SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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SECTION PREMIÈRE.

Un curé, que dis-je, un curé? un iman même, un talapoin, un brame, doit avoir honnêtement de quoi vivre. Le prêtre en tout pays doit être nourri de l’autel, puisqu’il sert la république. Qu’un fanatique fripon ne s’avise pas de dire ici que je mets au niveau un curé et un brame, que j’associe la vérité avec l’imposture. Je ne compare que les services rendus à la société; je ne compare que la peine et le salaire.

Je dis que quiconque exerce une fonction pénible doit être bien payé de ses concitoyens; je ne dis pas qu’il doive regorger de richesses, souper comme Lucullus, être insolent comme Clodius. Je plains le sort d’un curé de campagne obligé de disputer une gerbe de blé à son malheureux paroissien, de plaider contre lui, d’exiger la dîme des lentilles et des pois, d’être haï et de haïr, de consumer sa misérable vie dans des querelles continuelles, qui avilissent l’âme autant qu’elles l’aigrissent.

Je plains encore davantage le curé à portion congrue, à qui des moines, nommés gros décimateurs, osent donner un salaire de quarante ducats pour aller faire, pendant toute l’année, à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, au soleil, à la pluie, dans les neiges, au milieu des glaces, les fonctions les plus désagréables, et souvent les plus inutiles. Cependant l’abbé, gros décimateur, boit son vin de Volnay, de Beaune, de Chambertin, de Sillery, mange ses perdrix et ses faisans, dort sur le duvet avec sa voisine, et fait bâtir un palais. La disproportion est trop grande.

On imagina, du temps de Charlemagne, que le clergé, outre ses terres, devait posséder la dîme des terres d’autrui; et cette dîme est au moins le quart en comptant les frais de culture. Pour assurer ce payement, on stipula qu’il était de droit divin. Et comment était-il de droit divin? Dieu était-il descendu sur la terre pour donner le quart de mon bien à l’abbé du Mont-Cassin, à l’abbé de Saint-Denis, à l’abbé de Fulde? non pas que je sache; mais on trouva qu’autrefois dans le désert d’Étam, d’Horeb, de Cadès-Barné, on avait donné aux lévites quarante-huit villes, et la dîme de tout ce que la terre produisait.

Eh bien! gros décimateur, allez à Cadès-Barné; habitez les quarante-huit villes qui sont dans ce désert inhabitable; prenez la dîme des cailloux que la terre y produit, et grand bien vous fasse!

Mais Abraham, ayant combattu pour Sodome, donna la dîme à Melchisédech, prêtre et roi de Salem. — Eh bien! combattez pour Sodome; mais que Melchisédech ne me prenne pas le blé que j’ai semé.

Dans un pays chrétien de douze cent mille lieues carrées, dans tout le Nord, dans la moitié de l’Allemagne, dans la Hollande, dans la Suisse, on paye le clergé de l’argent du trésor public. Les tribunaux n’y retentissent point des procès mus entre les seigneurs et les curés, entre le gros et le petit décimateur, entre le pasteur demandeur et l’ouaille intimée, en conséquence du troisième concile de Latran, dont l’ouaille n’a jamais entendu parler.

Le roi de Naples, cette année 1772, vient d’abolir la dîme dans une de ses provinces: les curés sont mieux payés, et la province le bénit.

Les prêtres égyptiens, dit-on, ne prenaient point la dîme. — Non; mais on nous assure qu’ils avaient le tiers de toute l’Égypte en propre. Ô miracle! ô chose du moins difficile à croire! ils avaient le tiers du pays, et ils n’eurent pas bientôt les deux autres!

Ne croyez pas, mon cher lecteur, que les Juifs, qui étaient un peuple de col roide, ne se soient jamais plaints de l’impôt de la dîme.

Donnez-vous la peine de lire le Talmud de Babylone; et si vous n’entendez pas le chaldaïque, lisez la traduction faite par Gilbert Gaulmin, avec les notes, le tout imprimé par les soins de Fabricius. Vous y verrez l’aventure d’une pauvre veuve avec le grand-prêtre Aaron, et comment le malheur de cette veuve fut la cause de la querelle entre Dathan, Coré et Abiron, d’un côté, et Aaron de l’autre.

« Une veuve n’avait qu’une seule brebis; elle voulut la tondre: Aaron vient qui prend la laine pour lui: Elle m’appartient, dit-il, selon la loi: « Tu donneras les prémices de la laine à Dieu. » La veuve implore en pleurant la protection de Coré. Coré va trouver Aaron. Ses prières sont inutiles; Aaron répond que par la loi la laine est à lui. Coré donne quelque argent à la femme, et s’en retourne plein d’indignation.

