SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Qu’une ardeur de dispute éveillait avant l’aube?

Contiez-vous un combat de votre régiment, Il savait mieux que vous, où, contre qui, comment.

Vous seul en auriez eu toute la renommée.

N’importe, il vous citait ses lettres de l’armée; Et, Richelieu présent, il aurait raconté Ou Gênes défendue, ou Mahon emporté.

D’ailleurs homme de sens, d’esprit et de mérite; Mais son meilleur ami redoutait sa visite.

L’un, bientôt rebuté d’une vaine clameur, Gardait en l’écoutant un silence d’humeur.

J’en ai vu, dans le feu d’une dispute aigrie, Prêts à l’injurier, le quitter de furie; Et, rejetant la porte à son double battant, Ouvrir à leur colère un champ libre en sortant.

Ses neveux, qu’à sa suite attachait l’espérance.

Avaient vu dérouter toute leur complaisance.

Un voisin asthmatique, en l’embrassant un soir, Lui dit: « Mon médecin me défend de vous voir. » Et parmi cent vertus cette unique faiblesse Dans un triste abandon réduisit sa vieillesse.

Au sortir d’un sermon la fièvre le saisit.

Las d’avoir écouté sans avoir contredit; Et, tout près d’expirer, gardant son caractère, Il faisait disputer le prêtre et le notaire.

Que la bonté divine, arbitre de son sort, Lui donne le repos que nous rendit sa mort.

Si du moins il s’est tu devant ce grand arbitre!

Un jeune bachelier, bientôt docteur en titre, Doit, suivant une affiche, un tel jour, en tel lieu, Répondre à tout venant sur l’essence de Dieu.

Venez-y, venez voir, comme sur un théâtre.

Une dispute en règle, un choc opiniâtre, L’enthymème serré, les dilemmes pressants.

Poignards à double lame, et frappant en deux sens; Et le grand syllogisme en forme régulière, Et le sophisme vain de sa fausse lumière; Des moines échauffés, vrai fléau des docteurs, De pauvres Hibernois, complaisants disputeurs, Qui, fuyant leur pays pour les saintes promesses, Viennent vivre à Paris d’arguments et de messes; Et l’honnête public qui, même écoutant bien, A la saine raison de n’y comprendre rien.

Voilà donc les leçons qu’on prend dans vos écoles!

Mais tous les arguments sont-ils faux ou frivoles?

Socrate disputait jusque dans les festins, Et tout nu quelquefois argumentait aux bains.

Était-ce dans un sage une folle manie?

La contrariété fait sortir le génie.

La veine d’un caillou recèle un feu qui dort; Image de ces gens, froids au premier abord.

Et qui dans la dispute, à chaque repartie, Sont pleins d’une chaleur qu’on n’avait point sentie.

C’est un bien, j’y consens. Quant au mal, le voici: Plus on a disputé, moins on s’est éclairci.

On ne redresse point l’esprit faux ni l’œil louche.

Ce mot j’ai tort, ce mot nous déchire la bouche.

Nos cris et nos efforts ne frappent que le vent.

Chacun dans son avis demeure comme avant.

C’est mêler seulement aux opinions vaines Le tumulte insensé des passions humaines.

Le vrai peut quelquefois n’être point de saison; Et c’est un très-grand tort que d’avoir trop raison.

Autrefois la Justice et la Vérité nues Chez les premiers humains furent longtemps connues; Elles régnaient en sœurs; mais on sait que depuis L’une a fui dans le ciel et l’autre dans un puits.

La vaine Opinion règne sur tous les âges; Son temple est dans les airs porté sur les nuages; Une foule de dieux, de démons, de lutins, Sont au pied de son trône; et, tenant dans leurs mains Mille riens enfantés par un pouvoir magique, Nous les montrent de loin sous des verres d’optique.

Autour d’eux, nos vertus, nos biens, nos maux divers, En bulles de savon sont épars dans les airs; Et le souffle des vents y promène sans cesse De climats en climats le temple et la déesse.

Elle fuit et revient. Elle place un mortel Hier sur un bûcher, demain sur un autel.

Le jeune Antinoüs eut autrefois des prêtres.

Nous rions maintenant des mœurs de nos ancêtres; Et qui rit de nos mœurs ne fait que prévenir Ce qu’en doivent penser les siècles à venir.

