« Il semble, dit-il au livre d’Euterpe, que les habitants de la Colchide sont originaires d’Égypte: j’en juge par moi-même plutôt que par ouï-dire, car j’ai trouvé qu’en Colchide on se souvenait bien plus des anciens Égyptiens qu’on ne se ressouvenait des anciennes coutumes de Colchos en Égypte.
« Ces habitants des bords du Pont-Euxin prétendaient être une colonie établie par Sésostris; pour moi, je le conjecturerais non-seulement parce qu’ils sont basanés, et qu’ils ont les cheveux frisés, mais parce que les peuples de Colchide, d’Égypte et d’Éthiopie, sont les seuls sur la terre qui se sont fait circoncire de tout temps: car les Phéniciens, et ceux de la Palestine, avouent qu’ils ont pris la circoncision des Égyptiens. Les Syriens qui habitent aujourd’hui sur les rivages du Thermodon et de Pathenie, et les Macrons leurs voisins, avouent qu’il n’y a pas longtemps qu’ils se sont conformés à cette coutume d’Égypte; c’est par là principalement qu’ils sont reconnus pour Égyptiens d’origine.
« À l’égard de l’Éthiopie et de l’Égypte, comme cette cérémonie est très-ancienne chez ces deux nations, je ne saurais dire qui des deux tient la circoncision de l’autre; il est toutefois vraisemblable que les Éthiopiens la prirent des Égyptiens; comme, au contraire, les Phéniciens ont aboli l’usage de circoncire les enfants nouveau-nés, depuis qu’ils ont eu plus de commerce avec les Grecs. » Il est évident, par ce passage d’Hérodote, que plusieurs peuples avaient pris la circoncision de l’Égypte; mais aucune nation n’a jamais prétendu avoir reçu la circoncision des Juifs. À qui peut-on donc attribuer l’origine de cette coutume, ou à la nation de qui cinq ou six autres confessent la tenir, ou à une autre nation bien moins puissante, moins commerçante, moins guerrière, cachée dans un coin de l’Arabie Pétrée, qui n’a jamais communiqué le moindre de ses usages à aucun peuple?
Les Juifs disent qu’ils ont été reçus autrefois par charité dans l’Égypte; n’est-il pas bien vraisemblable que le petit peuple a imité un usage du grand peuple, et que les Juifs ont pris quelques coutumes de leurs maîtres?
Clément d’Alexandrie rapporte que Pythagore, voyageant chez les Égyptiens, fut obligé de se faire circoncire, pour être admis à leurs mystères; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d’Égypte. Ces prêtres existaient lorsque Joseph arriva en Égypte; le gouvernement était très-ancien, et les cérémonies antiques de l’Égypte observées avec la plus scrupuleuse exactitude.
Les Juifs avouent qu’ils demeurèrent pendant deux cent cinq ans en Égypte; ils disent qu’ils ne se firent point circoncire dans cet espace de temps: il est donc clair que, pendant deux cent cinq ans, les Égyptiens n’ont pas reçu la circoncision des Juifs; l’auraient-ils prise d’eux, après que les Juifs leur eurent volé tous les vases qu’on leur avait prêtés, et se furent enfuis dans le désert avec leur proie, selon leur propre témoignage? Un maître adoptera-t-il la principale marque de la religion de son esclave voleur et fugitif? Cela n’est pas dans la nature humaine.
Il est dit, dans le livre de Josué, que les Juifs furent circoncis dans le désert: « Je vous ai délivrés de ce qui faisait votre opprobre chez les Égyptiens. » Or quel pouvait être cet opprobre pour des gens qui se trouvaient entre les peuples de Phénicie, les Arabes et les Égyptiens, si ce n’est ce qui les rendait méprisables à ces trois nations? comment leur ôte-t-on cet opprobre? en leur ôtant un peu de prépuce: n’est-ce pas là le sens naturel de ce passage?
La Genèse dit qu’Abraham avait été circoncis auparavant; mais Abraham voyagea en Égypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant roi; rien n’empêche que dans un royaume si ancien la circoncision ne fût établie. De plus, la circoncision d’Abraham n’eut point de suite; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué.