« Quelque temps après, la brebis fait un agneau; Aaron revient, et s’empare de l’agneau. La veuve vient encore pleurer auprès de Coré, qui veut en vain fléchir Aaron. Le grand-prêtre lui répond: Il est écrit dans la loi: « Tout mâle premier-né de ton troupeau appartiendra à ton Dieu; » il mangea l’agneau, et Coré s’en alla en fureur.

« La veuve au désespoir tue sa brebis. Aaron arrive encore; il en prend l’épaule et le ventre; Coré vient encore se plaindre. Aaron lui répond: Il est écrit: « Tu donneras le ventre et l’épaule aux prêtres. » « La veuve, ne pouvant plus contenir sa douleur, dit anathème à sa brebis. Aaron alors dit à la veuve: Il est écrit: « Tout ce qui sera anathème dans Israël sera à toi; » et il emporta la brebis tout entière. » Ce qui n’est pas si plaisant, mais qui est fort singulier, c’est que dans un procès entre le clergé de Reims et des bourgeois, cet exemple, tiré du Talmud, fut cité par l’avocat des citoyens. Gaulmin assure qu’il en fut témoin. Cependant on peut lui répondre que les décimateurs ne prennent pas tout au peuple; les commis des fermes ne le souffriraient pas. Chacun partage, comme il est bien juste. Au reste, nous pensons que ni Aaron ni aucun de nos curés ne se sont approprié les brebis et les agneaux des veuves de notre pauvre pays.

Nous ne pouvons mieux finir cet article honnête du Curé de campagne, que par ce dialogue, dont une partie a déjà été imprimée.

SECTION II.

CURIOSITÉ.

Suave, mari magno turbantibus æquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem; Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed quibus ipse nialis careas quia cernere suave est; Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli.

Sed nil dulcius est, bene quam munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena, Despicere unde queas alios, passimque videre Errare atque viam palantes quaerere vitæ, Certare ingenio, contendere nobilitate, Noctes atque dies niti prsestante labore Ad summas emergere opes rerumque potiri.

O miseras hominum mentes! o pectora cœca!

(Lucr., lib. II, v. 1 et seq.)

On voit avec plaisir, dans le sein du repos, Des mortels malheureux lutter contre les flots; On aime à voir de loin deux terribles armées, Dans les champs de la mort au combat animées: Non que le mal d’autrui soit un plaisir si doux; Mais son danger nous plaît quand il est loin de nous.

Heureux qui, retiré dans le temple des sages.

Voit en paix sous ses pieds se former les orages; Qui rit en contemplant les mortels insensés, De leur joug volontaire esclaves empressés, Inquiets, incertains du chemin qu’il faut suivre.

Sans penser, sans jouir, ignorant l’art de vivre.

Dans l’agitation consumant leurs beaux jours, Poursuivant la fortune, et rampant dans les cours!

vanité de l’homme! ô faiblesse! ô misère!

Pardon, Lucrèce, je soupçonne que vous vous trompez ici en morale, comme vous vous trompez toujours en physique. C’est, à mon avis, la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger. Cela m’est arrivé; et je vous jure que mon plaisir, mêlé d’inquiétude et de malaise, n’était point du tout le fruit de ma réflexion, il ne venait point d’une comparaison secrète entre ma sécurité et le danger de ces infortunés: j’étais curieux et sensible.

À la bataille de Fontenoy les petits garçons et les petites filles montaient sur les arbres d’alentour pour voir tuer du monde.

Les dames se firent apporter des siéges sur un bastion de la ville de Liége pour jouir du spectacle à la bataille de Rocoux.

Quand j’ai dit: « Heureux qui voit en paix se former les orages, » mon bonheur était d’être tranquille et de chercher le vrai, et non pas de voir souffrir des êtres pensants, persécutés pour l’avoir cherché, opprimés par des fanatiques ou par des hypocrites.

Si l’on pouvait supposer un ange volant sur six belles ailes du haut de l’empyrée, s’en allant regarder par un soupirail de l’enfer les tourments et les contorsions des damnés, et se réjouissant de ne rien sentir de leurs inconcevables douleurs, cet ange tiendrait beaucoup du caractère de Belzébuth.

