À l’article Défrichement, on ne compte pour défrichement que les herbes inutiles et voraces que l’on arrache d’un champ pour le mettre en état d’être ensemencé.
L’art de défricher ne se borne pas à cette méthode usitée et toujours nécessaire. Il consiste à rendre fertiles des terres ingrates qui n’ont jamais rien porté. Il y en a beaucoup de cette nature, comme des terrains marécageux ou de pure terre à brique, à foulon, sur laquelle il est aussi inutile de semer que sur des rochers. Pour les terres marécageuses, ce n’est que la paresse et l’extrême pauvreté qu’il faut accuser si on ne les fertilise pas.
Les sols purement glaiseux ou de craie, ou simplement de sable, sont rebelles à toute culture. Il n’y a qu’un seul secret, c’est celui d’y porter de la bonne terre pendant des années entières. C’est une entreprise qui ne convient qu’à des hommes très-riches; le profit n’en peut égaler la dépense qu’après un très-long temps, si même il peut jamais en approcher. Il faut, quand on y a porté de la terre meuble, la mêler avec la mauvaise, la fumer beaucoup, y reporter encore de la terre, et surtout y semer des graines qui, loin de dévorer le sol, lui communiquent une nouvelle vie.
Quelques particuliers ont fait de tels essais; mais il n’appartiendrait qu’à un souverain de changer ainsi la nature d’un vaste terrain en y faisant camper de la cavalerie, laquelle y consommerait les fourrages tirés des environs. Il y faudrait des régiments entiers. Cette dépense se faisant dans le royaume, il n’y aurait pas un denier de perdu, et on aurait à la longue un grand terrain de plus qu’on aurait conquis sur la nature. L’auteur de cet article a fait cet essai en petit, et a réussi.
Il en est d’une telle entreprise comme de celle des canaux et des mines. Quand la dépense d’un canal ne serait pas compensée par les droits qu’il rapporterait, ce serait toujours pour l’État un prodigieux avantage.
Que la dépense de l’exploitation d’une mine d’argent, de cuivre, de plomb ou d’étain, et même de charbon de terre, excède le produit, l’exploitation est toujours très utile: car l’argent dépensé fait vivre les ouvriers, circule dans le royaume, et le métal ou minéral qu’on en a tiré est une richesse nouvelle et permanente. Quoi qu’on fasse, il faudra toujours revenir à la fable du bon vieillard qui fit accroire à ses enfants qu’il y avait un trésor dans leur champ; ils remuèrent tout leur héritage pour le chercher, et ils s’aperçurent que le travail est un trésor.
La pierre philosophale de l’agriculture serait de semer peu et de recueillir beaucoup. Le Grand Albert, le Petit Albert, la Maison rustique, enseignent douze secrets d’opérer la multiplication du blé, qu’il faut tous mettre avec la méthode de faire naître des abeilles du cuir d’un taureau, et avec les œufs de coq dont il vient des basilics. La chimère de l’agriculture est de croire obliger la nature à faire plus qu’elle ne peut. Autant vaudrait donner le secret de faire porter à une femme dix enfants, quand elle ne peut en donner que deux. Tout ce qu’on doit faire est d’avoir bien soin d’elle dans sa grossesse.
La méthode la plus sûre pour recueillir un peu plus de grain qu’à l’ordinaire est de se servir du semoir. Cette manœuvre, par laquelle on sème à la fois, on herse, et on recouvre, prévient le ravage du vent, qui quelquefois dissipe le grain, et celui des oiseaux, qui le dévorent. C’est un avantage qui certainement n’est pas à négliger.
De plus la semence est plus régulièrement versée et espacée dans la terre; elle a plus de liberté de s’étendre; elle peut produire des tiges plus fortes et un peu plus d’épis. Mais le semoir ne convient ni à toutes sortes de terrains ni à tous les laboureurs. Il faut que le sol soit uni et sans cailloux, et il faut que le laboureur soit aisé. Un semoir coûte; et il en coûte encore pour le rhabillement, quand il est détraqué. Il exige deux hommes et un cheval; plusieurs laboureurs n’ont que des bœufs. Cette machine utile doit être employée par les riches cultivateurs, et prêtée aux pauvres.
DE LA GRANDE PROTECTION DUE À L’AGRICULTURE.
Par quelle fatalité l’agriculture n’est-elle véritablement honorée qu’à la Chine? Tout ministre d’État en Europe doit lire avec attention le Mémoire suivant, quoiqu’il soit d’un jésuite. Il n’a jamais été contredit par aucun autre missionnaire, malgré la jalousie de métier qui a toujours éclaté entre eux. Il est entièrement conforme à toutes les relations que nous avons de ce vaste empire.
