SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Ces patentes sont plaisantes: « J’accorde à N***, prêtre chrétien, le présent mandement pour perfection de félicité. Je lui commande de résider en la ville ci-nommée, comme évêque des infidèles chrétiens, selon leur ancien usage et leurs vaines et extravagantes cérémonies; voulant et ordonnant que tous les chrétiens de ce district le reconnaissent, et que nul prêtre ni moine ne se marie sans sa permission (c’est-à-dire sans payer). » L’esclavage de cette Église est égal à son ignorance, mais les Grecs n’ont que ce qu’ils ont mérité; ils ne s’occupaient que de leurs disputes sur la lumière du Thabor et sur celle de leur nombril, lorsque Constantinople fut prise.

On espère qu’au moment où nous écrivons ces douloureuses vérités, l’impératrice de Russie Catherine II rendra aux Grecs leur liberté. On souhaite qu’elle puisse leur rendre le courage et l’esprit qu’ils avaient du temps de Miltiade, de Thémistocle, et qu’ils aient de bons soldats et moins de moines au mont Athos.

DE LA PRÉSENTE ÉGLISE GRECQUE.

Si quelque chose peut nous donner une grande idée des mahométans, c’est la liberté qu’ils ont laissée à l’Église grecque. Ils ont paru dignes de leurs conquêtes, puisqu’ils n’en ont point abusé. Mais il faut avouer que les Grecs n’ont pas trop mérité la protection que les musulmans leur accordent; voici ce qu’en dit M. Porter, ambassadeur d’Angleterre en Turquie: « Je voudrais tirer le rideau sur ces disputes scandaleuses des Grecs et des Romains au sujet de Bethléem et de la Terre-Sainte, comme ils l’appellent. Les procédés iniques, odieux, qu’elles occasionnent entre eux font la honte du nom chrétien. Au milieu de ces débats, l’ambassadeur chargé de protéger la communion romaine, malgré sa dignité éminente, devient véritablement un objet de compassion.

« Il se lève dans tous les pays de la croyance romaine des sommes immenses pour soutenir contre les Grecs des prétentions équivoques à la possession précaire d’un coin de terre réputée sacrée, et pour conserver entre les mains des moines de leur communion les restes d’une vieille étable à Bethléem, où l’on a érigé une chapelle, et où, sur l’autorité incertaine d’une tradition orale, on prétend que naquit le Christ; de même qu’un tombeau, qui peut être, et plus vraisemblablement peut n’être pas ce qu’on appelle son sépulcre: car la situation exacte de ces deux endroits est aussi peu certaine que la place qui recèle les cendres de César. » Ce qui rend les Grecs encore plus méprisables aux yeux des Turcs, c’est le miracle qu’ils font tous les ans au temps de Pâques. Le malheureux évêque de Jérusalem s’enferme dans le petit caveau qu’on fait passer pour le tombeau de notre Seigneur Jésus-Christ, avec des paquets de petite bougie; il bat le briquet, allume un de ces petits cierges, et sort de son caveau en criant: « Le feu du ciel est descendu, et la sainte bougie est allumée. » Tous les Grecs aussitôt achètent de ces bougies, et l’argent se partage entre le commandant turc et l’évêque.

On peut juger par ce seul trait de l’état déplorable de cette Église sous la domination du Turc.

L’Église grecque, en Russie, a pris depuis peu une consistance beaucoup plus respectable, depuis que l’impératrice Catherine II l’a délivrée du soin de son temporel; elle lui a ôté quatre cent mille esclaves qu’elle possédait. Elle est payée aujourd’hui du trésor impérial; entièrement soumise au gouvernement, contenue par des lois sages, elle ne peut faire que du bien; elle devient tous les jours savante et utile. Elle a aujourd’hui un prédicateur nommé Platon, qui a fait des sermons que l’ancien Platon grec n’aurait pas désavoués.

ÉGLOGUE.

ÉGLOGUE.

Il semble qu’on ne doive rien ajouter à ce que M. le chevalier de Jaucourt et M. Marmontel ont dit de l’Églogue dans le Dictionnaire encyclopédique; il faut, après les avoir lus, lire Théocrite et Virgile, et ne point faire d’églogues. Elles n’ont été jusqu’à présent parmi nous que des madrigaux amoureux qui auraient beaucoup mieux convenu aux filles d’honneur de la reine mère qu’à des bergers.

