SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Il y a d’autres royaumes qui ne seront jamais riches, quelque effort qu’ils fassent: ce sont ceux qui, situés sous un ciel rigoureux, ne peuvent avoir tout au plus que l’exact nécessaire. Les citoyens n’y peuvent jouir des commodités de la vie qu’en les faisant venir de l’étranger à un prix qui est excessif pour eux. Donnez à la Sibérie et au Kamtschatka réunis, qui font quatre fois l’étendue de l’Allemagne, un Cyrus pour souverain, un Solon pour législateur, un duc de Sully, un Colbert pour surintendant des finances, un duc de Choiseul pour ministre de la guerre et de la paix, un Anson pour amiral, ils y mourront de faim avec tout leur génie.

Au contraire, faites gouverner la France par un fou sérieux tel que Lass, par un fou plaisant tel que le cardinal Dubois, par des ministres tels que nous en avons vu quelquefois, on pourra dire d’eux ce qu’un sénateur de Venise disait de ses confrères au roi Louis XII, à ce que prétendent les raconteurs d’anecdotes. Louis XII en colère menaçait de ruiner la république: « Je vous en défie, dit le sénateur; la chose me paraît impossible: il y a vingt ans que mes confrères font tous les efforts imaginables pour la détruire, et ils n’en ont pu venir à bout. » Il n’y eut jamais rien de plus extravagant sans doute que de créer une compagnie imaginaire du Mississipi, qui devait rendre au moins cent pour un à tout intéressé, de tripler tout d’un coup la valeur numéraire des espèces, de rembourser en papier chimérique les dettes et les charges de l’État, et de finir enfin par la défense aussi folle que tyrannique à tout citoyen de garder chez soi plus de cinq cents francs en or ou en argent. Ce comble d’extravagance étant inouï, le bouleversement général fut aussi grand qu’il devait l’être: chacun criait que c’en était fait de la France pour jamais. Au bout de dix ans il n’y paraissait pas.

Un bon pays se rétablit toujours par lui-même, pour peu qu’il soit tolérablement régi: un mauvais ne peut s’enrichir que par une industrie extrême et heureuse.

La proportion sera toujours la même entre l’Espagne, la France, l’Angleterre proprement dite, et la Suède. On compte communément vingt millions d’habitants en France, c’est peut-être trop; Ustariz n’en admet que sept en Espagne, Nichols en donne huit à l’Angleterre; on n’en attribue pas cinq à la Suède. L’Espagnol (l’un portant l’autre) a la valeur de quatre-vingts de nos livres à dépenser par an; le Français, meilleur cultivateur, a cent vingt livres; l’Anglais, cent quatre-vingts; le Suédois, cinquante. Si nous voulions parler du Hollandais, nous trouverions qu’il n’a que ce qu’il gagne, parce que ce n’est pas son territoire qui le nourrit et qui l’habille: la Hollande est une foire continuelle, où personne n’est riche que de sa propre industrie ou de celle de son père.

Quelle énorme disproportion entre les fortunes! un Anglais qui a sept mille guinées de revenu absorbe la subsistance de mille personnes. Ce calcul effraye au premier coup d’œil; mais au bout de l’année il a réparti ses sept mille guinées dans l’État, et chacun a eu à peu près son contingent.

En général l’homme coûte très-peu à la nature. Dans l’Inde, où les raïas et les nababs entassent tant de trésors, le commun peuple vit pour deux sous par jour tout au plus.

Ceux des Américains qui ne sont sous aucune domination, n’ayant que leurs bras, ne dépensent rien; la moitié de l’Afrique a toujours vécu de même, et nous ne sommes supérieurs à tous ces hommes-là que d’environ quarante écus par an; mais ces quarante écus font une prodigieuse différence: c’est elle qui couvre la terre de belles villes, et la mer de vaisseaux, C’est avec nos quarante écus que Louis XIV eut deux cents vaisseaux et bâtit Versailles; et tant que chaque individu, l’un portant l’autre, pourra être censé jouir de quarante écus de rente, l’État pourra être florissant.