« Au commencement du printemps chinois, c’est-à-dire dans le mois de février, le tribunal des mathématiques ayant eu ordre d’examiner quel était le jour convenable à la cérémonie du labourage, détermina le 24 de la onzième lune, et ce fut par le tribunal des rites que ce jour fut annoncé à l’empereur dans un mémorial, où le même tribunal des rites marquait ce que Sa Majesté devait faire pour se préparer à cette fête.
« Selon ce mémorial, 1 l’empereur doit nommer les douze personnes illustres qui doivent l’accompagner et labourer après lui, savoir trois princes, et neuf présidents des cours souveraines. Si quelques-uns des présidents étaient trop vieux ou infirmes, l’empereur nomme ses assesseurs pour tenir leur place.
« 2 Cette cérémonie ne consiste pas seulement à labourer la terre, pour exciter l’émulation par son exemple; mais elle renferme encore un sacrifice que l’empereur comme grand-pontife offre au Chang-ti, pour lui demander l’abondance en faveur de son peuple. Or, pour se préparer à ce sacrifice, il doit jeûner et garder la continence les trois jours précédents. La même précaution doit être observée par tous ceux qui sont nommés pour accompagner Sa Majesté, soit princes, soit autres, soit mandarins de lettres, soit mandarins de guerre.
« 3 La veille de cette cérémonie, Sa Majesté choisit quelques seigneurs de la première qualité, et les envoie à la salle de ses ancêtres se prosterner devant la tablette, et les avertir, comme ils feraient s’ils étaient encore en vie, que le jour suivant il offrira le grand sacrifice.
« Voilà en peu de mots ce que le mémorial du tribunal des rites marquait pour la personne de l’empereur. Il déclarait aussi les préparatifs que les différents tribunaux étaient chargés de faire. L’un doit préparer ce qui sert aux sacrifices. Un autre doit composer les paroles que l’empereur récite en faisant le sacrifice. Un troisième doit faire porter et dresser les tentes sous lesquelles l’empereur dînera, s’il a ordonné d’y porter un repas. Un quatrième doit assembler quarante ou cinquante vénérables vieillards, laboureurs de profession, qui soient présents lorsque l’empereur laboure la terre. On fait venir aussi une quarantaine de laboureurs plus jeunes pour disposer la charrue, atteler les bœufs, et préparer les grains qui doivent être semés. L’empereur sème cinq sortes de grains, qui sont censés les plus nécessaires à la Chine, et sous lesquels sont compris tous les autres: le froment, le riz, le millet, la fève, et une autre espèce de mil qu’on appelle cacleang.
« Ce furent là les préparatifs; le vingt-quatrième jour de la lune, Sa Majesté se rendit avec toute la cour en habit de cérémonie au lieu destiné à offrir au Chang-ti le sacrifice du printemps, par lequel on le prie de faire croître et de conserver les biens de la terre. C’est pour cela qu’il l’offre avant que de mettre la main à la charrue… » « L’empereur sacrifia, et après le sacrifice il descendit avec les trois princes et les neuf présidents qui devaient labourer avec lui. Plusieurs grands seigneurs portaient eux-mêmes les coffres précieux qui renfermaient les grains qu’on devait semer. Toute la cour y assista en grand silence. L’empereur prit la charrue, et fit en labourant plusieurs allées et venues; lorsqu’il quitta la charrue, un prince du sang la conduisit et laboura à son tour. Ainsi du reste.
« Après avoir labouré en différents endroits, l’empereur sema les différents grains. On ne laboure pas alors tout le champ entier; mais les jours suivants les laboureurs de profession achèvent de le labourer.
« Il y avait cette année-là quarante-quatre anciens laboureurs, et quarante-deux plus jeunes, La cérémonie se termina par une récompense que l’empereur leur fit donner. » À cette relation d’une cérémonie qui est la plus belle de toutes, puisqu’elle est la plus utile, il faut joindre un édit du même empereur Yong-Tching. Il accorde des récompenses et des honneurs à quiconque défrichera des terrains incultes depuis quinze arpents jusqu’à quatre-vingts, vers la Tartarie, car il n’y en a point d’incultes dans la Chine proprement dite; et celui qui en défriche quatre-vingts devient mandarin du huitième ordre.
Que doivent faire nos souverains d’Europe en apprenant de tels exemples? admirer et rougir, mais surtout imiter.