Une beauté frappante et dont l’éclat étonne, Les Français la peindront sous les traits de Brionne, Sans croire qu’autrefois un petit front serré, Un front à cheveux d’or fut souvent adoré.

Ainsi l’Opinion, changeante et vagabonde, Soumet la Beauté même, autre reine du monde; Ainsi, dans l’univers, ses magiques effets Des grands événements sont les ressorts secrets.

Comment donc espérer qu’un jour, aux pieds d’un sage, Nous la voyions tomber du haut de son nuage, Et que la Vérité, se montrant aussitôt, Vienne au bord de son puits voir ce qu’on fait en haut?

Il est pour les savants, et pour les sages même, Une autre illusion: cet esprit de système, Qui bâtit, en rêvant, des mondes enchantés, Et fonde mille erreurs sur quelques vérités.

C’est par lui qu’égarés après de vaines ombres, L’inventeur du calcul chercha Dieu dans les nombres, L’auteur du mécanisme attacha follement La liberté de l’homme aux lois du mouvement.

L’un d’un soleil éteint veut composer la terre; La terre, dit un autre, est un globe de verre.

De là ces différends soutenus à grands cris; Et, sur un tas poudreux d’inutiles écrits, La dispute s’assied dans l’asile du sage.

La contrariété tient souvent au langage; On peut s’entendre moins, formant un même son, Que si l’un parlait basque, et l’autre bas-breton.

C’est là, qui le croirait? un fléau redoutable; Et la pâle famine, et la peste effroyable.

N’égalent point les maux et les troubles divers Que les malentendus sèment dans l’univers.

Peindrai-je des dévots les discordes funestes, Les saints emportements de ces âmes célestes, Le fanatisme au meurtre excitant les humains, Des poisons, des poignards, des flambeaux dans les mains; Nos villages déserts, nos villes embrasées, Sous nos foyers détruits nos mères écrasées; Dans nos temples sanglants abandonnés du ciel, Les ministres rivaux égorgés sur l’autel; Tous les crimes unis, meurtre, inceste, pillage, Les fureurs du plaisir se mêlant au carnage; Sur des corps expirants, d’infâmes ravisseurs Dans leurs embrassements reconnaissant leurs sœurs: L’étranger dévorant le sein de ma patrie.

Et sous la piété déguisant sa furie; Les pères conduisant leurs enfants aux bourreaux.

Et les vaincus toujours traînés aux échafauds?...Dieu puissant! permettez que ces temps déplorables Un jour par nos neveux soient mis au rang des fables.

Mais je vois s’avancer un fâcheux disputeur; Son air d’humilité couvre mal sa hauteur; Et son austérité, pleine de l’Évangile, Paraît offrir à Dieu le venin qu’il distille.

« Monsieur, tout ceci cache un dangereux poison: Personne, selon vous, n’a ni tort ni raison; Et sur la vérité n’ayant point de mesure, Il faut suivre pour loi l’instinct de la nature!

— Monsieur, je n’ai pas dit un mot de tout cela...— Oh! quoique vous ayez déguisé ce sens-là, En vous interprétant la chose devient claire...— Mais en termes précis j’ai dit tout le contraire.

Cherchons la vérité, mais d’un commun accord: Qui discute a raison, et qui dispute a tort.

Voilà ce que j’ai dit: et d’ailleurs, qu’à la guerre, À la ville, à la cour, souvent il faut se taire...— Mon cher monsieur, ceci cache toujours deux sens; Je distingue...— Monsieur, distinguez, j’y consens.

J’ai dit mon sentiment, je vous laisse les vôtres, En demandant pour moi ce que j’accorde aux autres.

— Mon fils, nous vous avons défendu de penser; Et pour vous convertir je cours vous dénoncer. » Heureux! ô trop heureux qui, loin des fanatiques, Des causeurs importuns, et des jaloux critiques, En paix sur l’Hélicon pourrait cueillir des fleurs!

Tels on voit dans les champs de sages laboureurs, D’une ruche irritée évitant les blessures, En dérober le miel à l’abri des piqûres.

DISTANCE.