L’ingénieux Fontenelle, aussi galant que philosophe, qui n’aimait pas les anciens, donne le plus de ridicule qu’il peut au tendre Théocrite, le maître de Virgile; il lui reproche une églogue qui est entièrement dans le goût rustique; mais il ne tenait qu’à lui de donner de justes éloges à d’autres églogues qui respirent la passion la plus naïve, exprimée avec toute l’élégance et la molle douceur convenable aux sujets.

Il y en a de comparables à la belle ode de Sapho, traduite dans toutes les langues. Que ne nous donnait-il une idée de la Pharmaceutrée imitée par Virgile, et non égalée peut-être! On ne pourrait pas en juger par ce morceau que je vais rapporter; mais c’est une esquisse qui fera connaître la beauté du tableau à ceux dont le goût démêle la force de l’original dans la faiblesse même de la copie.

Reine des nuits, dis quel fut mon amour; Comme en mon sein les frissons et la flamme Se succédaient, me perdaient tour à tour; Quels doux transports égarèrent mon âme; Comment mes yeux cherchaient en vain le jour; Comme j’aimais, et sans songer à plaire!

Je ne pouvais ni parler ni me taire...Reine des nuits, dis quel fut mon amour.

Mon amant vint. Ô moments délectables!

Il prit mes mains, tu le sais, tu le vis, Tu fus témoin de ses serments coupables, De ses baisers, de ceux que je rendis, Des voluptés dont je fus enivrée.

Moments charmants, passez-vous sans retour?

Daphnis trahit la foi qu’il m’a jurée.

Reine des cieux, dis quel fut mon amour.

Ce n’est là qu’un échantillon de ce Théocrite dont Fontenelle faisait si peu de cas. Les Anglais, qui nous ont donné des traductions en vers de tous les poëtes anciens, en ont aussi une de Théocrite; elle est de M. Fawkes: toutes les grâces de l’original s’y retrouvent. Il ne faut pas omettre qu’elle est en vers rimés, ainsi que les traductions anglaises de Virgile et d’Homère. Les vers blancs, dans tout ce qui n’est pas tragédie, ne sont, comme disait Pope, que le partage de ceux qui ne peuvent pas rimer.

Je ne sais si, après avoir parlé des églogues qui enchantèrent la Grèce et Rome, il sera bien convenable de citer une églogue allemande, et surtout une églogue dont l’amour n’est pas le principal sujet: elle fut écrite dans une ville qui venait de passer sous une domination étrangère.

Églogue allemande.

Églogue allemande.

HERNAND, DERNIN.

Dernin.

Consolons-nous, Hernand, l’astre de la nature Va de nos aquilons tempérer la froidure; Le zéphyr à nos champs promet quelques beaux jours; Nous chanterons aussi nos vins et nos amours.

Nous n’égalerons point la Grèce et l’Ausonie; Nous sommes sans printemps, sans fleurs et sans génie; Nos voix n’ont jamais eu ces sons harmonieux Qu’aux pasteurs de Sicile ont accordés les dieux.

Ne pourrons-nous jamais, en lisant leurs ouvrages, Surmonter l’âpreté de nos climats sauvages?

Vers ces coteaux du Rhin que nos soins assidus Ont forcés à s’orner des trésors de Bacchus, Forçons le dieu des vers, exilé de la Grèce, À venir de nos chants adoucir la rudesse.

Nous connaissons l’amour, nous connaîtrons les vers.

Orphée était de Thrace; il brava les hivers; Il aimait; c’est assez: Vénus monta sa lyre.

Il polit son pays; il eut un doux empire Sur des cœurs étonnés de céder à ses lois.

Hernand.

On dit qu’il amollit les tigres de ses bois.

Humaniserons-nous les loups qui nous déchirent?

Depuis qu’aux étrangers les destins nous soumirent, Depuis que l’esclavage affaissa nos esprits, Nos chants furent changés en de lugubres cris.

D’un commis odieux l’insolence affamée Vient ravir la moisson que nous avons semée, Vient décimer nos fruits, notre lait, nos troupeaux: C’est pour lui que ma main couronna ces coteaux Des pampres consolants de l’amant d’Ariane.

Si nous osons nous plaindre, un traitant nous condamne; Nous craignons de gémir, nous dévorons nos pleurs.