Or, avant Josué, les Israélites, de leur aveu même, prirent beaucoup de coutumes des Égyptiens; ils les imitèrent dans plusieurs sacrifices, dans plusieurs cérémonies, comme dans les jeûnes qu’on observait les veilles des fêtes d’Isis, dans les ablutions, dans la coutume de raser la tête des prêtres; l’encens, le candélabre, le sacrifice de la vache rousse, la purification avec de l’hysope, l’abstinence du cochon, l’horreur des ustensiles de cuisine des étrangers, tout atteste que le petit peuple hébreu, malgré son aversion pour la grande nation égyptienne, avait retenu une infinité d’usages de ses anciens maîtres. Ce bouc Hazazel qu’on envoyait dans le désert, chargé des péchés du peuple, était une imitation visible d’une pratique égyptienne; les rabbins conviennent même que le mot d’Hazazel n’est point hébreu. Rien n’empêche donc que les Hébreux n’aient imité les Égyptiens dans la circoncision, comme faisaient les Arabes leurs voisins.
Il n’est point extraordinaire que Dieu, qui a sanctifié le baptême, si ancien chez les Asiatiques, ait sanctifié aussi la circoncision, non moins ancienne chez les Africains. On a déjà remarqué qu’il est le maître d’attacher ses grâces aux signes qu’il daigne choisir.
Au reste, depuis que, sous Josué, le peuple juif eut été circoncis, il a conservé cet usage jusqu’à nos jours; les Arabes y ont aussi toujours été fidèles; mais les Égyptiens, qui dans les premiers temps circoncisaient les garçons et les filles, cessèrent avec le temps de faire aux filles cette opération, et enfin la restreignirent aux prêtres, aux astrologues et aux prophètes. C’est ce que Clément d’Alexandrie et Origène nous apprennent. En effet, on ne voit point que les Ptolémées aient jamais reçu la circoncision.
Les auteurs latins qui traitent les Juifs avec un si profond mépris qu’ils les appellent curtus apella, par dérision, credat Judæus apella, curti Judæi, ne donnent point de ces épithètes aux Égyptiens. Tout le peuple d’Égypte est aujourd’hui circoncis, mais par une autre raison, parce que le mahométisme adopta l’ancienne circoncision de l’Arabie.
C’est cette circoncision arabe qui a passé chez les Éthiopiens, où l’on circoncit encore les garçons et les filles.
Il faut avouer que cette cérémonie de la circoncision paraît d’abord bien étrange; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l’Orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s’imprimaient des caractères sur le poignet et sur le cou. Les prêtres de Cybèle se rendaient eunuques.
Il y a grande apparence que les Égyptiens, qui révéraient l’instrument de la génération, et qui en portaient l’image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d’offrir à Isis et Osiris, par qui tout s’engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes mœurs orientales sont si prodigieusement différentes des nôtres que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfants mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux.
CIRUS, voyez CYRUS.
CLERC.
Il y aurait peut-être encore quelque chose à dire sur ce mot, même après le Dictionnaire de Ducange, et celui de l’Encyclopédie. Nous pouvons, par exemple, observer qu’on était si savant vers le X et XI siècle qu’il s’introduisit une coutume ayant force de loi en France, en Allemagne, en Angleterre, de faire grâce de la corde à tout criminel condamné qui savait lire: tant un homme de cette érudition était nécessaire à l’État.
Guillaume le Bâtard, conquérant de l’Angleterre, y porta cette coutume. Cela s’appelait bénéfice de clergie, beneficium clericorum aut clergicorum.
Nous avons remarqué en plus d’un endroit que de vieux usages, perdus ailleurs, se retrouvent en Angleterre, comme on retrouva dans l’île de Samothrace les anciens mystères d’Orphée. Aujourd’hui même encore ce bénéfice de clergie subsiste chez les Anglais dans toute sa force pour un meurtre commis sans dessein, et pour un premier vol qui ne passe pas cinq cents livres sterling. Le criminel qui sait lire demande le bénéfice de clergie; on ne peut le lui refuser. Le juge, qui était réputé par l’ancienne loi ne savoir pas lire lui-même, s’en rapporte encore au chapelain de la prison, qui présente un livre au condamné. Ensuite il demande au chapelain: « Legit? Lit-il? » Le chapelain répond: « Legit ut clericus, il lit comme un clerc; » et alors on se contente de faire marquer d’un fer chaud le criminel à la paume de la main. On a eu soin de l’enduire de graisse; le fer fume et produit un sifflement sans faire aucun mal au patient réputé clerc.
DU CÉLIBAT DES CLERCS.
On demande si dans les premiers siècles de l’Église le mariage fut permis aux clercs, et dans quel temps il fut défendu.