Un homme qui connaît combien on compte de pas d’un bout de sa maison à l’autre s’imagine que la nature lui a enseigné tout d’un coup cette distance, et qu’il n’a en besoin que d’un coup d’œil, comme lorsqu’il a vu des couleurs. Il se trompe; on ne peut connaître les différents éloignements des objets que par expérience, par comparaison, par habitude. C’est ce qui fait qu’un matelot, en voyant sur mer un vaisseau voguer loin du sien, vous dira sans hésiter à quelle distance on est à peu près de ce vaisseau; et le passager n’en pourra former qu’un doute très-confus.

La distance n’est qu’une ligne de l’objet à nous. Cette ligne se termine à un point: nous ne sentons donc que ce point, et soit que l’objet existe à mille lieues, ou qu’il soit à un pied, ce point est toujours le même dans nos yeux.

Nous n’avons donc aucun moyen immédiat pour apercevoir tout d’un coup la distance, comme nous en avons pour sentir, par l’attouchement, si un corps est dur ou mou; par le goût, s’il est doux ou amer; par l’ouïe, si de deux sons l’un est grave et l’autre aigu. Car, qu’on y prenne bien garde, les parties d’un corps qui cèdent à mon doigt sont la plus prochaine cause de ma sensation de mollesse; et les vibrations de l’air, excitées par le corps sonore, sont la plus prochaine cause de ma sensation du son. Or, si je ne puis avoir ainsi immédiatement une idée de distance, il faut donc que je connaisse cette dislance par le moyen d’une autre idée intermédiaire; mais il faut au moins que j’aperçoive cette idée intermédiaire: car une idée que je n’aurais point ne servira certainement pas à m’en faire avoir une autre.

On dit qu’une telle maison est à un mille d’une telle rivière; mais si je ne sais pas où est cette rivière, je ne sais certainement pas où est cette maison. Un corps cède aisément à l’impression de ma main: je conclus immédiatement sa mollesse. Un autre résiste; je sens immédiatement sa dureté. Il faudrait donc que je sentisse les angles formés dans mon œil, pour en conclure immédiatement les distances des objets. Mais la plupart des hommes ne savent pas même si ces angles existent: donc il est évident que ces angles ne peuvent être la cause immédiate de ce que vous connaissez les distances.

Celui qui, pour la première fois de sa vie, entendrait le bruit du canon ou le son d’un concert ne pourrait juger si on tire ce canon ou si on exécute ce concert à une lieue ou à trente pas. Il n’y a que l’expérience qui puisse l’accoutumer à juger de la distance qui est entre lui et l’endroit d’où part ce bruit. Les vibrations, les ondulations de l’air, portent un son à ses oreilles, ou plutôt à son sensorium; mais ce bruit n’avertit pas plus son sensorium de l’endroit où le bruit commence qu’il ne lui apprend la forme du canon ou des instruments de musique. C’est la même chose précisément par rapport aux rayons de lumière qui partent d’un objet; ils ne nous apprennent point du tout où est cet objet.

Ils ne nous font pas connaître davantage les grandeurs ni même les figures. Je vois de loin une petite tour ronde. J’avance, j’aperçois et je touche un grand bâtiment quadrangulaire. Certainement ce que je vois et ce que je touche n’est pas ce que je voyais: ce petit objet rond qui était dans mes yeux n’est point ce grand bâtiment carré. Autre chose est donc, par rapport à nous, l’objet mesurable et tangible, autre chose est l’objet visible. J’entends de ma chambre le bruit d’un carrosse: j’ouvre la fenêtre, et je le vois; je descends, et j’entre dedans. Or ce carrosse que j’ai entendu, ce carrosse que j’ai vu, ce carrosse que j’ai touché, sont trois objets absolument divers de trois de mes sens, qui n’ont aucun rapport immédiat les uns avec les autres.

Il y a bien plus: il est démontré qu’il se forme dans mon œil un angle une fois plus grand, à très-peu de chose près, quand je vois un homme à quatre pieds de moi que quand je vois le même homme à huit pieds de moi. Cependant je vois toujours cet homme de la même grandeur. Comment mon sentiment contredit-il ainsi le mécanisme de mes organes? L’objet est réellement une fois plus petit dans mes yeux, et je le vois une fois plus grand. C’est en vain qu’on veut expliquer ce mystère par le chemin que suivent les rayons, ou par la forme que prend le cristallin dans nos yeux. Quelque supposition que l’on fasse, l’angle sous lequel je vois un homme à quatre pieds de moi est toujours à peu près double de l’angle sous lequel je le vois à huit pieds. La géométrie ne résoudra jamais ce problème; la physique y est également impuissante: car vous avez beau supposer que l’œil prend une nouvelle conformation, que le cristallin s’avance, que l’angle s’agrandit, tout cela s’opérera également pour l’objet qui est à huit pas, et pour l’objet qui est à quatre. La proportion sera toujours la même; si vous voyiez l’objet à huit pas sous un angle de moitié plus grand qu’il ne doit être, vous verriez aussi l’objet à quatre pas sous un angle de moitié plus grand ou environ. Donc ni la géométrie ni la physique ne peuvent expliquer cette difficulté.