Il est évident que plus il y a d’hommes et de richesses dans un État, plus on y voit d’abus. Les frottements sont si considérables dans les grandes machines qu’elles sont presque toujours détraquées. Ces dérangements font une telle impression sur les esprits qu’en Angleterre, où il est permis à tout citoyen de dire ce qu’il pense, il se trouve tous les mois quelque calculateur qui avertit charitablement ses compatriotes que tout est perdu, et que la nation est ruinée sans ressource. La permission de penser étant moins grande en France, on s’y plaint en contrebande; on imprime furtivement, mais fort souvent, que jamais sous les enfants de Clotaire, ni du temps du roi Jean, de Charles VI, de la bataille de Pavie, des guerres civiles, et de la Saint-Barthélemy, le peuple ne fut si misérable qu’aujourd’hui.

Si on répond à ces lamentations par une lettre de cachet qui ne passe pas pour une raison bien légitime, mais qui est très-péremptoire, le plaignant s’enfuit en criant aux alguazils qu’ils n’en ont pas pour six semaines, et que, Dieu merci, ils mourront de faim avant ce temps-là comme les autres.

Bois-Guillebert, qui attribua si impudemment son insensée Dîme royale au maréchal de Vauban, prétendait, dans son Détail de la France, que le grand ministre Colbert avait déjà appauvri l’État de quinze cents millions, en attendant pis.

Un calculateur de notre temps, qui paraît avoir les meilleures intentions du monde, quoiqu’il veuille absolument qu’on s’enivre après la messe, prétend que les valeurs renaissantes de la France, qui forment le revenu de la nation, ne se montent qu’à environ quatre cents millions; en quoi il paraît qu’il ne se trompe que d’environ seize cents millions de livres à vingt sous la pièce, le marc d’argent monnayé étant à quarante-neuf livres dix. Et il assure que l’impôt pour payer les charges de l’État ne peut être que de soixante et quinze millions, dans le temps qu’il l’est de trois cents, lesquels ne suffisent pas, à beaucoup près, pour acquitter les dettes annuelles.

Une seule erreur dans toutes ces spéculations, dont le nombre est très-considérable, ressemble aux erreurs commises dans les mesures astronomiques prises sur la terre. Deux lignes répondent à des espaces immenses dans le ciel.

C’est en France et en Angleterre que l’économie publique est le plus compliquée. On n’a pas d’idée d’une telle administration dans le reste du globe, depuis le mont Atlas jusqu’au Japon. Il n’y a guère que cent trente ans que commença cet art de rendre la moitié d’une nation débitrice de l’autre, de faire passer avec du papier les fortunes de main en main, de rendre l’État créancier de l’État, de faire un chaos de ce qui devrait être soumis à une règle uniforme. Cette méthode s’est étendue en Allemagne et en Hollande. On a poussé ce raffinement et cet excès jusqu’à établir un jeu entre le souverain et les sujets; et ce jeu est appelé loterie. Votre enjeu est de l’argent comptant; si vous gagnez, vous obtenez des espèces ou des rentes: qui perd ne souffre pas un grand dommage. Le gouvernement prend d’ordinaire dix pour cent pour sa peine. On fait ces loteries les plus compliquées que l’on peut, pour étourdir et pour amorcer le public. Toutes ces méthodes ont été adoptées en Allemagne et en Hollande: presque tout État a été obéré tour à tour. Cela n’est pas trop sage; mais qui l’est? les petits, qui n’ont pas le pouvoir de se ruiner.

ÉCONOMIE DE PAROLES.

PARLER PAR ÉCONOMIE.

C’est une expression consacrée aux Pères de l’Église, et même aux premiers instituteurs de notre sainte religion; elle signifie « parler selon les temps et selon les lieux ».