Je ne connais point la nature des anges parce que je ne suis qu’homme: il n’y a que les théologiens qui la connaissent; mais en qualité d’homme je pense, par ma propre expérience et par celle de tous les badauds mes confrères, qu’on ne court à aucun spectacle, de quelque genre qu’il puisse être, que par pure curiosité. Cela me semble si vrai que le spectacle a beau être admirable, on s’en lasse à la fin. Le public de Paris ne va plus guère au Tartuffe, qui est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre de Molière; pourquoi? c’est qu’il y est allé souvent; c’est qu’il le sait par cœur. Il en est ainsi d’Andromaque.

Perrin Dandin a bien malheureusement raison quand il propose à la jeune Isabelle de la mener voir comment on donne la question; cela fait, dit-il, passer une heure ou deux. Si cette anticipation du dernier supplice, plus cruelle souvent que le supplice même, était un spectacle public, toute la ville de Toulouse aurait volé en foule pour contempler le vénérable Calas souffrant à deux reprises ces tourments abominables, sur les conclusions du procureur général. Pénitents blancs, pénitents gris et noirs, femmes, filles, maîtres des jeux floraux, étudiants, laquais, servantes, filles de joie, docteurs en droit canon, tout se serait pressé. On se serait étouffé à Paris pour voir passer dans un tombereau le malheureux général Lally avec un bâillon de six doigts dans la bouche.

Mais si ces tragédies de cannibales, qu’on représente quelquefois chez la plus frivole des nations et la plus ignorante en général dans les principes de la jurisprudence et de l’équité; si les spectacles donnés par quelques tigres à des singes, comme ceux de la Saint-Barthélemy et ses diminutifs, se renouvelaient tous les jours, on déserterait bientôt un tel pays; on le fuirait avec horreur; on abandonnerait sans retour la terre infernale où ces barbaries seraient fréquentes.

Quand les petits garçons et les petites filles déplument leurs moineaux, c’est purement par esprit de curiosité, comme lorsqu’elles mettent en pièces les jupes de leurs poupées. C’est cette passion seule qui conduit tant de monde aux exécutions publiques, comme nous l’avons vu. « Étrange empressement de voir des misérables! » a dit l’auteur d’une tragédie. Je me souviens qu’étant à Paris lorsqu’on fit souffrir à Damiens une mort des plus recherchées et des plus affreuses qu’on puisse imaginer, toutes les fenêtres qui donnaient sur la place furent louées chèrement par les dames; aucune d’elles assurément ne faisait la réflexion consolante qu’on ne la tenaillerait point aux mamelles, qu’on ne verserait point du plomb fondu et de la poix résine bouillante dans ses plaies, et que quatre chevaux ne tireraient point ses membres disloqués et sanglants. Un des bourreaux jugea plus sainement que Lucrèce: car lorsqu’un des académiciens de Paris voulut entrer dans l’enceinte pour examiner la chose de plus près, et qu’il fut repoussé par les archers: « Laissez entrer monsieur, dit-il; c’est un amateur. » C’est-à-dire: c’est un curieux, ce n’est point par méchanceté qu’il vient ici, ce n’est pas par un retour sur soi-même pour goûter le plaisir de n’être pas écartelé: c’est uniquement par curiosité, comme on va voir des expériences de physique.

La curiosité est naturelle à l’homme, aux singes, et aux petits chiens. Menez avec vous un petit chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la portière pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a l’air de tout considérer. Pour l’homme, vous savez comme il est fait; Rome, Londres, Paris, passent leur temps à demander ce qu’il y a de nouveau.

CYRUS.

Plusieurs doctes, et Rollin après eux, dans un siècle où l’on cultive sa raison, nous ont assuré que Javan, qu’on suppose être le père des Grecs, était petit-fils de Noé. Je le crois, comme je crois que Persée était le fondateur du royaume de Perse, et Niger de la Nigritie. C’est seulement un de mes chagrins que les Grecs n’aient jamais connu ce Noé, le véritable auteur de leur race. J’ai marqué ailleurs mon étonnement et ma douleur qu’Adam, notre père à tous, ait été absolument ignoré de tous, depuis le Japon jusqu’au détroit de Le Maire, excepté d’un petit peuple, qui n’a lui-même été connu que très-tard. La science des généalogies est sans doute très-certaine, mais bien difficile.