Il est avéré que les clercs, loin d’être engagés au célibat dans la religion juive, étaient tous au contraire excités au mariage, non-seulement par l’exemple de leurs patriarches, mais par la honte attachée à vivre sans postérité.
Toutefois, dans les temps qui précédèrent les derniers malheurs des Juifs, il s’éleva des sectes de rigoristes esséniens, judaïtes, thérapeutes, hérodiens; et dans quelques-unes, comme celles des esséniens et des thérapeutes, les plus dévots ne se mariaient pas. Cette continence était une imitation de la chasteté des vestales établies par Numa Pompilius, de la fille de Pythagore qui institua un couvent, des prêtresses de Diane, de la pythie de Delphes, et plus anciennement de Cassandre et de Chrysis, prêtresses d’Apollon, et même des prêtresses de Bacchus.
Les prêtres de Cybèle non-seulement faisaient vœu de chasteté, mais de peur de violer leurs vœux ils se rendaient eunuques.
Plutarque, dans sa huitième question des propos de table, dit qu’il y a des colléges de prêtres en Égypte qui renoncent au mariage.
Les premiers chrétiens, quoique faisant profession d’une vie aussi pure que celle des esséniens et des thérapeutes, ne firent point une vertu du célibat. Nous avons vu que presque tous les apôtres et les disciples étaient mariés. Saint Paul écrit à Tite: « Choisissez pour prêtre celui qui n’aura qu’une femme ayant des enfants fidèles et non accusés de luxure. » Il dit la même chose à Timothée: « Que le surveillant soit mari d’une seule femme. » Il semble faire si grand cas du mariage, que dans la même lettre à Timothée, il dit: « La femme ayant prévariqué se sauvera en faisant des enfants. » Ce qui arriva dans le fameux concile de Nicée au sujet des prêtres mariés mérite une grande attention. Quelques évêques, au rapport de Sozomène et de Socrate, proposèrent une loi qui défendît aux évêques et aux prêtres de toucher dorénavant à leurs femmes; mais saint Paphnuce le martyr, évêque de Thèbes en Égypte, s’y opposa fortement, disant que « coucher avec sa femme c’est chasteté »; et son avis fut suivi par le concile.
Suidas, Gelase Cyzicène, Cassiodore et Nicéphore Caliste, rapportent précisément la même chose.
Le concile seulement défendit aux ecclésiastiques d’avoir chez eux des agapètes, des associées, autres que leurs propres femmes, excepté leurs mères, leurs sœurs, leurs tantes, et des vieilles hors de tout soupçon.
Depuis ce temps, le célibat fut recommandé sans être ordonné. Saint Jérôme, voué à la solitude, fut celui de tous les Pères qui fit les plus grands éloges du célibat des prêtres: cependant il prend hautement le parti de Cartérius, évêque d’Espagne, qui s’était remarié deux fois. « Si je voulais nommer, dit-il, tous les évêques qui ont passé à de secondes noces, j’en trouverais plus qu’il n’y eut d’évêques au concile de Rimini — Tantus numerus congregabitur ut Riminensis synodus superetur. » Les exemples des clercs mariés et vivant avec leurs femmes sont innombrables. Sydonius, évêque de Clermont en Auvergne au V siècle, épousa Papianilla, fille de l’empereur Avitus; et la maison de Polignac a prétendu en descendre. Simplicius, évêque de Bourges, eut deux enfants de sa femme Palladia.
Saint Grégoire de Nazianze était fils d’un autre Grégoire, évêque de Nazianze, et de Nonna, dont cet évêque eut trois enfants, savoir: Césarius, Gorgonia, et le saint.
On trouve dans le décret romain, au canon Ozius, une liste très-longue d’évêques enfants de prêtres. Le pape Ozius lui-même était fils du sous-diacre Étienne, et le pape Boniface I, fils du prêtre Joconde. Le pape Félix III fut fils du prêtre Félix, et devint lui-même un des aïeux de Grégoire le Grand. Jean II eut pour père le prêtre Projectus, Agapet le prêtre Gordien. Le pape Silvestre était fils du pape Hormisdas. Théodore I naquit du mariage de Théodore, patriarche de Jérusalem: ce qui devait réconcilier les deux Églises.
Enfin, après plus d’un concile tenu inutilement sur le célibat qui devait toujours accompagner le sacerdoce, le pape Grégoire VII excommunia tous les prêtres mariés, soit pour rendre l’Église plus respectable par une discipline plus rigoureuse, soit pour attacher plus étroitement à la cour de Rome les évêques et les prêtres des autres pays, qui n’auraient d’autre famille que l’Église.