Par exemple, saint Paul étant chrétien vient dans le temple des Juifs s’acquitter des rites judaïques, pour faire voir qu’il ne s’écarte point de la loi mosaïque: il est reconnu au bout de sept jours, et accusé d’avoir profané le temple. Aussitôt on le charge de coups, on le traîne en tumulte: le tribun de la cohorte, tribunus cohortis arrive, et le fait lier de deux chaînes. Le lendemain, ce tribun fait assembler le sanhédrin, et amène Paul devant ce tribunal; le grand-prêtre Annaniah commence par lui faire donner un soufflet et Paul l’appelle muraille blanchie.

« Il me donna un soufflet; mais je lui dis bien son fait. » « Or, Paul sachant qu’une partie des juges était composée de saducéens, et l’autre de pharisiens, il s’écria: Je suis pharisien et fils de pharisien; on ne veut me condamner qu’à cause de l’espérance et de la résurrection des morts. Paul ayant ainsi parlé, il s’éleva une dispute entre les pharisiens et les saducéens, et l’assemblée fut rompue: car les saducéens disent qu’il n’y a ni résurrection, ni anges, ni esprits, et les pharisiens confessent le contraire. » Il est bien évident, par le texte, que Paul n’était point pharisien, puisqu’il était chrétien, et qu’il n’avait point du tout été question dans cette affaire ni de résurrection, ni d’espérance, ni d’anges, ni d’esprits.

Le texte fait voir que saint Paul ne parlait ainsi que pour compromettre ensemble les pharisiens et les saducéens: c’était parler par économie, par prudence; c’était un artifice pieux, qui n’eût pas été peut-être permis à tout autre qu’à un apôtre.

C’est ainsi que presque tous les Pères de l’Église ont parlé par économie. Saint Jérôme développe admirablement cette méthode dans sa lettre cinquante-quatrième à Pammaque. Pesez ses paroles.

Après avoir dit qu’il est des occasions où il faut présenter un pain et jeter une pierre, voici comme il continue: « Lisez, je vous prie, Démosthène; lisez Cicéron; et si les rhétoriciens vous déplaisent, parce que leur art est de dire le vraisemblable plutôt que le vrai, lisez Platon, Théophraste, Xénophon, Aristote, et tous ceux qui, ayant puisé dans la fontaine de Socrate, en ont tiré divers ruisseaux. Y a-t-il chez eux quelque candeur, quelque simplicité? quels termes chez eux n’ont pas deux sens? et quels sens ne présentent-ils pas pour remporter la victoire? Origène, Méthodius, Eusèbe, Apollinaire, ont écrit des milliers de versets contre Celse et Porphyre. Considérez avec quel artifice, avec quelle subtilité problématique ils combattent l’esprit du diable; ils disent, non ce qu’ils pensent, mais ce qui est nécessaire: Non quod sentiunt, sed quod necesse est dicunt.

« Je ne parle point des auteurs latins Tertullien, Cyprien, Minucius, Victorin, Lactance, Hilaire; je ne veux point les citer ici; je ne veux que me défendre; je me contenterai de vous rapporter l’exemple de l’apôtre saint Paul, etc. » Saint Augustin écrit souvent par économie. Il se proportionne tellement aux temps et aux lieux que, dans une de ses épîtres, il avoue qu’il n’a expliqué la Trinité que « parce qu’il fallait bien dire quelque chose ».

Ce n’est pas assurément qu’il doutât de la sainte Trinité; mais il sentait combien ce mystère est ineffable, et il avait voulu contenter la curiosité du peuple.

Cette méthode fut toujours reçue en théologie. On emploie contre les encratiques un argument qui donnerait gain de cause aux carpocratiens, et quand on dispute ensuite contre les carpocratiens, on change ses armes.

Tantôt on dit que Jésus n’est mort que pour plusieurs, quand on étale le grand nombre des réprouvés; tantôt on affirme qu’il est mort pour tous, quand on veut manifester sa bonté universelle. Là vous prenez le sens propre pour le sens figuré; ici vous prenez le sens figuré pour le sens propre, selon que la prudence l’exige.

