ils n’étaient donc ni fabricateurs d’idoles, ni athées. Mais un docteur n’y regarde pas de si près, quand il s’agit dans son tripot de déclarer une proposition hérétique et malsonnante.

Ces pauvres gens, qui faisaient tant de fracas en 1700 sur le ciel matériel des Chinois, ne savaient pas qu’en 1689 les Chinois, ayant fait la paix avec les Russes à Niptchou, qui est la limite des deux empires, ils érigèrent la même année, le 8 septembre, un monument de marbre sur lequel on grava en langue chinoise et en latin ces paroles mémorables: « Si quelqu’un a jamais la pensée de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses, qui connaît les cœurs, de punir ces perfides, etc. » Il suffisait de savoir un peu de l’histoire moderne pour mettre fin à ces disputes ridicules; mais les gens qui croient que le devoir de l’homme consiste à commenter saint Thomas et Scot ne s’abaissent pas à s’informer de ce qui se passe entre les plus grands empires de la terre.

SECTION II.

Nous allons chercher à la Chine de la terre, comme si nous n’en avions point; des étoffes, comme si nous manquions d’étoffes; une petite herbe pour infuser dans de l’eau, comme si nous n’avions point de simples dans nos climats. En récompense, nous voulons convertir les Chinois: c’est un zèle très-louable; mais il ne faut pas leur contester leur antiquité, et leur dire qu’ils sont des idolâtres. Trouverait-on bon, en vérité, qu’un capucin, ayant été bien reçu dans un château des Montmorency, voulût leur persuader qu’ils sont nouveaux nobles, comme les secrétaires du roi, et les accuser d’être idolâtres, parce qu’il aurait trouvé dans ce château deux ou trois statues de connétables, pour lesquelles on aurait un profond respect?

Le célèbre Wolf, professeur de mathématiques dans l’université de Hall, prononça un jour un très-bon discours à la louange de la philosophie chinoise; il loua cette ancienne espèce d’hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles, et par le raisonnement; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, et d’aimer la vertu; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux colaos, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu’on rend aux bonzes est d’une espèce différente.

Il faut savoir que ce Wolf attirait à Hall un millier d’écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de théologie nommé Lange, qui n’attirait personne; cet homme, au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l’accuser de ne pas croire en Dieu.

Quelques écrivains d’Europe, qui n’avaient jamais été à la Chine, avaient prétendu que le gouvernement de Pékin était athée. Wolf avait loué les philosophes de Pékin, donc Wolf était athée; l’envie et la haine ne font jamais de meilleurs syllogismes. Cet argument de Lange, soutenu d’une cabale et d’un protecteur, fut trouvé concluant par le roi du pays, qui envoya un dilemme en forme au mathématicien: ce dilemme lui donnait le choix de sortir de Hall dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir; sa retraite ôta au roi deux ou trois cent mille écus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume par l’affluence de ses disciples.

Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu’il ne faut pas toujours écouter la calomnie, et sacrifier un grand homme à la fureur d’un sot. Revenons à la Chine.

De quoi nous avisons-nous, nous autres au bout de l’Occident, de disputer avec acharnement et avec des torrents d’injures, pour savoir s’il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fo-hi, empereur de la Chine, et si ce Fo-hi vivait trois mille, ou deux mille neuf cents ans avant notre ère vulgaire? Je voudrais bien que deux Irlandais s’avisassent de se quereller à Dublin pour savoir quel fut, au XII siècle, le possesseur des terres que j’occupe aujourd’hui; n’est-il pas évident qu’ils devraient s’en rapporter à moi, qui ai les archives entre mes mains? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine; il faut s’en rapporter aux tribunaux du pays.

Disputez tant qu’il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fo-hi, votre belle dispute n’aboutira qu’à prouver que la Chine était très-peuplée alors, et que les lois y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des lois et des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité? Songez combien de temps il faut pour qu’un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu’on l’emploie à l’agriculture, pour qu’on invente la navette et tous les autres arts.

Ceux qui font les enfants à coups de plume ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, deux cent quatre-vingt-cinq ans après le déluge, cent fois plus d’habitants qu’on n’ose lui en supposer à présent. Les Cumberland et les Whiston ont fait des calculs aussi comiques; ces bonnes gens n’avaient qu’à consulter les registres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient appris combien peu le genre humain se multiplie, et qu’il diminue très-souvent au lieu d’augmenter.