Cette loi ne s’établit pas sans de grandes contradictions.
C’est une chose très-remarquable que le concile de Bâle ayant déposé, du moins en paroles, le pape Eugène IV, et élu Amédée de Savoie; plusieurs évêques ayant objecté que ce prince avait été marié, Énéas Silvius, depuis pape sous le nom de Pie II, soutint l’élection d’Amédée par ces propres paroles: « Non solum qui uxorem habuit, sed uxorem habens potest assumi. — Non-seulement celui qui a été marié, mais celui qui l’est peut être pape. » Ce Pie II était conséquent. Lisez ses Lettres à sa maîtresse dans le recueil de ses œuvres. Il était persuadé qu’il y a de la démence à vouloir frauder la nature, qu’il faut la guider, et non chercher à l’anéantir.
Quoi qu’il en soit, depuis le concile de Trente il n’y a plus de dispute sur le célibat des clercs dans l’Église catholique romaine; il n’y a plus que des désirs.
Toutes les communions protestantes se sont séparées de Rome sur cet article. Dans l’Église grecque, qui s’étend aujourd’hui des frontières de la Chine au cap de Matapan, les prêtres se marient une fois. Partout les usages varient, la discipline change selon les temps et selon les lieux. Nous ne faisons ici que raconter, et nous ne controversons jamais.
DES CLERCS DU SECRET, devenus depuis secrétaires d’État et ministres.
Les clercs du secret, clercs du roi, qui sont devenus depuis secrétaires d’État en France et en Angleterre, étaient originairement notaires du roi; ensuite on les nomma secrétaires des commandements. C’est le savant et laborieux Pasquier qui nous l’apprend. Il était bien instruit, puisqu’il avait sous ses yeux les registres de la chambre des comptes, qui de nos jours ont été consumés par un incendie.
À la malheureuse paix du Cateau-Cambresis en 1558, un clerc de Philippe II ayant pris le titre de secrétaire d’État, L’Aubépine, qui était clerc secrétaire des commandements du roi de France et son notaire, prit aussi le titre de secrétaire d’État, afin que les dignités fussent égales, si les avantages de la paix ne l’étaient pas.
En Angleterre, avant Henri VIII, il n’y avait qu’un secrétaire du roi, qui présentait debout les mémoires et requêtes au conseil. Henri VIII en créa deux, et leur donna les mêmes titres et les mêmes prérogatives qu’en Espagne. Les grands seigneurs alors n’acceptaient pas ces places; mais avec le temps elles sont devenues si considérables que les pairs du royaume et les généraux des armées en ont été revêtus. Ainsi tout change. Il ne reste rien en France du gouvernement de Hugues surnommé Capet, ni en Angleterre de l’administration de Guillaume surnommé le Bâtard.
CLIMAT.
Hic segetes, illic veniunt felicius uvæ: Arborei fœtus alibi atque injussa virescunt Gramina. Nonne vides, croceos ut Tmolus odores, India mittit ebur, molles sua thura Sabæi?
At Chalybes nudi ferrum, virosaque Pontus Castorea, Eliadum palmas Epirus equarum?
(Georg., I, 54 et seq.)
Il faut ici se servir de la traduction de M. l’abbé Delille, dont l’élégance en tant d’endroits est égale au mérite de la difficulté surmontée.
Ici sont des vergers qu’enrichit la culture, Là règne un vert gazon qu’entretient la nature; Le Tmole est parfumé d’un safran précieux; Dans les champs de Saba l’encens croît pour les dieux; L’Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes; Le Pont s’enorgueillit de ses mines profondes; L’Inde produit l’ivoire; et dans ses champs guerriers L’Épire pour l’Élide exerce ses coursiers.
Il est certain que le sol et l’atmosphère signalent leur empire sur toutes les productions de la nature, à commencer par l’homme, et à finir par les champignons.