P.-S. — J’ai lu depuis peu un petit livre sur les arts et métiers, dans lequel j’ai remarqué autant de choses utiles qu’agréables; mais ce qu’il dit de l’agriculture ressemble assez à la manière dont en parlent plusieurs Parisiens qui n’ont jamais vu de charrue. L’auteur parle d’un heureux agriculteur qui, dans la contrée la plus délicieuse et la plus fertile de la terre, cultivait une campagne qui lui rendait cent pour cent.
Il ne savait pas qu’un terrain qui ne rendrait que cent pour cent, non seulement ne payerait pas un seul des frais de la culture, mais ruinerait pour jamais le laboureur. Il faut, pour qu’un domaine puisse donner un léger profit, qu’il rapporte au moins cinq cents pour cent. Heureux Parisiens, jouissez de nos travaux, et jugez de l’opéra-comique!
AIR. SECTION PREMIÈRE.
On compte quatre éléments, quatre espèces de matière, sans avoir une notion complète de la matière. Mais que sont les éléments de ces éléments? L’air se change-t-il en feu, en eau, en terre? Y a-t-il de l’air?
Quelques philosophes en doutent encore; peut-on raisonnablement en douter avec eux? On n’a jamais été incertain si on marche sur la terre, si on boit de l’eau, si le feu nous éclaire, nous échauffe, nous brûle. Nos sens nous en avertissent assez; mais ils ne nous disent rien sur l’air. Nous ne savons point par eux si nous respirons les vapeurs du globe ou une substance différente de ces vapeurs. Les Grecs appelèrent l’enveloppe qui nous environne atmosphère, la sphère des exhalaisons; et nous avons adopté ce mot. Y a-t-il parmi ces exhalaisons continuelles une autre espèce de matière qui ait des propriétés différentes.
Les philosophes qui ont nié l’existence de l’air disent qu’il est inutile d’admettre un être qu’on ne voit jamais, et dont tous les effets s’expliquent si aisément par les vapeurs qui sortent du sein de la terre.
Newton a démontré que le corps le plus dur a moins de matière que de pores. Des exhalaisons continuelles s’échappent en foule de toutes les parties de notre globe. Un cheval jeune et vigoureux, ramené tout en sueur dans son écurie en temps d’hiver, est entouré d’une atmosphère mille fois moins considérable que notre globe n’est pénétré et environné de la matière de sa propre transpiration.
Cette transpiration, ces exhalaisons, ces vapeurs innombrables, s’échappent sans cesse par des pores innombrables, et ont elles-mêmes des pores. C’est ce mouvement continu en tous sens qui forme et qui détruit sans cesse végétaux, minéraux, métaux, animaux.
C’est ce qui a fait penser à plusieurs que le mouvement est essentiel à la matière, puisqu’il n’y a pas une particule dans laquelle il n’y ait un mouvement continu. Et si la puissance formatrice éternelle, qui préside à tous les globes, est l’auteur de tout mouvement, elle a voulu du moins que ce mouvement ne pérît jamais. Or ce qui est toujours indestructible a pu paraître essentiel, comme l’étendue et la solidité ont paru essentielles. Si cette idée est une erreur, elle est pardonnable, car il n’y a que l’erreur malicieuse et de mauvaise foi qui ne mérite pas d’indulgence.
Mais qu’on regarde le mouvement comme essentiel ou non, il est indubitable que les exhalaisons de notre globe s’élèvent et retombent sans aucun relâche à un mille, à deux milles, à trois milles au-dessus de nos têtes. Du mont Atlas à l’extrémité du Taurus, tout homme peut voir tous les jours les nuages se former sous ses pieds. Il est arrivé mille fois à des voyageurs d’être au-dessus de l’arc-en-ciel, des éclairs et du tonnerre.
Le feu répandu dans l’intérieur du globe, ce feu caché dans l’eau et dans la glace même, est probablement la source impérissable de ces exhalaisons, de ces vapeurs dont nous sommes continuellement environnés. Elles forment un ciel bleu dans un temps serein, quand elles sont assez hautes et assez atténuées pour ne nous envoyer que des rayons bleus, comme les feuilles de l’or amincies, exposées aux rayons du soleil dans la chambre obscure. Ces vapeurs, imprégnées de soufre, forment les tonnerres et les éclairs. Comprimées et ensuite dilatées par cette compression dans les entrailles de la terre, elles s’échappent en volcans, forment et détruisent de petites montagnes, renversent des villes, ébranlent quelquefois une grande partie du globe.