Ce n’est ni sur Javan, ni sur Noé, ni sur Adam que tombent aujourd’hui mes doutes, c’est sur Cyrus; et je ne recherche pas laquelle des fables débitées sur Cyrus est préférable, celle d’Hérodote ou de Ctésias, ou celle de Xénophon, ou de Diodore, ou de Justin, qui toutes se contredisent. Je ne demande point pourquoi on s’est obstiné à donner ce nom de Cyrus à un barbare qui s’appelait Kosrou, et ceux de Cyropolis, de Persépolis, à des villes qui ne se nommèrent jamais ainsi.

Je laisse là tout ce qu’on a dit du grand Cyrus, et jusqu’au roman de ce nom, et jusqu’aux voyages que l’Écossais Ramsay lui a fait entreprendre. Je demande seulement quelques instructions aux Juifs sur ce Cyrus dont ils ont parlé.

Je remarque d’abord qu’aucun historien n’a dit un mot des Juifs dans l’histoire de Cyrus, et que les Juifs sont les seuls qui osent faire mention d’eux-mêmes en parlant de ce prince.

Ils ressemblent en quelque sorte à certaines gens qui disaient d’un ordre de citoyens supérieur à eux: « Nous connaissons messieurs, mais messieurs ne nous connaissent pas. » Il en est de même d’Alexandre par rapport aux Juifs. Aucun historien d’Alexandre n’a mêlé le nom d’Alexandre avec celui des Juifs; mais Josèphe ne manque pas de dire qu’Alexandre vint rendre ses respects à Jérusalem; qu’il adora je ne sais quel pontife juif nommé Jaddus, lequel lui avait autrefois prédit en songe la conquête de la Perse. Tous les petits se rengorgent; les grands songent moins à leur grandeur.

Quand Tarif vient conquérir l’Espagne, les vaincus lui disent qu’ils l’ont prédit. On en dit autant à Gengis, à Tamerlan, à Mahomet II.

À Dieu ne plaise que je veuille comparer les prophéties juives à tous les diseurs de bonne aventure qui font leur cour aux victorieux, et qui leur prédisent ce qui leur est arrivé. Je remarque seulement que les Juifs produisent des témoignages de leur nation sur Cyrus, environ cent soixante ans avant qu’il fût au monde.

On trouve dans Isaïe (chap, xlv, 1): « Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus, qui est mon Christ, que j’ai pris par la main pour lui assujettir les nations, pour mettre en fuite les rois, pour ouvrir devant lui les portes: Je marcherai devant vous; j’humilierai les grands; je romprai les coffres; je vous donnerai l’argent caché, afin que vous sachiez que je suis le Seigneur, etc. » Quelques savants ont peine à digérer que le Seigneur gratifie du nom de son Christ un profane de la religion de Zoroastre. Ils osent dirent que les Juifs firent comme tous les faibles qui flattent les puissants, qu’ils supposèrent des prédictions en faveur de Cyrus.

Ces savants ne respectent pas plus Daniel qu’Isaïe. Ils traitent toutes les prophéties attribuées à Daniel avec le même mépris que saint Jérôme montre pour l’aventure de Suzanne, pour celle du dragon de Bélus, et pour les trois enfants de la fournaise.

Ces savants ne paraissent pas assez pénétrés d’estime pour les prophètes. Plusieurs même d’entre eux prétendent qu’il est métaphysiquement impossible de voir clairement l’avenir; qu’il y a une contradiction formelle à voir ce qui n’est point; que le futur n’existe pas, et par conséquent ne peut être vu; que les fraudes en ce genre sont innombrables chez toutes les nations; qu’il faut enfin se défier de tout dans l’histoire ancienne.

Ils ajoutent que s’il y a jamais eu une prédiction formelle, c’est celle de la découverte de l’Amérique dans Sénèque le Tragique (Médée, acte II, scène iii):...Venient annis Sæcula seris quibus Oceanus Vincula rerum laxei, et ingens Pateat tellus, etc.

Les quatre étoiles du pôle antarctique sont annoncées encore plus clairement dans le Dante. Cependant personne ne s’est avisé de prendre Sénèque et Alighieri Dante pour des devins.

Nous sommes bien loin d’être du sentiment de ces savants, nous nous bornons à être extrêmement circonspects sur les prophètes de nos jours.

Quant à l’histoire de Cyrus, il est vraiment fort difficile de savoir s’il mourut de sa belle mort, ou si Tomyris lui fit couper la tête. Mais je souhaite, je l’avoue, que les savants qui font couper le cou à Cyrus aient raison. Il n’est pas mal que ces illustres voleurs de grand chemin, qui vont pillant et ensanglantant la terre, soient un peu châtiés quelquefois.