Dans le grand siècle de Louis XIV, l’ingénieux Fontenelle a dit: « On pourrait croire que la zone torride et les deux glaciales ne sont pas fort propres pour les sciences. Jusqu’à présent elles n’ont point passé l’Égypte et la Mauritanie d’un côté, et de l’autre la Suède. Peut-être n’a-ce pas été par hasard qu’elles se sont tenues entre le mont Atlas et la mer Baltique. On ne sait si ce ne sont point là les bornes que la nature leur a posées, et si l’on peut espérer de voir jamais de grands auteurs lapons ou nègres. » Chardin, l’un de ces voyageurs qui raisonnent et qui approfondissent, va encore plus loin que Fontenelle en parlant de la Perse. « La température des climats chauds, dit-il, énerve l’esprit comme le corps, et dissipe ce feu nécessaire à l’imagination pour l’invention. On n’est pas capable dans ces climats-là de longues veilles, et de cette forte application qui enfante les ouvrages des arts libéraux et des arts mécaniques, etc. » Chardin ne songeait pas que Sadi et Lokman étaient persans. Il ne faisait pas attention qu’Archimède était de Sicile, où la chaleur est plus grande que dans les trois quarts de la Perse. Il oubliait que Pythagore apprit autrefois la géométrie chez les brachmanes.
L’abbé Dubos soutint et développa autant qu’il le put ce sentiment de Chardin.
Cent cinquante ans avant eux, Bodin en avait fait la base de son système, dans sa République et dans sa Méthode de l’histoire; il dit que l’influence du climat est le principe du gouvernement des peuples et de leur religion.
Diodore de Sicile fut de ce sentiment longtemps avant Bodin.
L’auteur de l’Esprit des lois, sans citer personne, poussa cette idée encore plus loin que Dubos, Chardin et Bodin. Une certaine partie de la nation l’en crut l’inventeur, et lui en fit un crime. C’est ainsi que cette partie de la nation est faite. Il y a partout des gens qui ont plus d’enthousiasme que d’esprit.
On pourrait demander à ceux qui soutiennent que l’atmosphère fait tout, pourquoi l’empereur Julien dit dans son Misopogon que ce qui lui plaisait dans les Parisiens, c’était la gravité de leurs caractères et la sévérité de leurs mœurs; et pourquoi ces Parisiens, sans que le climat ait changé, sont aujourd’hui des enfants badins à qui le gouvernement donne le fouet en riant, et qui eux-mêmes rient le moment d’après, en chansonnant leurs précepteurs?
Pourquoi les Égyptiens, qu’on nous peint encore plus graves que les Parisiens, sont aujourd’hui le peuple le plus mou, le plus frivole, et le plus lâche, après avoir, dit-on, conquis autrefois toute la terre pour leur plaisir, sous un roi nommé Sésostris?
Pourquoi, dans Athènes, n’y a-t-il plus d’Anacréon, ni d’Aristote, ni de Zeuxis?
D’où vient que Rome a pour ses Cicéron, ses Caton et ses Tite-Live, des citoyens qui n’osent parler, et une populace de gueux abrutis, dont le suprême bonheur est d’avoir quelquefois de l’huile à bon marché, et de voir défiler des processions?
Cicéron plaisante beaucoup sur les Anglais dans ses lettres. Il prie Quintus, son frère, lieutenant de César, de lui mander s’il a trouvé de grands philosophes parmi eux dans l’expédition d’Angleterre. Il ne se doutait pas qu’un jour ce pays pût produire des mathématiciens qu’il n’aurait jamais pu entendre. Cependant le climat n’a point changé; et le ciel de Londres est tout aussi nébuleux qu’il l’était alors.
Tout change dans les corps et dans les esprits avec le temps. Peut-être un jour les Américains viendront enseigner les arts aux peuples de l’Europe.
Le climat a quelque puissance, le gouvernement cent fois plus; la religion jointe au gouvernement encore davantage.
INFLUENCE DU CLIMAT.
Le climat influe sur la religion en fait de cérémonies et d’usages. Un législateur n’aura pas eu de peine à faire baigner des Indiens dans le Gange à certains temps de la lune: c’est un grand plaisir pour eux. On l’aurait lapidé s’il eût proposé le même bain aux peuples qui habitent les bords de la Duina, vers Archangel. Défendez le porc à un Arabe, qui aurait la lèpre s’il mangeait de cette chair très-mauvaise et très-dégoûtante dans son pays, il vous obéira avec joie. Faites la même défense à un Vestphalien, il sera tenté de vous battre.
L’abstinence du vin est un bon précepte de religion dans l’Arabie, où les eaux d’orange, de citron, de limon, sont nécessaires à la santé. Mahomet n’aurait pas peut-être défendu le vin en Suisse, surtout avant d’aller au combat.
Il y a des usages de pure fantaisie. Pourquoi les prêtres d’Égypte imaginèrent-ils la circoncision? ce n’est pas pour la santé. Cambyse, qui les traita comme ils le méritaient, eux et leur bœuf Apis, les courtisans de Cambyse, les soldats de Cambyse, n’avaient point fait rogner leurs prépuces, et se portaient fort bien. La raison du climat ne fait rien aux parties génitales d’un prêtre. On offrait son prépuce à Isis, probablement comme on présenta partout les prémices des fruits de la terre. C’était offrir les prémices du fruit de la vie.