Ah! dans la pauvreté, dans l’excès des douleurs, Le moyen d’imiter Théocrite et Virgile!

Il faut pour un cœur tendre un esprit plus tranquille.

Le rossignol, tremblant dans son obscur séjour, N’élève point sa voix sous le bec du vautour.

Fuyons, mon cher Dernin, ces malheureuses rives.

Portons nos chalumeaux et nos lyres plaintives Aux bords de l’Adigo, loin des yeux des tyrans.

Et le reste.

ÉLÉGANCE.

Ce mot, selon quelques-uns, vient d’electus, choisi. On ne voit pas qu’aucun autre mot latin puisse être son étymologie: en effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L’élégance est un résultat de la justesse et de l’agrément.

On emploie ce mot dans la sculpture et dans la peinture. On opposait elegans signum à signum rigens: une figure proportionnée, dont les contours arrondis étaient exprimés avec mollesse, à une figure trop roide et mal terminée.

La sévérité des anciens Romains donna à ce mot, elegantia, un sens odieux. Ils regardaient l’élégance en tout genre comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers temps: Vitii, non laudis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant à peu près ce que nous appelons aujourd’hui un petit-maître, bellus homuncio, et ce que les Anglais appellent un beau; mais vers le temps de Cicéron, quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange, Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli; on disait même alors un repas élégant, ce qui ne se dirait guère parmi nous.

Ce terme est consacré en français, comme chez les anciens Romains, à la sculpture, à la peinture, à l’éloquence, et principalement à la poésie. Il ne signifie pas, en peinture et en sculpture, précisément la même chose que grâce.

Ce terme grâce se dit particulièrement du visage, et on ne dit pas un visage élégant, comme des contours élégants: la raison en est que la grâce a toujours quelque chose d’animé, et c’est dans le visage que paraît l’âme; ainsi on ne dit pas une démarche élégante, parce que la démarche est animée.

L’élégance d’un discours n’est pas l’éloquence, c’en est une partie: ce n’est pas la seule harmonie, le seul nombre; c’est la clarté, le nombre et le choix des paroles.

Il y a des langues en Europe dans lesquelles rien n’est si rare qu’un discours élégant: des terminaisons rudes, des consonnes fréquentes, des verbes auxiliaires nécessairement redoublés dans une même phrase, offensent l’oreille même des naturels du pays.

Un discours peut être élégant sans être un bon discours, l’élégance n’étant en effet que le mérite des paroles; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.

L’élégance est encore plus nécessaire à la poésie que l’éloquence, parce qu’elle est une partie de cette harmonie si nécessaire aux vers.

Un orateur peut convaincre, émouvoir même sans élégance, sans pureté, sans nombre: un poëme ne peut faire d’effet s’il n’est élégant. C’est un des principaux mérites de Virgile; Horace est bien moins élégant dans ses satires, dans ses épîtres: aussi est-il moins poëte, sermoni propior.

Le grand point dans la poésie et dans l’art oratoire, c’est que l’élégance ne fasse jamais tort à la force; et le poëte, en cela comme dans tout le reste, a de plus grandes difficultés à surmonter que l’orateur: car, l’harmonie étant la base de son art, il ne doit pas se permettre un concours de syllabes rudes; il faut même quelquefois sacrifier un peu de la pensée à l’élégance de l’expression: c’est une gêne que l’orateur n’éprouve jamais.

Il est à remarquer que si l’élégance a toujours l’air facile, tout ce qui est facile et naturel n’est cependant pas élégant. Il n’y a rien de si facile, de si naturel que, La cigale ayant chanté Tout l’été, et, Maître corbeau, sur un arbre perché...Pourquoi ces morceaux manquent-ils d’élégance? C’est que cette naïveté est dépourvue de mots choisis et d’harmonie.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines.

(La Fontaine, Iivre IX, fable xi). et cent autres traits ont, avec d’autres mérites, celui de l’élégance. On dit rarement d’une comédie qu’elle est écrite élégamment: la naïveté et la rapidité d’un dialogue familier excluent ce mérite propre à toute autre poésie.

L’élégance semblerait faire tort au comique; on ne rit point d’une chose élégamment dite: cependant la plupart des vers de l’Amphitryon de Molière, excepté ceux de pure plaisanterie, sont élégants. Le mélange des dieux et des hommes dans cette pièce unique en son genre, et les vers irréguliers qui forment un grand nombre de madrigaux, en sont peut-être la cause.