Ces lignes et ces angles géométriques ne sont pas plus réellement la cause de ce que nous voyons les objets à leur place que de ce que nous les voyons de telles grandeurs et à telle distance. L’âme ne considère pas si telle partie va se peindre au bas de l’œil; elle ne rapporte rien à des lignes qu’elle ne voit point. L’œil se baisse seulement pour voir ce qui est près de la terre, et se relève pour voir ce qui est au-dessus de la terre. Tout cela ne pouvait être éclairci et mis hors de toute contestation que par quelque aveugle-né à qui on aurait donné le sens de la vue. Car si cet aveugle, au moment qu’il eût ouvert les yeux, eût jugé des distances, des grandeurs et des situations, il eût été vrai que les angles optiques, formés tout d’un coup dans sa rétine, eussent été les causes immédiates de ses sentiments. Aussi le docteur Berkeley assurait, d’après M. Locke (et allant même en cela plus loin que Locke), que ni situation, ni grandeur, ni distance, ni figure, ne serait aucunement discernée par cet aveugle, dont les yeux recevraient tout d’un coup la lumière.

On trouva enfin, en 1729, l’aveugle-né dont dépendait la décision indubitable de cette question. Le célèbre Cheselden, un de ces fameux chirurgiens qui joignent l’adresse de la main aux plus grandes lumières de l’esprit, ayant imaginé qu’on pouvait donner la vue à cet aveugle-né, en lui abaissant ce qu’on appelle des cataractes, qu’il soupçonnait formées dans ses yeux presque au moment de sa naissance, il proposa l’opération. L’aveugle eut de la peine à y consentir: il ne concevait pas trop que le sens de la vue pût beaucoup augmenter ses plaisirs. Sans l’envie qu’on lui inspira d’apprendre à lire et à écrire, il n’eût point désiré de voir. Il vérifiait, par cette indifférence, « qu’il est impossible d’être malheureux par la privation des biens dont on n’a pas d’idée »; vérité bien importante. Quoi qu’il en soit, l’opération fut faite et réussit. Ce jeune homme, d’environ quatorze ans, vit la lumière pour la première fois. Son expérience confirma tout ce que Locke et Berkeley avaient si bien prévu. Il ne distingua de longtemps ni grandeur, ni situation, ni même figure. Un objet d’un pouce mis devant son œil, et qui lui cachait une maison, lui paraissait aussi grand que la maison. Tout ce qu’il voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher comme les objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer d’abord ce qu’il avait jugé rond à l’aide de ses mains d’avec ce qu’il avait jugé angulaire, ni discerner avec ses yeux si ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas était en effet en haut ou en bas. Il était si loin de connaître les grandeurs qu’après avoir enfin conçu par la vue que sa maison était plus grande que sa chambre, il ne concevait pas comment la vue pouvait donner cette idée. Ce ne fut qu’au bout de deux mois d’expérience qu’il put apercevoir que les tableaux représentaient des corps saillants, et lorsqu’après ce long tâtonnement d’un sens nouveau en lui il eut senti que des corps, et non des surfaces seules, étaient peints dans les tableaux, il y porta la main, et fut étonné de ne point trouver avec ses mains ces corps solides dont il commençait à apercevoir les représentations. Il demandait quel était le trompeur, du sens du toucher ou du sens de la vue.

Ce fut donc une décision irrévocable que la manière dont nous voyons les choses n’est point du tout la suite immédiate des angles formés dans nos yeux: car ces angles mathématiques étaient dans les yeux de cet homme comme dans les nôtres, et ne lui servaient de rien sans le secours de l’expérience et des autres sens.