Les religions ont toujours roulé sur deux pivots, observance et croyance: l’observance tient en grande partie au climat; la croyance n’en dépend point. On fera tout aussi bien recevoir un dogme sous l’équateur et sous le cercle polaire. Il sera ensuite également rejeté à Batavia et aux Orcades, tandis qu’il sera soutenu unguibus et rostro à Salamanque. Cela ne dépend point du sol et de l’atmosphère, mais uniquement de l’opinion, cette reine inconstante du monde.
Certaines libations de vin seront de précepte dans un pays de vignoble; et il ne tombera point dans l’esprit d’un législateur d’instituer en Norvége des mystères sacrés qui ne pourraient s’opérer sans vin.
Il sera expressément ordonné de brûler de l’encens dans le parvis d’un temple où l’on égorge des bêtes à l’honneur de la Divinité, et pour le souper des prêtres. Cette boucherie appelée temple serait un lieu d’infection abominable si on ne le purifiait pas continuellement: et sans le secours des aromates, la religion des anciens aurait apporté la peste. On ornait même l’intérieur des temples de festons de fleurs pour rendre l’air plus doux.
On ne sacrifiera point la vache dans le pays brûlant de la presqu’île des Indes, parce que cet animal, qui nous fournit un lait nécessaire, est très-rare dans une campagne aride, que sa chair y est sèche, coriace, très-peu nourrissante, et que les brachmanes feraient très-mauvaise chère. Au contraire, la vache deviendra sacrée, attendu sa rareté et son utilité.
On n’entrera que pieds nus dans le temple de Jupiter-Ammon, où la chaleur est excessive: il faudra être bien chaussé pour faire ses dévotions à Copenhague.
Il n’en est pas ainsi du dogme. On a cru au polythéisme dans tous les climats; et il est aussi aisé à un Tartare de Crimée qu’à un habitant de la Mecque de reconnaître un Dieu unique, incommunicable, non engendré et non engendreur. C’est par le dogme encore plus que par les rites qu’une religion s’étend d’un climat à un autre. Le dogme de l’unité de Dieu passa bientôt de Médine au mont Caucase; alors le climat cède à l’opinion.
Les Arabes dirent aux Turcs: « Nous nous faisions circoncire en Arabie sans savoir trop pourquoi; c’était une ancienne mode des prêtres d’Égypte d’offrir à Oshireth ou Osiris une petite partie de ce qu’ils avaient de plus précieux. Nous avions adopté cette coutume trois mille ans avant d’être mahométans. Vous serez circoncis comme nous; vous serez obligés comme nous de coucher avec une de vos femmes tous les vendredis, et de donner par an deux et demi pour cent de votre revenu aux pauvres. Nous ne buvons que de l’eau et du sorbet; toute liqueur enivrante nous est défendue; elles sont pernicieuses en Arabie. Vous embrasserez ce régime, quoique vous aimiez le vin passionnément, et que même il vous soit souvent nécessaire sur les bords du Phase et de l’Araxe. Enfin, si vous voulez aller au ciel, et y être bien placés, vous prendrez le chemin de la Mecque. » Les habitants du nord du Caucase se soumettent à ces lois, et embrassent dans toute son étendue une religion qui n’était pas faite pour eux.
En Égypte, le culte emblématique des animaux succéda aux dogmes de Thaut. Les dieux des Romains partagèrent ensuite l’Égypte avec les chiens, les chats et les crocodiles. À la religion romaine succéda le christianisme; il fut entièrement chassé par le mahométisme, qui cédera peut-être la place à une religion nouvelle.
Dans toutes ces vicissitudes le climat n’est entré pour rien: le gouvernement a tout fait. Nous ne considérons ici que les causes secondes, sans lever des yeux profanes vers la Providence qui les dirige. La religion chrétienne, née dans la Syrie, ayant reçu ses principaux accroissements dans Alexandrie, habite aujourd’hui les pays où Teutate, Inninsul, Frida, Odin, étaient adorés.