Un tel usage n’est pas admis en justice. On punirait un témoin qui dirait le pour et le contre dans une affaire capitale; mais il y a une différence infinie entre les vils intérêts humains, qui exigent la plus grande clarté, et les intérêts divins, qui sont cachés dans un abîme impénétrable. Les mêmes juges qui veulent à l’audience des preuves indubitables approchantes de la démonstration, se contenteront au sermon de preuves morales, et même de déclamations sans preuves.

Saint Augustin parle par économie quand il dit: « Je crois parce que cela est absurde; je crois parce que cela est impossible. » Ces paroles, qui seraient extravagantes dans toute affaire mondaine, sont très-respectables en théologie. Elles signifient: Ce qui est absurde et impossible aux yeux mortels ne l’est point aux yeux de Dieu; or Dieu m’a révélé ces prétendues absurdités, ces impossibilités apparentes: donc je dois les croire.

Un avocat ne serait pas reçu à parler ainsi au barreau. On enfermerait à l’hôpital des fous des témoins qui diraient: Nous affirmons qu’un accusé étant au berceau à la Martinique a tué un homme à Paris; et nous sommes d’autant plus certains de cet homicide qu’il est absurde et impossible. Mais la révélation, les miracles, la foi fondée sur des motifs de crédibilité, sont un ordre de choses tout différent.

Le même saint Augustin dit dans sa lettre cent cinquante-troisième: « Il est écrit que le monde entier appartient aux fidèles; et les infidèles n’ont pas une obole qu’ils possèdent légitimement. » Si sur ce principe deux dépositaires viennent m’assurer qu’ils sont fidèles, et si en cette qualité ils me font banqueroute à moi misérable mondain, il est certain qu’ils seront condamnés par le Châtelet et par le parlement, malgré toute l’économie avec laquelle saint Augustin a parlé.

Saint Irénée prétend qu’il ne faut condamner ni l’inceste des deux filles de Loth avec leur père, ni celui de Thamar avec son beau-père, par la raison que la sainte Écriture ne dit pas expressément que cette action soit criminelle. Cette économie n’empêchera pas que l’inceste parmi nous ne soit puni par les lois. Il est vrai que si Dieu ordonnait expressément à des filles d’engendrer des enfants avec leur père, non-seulement elles seraient innocentes, mais elles deviendraient très-coupables en n’obéissant pas. C’est là où est l’économie d’Irénée; son but très-louable est de faire respecter tout ce qui est dans les saintes Écritures hébraïques; mais comme Dieu, qui les a dictées, n’a donné nul éloge aux filles de Loth et à la bru de Juda, il est permis de les condamner.

Tous les premiers chrétiens, sans exception, pensaient sur la guerre comme les esséniens et les thérapeutes, comme pensent et agissent aujourd’hui les primitifs appelés quakers, et les autres primitifs appelés dunkars, comme ont toujours pensé et agi les brachmanes. Tertullien est celui qui s’explique le plus fortement sur ces homicides légaux que notre abominable nature a rendus nécessaires: « Il n’y a point de règle, point d’usage qui puisse rendre légitime cet acte criminel. » Cependant, après avoir assuré qu’il n’est aucun chrétien qui puisse porter les armes, il dit par économie dans le même livre, pour intimider l’empire romain: « Nous sommes d’hier, et nous remplissons vos villes et vos armées. » Cela n’était pas vrai, et ne fut vrai que sous Constance Chlore; mais l’économie exigeait que Tertullien exagérât dans la vue de rendre son parti redoutable.

C’est dans le même esprit qu’il dit que Pilate était chrétien dans le cœur. Tout son Apologétique est plein de pareilles assertions qui redoublaient le zèle des néophytes.