Cyrus a toujours été destiné à devenir le sujet d’un roman. Xénophon a commencé, et malheureusement Ramsay a fini. Enfin, pour faire voir quel triste sort attend les héros, Danchet a fait une tragédie de Cyrus.

Cette tragédie est entièrement ignorée. La Cyropédie de Xénophon est plus connue, parce qu’elle est d’un Grec. Les Voyages de Cyrus le sont beaucoup moins, quoiqu’ils aient été imprimés en anglais et en français, et qu’on y ait prodigué l’érudition.

Le plaisant du roman intitulé Voyages de Cyrus consiste à trouver un Messie partout, à Memphis, à Babylone, à Ecbatane, à Tyr, comme à Jérusalem, et chez Platon, comme dans l’Évangile. L’auteur ayant été quaker, anabaptiste, anglican, presbytérien, était venu se faire féneloniste à Cambrai sous l’illustre auteur du Télémaque. Étant devenu depuis précepteur de l’enfant d’un grand seigneur, il se crut fait pour instruire l’univers et pour le gouverner; il donne en conséquence des leçons à Cyrus pour devenir le meilleur roi de l’univers, et le théologien le plus orthodoxe.

Ces deux rares qualités paraissent assez incompatibles. Il le mène à l’école de Zoroastre, et ensuite à celle du jeune Juif Daniel, le plus grand philosophe qui ait jamais été: car non-seulement il expliquait tous les songes (ce qui est la fin de la science humaine), mais il devinait tous ceux qu’on avait faits; et c’est à quoi nul autre que lui n’est encore parvenu. On s’attendait que Daniel présenterait la belle Suzanne au prince, c’était la marche naturelle du roman; mais il n’en fit rien.

Cyrus, en récompense, a de longues conversations avec le grand roi Nabuchodonosor, dans le temps qu’il était bœuf; et Ramsay fait ruminer Nabuchodonosor en théologien très-profond.

Et puis, étonnez-vous que le prince pour qui cet ouvrage fut composé aimât mieux aller à la chasse ou à l’Opéra que de le lire!

D.

DANTE (LE).

Vous voulez connaître le Dante. Les Italiens l’appellent divin; mais c’est une divinité cachée: peu de gens entendent ses oracles; il a des commentateurs, c’est peut-être encore une raison de plus pour n’être pas compris. Sa réputation s’affermira toujours, parce qu’on ne le lit guère. Il y a de lui une vingtaine de traits qu’on sait par cœur: cela suffit pour s’épargner la peine d’examiner le reste.

Ce divin Dante fut, dit-on, un homme assez malheureux. Ne croyez pas qu’il fut divin de son temps, ni qu’il fut prophète chez lui. Il est vrai qu’il fut prieur, non pas prieur de moines, mais prieur de Florence, c’est-à-dire l’un des sénateurs.

Il était né en 1260, à ce que disent ses compatriotes. Bayle, qui écrivait à Rotterdam, currente calamo, pour son libraire, environ quatre siècles entiers après le Dante, le fait naître en 1265 et je n’en estime Bayle ni plus ni moins pour s’être trompé de cinq ans: la grande affaire est de ne se tromper ni en fait de goût ni en fait de raisonnements.

Les arts commençaient alors à naître dans la patrie du Dante. Florence était, comme Athènes, pleine d’esprit, de grandeur, de légèreté, d’inconstance et de factions. La faction blanche avait un grand crédit: elle se nommait ainsi du nom de la signora Bianca. Le parti opposé s’intitulait le parti des noirs, pour mieux se distinguer des blancs. Ces deux partis ne suffisaient pas aux Florentins. Ils avaient encore les guelfes et les gibelins. La plupart des blancs étaient gibelins du parti des empereurs, et les noirs penchaient pour les guelfes attachés aux papes.

Toutes ces factions aimaient la liberté, et faisaient pourtant ce qu’elles pouvaient pour la détruire. Le pape Boniface VIII voulut profiter de ces divisions pour anéantir le pouvoir des empereurs en Italie. Il déclara Charles de Valois, frère du roi de France Philippe le Bel, son vicaire en Toscane. Le vicaire vint bien armé, chassa les blancs et les gibelins, et se fit détester des noirs et des guelfes. Le Dante était blanc et gibelin; il fut chassé des premiers, et sa maison rasée. On peut juger de là s’il fut le reste de sa vie affectionné à la maison de France et aux papes; on prétend pourtant qu’il alla faire un voyage à Paris, et que pour se désennuyer il se fit théologien, et disputa vigoureusement dans les écoles. On ajoute que l’empereur Henri VII ne fit rien pour lui, tout gibelin qu’il était; qu’il alla chez Frédéric d’Aragon, roi de Sicile, et qu’il en revint aussi pauvre qu’il y était allé. Il fut réduit au marquis de Malaspina, et au grand-kan de Vérone. Le marquis et le grand-kan ne le dédommagèrent pas; il mourut pauvre à Ravenne, à l’âge de cinquante-six ans. Ce fut dans ces divers lieux qu’il composa sa comédie de l’enfer, du purgatoire, et du paradis; on a regardé ce salmigondis comme un beau poëme épique.