Il y a des peuples dont ni le climat ni le gouvernement n’ont fait la religion. Quelle cause a détaché le nord de l’Allemagne, le Danemark, les trois quarts de la Suisse, la Hollande, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, de la communion romaine?...la pauvreté. On vendait trop cher les indulgences et la délivrance du purgatoire à des âmes dont les corps avaient alors très-peu d’argent. Les prélats, les moines, engloutissaient tout le revenu d’une province. On prit une religion à meilleur marché. Enfin, après vingt guerres civiles, on a cru que la religion du pape était fort bonne pour les grands seigneurs, et la réformée pour les citoyens. Le temps fera voir qui doit l’emporter vers la mer Egée et le Pont-Euxin, de la religion grecque ou de la religion turque.
CLOU.
Nous ne nous arrêterons pas à remarquer la barbarie agreste qui fit clou de clavus, et Cloud de Clodoaldus, et clou de girofle, quoique le girofle ressemble fort mal à un clou, et clou, maladie de l’œil, et clou, tumeur de la peau, etc. Ces expressions viennent de la négligence et de la stérilité de l’imagination: c’est la honte d’un langage.
Nous demandons seulement ici aux réviseurs de livres la permission de transcrire ce que le missionnaire Labat, dominicain, provéditeur du saint-office, a écrit sur les clous de la croix, à laquelle il est plus que probable que jamais aucun clou ne fut attaché.
« Le religieux italien qui nous conduisait eut assez de crédit pour nous faire voir entre autres un des clous dont notre Seigneur fut attaché à la croix. Il me parut bien différent de celui que les bénédictins font voir à Saint-Denis. Peut-être que celui de Saint-Denis avait servi pour les pieds, et qu’il devait être plus grand que celui des mains. Il fallait pourtant que ceux des mains fussent assez grands et assez forts pour soutenir tout le poids du corps. Mais il faut que les Juifs aient employé plus de quatre clous, ou que quelques-uns de ceux qu’on expose à la vénération des fidèles ne soient pas bien authentiques: car l’histoire rapporte que sainte Hélène en jeta un dans la mer pour apaiser une tempête furieuse qui agitait son vaisseau. Constantin se servit d’un autre pour faire le mors de la bride de son cheval. On en montre un tout entier à Saint-Denis en France, et un autre aussi tout entier à Sainte-Croix de Jérusalem à Rome. Un auteur romain de notre siècle, très-célèbre, assure que la couronne de fer dont on couronne les empereurs en Italie est faite d’un de ces clous. On voit à Rome et à Carpentras deux mors de bride aussi faits de ces clous, et on en fait voir encore en d’autres endroits. Il est vrai qu’on a la discrétion de dire de quelques-uns, tantôt que c’est la pointe, et tantôt que c’est la tête. » Le missionnaire parle sur le même ton de toutes les reliques. Il dit au même endroit que lorsqu’on apporta de Jérusalem à Rome le corps du premier diacre saint Étienne, et qu’on le mit dans le tombeau du diacre saint Laurent, en 557, « saint Laurent se retira de lui-même pour donner la droite à son hôte; action qui lui acquit le surnom de civil Espagnol ».
Ne faisons sur ces passages qu’une réflexion, c’est que si quelque philosophe s’était expliqué dans l’Encyclopédie comme le missionnaire dominicain Labat, une foule de Patouillets et de Nonottes, de Chiniacs, de Chaumeix, et d’autres polissons, auraient crié au déiste, à l’athée, au géomètre.
Selon ce que l’on peut être Les choses changent de nom.
(Amphitryon, Prologue.)
COHÉRENCE, COHÉSION, ADHÉSIONS.
Force par laquelle les parties des corps tiennent ensemble. C’est le phénomène le plus commun et le plus inconnu. Newton se moque des atomes crochus par lesquels on a voulu expliquer la cohérence: car il resterait à savoir pourquoi ils sont crochus, et pourquoi ils cohèrent.
Il ne traite pas mieux ceux qui ont expliqué la cohésion par le repos: « C’est, dit-il, une qualité occulte. » Il a recours à une attraction; mais cette attraction, qui peut exister et qui n’est point du tout démontrée, n’est-elle pas une qualité occulte? La grande attraction des globes célestes est démontrée et calculée. Celle des corps adhérents est incalculable: or, comment admettre une force immensurable qui serait de la même nature que celle qu’on mesure?
Néanmoins, il est démontré que la force d’attraction agit sur toutes les planètes et sur tous les corps graves, proportionnellement à leur solidité: donc elle agit sur toutes les particules de la matière; donc il est très-vraisemblable qu’en résidant dans chaque partie par rapport au tout, elle réside aussi dans chaque partie par rapport à la continuité; donc la cohérence peut être l’effet de l’attraction.