Un madrigal doit bien plutôt être élégant qu’une épigramme, parce que le madrigal tient quelque chose des stances, et que l’épigramme tient du comique: l’un est fait pour exprimer un sentiment délicat, et l’autre un ridicule.

Dans le sublime, il ne faut pas que l’élégance se remarque: elle l’affaiblirait. Si on avait loué l’élégance du Jupiter Olympien de Phidias, c’eût été en faire une satire; l’élégance de la Vénus de Praxitèle pouvait être remarquée.

ÉLIE ET ÉNOCH.

Élie et Énoch sont deux personnages bien importants dans l’antiquité. Ils sont tous deux les seuls qui n’aient point goûté de la mort, et qui aient été transportés hors du monde. Un très-savant homme a prétendu que ce sont des personnages allégoriques. Le père et la mère d’Élie sont inconnus. Il croit que son pays Galaad ne veut dire autre chose que la circulation des temps; on le fait venir de Galgala, qui signifie révolution. Mais le nom du village de Galgala signifiait-il quelque chose?

Le mot d’Élie a un rapport sensible avec celui d’Élios, le soleil. L’holocauste offert par Élie, et allumé par le feu du ciel, est une image de ce que peuvent les rayons du soleil réunis. La pluie qui tombe après de grandes chaleurs est encore une vérité physique.

Le char de feu et les chevaux enflammés qui enlèvent Élie au ciel sont une image frappante des quatre chevaux du soleil. Le retour d’Élie à la fin du monde semble s’accorder avec l’ancienne opinion que le soleil viendrait s’éteindre dans les eaux, au milieu de la destruction générale que les hommes attendaient: car presque toute l’antiquité fut longtemps persuadée que le monde serait bientôt détruit.

Nous n’adoptons point ces allégories, et nous nous en tenons à ce qui est rapporté dans l’Ancien Testament.

Énoch est un personnage aussi singulier qu’Élie, à cela près que la Genèse nomme son père et son fils, et que la famille d’Élie est inconnue. Les Orientaux et les Occidentaux ont célébré cet Énoch.

La sainte Écriture, qui est toujours notre guide infaillible, nous apprend qu’Énoch fut père de Mathusala ou Mathusalem, et qu’il ne vécut sur la terre que trois cent soixante et cinq ans, ce qui a paru une vie bien courte pour un des premiers patriarches. Il est dit qu’il marcha avec Dieu, et qu’il ne parut plus, parce que Dieu l’enleva. « C’est ce qui fait, dit dom Calmet, que les Pères et le commun des commentateurs assurent qu’Énoch est encore en vie, que Dieu l’a transporté hors du monde aussi bien qu’Élie, qu’ils viendront avant le jugement dernier s’opposer à l’antechrist, qu’Élie prêchera aux Juifs, et Énoch aux Gentils. » Saint Paul, dans son Épître aux Hébreux (qu’on lui a contestée), dit expressément: « C’est par la foi qu’Énoch fut enlevé, afin qu’il ne vît point la mort; et on ne le vit plus, parce que le Seigneur le transporta. » Saint Justin, ou celui qui a pris son nom, dit qu’Énoch et Élie sont dans le paradis terrestre, et qu’ils y attendent le second avènement de Jésus-Christ.

Saint Jérôme, au contraire, croit qu’Énoch et Élie sont dans le ciel. C’est ce même Énoch, septième homme après Adam, qu’on prétend avoir écrit un livre cité par saint Jude.

Tertullien dit que cet ouvrage fut conservé dans l’arche, et qu’Énoch en fit même une seconde copie après le déluge.

Voilà ce que la sainte Écriture et les Pères nous disent d’Énoch; mais les profanes de l’Orient en disent bien davantage. Ils croient en effet qu’il y a eu un Énoch, et qu’il fut le premier qui fit des esclaves à la guerre: ils l’appellent tantôt Énoch, tantôt Édris; ils disent que c’est lui qui donna des lois aux Égyptiens sous le nom de ce Thaut appelé par les Grecs Hermès Trismégiste. On lui donne un fils nommé Sabi, auteur de la religion des Sabiens ou Sabéens.