Il trouva d’abord à l’entrée de l’enfer un lion et une louve. Tout d’un coup Virgile se présente à lui pour l’encourager; Virgile lui dit qu’il est né Lombard; c’est précisément comme si Homère disait qu’il est né Turc. Virgile offre de faire au Dante les honneurs de l’enfer et du purgatoire, et de le mener jusqu’à la porte de Saint-Pierre; mais il avoue qu’il ne pourra pas entrer avec lui.

Cependant Caron les passe tous deux dans sa barque. Virgile lui raconte que, peu de temps après son arrivée en enfer, il y vit un être puissant qui vint chercher les âmes d’Abel, de Noé, d’Abraham, de Moïse, de David. En avançant chemin, ils découvrent dans l’enfer des demeures très-agréables: dans l’une sont Homère, Horace, Ovide, et Lucain; dans une autre, on voit Électre, Hector, Énée, Lucrèce, Brutus, et le Turc Saladin; dans une troisième, Socrate, Platon, Hippocrate, et l’Arabe Averroès.

Enfin paraît le véritable enfer, où Pluton juge les condamnés. Le voyageur y reconnaît quelques cardinaux, quelques papes, et beaucoup de Florentins. Tout cela est-il dans le style comique? Non. Tout est-il dans le genre héroïque? Non. Dans quel goût est donc ce poëme? dans un goût bizarre.

Mais il y a des vers si heureux et si naïfs qu’ils n’ont point vieilli depuis quatre cents ans, et qu’ils ne vieilliront jamais. Un poème d’ailleurs où l’on met des papes en enfer réveille beaucoup l’attention; et les commentateurs épuisent toute la sagacité de leur esprit à déterminer au juste qui sont ceux que le Dante a damnés, et à ne se pas tromper dans une matière si grave.

On a fondé une chaire, une lecture pour expliquer cet auteur classique. Vous me demanderez comment l’Inquisition ne s’y oppose pas. Je vous répondrai que l’Inquisition entend raillerie en Italie; elle sait bien que des plaisanteries en vers ne peuvent point faire de mal: vous en allez juger par cette petite traduction très-libre d’un morceau du chant vingt-troisième; il s’agit d’un damné de la connaissance de l’auteur. Le damné parle ainsi: Je m’appelais le comte de Guidon; Je fus sur terre et soldat et poltron; Puis m’enrôlai sous saint François d’Assise, Afin qu’un jour le bout de son cordon Me donnât place en la céleste Église; Et j’y serais sans ce pape félon, Qui m’ordonna de servir sa feintise, Et me rendit aux griffes du démon.

Voici le fait. Quand j’étais sur la terre, Vers Rimini je fis longtemps la guerre, Moins, je l’avoue, en héros qu’en fripon.

L’art de fourber me fit un grand renom.

Mais quand mon chef eut porté poil grison, Temps de retraite où convient la sagesse, Le repentir vint ronger ma vieillesse.

Et j’eus recours à la confession.

Ô repentir tardif et peu durable!

Le bon saint-père en ce temps guerroyait, Non le Soudan, non le Turc intraitable, Mais les chrétiens, qu’en vrai Turc il pillait.

Or, sans respect pour tiare et tonsure, Pour saint François, son froc et sa ceinture: « Frère, dit-il, il me convient d’avoir Incessamment Préneste en mon pouvoir.

Conseille-moi, cherche sous ton capuce Quelque beau tour, quelque gentille astuce, Pour ajouter en bref à mes États Ce qui me tente et ne m’appartient pas.

J’ai les deux clefs du ciel en ma puissance.

De Célestin la dévote imprudence S’en servit mal, et moi, je sais ouvrir Et refermer le ciel à mon plaisir.

Si tu me sers, ce ciel est ton partage. » Je le servis, et trop bien; dont j’enrage.