Cette mer de vapeurs dans laquelle nous nageons, qui nous menace sans cesse, et sans laquelle nous ne pourrions vivre, comprime de tous côtés notre globe et ses habitants avec la même force que si nous avions sur notre tête un océan de trente-deux pieds de hauteur; et chaque homme en porte environ vingt mille livres.
RAISONS DE CEUX QUI NIENT L’AIR.
Tout ceci posé, les philosophes qui nient l’air disent: Pourquoi attribuerons-nous à un élément inconnu et invisible des effets que l’on voit continuellement produits par ces exhalaisons visibles et palpables?
L’air est élastique, nous dit-on; mais les vapeurs de l’eau seule le sont souvent bien davantage. Ce que vous appelez l’élément de l’air, pressé dans une canne à vent, ne porte une balle qu’à une très petite distance; mais dans la pompe à feu des bâtiments d’York, à Londres, les vapeurs font un effet cent fois plus violent.
On ne dit rien de l’air, continuent-ils, qu’on ne puisse dire de même des vapeurs du globe; elles pèsent comme lui, s’insinuent comme lui, allument le feu par leur souffle, se dilatent, se condensent de même.
La grande objection que l’on fasse contre le système des exhalaisons du globe est qu’elles perdent leur élasticité dans la pompe à feu quand elles sont refroidies, au lieu que l’air est, dit-on, toujours élastique. Mais, premièrement, il n’est pas vrai que l’élasticité de l’air agisse toujours; son élasticité est nulle quand on le suppose en équilibre, et sans cela il n’y a point de végétaux et d’animaux qui ne crevassent et n’éclatassent en cent morceaux, si cet air qu’on suppose être dans eux conservait son élasticité. Les vapeurs n’agissent point quand elles sont en équilibre; c’est leur dilatation qui fait leurs grands effets. En un mot, tout ce qu’on attribue à l’air semble appartenir sensiblement, selon ces philosophes, aux exhalaisons de notre globe.
Si on leur fait voir que le feu s’éteint quand il n’est pas entretenu par l’air, ils répondent qu’on se méprend, qu’il faut à un flambeau des vapeurs sèches et élastiques pour nourrir sa flamme, qu’elle s’éteint sans leur secours, ou quand ces vapeurs sont trop grasses, trop sulfureuses, trop grossières, et sans ressort. Si on leur objecte que l’air est quelquefois pestilentiel, c’est bien plutôt des exhalaisons qu’on doit le dire: elles portent avec elles des parties de soufre, de vitriol, d’arsenic, et de toutes les plantes nuisibles. On dit: L’air est pur dans ce canton; cela signifie: Ce canton n’est point marécageux; il n’a ni plantes, ni minières pernicieuses dont les parties s’exhalent continuellement dans les corps des animaux. Ce n’est point l’élément prétendu de l’air qui rend la campagne de Rome si malsaine, ce sont les eaux croupissantes, ce sont les anciens canaux qui, creusés sous terre de tous côtés, sont devenus le réceptacle de toutes les bêtes venimeuses. C’est de là que s’exhale continuellement un poison mortel. Allez à Frescati, ce n’est plus le même terrain, ce ne sont plus les mêmes exhalaisons.
Mais pourquoi l’élément supposé de l’air changerait-il de nature à Frescati? Il se chargera, dit-on, dans la campagne de Rome de ces exhalaisons funestes, et, n’en trouvant pas à Frescati, il deviendra plus salutaire. Mais encore une fois, puisque ces exhalaisons existent, puisqu’on les voit s’élever le soir en nuages, quelle nécessité de les attribuer à une autre cause? Elles montent dans l’atmosphère, elles s’y dissipent, elles changent de forme; le vent, dont elles sont la première cause, les emporte, les sépare; elles s’atténuent, elles deviennent salutaires de mortelles qu’elles étaient.
Une autre objection, c’est que ces vapeurs, ces exhalaisons, renfermées dans un vase de verre, s’attachent aux parois et tombent, ce qui n’arrive jamais à l’air. Mais qui vous a dit que si les exhalaisons humides tombent au fond de ce cristal, il n’y a pas incomparablement plus de vapeurs sèches et élastiques qui se soutiennent dans l’intérieur de ce vase? L’air, dites-vous, est purifié après une pluie. Mais nous sommes en droit de vous soutenir que ce sont les exhalaisons terrestres qui se sont purifiées, que les plus grossières, les plus aqueuses, rendues à la terre, laissent les plus sèches et les plus fines au-dessus de nos têtes, et que c’est cette ascension et cette descente alternative qui entretient le jeu continuel de la nature.