Il y avait une ancienne tradition en Phrygie sur un certain Anach, dont on disait que les Hébreux avaient fait Énoch. Les Phrygiens tenaient cette tradition des Chaldéens ou Babyloniens, qui reconnaissaient aussi un Énoch, ou Anach, pour inventeur de l’astronomie.

On pleurait Énoch un jour de l’année en Phrygie, comme on pleurait Adoni, ou Adonis, chez les Phéniciens.

L’écrivain ingénieux et profond qui croit Élie un personnage purement allégorique pense la même chose d’Énoch. Il croit qu’Énoch, Anach, Annoch, signifiait l’année; que les Orientaux le pleuraient ainsi qu’Adonis, et qu’ils se réjouissaient au commencement de l’année nouvelle; Que le Janus connu ensuite en Italie était l’ancien Anach, ou Annoch, de l’Asie; Que non-seulement Énoch signifiait autrefois chez tous ces peuples le commencement et la fin de l’an, mais le dernier jour de la semaine; Que les noms d’Anne, de Jean, de Januarius, Janvier, ne sont venus que de cette source.

Il est difficile de pénétrer dans les profondeurs de l’histoire ancienne. Quand on y saisirait la vérité à tâtons, on ne serait jamais sûr de la tenir. Il faut absolument qu’un chrétien s’en tienne à l’Écriture, quelque difficulté qu’on trouve à l’entendre.

ÉLOQUENCE.

(Cet article a paru dans le grand Dictionnaire encyclopédique. Il y a dans celui-ci des additions, et, ce qui vaut bien mieux, des retranchements.)

L’éloquence est née avant les règles de la rhétorique, comme les langues se sont formées avant la grammaire. La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses d’un autre œil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide et de métaphore: sans qu’il y prenne garde, il anime tout, et fait passer dans ceux qui l’écoutent une partie de son enthousiasme. Un philosophe très-éclairé a remarqué que le peuple même s’exprime par des figures; que rien n’est plus commun, plus naturel que les tours qu’on appelle tropes. Ainsi dans toutes les langues, « le cœur brûle, le courage s’allume, les yeux étincellent, l’esprit est accablé, il se partage, il s’épuise, le sang se glace, la tête se renverse, on est enflé d’orgueil, enivré de vengeance »: la nature se peint partout dans ces images fortes, devenues ordinaires.

C’est elle dont l’instinct enseigne à prendre d’abord un air, un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L’envie naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l’âme profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers maîtres de l’art.

C’est cette même nature qui inspire quelquefois des débuts vifs et animés, une forte passion, un danger pressant, appellent tout d’un coup l’imagination: ainsi un capitaine des premiers califes, voyant fuir les musulmans, s’écria: « Où courez-vous? ce n’est pas là que sont les ennemis. » On attribue ce même mot à plusieurs capitaines; on l’attribue à Cromwell. Les âmes fortes se rencontrent beaucoup plus souvent que les beaux esprits. Rasi, un capitaine musulman du temps même de Mahomet, voit les Arabes effrayés qui s’écrient que leur général Dérar est tué: « Qu’importe, dit-il, que Dérar soit mort? Dieu est vivant et vous regarde; marchez. » C’était un homme bien éloquent que ce matelot anglais qui fit résoudre la guerre contre l’Espagne en 1740. « Quand les Espagnols, m’ayant mutilé, me présentèrent la mort, je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à ma patrie. » La nature fait donc l’éloquence; et si on a dit que les poëtes naissent, et que les orateurs se forment, on l’a dit quand l’éloquence a été forcée d’étudier les lois, le génie des juges, et la méthode du temps: la nature seule n’est éloquente que par élans.

Les préceptes sont toujours venus après l’art. Tisias fut le premier qui recueillit les lois de l’éloquence, dont la nature donne les premières règles.

Platon dit ensuite, dans son Gorgias, qu’un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs.

Aristote fit voir après lui que la véritable philosophie est le guide secret de l’esprit de tous les arts; il creusa les sources de l’éloquence dans son livre de la Rhétorique; il fit voir que la dialectique est le fondement de l’art de persuader, et qu’être éloquent c’est savoir prouver.