Terminons tous ces exemples du style économique, qui sont innombrables, par ce passage de saint Jérôme dans sa dispute contre Jovinien sur les secondes noces: « Si les organes de la génération dans les hommes, l’ouverture de la femme, le fond de sa vulve, et la différence des deux sexes faits l’un pour l’autre, montrent évidemment qu’ils sont destinés pour former des enfants, voici ce que je réponds: Il s’ensuivrait que nous ne devons jamais cesser de faire l’amour, de peur de porter en vain des membres destinés pour lui. Pourquoi un mari s’abstiendrait-il de sa femme, pourquoi une veuve persévérerait-elle dans le veuvage, si nous sommes nés pour cette action comme les autres animaux? en quoi me nuira un homme qui couchera avec ma femme? Certainement si les dents sont faites pour manger, et pour faire passer dans l’estomac ce qu’elles ont broyé; s’il n’y a nul mal qu’un homme donne du pain à ma femme, il n’y en a pas davantage si, étant plus vigoureux que moi, il apaise sa faim d’une autre manière, et qu’il me soulage de mes fatigues, puisque les génitoires sont faits pour jouir toujours de leur destinée. — Quoniam ipsa organa, et genitalium fabrica, et nostra feminarumque discretio, et receptacula vulvæ, ad suscipiendos et coalendos fœtus condita, sexus differentiam prædicant, hoc breviter respondebo. Nunquam ergo cessemus a libidine, ne frustra hujuscemodi membra portemus. Cur enim maritus se abstineat ab uxore, cur casta vidua perseveret, si ad hoc tantum nati sumus ut pecudum more vivamus? aut quid mihi nocebit si cum uxore mea alius concubuerit? Quomodo enim dentium officium est mandere, et in alvum ea quæ sunt mansa transmittere, et non habet crimen, qui conjugi meæ panem dederit: ita, si genitalium hoc est officium ut semper fruantur natura sua, meam lassitudinem alterius vires superent; et uxoris, ut ita dixerim, ardentissimam gulam fortuita libido restinguat. » Après un tel passage, il est inutile d’en citer d’autres. Remarquons seulement que ce style économique, qui tient de si près au polémique, doit être manié avec la plus grande circonspection, et qu’il n’appartient point aux profanes d’imiter dans leurs disputes ce que les saints ont hasardé, soit dans la chaleur de leur zèle, soit dans la naïveté de leur style.

ÉCROUELLES.

Écrouelles, scrofules, appelées humeurs froides, quoiqu’elles soient très-caustiques; l’une de ces maladies presque incurables qui défigurent la nature humaine, et qui mènent à une mort prématurée par les douleurs et par l’infection.

On prétend que cette maladie fut traitée de divine, parce qu’il n’était pas au pouvoir humain de la guérir.

Peut-être quelques moines imaginèrent que des rois, en qualité d’images de la Divinité, pouvaient avoir le droit d’opérer la cure des scrofuleux, en les touchant de leurs mains qui avaient été ointes. Mais pourquoi ne pas attribuer, à plus forte raison, ce privilége aux empereurs, qui avaient une dignité si supérieure à celle des rois? pourquoi ne le pas donner aux papes, qui se disaient les maîtres des empereurs, et qui étaient bien autre chose que de simples images de Dieu, puisqu’ils en étaient les vicaires? Il y a quelque apparence que quelque songe-creux de Normandie, pour rendre l’usurpation de Guillaume le Bâtard plus respectable, lui concéda, de la part de Dieu, la faculté de guérir les écrouelles avec le bout du doigt.

C’est quelque temps après Guillaume qu’on trouve cet usage tout établi. On ne pouvait gratifier les rois d’Angleterre de ce don miraculeux, et le refuser aux rois de France leurs suzerains. C’eût été blesser le respect dû aux lois féodales. Enfin, on fit remonter ce droit à saint Édouard en Angleterre, et à Clovis en France.

Le seul témoignage un peu croyable que nous ayons de l’antiquité de cet usage se trouve dans les écrits en faveur de la maison de Lancastre, composés par le chevalier Jean Fortescue, sous le roi Henri VI, reconnu roi de France, à Paris, dans son berceau, et ensuite roi d’Angleterre, et qui perdit ses deux royaumes. Jean Fortescue, grand chancelier d’Angleterre, dit que de temps immémorial les rois d’Angleterre étaient en possession de toucher les gens du peuple malades des écrouelles. On ne voit pourtant pas que cette prérogative rendît leurs personnes plus sacrées dans les guerres de la Rose rouge et de la Rose blanche.