Il eut Préneste, et la mort me saisit.

Lors devers moi saint François descendit, Comptant au ciel amener ma bonne âme; Mais Belzébuth vint en poste, et lui dit: « Monsieur d’Assise, arrêtez: je réclame Ce conseiller du saint-père, il est mien; Bon saint François, que chacun ait le sien. » Lors, tout penaud, le bonhomme d’Assise M’abandonnait au grand diable d’enfer.

Je lui criai: « Monsieur de Lucifer, Je suis un saint, voyez ma robe grise; Je fus absous par le chef de l’Église.

— J’aurai toujours, répondit le démon, Un grand respect pour l’absolution: On est lavé de ses vieilles sottises.

Pourvu qu’après autres ne soient commises.

J’ai fait souvent cette distinction À tes pareils; et grâce à l’Italie, Le diable sait de la théologie.»

Il dit, et rit: je ne répliquai rien À Belzébuth; il raisonnait trop bien.

Lors il m’empoigne, et d’un bras roide et ferme Il appliqua sur mon triste épiderme Vingt coups de fouet, dont bien fort il me cuit: Que Dieu le rende à Boniface Huit!

DAVID.

Nous devons révérer David comme un prophète, comme un roi, comme un ancêtre du saint époux de Marie, comme un homme qui a mérité la miséricorde de Dieu par sa pénitence.

Je dirai hardiment que l’article David, qui suscita tant d’ennemis à Bayle, premier auteur d’un dictionnaire de faits et de raisonnements, ne méritait pas le bruit étrange que l’on fit alors. Ce n’était pas David qu’on voulait défendre, c’était Bayle qu’on voulait perdre. Quelques prédicants de Hollande, ses ennemis mortels, furent aveuglés par leur haine au point de le reprendre d’avoir donné des louanges à des papes qu’il en croyait dignes, et d’avoir réfuté les calomnies débitées contre eux.

Cette ridicule et honteuse injustice fut signée de douze théologiens, le 20 décembre 1698, dans le même consistoire où ils feignaient de prendre la défense du roi David. Comment osaient-ils manifester hautement une passion lâche que le reste des hommes s’efforce toujours de cacher? Ce n’était pas seulement le comble de l’injustice et du mépris de toutes les sciences; c’était le comble du ridicule que de défendre à un historien d’être impartial, et à un philosophe d’être raisonnable. Un homme seul n’oserait être insolent et injuste à ce point; mais dix ou douze personnes rassemblées, avec quelque espèce d’autorité, sont capables des injustices les plus absurdes. C’est qu’elles sont soutenues les unes par les autres, et qu’aucune n’est chargée en son propre nom de la honte de la compagnie.

Une grande preuve que cette condamnation de Bayle fut personnelle est ce qui arriva en 1761 à M. Hut, membre du parlement d’Angleterre. Les docteurs Chandler et Palmer avaient prononcé l’oraison funèbre du roi George II, et l’avaient, dans leurs discours, comparé au roi David, selon l’usage de la plupart des prédicateurs qui croient flatter les rois.

M. Hut ne regarda point cette comparaison comme une louange; il publia la fameuse dissertation the Man after God’s own heart. Dans cet écrit il veut faire voir que George II, roi beaucoup plus puissant que David, n’étant pas tombé dans les fautes du melk juif, et n’ayant pu par conséquent faire la même pénitence, ne pouvait lui être comparé.

Il suit pas à pas les livres des Rois. Il examine toute la conduite de David beaucoup plus sévèrement que Bayle; et il fonde son opinion sur ce que le Saint-Esprit ne donne aucune louange aux actions qu’on peut reprocher à David. L’auteur anglais juge le roi de Judée uniquement sur les notions que nous avons aujourd’hui du juste et de l’injuste.

Il ne peut approuver que David rassemble une bande de voleurs au nombre de quatre cents, qu’il se fasse armer par le grand-prêtre Achimélech de l’épée de Goliath, et qu’il en reçoive les pains consacrés.

Qu’il descende chez l’agriculteur Nahal pour mettre chez lui tout à feu et à sang, parce que Nahal a refusé des contrihutions à sa troupe de brigands; que Nahal meure peu de jours après, et que David épouse la veuve.