Voilà une partie des raisons qu’on peut alléguer en faveur de l’opinion que l’élément de l’air n’existe pas. Il y en a de très-spécieuses, et qui peuvent au moins faire naître des doutes; mais ces doutes céderont toujours à l’opinion commune. On n’a déjà pas trop de quatre éléments. Si on nous réduisait à trois, nous nous croirions trop pauvres. On dira toujours l’élément de l’air. Les oiseaux voleront toujours dans les airs, et jamais dans les vapeurs. On dira toujours: L’air est doux; l’air est serein; et jamais: Les vapeurs sont douces, sont sereines.
SECTION II.
vapeurs, exhalaisons.
Je suis comme certains hérétiques: ils commencent par proposer modestement quelques difficultés; ils finissent par nier hardiment de grands dogmes.
J’ai d’abord rapporté avec candeur les scrupules de ceux qui doutent que l’air existe. Je m’enhardis aujourd’hui, j’ose regarder l’existence de l’air comme une chose peu probable.
1 Depuis que je rendis compte de l’opinion qui n’admet que des vapeurs, j’ai fait ce que j’ai pu pour voir de l’air, et je n’ai jamais vu que des vapeurs grises, blanchâtres, bleues, noirâtres, qui couvrent tout mon horizon; jamais on ne m’a montré d’air pur. J’ai toujours demandé pourquoi on admettait une matière invisible, impalpable, dont on n’avait aucune connaissance?
2 On m’a toujours répondu que l’air est élastique. Mais qu’est-ce que l’élasticité? c’est la propriété d’un corps fibreux de se remettre dans l’état dont vous l’avez tiré avec force. Vous avez courbé cette branche d’arbre, elle se relève; ce ressort d’acier que vous avez roulé se détend de lui-même: propriété aussi commune que l’attraction et la direction de l’aimant, et aussi inconnue. Mais votre élément de l’air est élastique, selon vous, d’une tout autre façon. Il occupe un espace prodigieusement plus grand que celui dans lequel vous l’enfermiez, dont il s’échappe. Des physiciens ont prétendu que l’air peut se dilater dans la proportion d’un à quatre mille; d’autres ont voulu qu’une bulle d’air pût s’étendre quarante-six milliards de fois.
Je demanderais alors ce qu’il deviendrait? à quoi il serait bon? quelle force aurait cette particule d’air au milieu des milliards de particules de vapeurs qui s’exhalent de la terre, et des milliards d’intervalles qui les séparent?
3 S’il existe de l’air, il faut qu’il nage dans la mer immense des vapeurs qui nous environnent, et que nous touchons au doigt et à l’œil. Or les parties d’un air ainsi interceptées, ainsi plongées et errantes dans cette atmosphère, pourraient-elles avoir le moindre effet, le moindre usage?
4 Vous entendez une musique dans un salon éclairé de cent bougies; il n’y a pas un point de cet espace qui ne soit rempli de ces atomes de cire, de lumière et de fumée légère. Brûlez-y des parfums, il n’y aura pas encore un point de cet espace où les atomes de ces parfums ne pénètrent. Les exhalaisons continuelles du corps des spectateurs et des musiciens, et du parquet, et des fenêtres, des plafonds, occupent encore ce salon: que restera-t-il pour votre prétendu élément de l’air?
5 Comment cet air prétendu, dispersé dans ce salon, pourra-t-il vous faire entendre et distinguer à la fois les différents sons? faudra-t-il que la tierce, la quinte, l’octave, etc., aillent frapper des parties d’air qui soient elles-mêmes à la tierce, à la quinte, à l’octave? chaque note exprimée par les voix et par les instruments trouve-t-elle des parties d’air notées qui la renvoient à votre oreille? C’est la seule manière d’expliquer la mécanique de l’ouïe par le moyen de l’air. Mais quelle supposition! De bonne foi, doit-on croire que l’air contienne une infinité d’ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut, et nous les envoie sans se tromper? En ce cas, ne faudrait-il pas que chaque particule d’air, frappée à la fois par tous les sons, ne fût propre qu’à répéter un seul son, et à le renvoyer à l’oreille? mais où renverrait-elle tous les autres qui l’auraient également frappée?
Il n’y a donc pas moyen d’attribuer à l’air la mécanique qui opère les sons; il faut donc chercher quelque autre cause, et on peut parier qu’on ne la trouvera jamais.