Les reines qui n’étaient que femmes de rois ne guérissaient pas les écrouelles, parce qu’elles n’étaient pas ointes aux mains comme les rois; mais Élisabeth, reine de son chef, et ointe, les guérissait sans difficulté.

Il arriva une chose assez triste à Martorillo le Calabrois, que nous nommons saint François de Paule. Le roi Louis XI le fit venir au Plessis-lès-Tours pour le guérir des suites de son apoplexie; le saint arriva avec les écrouelles: « Ipse fuit detentus gravi inflatura quam in parte inferiori genæ suæ dextræ circa guttur patiebatur. Chirurgi dicebant morbum esse scropharum. » Le saint ne guérit point le roi, et le roi ne guérit point le saint.

Quand le roi d’Angleterre Jacques II fut reconduit de Rochester à Whitehall, on proposa de lui laisser faire quelque acte de royauté, comme de toucher les écrouelles; il ne se présenta personne. Il alla exercer sa prérogative en France, à Saint-Germain, où il toucha quelques Irlandaises. Sa fille Marie, le roi Guillaume, la reine Anne, les rois de la maison de Brunswick, ne guérirent personne. Cette mode sacrée passa quand le raisonnement arriva.

ÉDUCATION.

DIALOGUE ENTRE UN CONSEILLER ET UN EX-JÉSUITE.

L’ex-jésuite.

Monsieur, vous voyez le triste état où la banqueroute de deux marchands missionnaires m’a réduit. Je n’avais assurément aucune correspondance avec frère La Valette et frère Sacy; j’étais un pauvre prêtre du collége de Clermont, dit Louis-le-Grand; je savais un peu de latin et de catéchisme que je vous ai enseigné pendant six ans, sans aucun salaire. À peine sorti du collége, à peine, ayant fait semblant d’étudier en droit, avez-vous acheté une charge de conseiller au parlement, que vous avez donné votre voix pour me faire mendier mon pain hors de ma patrie, ou pour me réduire à y vivre bafoué avec seize louis et seize francs par an, qui ne suffisent pas pour me vêtir et me nourrir, moi et ma sœur la couturière devenue impotente. Tout le monde m’a dit que ce désastre était advenu aux frères jésuites, non-seulement par la banqueroute de La Valette et Sacy, missionnaires, mais parce que frère La Chaise, confesseur, avait été un trigaud, et frère Le Tellier confesseur, un persécuteur impudent; mais je n’ai jamais connu ni l’un ni l’autre: ils étaient morts avant que je fusse né.

On prétend encore que des disputes de jansénistes et de molinistes sur la grâce versatile et sur la science moyenne ont fort contribué à nous chasser de nos maisons; mais je n’ai jamais su ce que c’était que la grâce. Je vous ai fait lire autrefois Despautère et Cicéron, les vers de Commire et de Virgile, le Pédagogue chrétien et Sénèque, les Psaumes de David en latin de cuisine, et les odes d’Horace à la brune Lalagé et au blond Ligurinus, flavam religantis comam, renouant sa blonde chevelure. En un mot, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous bien élever; et voilà ma récompense!

Le conseiller.

Vraiment, vous m’avez donné là une plaisante éducation; il est vrai que je m’accommodais fort du blond Ligurinus. Mais lorsque j’entrai dans le monde, je voulus m’aviser de parler, et on se moqua de moi; j’avais beau citer les odes à Ligurinus et le Pédagogue chrétien, je ne savais ni si François I avait été fait prisonnier à Pavie, ni où est Pavie; le pays même où je suis né était ignoré de moi; je ne connaissais ni les lois principales, ni les intérêts de ma patrie: pas un mot de mathématiques, pas un mot de saine philosophie; je savais du latin et des sottises. L’ex-jésuite.