L’aventure de l’aveugle-né fut connue en France vers l’an 1735. L’auteur des Éléments de Newton, qui avait beaucoup vu Cheselden, fit mention de cette découverte importante; mais à peine y prit-on garde. Et même lorsqu’on fit ensuite à Paris la même opération de la cataracte sur un jeune homme qu’on prétendait privé de la vue dès son berceau, on négligea de suivre le développement journalier du sens de la vue en lui, et la marche de la nature. Le fruit de cette opération fut perdu pour les philosophes.

Comment nous représentons-nous les grandeurs et les distances? De la même façon dont nous imaginons les passions des hommes, par les couleurs qu’elles peignent sur leurs visages, et par l’altération qu’elles portent dans leurs traits. Il n’y a personne qui ne lise tout d’un coup sur le front d’un autre la douleur ou la colère. C’est la langue que la nature parle à tous les yeux; mais l’expérience seule apprend ce langage. Aussi l’expérience seule nous apprend que quand un objet est trop loin, nous le voyons confusément et faiblement. De là nous formons des idées, qui ensuite accompagnent toujours la sensation de la vue. Aussi tout homme qui, à dix pas, aura vu son cheval haut de cinq pieds, s’il voit, quelques minutes après, ce cheval gros comme un mouton, son âme, par un jugement involontaire, conclut à l’instant que ce cheval est très-loin.

Il est bien vrai que, quand je vois mon cheval de la grosseur d’un mouton, il se forme alors dans mon œil une peinture plus petite, un angle plus aigu; mais c’est là ce qui accompagne, non ce qui cause mon sentiment. De même il se fait un autre ébranlement dans mon cerveau, quand je vois un homme rougir de honte, que quand je le vois rougir de colère; mais ces différentes impressions ne m’apprendraient rien de ce qui se passe dans l’âme de cet homme, sans l’expérience, dont la voix seule se fait entendre.

Loin que cet angle soit la cause immédiate de ce que je juge qu’un grand cheval est très-loin quand je vois ce cheval fort petit, il arrive au contraire, à tous les moments, que je vois ce même cheval également grand, à dix pas, à vingt, à trente, à quarante pas, quoique l’angle à dix pas soit double, triple, quadruple. Je regarde de fort loin, par un petit trou, un homme posté sur un toit: le lointain et le peu de rayons m’empêchent d’abord de distinguer si c’est un homme; l’objet me paraît très-petit; je crois voir une statue de deux pieds tout au plus; l’objet se remue, je juge que c’est un homme, et dès ce même instant cet homme me paraît de la grandeur ordinaire. D’où viennent ces deux jugements si différents? Quand j’ai cru voir une statue, je l’ai imaginée de deux pieds, parce que je la voyais sous un tel angle; nulle expérience ne pliait mon âme à démentir les traits imprimés dans ma rétine, mais dès que j’ai jugé que c’était un homme, la liaison mise par l’expérience dans mon cerveau entre l’idée d’un homme et l’idée de la hauteur de cinq à six pieds me force, sans que j’y pense, à imaginer, par un jugement soudain, que je vois un homme de telle hauteur, et à voir une telle hauteur en effet.

Il faut absolument conclure de tout ceci que les distances, les grandeurs, les situations, ne sont pas, à proprement parler, des choses visibles, c’est-à-dire ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L’objet propre et immédiat de la vue n’est autre chose que la lumière colorée; tout le reste, nous ne le sentons qu’à la longue et par expérience. Nous apprenons à voir précisément comme nous apprenons à parler et à lire. La différence est que l’art de voir est plus facile, et que la nature est également à tous notre maître.

Les jugements soudains, presque uniformes, que toutes nos âmes, à un certain âge, portent des distances, des grandeurs, des situations, nous font penser qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour voir de la manière dont nous voyons. On se trompe; il y faut le secours des autres sens. Si les hommes n’avaient que le sens de la vue, ils n’auraient aucun moyen pour connaître l’étendue en longueur, largeur et profondeur; et un pur esprit ne la connaîtrait pas peut-être, à moins que Dieu ne la lui révélât. Il est très-difficile de séparer dans notre entendement l’extension d’un objet d’avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons jamais rien que d’étendu, et de là nous sommes tous portés à croire que nous voyons en effet l’étendue. Nous ne pouvons guère distinguer dans notre âme ce jaune que nous voyons dans un louis d’or, d’avec ce louis d’or dont nous voyons le jaune. C’est comme, lorsque nous entendons prononcer ce mot louis d’or, nous ne pouvons nous empêcher d’attacher malgré nous l’idée de cette monnaie au son que nous entendons prononcer.