6 À quoi fut réduit Newton? Il supposa, à la fin de son Optique, que « les particules d’une substance dense, compacte et fixe, adhérentes par attraction, raréfiées difficilement par une extrême chaleur, se transforment en un air élastique ».
De telles hypothèses, qu’il semblait se permettre pour se délasser, ne valaient pas ses calculs et ses expériences. Comment des substances dures se changent-elles en un élément? comment du fer est-il changé en air? Avouons notre ignorance sur les principes des choses.
7 De toutes les preuves qu’on apporte en faveur de l’air, la plus spécieuse, c’est que si on vous l’ôte vous mourez; mais cette preuve n’est autre chose qu’une supposition de ce qui est en question. Vous dites qu’on meurt quand on est privé d’air, et nous disons qu’on meurt par la privation des vapeurs salutaires de la terre et des eaux. Vous calculez la pesanteur de l’air, et nous, la pesanteur des vapeurs. Vous donnez de l’élasticité à un être que vous ne voyez pas, et nous à des vapeurs que nous voyons distinctement dans la pompe à feu. Vous rafraîchissez vos poumons avec de l’air, et nous avec des exhalaisons des corps qui nous environnent, etc.
Permettez-nous donc de croire aux vapeurs; nous trouvons fort bon que vous soyez du parti de l’air, et nous ne demandons que la tolérance.
QUE L’AIR OU LA RÉGION DES VAPEURS N’APPORTE POINT LA PESTE.
J’ajouterai encore une petite réflexion: c’est que ni l’air, s’il y en a, ni les vapeurs, ne sont le véhicule de la peste. Nos vapeurs, nos exhalaisons, nous donnent assez de maladies. Le gouvernement s’occupe peu du desséchement des marais, il y perd plus qu’il ne pense: cette négligence répand la mort sur des cantons considérables. Mais pour la peste proprement dite, la peste native d’Égypte, la peste à charbon, la peste qui fit périr à Marseille et dans les environs soixante et dix mille hommes en 1720, cette véritable peste n’est jamais apportée par les vapeurs ou par ce qu’on nomme air; cela est si vrai qu’on l’arrête avec un seul fossé: on lui trace par des lignes une limite qu’elle ne franchit jamais.
Si l’air ou les exhalaisons la transmettaient, un vent de sud-est l’aurait bien vite fait voler de Marseille à Paris. C’est dans les habits, dans les meubles, que la peste se conserve; c’est de là qu’elle attaque les hommes. C’est dans une balle de coton qu’elle fut apportée de Seide, l’ancienne Sidon, à Marseille. Le conseil d’État défendit aux Marseillais de sortir de l’enceinte qu’on leur traça sous peine de mort, et la peste ne se communiqua point au dehors: Non procedes amplius.
Les autres maladies contagieuses, produites par les vapeurs, sont innombrables. Vous en êtes les victimes, malheureux Velches, habitants de Paris! Je parle au pauvre peuple qui loge auprès des cimetières. Les exhalaisons des morts remplissent continuellement l’Hôtel-Dieu; et cet Hôtel-Dieu, devenu l’hôtel de la mort, infecte le bras de la rivière sur lequel il est situé. Ô Velches! vous n’y faites nulle attention, et la dixième partie du petit peuple est sacrifiée chaque année; et cette barbarie subsiste dans la ville des jansénistes, des financiers, des spectacles, des bals, des brochures, et des filles de joie.
DE LA PUISSANCE DES VAPEURS.
Ce sont ces vapeurs qui font les éruptions des volcans, les tremblements de terre, qui élèvent le Monte-Nuovo, qui font sortir l’île de Santorin du fond de la mer Égée, qui nourrissent nos plantes, et qui les détruisent. Terres, mers, fleuves, montagnes, animaux, tout est percé à jour; ce globe est le tonneau des Danaïdes, à travers lequel tout entre, tout passe et tout sort sans interruption.
On nous parle d’un éther, d’un fluide secret; mais je n’en ai que faire; je ne l’ai vu ni manié, je n’en ai jamais senti, je le renvoie à la matière subtile de René, et à l’esprit recteur de Paracelse.
Mon esprit recteur est le doute, et je suis de l’avis de saint Thomas Didyme qui voulait mettre le doigt dessus et dedans.
ALCHIMISTE.
Cet al emphatique met l’alchimiste autant au-dessus du chimiste ordinaire que l’or qu’il compose est au-dessus des autres métaux. L’Allemagne est encore pleine de gens qui cherchent la pierre philosophale, comme on a cherché l’eau d’immortalité à la Chine, et la fontaine de Jouvence en Europe. On a connu quelques personnes en France qui se sont ruinées dans cette poursuite.