Je ne pouvais vous apprendre que ce qu’on m’avait enseigné. J’avais étudié au même collége jusqu’à quinze ans: à cet âge un jésuite m’enquinauda; je fus novice, on m’abêtit pendant deux ans, et ensuite on me fit régenter. Ne voudriez-vous pas que je vous eusse donné l’éducation qu’on reçoit dans l’École militaire?

Le conseiller.

Non, il faut que chacun apprenne de bonne heure tout ce qui peut le faire réussir dans la profession à laquelle il est destiné. Clairaut était le fils d’un maître de mathématiques; dès qu’il sut lire et écrire, son père lui montra son art; il devint très-bon géomètre à douze ans; il apprit ensuite le latin, qui ne lui servit jamais à rien. La célèbre marquise du Châtelet apprit le latin en un an, et le savait très-bien; tandis qu’on nous tenait sept années au collége pour nous faire balbutier cette langue, sans jamais parler à notre raison.

Quant à l’étude des lois, dans laquelle nous entrions en sortant de chez vous, c’était encore pis. Je suis de Paris, et on m’a fait étudier pendant trois ans les lois oubliées de l’ancienne Rome; ma coutume me suffirait, s’il n’y avait pas dans notre pays cent quarante-quatre coutumes différentes.

J’entendis d’abord mon professeur, qui commença par distinguer la jurisprudence en droit naturel et droit des gens: le droit naturel est commun, selon lui, aux hommes et aux bêtes; et le droit des gens, commun à toutes les nations, dont aucune n’est d’accord avec ses voisins.

Ensuite on me parla de la loi des douze Tables, abrogée bien vite chez ceux qui l’avaient faite; de l’édit du préteur, quand nous n’avons point de préteur; de tout ce qui concerne les esclaves, quand nous n’avons point d’esclaves domestiques (au moins dans l’Europe chrétienne); du divorce, quand le divorce n’est pas encore reçu chez nous, etc., etc., etc.

Je m’aperçus bientôt qu’on me plongeait dans un abîme dont je ne pourrais jamais me tirer. Je vis qu’on m’avait donné une éducation très-inutile pour me conduire dans le monde.

J’avoue que ma confusion a redoublé quand j’ai lu nos ordonnances; il y en a la valeur de quatre-vingts volumes, qui presque toutes se contredisent: je suis obligé, quand je juge, de m’en rapporter au peu de bon sens et d’équité que la nature m’a donné; et avec ces deux secours je me trompe à presque toutes les audiences.

J’ai un frère qui étudie en théologie pour être grand-vicaire; il se plaint bien davantage de son éducation: il faut qu’il consume six années à bien statuer s’il y a neuf chœurs d’anges, et quelle est la différence précise entre un trône et une domination; si le Phison dans le paradis terrestre était à droite ou à gauche du Géhon; si la langue dans laquelle le serpent eut des conversations avec Ève était la même que celle dont l’ânesse se servit avec Balaam; comment Melchisédech était né sans père et sans mère; en quel endroit demeure Énoch, qui n’est point mort; où sont les chevaux qui transportèrent Élie dans un char de feu, après qu’il eut séparé les eaux du Jourdain avec son manteau, et dans quel temps il doit revenir pour annoncer la fin du monde. Mon frère dit que toutes ces questions l’embarrassent beaucoup, et ne lui ont encore pu procurer un canonicat de Notre-Dame, sur lequel nous comptions.

Vous voyez, entre nous, que la plupart de nos éducations sont ridicules, et que celles qu’on reçoit dans les arts et métiers sont infiniment meilleures.

L’ex-jésuite.

D’accord; mais je n’ai pas de quoi vivre avec mes quatre cents francs, qui font vingt-deux sous deux deniers par jour; tandis que tel homme, dont le père allait derrière un carrosse, a trente-six chevaux dans son écurie, quatre cuisiniers, et point d’aumônier.

Le conseiller.

Eh bien! je vous donne quatre cents autres francs de ma poche: c’est ce que Jean Despautère ne m’avait point enseigné dans mon éducation.