Si tous les hommes parlaient la même langue, nous serions toujours prêts à croire qu’il y aurait une connexion nécessaire entre les mots et les idées. Or tous les hommes ont ici le même langage en fait d’imagination. La nature leur dit à tous: Quand vous aurez vu des couleurs pendant un certain temps, votre imagination vous représentera à tous, de la même façon, les corps auxquels ces couleurs semblent attachées. Ce jugement prompt et involontaire que vous formerez vous sera utile dans le cours de votre vie: car s’il fallait attendre, pour estimer les distances, les grandeurs, les situations de tout ce qui vous environne, que vous eussiez examiné des angles et des rayons visuels, vous seriez mort avant que de savoir si les choses dont vous avez besoin sont à dix pas de vous ou à cent millions de lieues, et si elles sont de la grosseur d’un ciron ou d’une montagne: il vaudrait beaucoup mieux pour nous être nés aveugles.

Nous avons donc peut-être grand tort quand nous disons que nos sens nous trompent. Chacun de nos sens fait la fonction à laquelle la nature l’a destiné. Ils s’aident mutuellement pour envoyer à notre âme, par les mains de l’expérience, la mesure des connaissances que notre être comporte. Nous demandons à nos sens ce qu’ils ne sont point faits pour nous donner. Nous voudrions que nos yeux nous fissent connaître la solidité, la grandeur, la distance, etc.; mais il faut que le toucher s’accorde en cela avec la vue, et que l’expérience les seconde. Si le P. Malebranche avait envisagé la nature par ce côté, il eût attribué peut-être moins d’erreurs à nos sens, qui sont les seules sources de toutes nos idées.

Il ne faut pas, sans doute, étendre à tous les cas cette espèce de métaphysique que nous venons de voir: nous ne devons l’appeler au secours que quand les mathématiques nous sont insuffisantes.

DIVINITÉ DE JÉSUS.

Les sociniens, qui sont regardés comme des blasphémateurs, ne reconnaissent point la divinité de Jésus-Christ. Ils osent prétendre, avec les philosophes de l’antiquité, avec les Juifs, les mahométans, et tant d’autres nations, que l’idée d’un Dieu homme est monstrueuse, que la distance d’un Dieu à l’homme est infinie, et qu’il est impossible que l’Être infini, immense, éternel, ait été contenu dans un corps périssable.

Ils ont la confiance de citer en leur faveur Eusèbe, évêque de Césarée, qui, dans son Histoire ecclésiastique, livre I, chapitre xi, déclare qu’il est absurde que la nature non engendrée, immuable, du Dieu tout-puissant, prenne la forme d’un homme. Ils citent les Pères de l’Église Justin et Tertullien, qui ont dit la même chose: Justin, dans son Dialogue avec Tryphon, et Tertullien, dans son Discours contre Praxéas.

Ils citent saint Paul, qui n’appelle jamais Jésus-Christ Dieu, et qui l’appelle homme très-souvent. Ils poussent l’audace jusqu’au point d’affirmer que les chrétiens passèrent trois siècles entiers à former peu à peu l’apothéose de Jésus, et qu’ils n’élevaient cet étonnant édifice qu’à l’exemple des païens, qui avaient divinisé des mortels. D’abord, selon eux, on ne regarda Jésus que comme un homme inspiré de Dieu; ensuite comme une créature plus parfaite que les autres. On lui donna quelque temps après une place au-dessus des anges, comme le dit saint Paul. Chaque jour ajoutait à sa grandeur. Il devint une émanation de Dieu produite dans le temps. Ce ne fut pas assez: on le fit naître avant le temps même. Enfin on le fit Dieu consubstantiel à Dieu. Crellius, Voquelsius, Natalis Alexander, Hornebeck, ont appuyé tous ces blasphèmes par des arguments qui étonnent les sages et qui pervertissent les faibles. Ce fut surtout Fauste Socin qui répandit les semences de cette doctrine dans l’Europe; et sur la fin du xvi siècle il s’en est peu fallu qu’il n’établît une nouvelle espèce de christianisme: il y en avait déjà eu plus de trois cents espèces.

DIVORCE.

SECTION PREMIÈRE.