Il distingua les trois genres: le délibératif, le démonstratif, et le judiciaire. Dans le délibératif, il s’agit d’exhorter ceux qui délibèrent à prendre un parti sur la guerre et sur la paix, sur l’administration publique, etc.; dans le démonstratif, de faire voir ce qui est digne de louange ou de blâme; dans le judiciaire, de persuader, d’absoudre, et de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l’un dans l’autre.

Il traite ensuite des passions et des mœurs, que tout orateur doit connaître.

Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d’éloquence. Enfin il traite à fond de l’élocution, sans laquelle tout languit; il recommande les métaphores, pourvu qu’elles soient justes et nobles; il exige surtout la convenance et la bienséance. Tous ces préceptes respirent la justesse éclairée d’un philosophe et la politesse d’un Athénien; et en donnant les règles de l’éloquence, il est éloquent avec simplicité.

Il est à remarquer que la Grèce fut la seule contrée de la terre où l’on connût alors les lois de l’éloquence, parce que c’était la seule où la véritable éloquence existât. L’art grossier était chez tous les hommes: des traits sublimes ont échappé partout à la nature dans tous les temps; mais remuer les esprits de toute une nation polie, plaire, convaincre et toucher à la fois, cela ne fut donné qu’aux Grecs. Les Orientaux étaient presque tous esclaves: c’est un caractère de la servitude de tout exagérer: ainsi l’éloquence asiatique fut monstrueuse. L’Occident était barbare du temps d’Aristote.

L’éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du temps des Gracques, et ne fut perfectionnée que du temps de Cicéron. Marc-Antoine l’orateur, Hortensius, Curion, César, et plusieurs autres, furent des hommes éloquents.

Cette éloquence périt avec la république, ainsi que celle d’Athènes. L’éloquence sublime n’appartient, dit-on, qu’à la liberté: c’est qu’elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n’aime pas la vérité, craint les raisons, et aime mieux un compliment délicat que de grands traits.

Cicéron, après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son livre de l’Orateur; il suit presque toute la méthode d’Aristote, et s’explique avec le style de Platon.

Il distingue le genre simple, le tempéré et le sublime. Rollin a suivi cette division dans son Traité des études, et, ce que Cicéron ne dit pas, il prétend que « le tempéré est une belle rivière ombragée de vertes forêts des deux côtés; le simple, une table servie proprement, dont tous les mets sont d’un goût excellent, et dont on bannit tout raffinement; que le sublime foudroie, et que c’est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste ».

Sans se mettre à cette table, sans suivre ce foudre, ce fleuve, et cette rivière, tout homme de bon sens voit que l’éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, et que la clarté et l’élégance sont tout ce qui lui convient. Il n’est pas besoin d’avoir lu Aristote, Cicéron et Quintilien, pour sentir qu’un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d’un mur mitoyen est ridicule: c’était pourtant le vice du barreau jusqu’au milieu du xvii siècle; on disait avec emphase des choses triviales. On pourrait compiler des volumes de ces exemples; mais tous se réduisent à ce mot d’un avocat, homme d’esprit, qui voyant que son adversaire parlait de la guerre de Troie et du Scamandre, l’interrompit en disant: « La cour observera que ma partie ne s’appelle pas Scamandre, mais Michaut. » Le genre sublime ne peut regarder que de puissants intérêts, traités dans une grande assemblée. On en voit encore de vives traces dans le parlement d’Angleterre: on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1739, quand il s’agissait de déclarer la guerre à l’Espagne. L’esprit de Démosthène et de Cicéron semble avoir dicté plusieurs traits de ces discours; mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu’ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l’immortalité aux bons ouvrages.

Le genre tempéré est celui de ces discours d’appareil, de ces harangues publiques, de ces compliments étudiés, dans lesquels il faut couvrir de fleurs la futilité de la matière.

Ces trois genres rentrent encore souvent l’un dans l’autre. ainsi que les trois objets de l’éloquence qu’Aristote considère; et le grand mérite de l’orateur est de les mêler à propos.

La grande éloquence n’a guère pu en France être connue au barreau, parce qu’elle ne conduit pas aux honneurs comme dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd’hui dans Londres, et n’a point pour objet de grands intérêts publics: elle s’est réfugiée dans les oraisons funèbres, où elle tient un peu de la poésie. Bossuet, et après lui Fléchier, semblent avoir obéi à ce précepte de Platon, qui veut que l’élocution d’un orateur soit quelquefois celle même d’un poëte.