ÉGALITÉ.

SECTION PREMIÈRE.

Il est clair que tous les hommes jouissant des facultés attachées à leur nature sont égaux; ils le sont quand ils s’acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement. Le roi de la Chine, le Grand Mogol, le padisha de Turquie ne peut dire au dernier des hommes: Je te défends de digérer, d’aller à la garde-robe, et de penser. Tous les animaux de chaque espèce sont égaux entre eux: Un cheval ne dit point au cheval son confrère: Qu’on peigne mes beaux crins, qu’on m’étrille et me ferre.

Toi, cours, et va porter mes ordres souverains Aux mulets de ces bords, aux ânes mes voisins; Toi, prépare les grains dont je fais des largesses À mes fiers favoris, à mes douces maîtresses; Qu’on châtre les chevaux désignés pour servir Les coquettes juments dont seul je dois jouir; Que tout soit dans la crainte et dans la dépendance: Et si quelqu’un de vous hennit en ma présence, Pour punir cet impie et ce séditieux, Qui foule aux pieds les lois des chevaux et des dieux; Pour venger dignement le ciel et la patrie, Qu’il soit pendu sur l’heure auprès de l’écurie.

Les animaux ont naturellement au-dessus de nous l’avantage de l’indépendance. Si un taureau qui courtise une génisse est chassé à coups de cornes par un taureau plus fort que lui, il va chercher une autre maîtresse dans un autre pré, et il vit libre. Un coq battu par un coq se console dans un autre poulailler. Il n’en est pas ainsi de nous: un petit vizir exile à Lemnos un bostangi; le vizir Azem exile le petit vizir à Ténédos; le padisha exile le vizir Azem à Rhodes; les janissaires mettent en prison le padisha, et en élisent un autre qui exilera les bons musulmans à son choix; encore lui sera-t-on bien obligé s’il se borne à ce petit exercice de son autorité sacrée.

Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, si l’homme y trouvait partout une subsistance facile et assurée, et un climat convenable à sa nature, il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires; que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point des maladies et une mort prématurée; que l’homme n’ait besoin d’autre logis et d’autre lit que de celui des daims et des chevreuils; alors les Gengis-kan et les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfants, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.

Dans cet état naturel dont jouissent tous les quadrupèdes non domptés, les oiseaux et les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux; la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait: car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service?

S’il passait par l’esprit de quelque individu à tête tyrannique et à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible: l’opprimé serait sur le Danube avant que l’oppresseur eût pris ses mesures sur le Volga.

Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux, s’ils étaient sans besoins; la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme: ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle sa hautesse, tel autre sa sainteté; mais il est dur de servir l’un ou l’autre.

Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles: il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’elles regorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; l’autre va l’attaquer et est battue. La famille servante est l’origine des domestiques et des manœuvres; la famille battue est l’origine des esclaves.

Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes: l’une, de riches qui commandent; l’autre, de pauvres qui servent; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.

Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire: « Je suis homme comme vous; j’ai deux mains et deux pieds, autant d’orgueil et plus que vous, un esprit aussi désordonné pour le moins, aussi inconséquent, aussi contradictoire que le vôtre. Je suis citoyen de Saint-Marin, ou de Raguse, ou de Vaugirard: donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre hémisphère connu environ cinquante mille millions d’arpents à cultiver, tant passables que stériles. Nous ne sommes qu’environ un milliard d’animaux à deux pieds sans plumes sur ce continent: ce sont cinquante arpents pour chacun; faites-moi justice: donnez-moi mes cinquante arpents. » On lui répond: « Va-t’en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentots, ou chez les Samoyèdes; arrange-toi avec eux à l’amiable; ici, toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous comme faisait ton père; sers-nous, ou amuse-nous, et tu seras payé: sinon tu seras obligé de demander l’aumône, ce qui dégraderait trop la sublimité de ta nature, et t’empêcherait réellement d’être égal aux rois, et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté. » SECTION II.