Il est dit dans l’Encyclopédie, à l’article Divorce, que « l’usage du divorce ayant été porté dans les Gaules par les Romains, ce fut ainsi que Bissine ou Bazine quitta le roi de Thuringe, son mari, pour suivre Childéric, qui l’épousa ». C’est comme si on disait que les Troyens ayant établi le divorce à Sparte, Hélène répudia Ménélas, suivant la loi, pour s’en aller avec Pâris en Phrygie.

La fable agréable de Pâris, et la fable ridicule de Childéric, qui n’a jamais été roi de France, et qu’on prétend avoir enlevé Bazine, femme de Bazin, n’ont rien de commun avec la loi du divorce.

On cite encore Cherebert, régule de la petite ville de Lutèce près d’Issy, Lutetia Parisiorum, qui répudia sa femme. L’abbé Velly, dans son Histoire de France, dit que ce Cherebert, ou Caribert, répudia sa femme Ingoberge pour épouser Mirefleur, fille d’un artisan, et ensuite Theudegilde, fille d’un berger, qui « fut élevée sur le premier trône de l’empire français ».

Il n’y avait alors ni premier ni second trône chez ces barbares, que l’empire romain ne reconnut jamais pour rois. Il n’y avait point d’empire français.

L’empire des Francs ne commença que par Charlemagne. Il est fort douteux que le mot Mirefleur fût en usage dans la langue welche ou gauloise, qui était un patois du jargon celte: ce patois n’avait pas des expressions si douces.

Il est dit encore que le réga ou régule Chilpéric, seigneur de la province du Soissonnais, et qu’on appelle roi de France, fit un divorce avec la reine Andove ou Andovère; et voici la raison de ce divorce.

Cette Andovère, après avoir donné au seigneur de Soissons trois enfants mâles, accoucha d’une fille. Les Francs étaient en quelque façon chrétiens depuis Clovis. Andovère, étant relevée de couche, présenta sa fille au baptême. Chilpéric de Soissons, qui apparemment était fort las d’elle, lui déclara que c’était un crime irrémissible d’être marraine de son enfant, qu’elle ne pouvait plus être sa femme par les lois de l’Église, et il épousa Frédégonde; après quoi il chassa Frédégonde, épousa une Visigothe, et puis reprit Frédégonde.

Tout cela n’a rien de bien légal, et ne doit pas plus être cité que ce qui se passait en Irlande et dans les îles Orcades.

Le code Justinien, que nous avons adopté en plusieurs points, autorise le divorce; mais le droit canonique, que les catholiques ont encore plus adopté, ne le permet pas.

L’auteur de l’article dit que « le divorce se pratique dans les États d’Allemagne de la confession d’Augsbourg ».

On peut ajouter que cet usage est établi dans tous les pays du Nord, chez tous les réformés de toutes les confessions possibles, et dans toute l’Église grecque.

Le divorce est probablement de la même date à peu près que le mariage. Je crois pourtant que le mariage est de quelques semaines plus ancien; c’est-à-dire qu’on se querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu’on la battit au bout d’un mois, et qu’on s’en sépara après six semaines de cohabitation.

Justinien, qui rassembla toutes les lois faites avant lui, auxquelles il ajouta les siennes, non-seulement confirme celle du divorce, mais il lui donne encore plus d’étendue: au point que toute femme dont le mari était non pas esclave, mais simplement prisonnier de guerre pendant cinq ans, pouvait, après les cinq ans révolus, contracter un autre mariage.

Justinien était chrétien, et même théologien: comment donc arriva-t-il que l’Église dérogeât à ses lois? Ce fut quand l’Église devint souveraine et législatrice. Les papes n’eurent pas de peine à substituer leurs décrétales au code dans l’Occident, plongé dans l’ignorance et dans la barbarie. Ils profitèrent tellement de la stupidité des hommes qu’Honorius III, Grégoire IX, Innocent III, défendirent par leurs bulles qu’on enseignât le droit civil. On peut dire de cette hardiesse: Cela n’est pas croyable, mais cela est vrai.

Comme l’Église jugea seule du mariage, elle jugea seule du divorce. Point de prince qui ait fait un divorce et qui ait épousé une seconde femme sans l’ordre du pape avant Henri VIII, roi d’Angleterre, qui ne se passa du pape qu’après avoir longtemps sollicité son procès en cour de Rome.