Il réprouve sa conduite avec le roi Achis, possesseur de cinq ou six villages dans le canton de Geth. David, étant alors à la tête de six cents bandits, allait faire des courses chez les alliés de son bienfaiteur Achis; il pillait tout, il égorgeait tout, vieillards, femmes, enfants à la mamelle. Et pourquoi massacrait-il les enfants à la mamelle? « C’est, dit le texte, de peur que ces enfants n’en portassent la nouvelle au roi Achis. » Cependant Saül perd une bataille contre les Philistins, et il se fait tuer par son écuyer. Un Juif en apporte la nouvelle à David, qui lui donne la mort pour récompense.

Isboseth succède à son père Saül; David est assez fort pour lui faire la guerre: enfin Isboseth est assassiné.

David s’empare de tout le royaume; il surprend la petite ville ou le village de Rabbath, et il fait mourir tous les habitants par des supplices assez extraordinaires; on les scie en deux, on les déchire avec des herses de fer, on les brûle dans des fours à brique.

Après ces belles expéditions, il y a une famine de trois ans dans le pays. En effet, à la manière dont on faisait la guerre, les terres devaient être mal ensemencées. On consulte le Seigneur, et on lui demande pourquoi il y a famine. La réponse était fort aisée: c’était assurément parce que, dans un pays qui à peine produit du blé, quand on a fait cuire les laboureurs dans des fours à briques et qu’on les a sciés en deux il reste peu de gens pour cultiver la terre; mais le Seigneur répond que c’est parce que Saül avait tué autrefois des Gabaonites.

Que fait aussitôt David? Il assemble les Gabaonites; il leur dit que Saül a eu grand tort de leur faire la guerre; que Saül n’était point comme lui selon le cœur de Dieu, qu’il est juste de punir sa race; et il leur donne sept petits-fils de Saül à pendre, lesquels furent pendus parce qu’il y avait eu famine.

M. Hut a la justice de ne point insister sur l’adultère avec Bethsabée et sur le meurtre d’Urie, puisque ce crime fut pardonné à David lorsqu’il se repentit. Le crime est horrible, abominable; mais enfin le Seigneur transféra son péché, l’auteur anglais le transfère aussi.

Personne ne murmura en Angleterre contre l’auteur; son livre fut réimprimé avec l’approbation publique: la voix de l’équité se fait entendre tôt ou tard chez les hommes. Ce qui paraissait téméraire il y a quatre-vingts ans ne paraît aujourd’hui que simple et raisonnable, pourvu qu’on se tienne dans les bornes d’une critique sage, et du respect qu’on doit aux livres divins.

D’ailleurs il n’en va pas en Angleterre aujourd’hui comme autrefois. Ce n’est plus le temps où un verset d’un livre hébreu, mal traduit d’un jargon barbare en un jargon plus barbare encore, mettait en feu trois royaumes. Le parlement prend peu d’intérêt à un roitelet d’un petit canton de la Syrie.

Rendons justice à dom Calmet; il n’a point passé les bornes dans son Dictionnaire de la Bible, à l’article David. « Nous ne prétendons pas, dit-il, approuver la conduite de David; il est croyable qu’il ne tomba dans ces excès de cruauté qu’avant qu’il eût reconnu le crime qu’il avait commis avec Bethsabée. » Nous ajouterons que probablement il les reconnut tous, car ils sont assez nombreux.

Faisons ici une question qui nous paraît très-importante. Ne s’est-on pas souvent mépris sur l’article David? s’agit-il de sa personne, de sa gloire, du respect dû aux livres canoniques? Ce qui intéresse le genre humain, n’est-ce pas que l’on ne consacre jamais le crime? Qu’importe le nom de celui qui égorgeait les femmes et les enfants de ses alliés, qui faisait pendre les petits-fils de son roi, qui faisait scier en deux, brûler dans des fours, déchirer sous des herses, des citoyens malheureux? Ce sont ces actions que nous jugeons, et non les lettres qui composent le nom du coupable; le nom n’augmente ni ne diminue le crime.

Plus on révère David comme réconcilié avec Dieu par son repentir, et plus on condamne les cruautés dont il s’est rendu coupable.

Si un jeune paysan, en cherchant des ânesses, trouve un royaume, cela n’arrive pas communément; si un autre paysan guérit son roi d’un accès de folie, en jouant de la harpe, ce cas est encore très-rare; mais que ce petit joueur de harpe devienne roi parce qu’il a rencontré dans un coin un prêtre de village qui lui jette une bouteille d’huile d’olive sur la tête, la chose est encore plus merveilleuse.

Quand et par qui ces merveilles furent-elles écrites? je n’en sais rien; mais je suis bien sûr que ce n’est ni par un Polybe, ni par un Tacite.