Le nombre de ceux qui ont cru aux transmutations est prodigieux; celui des fripons fut proportionné à celui des crédules. Nous avons vu à Paris le seigneur Dammi, marquis de Conventiglio, qui tira quelques centaines de louis de plusieurs grands seigneurs pour leur faire la valeur de deux ou trois écus en or.
Le meilleur tour qu’on ait jamais fait en alchimie fut celui d’un Rose-croix qui alla trouver Henri I, duc de Bouillon, de la maison de Turenne, prince souverain de Sedan, vers l’an 1620. « Vous n’avez pas, lui dit-il, une souveraineté proportionnée à votre grand courage; je veux vous rendre plus riche que l’empereur. Je ne puis rester que deux jours dans vos États; il faut que j’aille tenir à Venise la grande assemblée des frères: gardez seulement le secret. Envoyez chercher de la litharge chez le premier apothicaire de votre ville; jetez-y un grain seul de la poudre rouge que je vous donne; mettez le tout dans un creuset, et en moins d’un quart d’heure vous aurez de l’or. » Le prince fit l’opération, et la réitéra trois fois en présence du virtuose. Cet homme avait fait acheter auparavant toute la litharge qui était chez les apothicaires de Sedan, et l’avait fait ensuite revendre, chargée de quelques onces d’or. L’adepte en partant fit présent de toute sa poudre transmutante au duc de Bouillon.
Le prince ne douta point qu’ayant fait trois onces d’or avec trois grains, il n’en fit trois cent mille onces avec trois cent mille grains, et que par conséquent il ne fût bientôt possesseur dans la semaine de trente-sept mille cinq cents marcs, sans compter ce qu’il ferait dans la suite. Il fallait trois mois au moins pour faire cette poudre. Le philosophe était pressé de partir; il ne lui restait plus rien, il avait tout donné au prince; il lui fallait de la monnaie courante pour tenir à Venise les états de la philosophie hermétique. C’était un homme très-modéré dans ses désirs et dans sa dépense; il ne demanda que vingt mille écus pour son voyage. Le duc de Bouillon, honteux du peu, lui en donna quarante mille. Quand il eut épuisé toute la litharge de Sedan, il ne fit plus d’or; il ne revit plus son philosophe, et en fut pour ses quarante mille écus.
Toutes les prétendues transmutations alchimiques ont été faites à peu près de cette manière. Changer une production de la nature en une autre est une opération un peu difficile, comme, par exemple, du fer en argent, car elle demande deux choses qui ne sont guère en notre pouvoir: c’est d’anéantir le fer, et de créer l’argent.
Il y a encore des philosophes qui croient aux transmutations, parce qu’ils ont vu de l’eau devenir pierre. Ils n’ont pas voulu voir que l’eau, s’étant évaporée, a déposé le sable dont elle était chargée, et que ce sable, rapprochant ses parties, est devenu une petite pierre friable, qui n’est précisément que le sable qui était dans l’eau.
On doit se défier de l’expérience même. Nous ne pouvons en donner un exemple plus récent et plus frappant que l’aventure qui s’est passée de nos jours, et qui est racontée par un témoin oculaire. Voici l’extrait du compte qu’il en a rendu. « Il faut avoir toujours devant les yeux ce proverbe espagnol: De las cosas mas seguras, la mas segura es dudar; des choses les plus sûres la plus sûre est le doute, etc. » On ne doit cependant pas rebuter tous les hommes à secrets, et toutes les inventions nouvelles. Il en est de ces virtuoses comme des pièces de théâtre: sur mille il peut s’en trouver une de bonne.
ALCORAN, ou plutôt LE KORAN.
SECTION PREMIÈRE.
Ce livre gouverne despotiquement toute l’Afrique septentrionale, du mont Atlas au désert de Barca, toute l’Égypte, les côtes de l’Océan éthiopien dans l’espace de six cents lieues, la Syrie, l’Asie Mineure, tous les pays qui entourent la mer Noire et la mer Caspienne, excepté le royaume d’Astracan, tout l’empire de l’Indoustan, toute la Perse, une grande partie de la Tartarie, et dans notre Europe la Thrace, la Macédoine, la Bulgarie, la Servie, la Bosnie, toute la Grèce, l’Épire, et presque toutes les îles jusqu’au petit détroit d’Otrante, où finissent toutes ces immenses possessions.