Cette opinion paraît admissible jusqu’à ce qu’on trouve mieux; et le mieux n’est pas facile à rencontrer.
COLIMAÇONS. — COMMERCE.
CONCILES.
SECTION PREMIÈRE.
Assemblée d’ecclésiastiques convoquée pour résoudre des doutes ou des questions sur des points de foi ou de discipline.
L’usage des conciles n’était pas inconnu aux sectateurs de l’ancienne religion de Zerdusht que nous appelons Zoroastre. Vers l’an 200 de notre ère vulgaire, le roi de Perse Ardeshir-Babecan assembla quarante mille prêtres pour les consulter sur des doutes qu’il avait touchant le paradis et l’enfer qu’ils nomment la géhenne, terme que les Juifs adoptèrent pendant leur captivité de Babylone, ainsi que les noms des anges et des mois. Le plus célèbre des mages, Erdaviraph, ayant bu trois verres d’un vin soporifique, eut une extase qui dura sept jours et sept nuits, pendant laquelle son âme fut transportée vers Dieu. Revenu de ce ravissement, il raffermit la foi du roi en racontant le grand nombre de merveilles qu’il avait vues dans l’autre monde, et en les faisant mettre par écrit.
On sait que Jésus fut appelé Christ, mot grec qui signifie oint, et sa doctrine christianisme, ou bien évangile, c’est-à-dire bonne nouvelle, parce qu’un jour de sabbat, étant entré, selon sa coutume, dans la synagogue de Nazareth, où il avait été élevé, il se fit à lui-même l’application de ce passage d’Isaïe qu’il venait de lire: « L’esprit du Seigneur est sur moi, c’est pourquoi il m’a rempli de son onction, et m’a envoyé prêcher l’Évangile aux pauvres. » Il est vrai que tous ceux de la synagogue le chassèrent hors de leur ville, et le conduisirent jusqu’à la pointe de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter et ses proches vinrent pour se saisir de lui: car ils disaient et on leur disait qu’il avait perdu l’esprit. Or il n’est pas moins certain que Jésus déclara constamment qu’il n’était pas venu détruire la loi ou les prophètes, mais les accomplir.
Cependant comme il ne laissa rien par écrit, ses premiers disciples furent partagés sur la fameuse question s’il fallait circoncire les Gentils, et leur ordonner de garder la loi mosaïque. Les apôtres et les prêtres s’assemblèrent donc à Jérusalem pour examiner cette affaire; et après en avoir beaucoup conféré, ils écrivirent aux frères d’entre les Gentils qui étaient à Antioche, en Syrie et en Cilicie, une lettre dont voici le précis: « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous point imposer d’autre charge que celles-ci, qui sont nécessaires: savoir, de vous abstenir des viandes immolées aux idoles, et du sang, et de la chair étouffée, et de la fornication. » La décision de ce concile n’empêcha pas que Pierre, étant à Antioche, ne discontinua de manger avec les Gentils que lorsque plusieurs circoncis, qui venaient d’auprès de Jacques, furent arrivés. Mais Paul, voyant qu’il ne marchait pas droit selon la vérité de l’Évangile, lui résista en face et lui dit devant tout le monde: « Si vous, qui êtes Juif, vivez comme les Gentils, et non pas comme les Juifs, pourquoi contraignez-vous les Gentils à judaïser? » Pierre en effet vivait comme les Gentils depuis que, dans un ravissement d’esprit il avait vu le ciel ouvert, et comme une grande nappe qui descendait par les quatre coins du ciel en terre, dans laquelle il y avait de toutes sortes d’animaux terrestres à quatre pieds, de reptiles et d’oiseaux du ciel; et qu’il avait ouï une voix qui lui avait dit: « Levez-vous, Pierre, tuez et mangez. » Paul, qui reprenait si hautement Pierre d’user de cette dissimulation pour faire croire qu’il observait encore la loi, se servit lui-même à Jérusalem d’une feinte semblable. Se voyant accusé d’enseigner aux Juifs qui étaient parmi les Gentils à renoncer à Moïse, il s’alla purifier dans le temple pendant sept jours, afin que tous sussent que ce qu’ils avaient ouï dire de lui était faux, mais qu’il continuait à garder la loi; et cela par le conseil de tous les prêtres assemblés chez Jacques, et ces prêtres étaient les mêmes qui avaient décidé avec le Saint-Esprit que ces observances légales n’étaient pas nécessaires.