Cette coutume, établie dans des temps d’ignorance, se perpétua dans les temps éclairés, par la seule raison qu’elle existait. Tout abus s’éternise de lui-même: c’est l’écurie d’Augias, il faut un Hercule pour la nettoyer.

Henri IV ne put être père d’un roi de France que par une sentence du pape: encore fallut-il, comme on l’a déjà remarqué, non pas prononcer un divorce, mais mentir en prononçant qu’il n’y avait point eu de mariage.

SECTION II.

DOGMES.

On sait que toute croyance enseignée par l’Église est un dogme qu’il faut embrasser. Il est triste qu’il y ait des dogmes reçus par l’Église latine, et rejetés par l’Église grecque. Mais si l’unanimité manque, la charité la remplace: c’est surtout entre les cœurs qu’il faudrait de la réunion.

Je crois que nous pouvons, à ce propos, rapporter un songe qui a déjà trouvé grâce devant quelques personnes pacifiques.

Le 18 février de l’an 1763 de l’ère vulgaire, le soleil entrant dans le signe des poissons, je fus transporté au ciel, comme le savent tous mes amis. Ce ne fut point la jument Borac de Mahomet qui fut ma monture; ce ne fut point le char enflammé d’Élie qui fut ma voiture; je ne fus porté ni sur l’éléphant de Sammonocodom le Siamois, ni sur le cheval de saint George, patron de l’Angleterre, ni sur le cochon de saint Antoine: j’avoue avec ingénuité que mon voyage se fit je ne sais comment.

On croira bien que je fus ébloui; mais ce qu’on ne croira pas, c’est que je vis juger tous les morts. Et qui étaient les juges? C’était, ne vous en déplaise, tous ceux qui ont fait du bien aux hommes, Confucius, Solon, Socrate, Titus, les Antonins, Épictète, Charron, de Thou, le chancelier de L’Hospital; tous les grands hommes qui, ayant enseigné et pratiqué les vertus que Dieu exige, semblent seuls être en droit de prononcer ses arrêts.

Je ne dirai point sur quels trônes ils étaient assis, ni combien de millions d’êtres célestes étaient prosternés devant l’éternel architecte de tous les globes, ni quelle foule d’habitants de ces globes innombrables comparut devant les juges. Je ne rendrai compte ici que de quelques petites particularités tout à fait intéressantes dont je fus frappé.

Je remarquai que chaque mort qui plaidait sa cause, et qui étalait ses beaux sentiments, avait à côté de lui tous les témoins de ses actions. Par exemple, quand le cardinal de Lorraine se vantait d’avoir fait adopter quelques-unes de ses opinions par le concile de Trente, et que, pour prix de son orthodoxie, il demandait la vie éternelle, tout aussitôt paraissaient autour de lui vingt courtisanes ou dames de la cour, portant toutes sur le front le nombre de leurs rendez-vous avec le cardinal. On voyait ceux qui avaient jeté avec lui les fondements de la Ligue; tous les complices de ses desseins pervers venaient l’environner.

Vis-à-vis du cardinal de Lorraine était Jean Chauvin, qui se vantait, dans son patois grossier, d’avoir donné des coups de pied à l’idole papale, après que d’autres l’avaient abattue. « J’ai écrit contre la peinture et la sculpture, disait-il; j’ai fait voir évidemment que les bonnes œuvres ne servent à rien du tout, et j’ai prouvé qu’il est diabolique de danser le menuet: chassez vite d’ci le cardinal de Lorraine, et placez-moi à côté de saint Paul. » Comme il parlait, on vit auprès de lui un bûcher enflammé; un spectre épouvantable, portant au cou une fraise espagnole à moitié brûlée, sortait du milieu des flammes avec des cris affreux. « Monstre, s’écriait-il, monstre exécrable, tremble! reconnais ce Servet que tu as fait périr par le plus cruel des supplices, parce qu’il avait disputé contre toi sur la manière dont trois personnes peuvent faire une seule substance. » Alors tous les juges ordonnèrent que le cardinal de Lorraine serait précipité dans l’abîme, mais que Calvin serait puni plus rigoureusement.

Je vis une foule prodigieuse de morts qui disaient: « J’ai cru, j’ai cru; » mais sur leur front il était écrit: « J’ai fait »; et ils étaient condamnés.