Dans cette prodigieuse étendue de pays il n’y a pas un seul mahométan qui ait le bonheur de lire nos livres sacrés, et très-peu de littérateurs parmi nous connaissent le Koran. Nous nous en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les recherches de nos véritables savants.
Voici les premières lignes de ce livre: « Louanges à Dieu, le souverain de tous les mondes, au Dieu de miséricorde, au souverain du jour de la justice; c’est toi que nous adorons, c’est de toi seul que nous attendons la protection. Conduis-nous dans les voies droites, dans les voies de ceux que tu as comblés de tes grâces, non dans les voies des objets de ta colère, et de ceux qui se sont égarés. » Telle est l’introduction, après quoi l’on voit trois lettres, A, L, M, qui, selon le savant Sale, ne s’entendent point, puisque chaque commentateur les explique à sa manière; mais selon la plus commune opinion elles signifient: Allah, Latif, Magid, Dieu, la grâce, la gloire.
Mahomet continue, et c’est Dieu lui-même qui lui parle. Voici ses propres mots: « Ce livre n’admet point le doute, il est la direction des justes qui croient aux profondeurs de la foi, qui observent les temps de la prière, qui répandent en aumônes ce que nous avons daigné leur donner, qui sont convaincus de la révélation descendue jusqu’à toi, et envoyée aux prophètes avant toi. Que les fidèles aient une ferme assurance dans la vie à venir; qu’ils soient dirigés par leur seigneur, et ils seront heureux.
« À l’égard des incrédules, il est égal pour eux que tu les avertisses ou non; ils ne croient pas: le sceau de l’infidélité est sur leur cœur et sur leurs oreilles; les ténèbres couvrent leurs yeux; la punition terrible les attend.
« Quelques-uns disent: Nous croyons en Dieu, et au dernier jour; mais au fond ils ne sont pas croyants. Ils imaginent tromper l’Éternel; ils se trompent eux-mêmes sans le savoir; l’infirmité est dans leur cœur, et Dieu même augmente cette infirmité, etc. » On prétend que ces paroles ont cent fois plus d’énergie en arabe. En effet l’Alcoran passe encore aujourd’hui pour le livre le plus élégant et le plus sublime qui ait encore été écrit dans cette langue.
Nous avons imputé à l’Alcoran une infinité de sottises qui n’y furent jamais.
Ce fut principalement contre les Turcs devenus mahométans que nos moines écrivirent tant de livres, lorsqu’on ne pouvait guère répondre autrement aux conquérants de Constantinople. Nos auteurs, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les janissaires, n’eurent pas beaucoup de peine à mettre nos femmes dans leur parti: ils leur persuadèrent que Mahomet ne les regardait pas comme des animaux intelligents; qu’elles étaient toutes esclaves par les lois de l’Alcoran; qu’elles ne possédaient aucun bien dans ce monde, et que dans l’autre elles n’avaient aucune part au paradis. Tout cela est d’une fausseté évidente; et tout cela a été cru fermement.
Il suffisait pourtant de lire le second et le quatrième sura ou chapitre de l’Alcoran pour être détrompé; on y trouverait les lois suivantes; elles sont traduites également par du Ryer, qui demeura longtemps à Constantinople; par Maracci, qui n’y alla jamais, et par Sale, qui vécut vingt-cinq ans parmi les Arabes.
RÈGLEMENTS DE MAHOMET SUR LES FEMMES.
I. « N’épousez de femmes idolâtres que quand elles seront croyantes. Une servante musulmane vaut mieux que la plus grande dame idolâtre.
II.
« Ceux qui font vœu de chasteté ayant des femmes attendront quatre mois pour se déterminer.
« Les femmes se comporteront envers leur maris comme leurs maris envers elles.
III.
« Vous pouvez faire un divorce deux fois avec votre femme; mais à la troisième, si vous la renvoyez, c’est pour jamais; ou vous la retiendrez avec humanité, ou vous la renverrez avec bonté. Il ne vous est pas permis de rien retenir de ce que vous lui avez donné.
IV.
« Les honnêtes femmes sont obéissantes et attentives, même pendant l’absence de leurs maris. Si elles sont sages, gardez-vous de leur faire la moindre querelle; s’il en arrive une, prenez un arbitre de votre famille et un de la sienne.
V. « Prenez une femme, ou deux, ou trois, ou quatre, et jamais davantage. Mais dans la crainte de ne pouvoir agir équitablement envers plusieurs, n’en prenez qu’une. Donnez-leur un douaire convenable; ayez soin d’elles, ne leur parlez jamais qu’avec amitié…