L’éloquence de la chaire avait été presque barbare jusqu’au P. Bourdaloue; il fut un des premiers qui firent parler la raison.

Les Anglais ne vinrent qu’ensuite, comme l’avoue Burnet, évêque de Salisbury. Ils ne connurent point l’oraison funèbre; ils évitèrent dans les sermons les traits véhéments qui ne leur parurent point convenables à la simplicité de l’Évangile, et ils se défièrent de cette méthode des divisions recherchées, que l’archevêque Fénelon condamne dans ses Dialogues sur l’éloquence.

Quoique nos sermons roulent sur l’objet le plus important à l’homme, cependant il s’y trouve peu de morceaux frappants qui, comme les beaux endroits de Cicéron et de Démosthène, soient devenus les modèles de toutes les nations occidentales. Le lecteur sera pourtant bien aise de trouver ici ce qui arriva la première fois que M. Massillon, depuis évêque de Clermont, prêcha son fameux sermon du petit nombre des élus. Il y eut un endroit où un transport de saisissement s’empara de tout l’auditoire; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire; le murmure d’acclamation et de surprise fut si fort qu’il troubla l’orateur, et ce trouble ne servit qu’à augmenter le pathétique de ce morceau; le voici: « Je suppose que ce soit ici notre dernière heure à tous, que les cieux vont s’ouvrir sur nos têtes, que le temps est passé, et que l’éternité commence, que Jésus-Christ va paraître pour nous juger selon nos œuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui l’arrêt de la vie ou de la mort éternelle: je vous le demande, frappé de terreur comme vous, ne séparant point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même situation où nous devons tous paraître un jour devant Dieu notre juge; si Jésus-Christ, dis-je, paraissait dès à présent pour faire la terrible séparation des justes et des pécheurs, croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé? croyez-vous que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs? croyez-vous que s’il faisait maintenant la discussion des œuvres du grand nombre qui est dans cette église, il trouvât seulement dix justes parmi nous? En trouverait-il un seul? » (Il y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours; mais le fond est le même dans toutes.)

Cette figure, la plus hardie qu’on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d’éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes et modernes; et le reste du discours n’est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d’œuvre sont très-rares; tout est d’ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modèles feraient mieux de les apprendre par cœur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu’ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de prêcher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu’utiles.

On demande si l’éloquence est permise aux historiens: celle qui leur est propre consiste dans l’art de préparer les événements, dans leur exposition toujours élégante, tantôt vive et pressée, tantôt étendue et fleurie; dans la peinture vraie et forte des mœurs générales et des principaux personnages; dans les réflexions incorporées naturellement au récit, et qui n’y paraissent point ajoutées. L’éloquence de Démosthène ne convient point à Thucydide; une harangue directe qu’on met dans la bouche d’un héros qui ne la prononça jamais n’est guère qu’un beau défaut, au jugement de plusieurs esprits éclairés.

Si pourtant ces licences pouvaient quelquefois se permettre, voici une occasion où Mézerai, dans sa grande Histoire, semble obtenir grâce pour cette hardiesse approuvée chez les anciens; il est égal à eux pour le moins dans cet endroit: c’est au commencement du règne de Henri IV, lorsque ce prince, avec très-peu de troupes, était pressé auprès de Dieppe par une armée de trente mille hommes, et qu’on lui conseillait de se retirer en Angleterre. Mézerai s’élève au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron, qui d’ailleurs était un homme de génie, et qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l’historien lui attribue: « Quoi! sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avait pas d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter? Si vous n’étiez pas en France, il faudrait percer au travers de tous les hasards et de tous les obstacles pour y venir: et maintenant que vous y êtes, on voudrait que vous en sortissiez! et vos amis seraient d’avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne saurait vous contraindre de faire! En l’état où vous êtes, sortir seulement de France pour vingt-quatre heures, c’est s’en bannir pour jamais. Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint; ceux qui nous pensent envelopper sont ou ceux mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, et qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer: il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie; et quand même il n’y aurait point d’autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que de vous sauver par ce moyen. Votre Majesté ne souffrirait jamais qu’on dise qu’un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre; encore moins qu’on la vît mendier à la porte d’un prince étranger. Non, non, sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au delà de la mer: si vous allez au-devant du secours d’Angleterre, il reculera; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve, vous n’y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier votre personne à l’inconstance des flots et à la merci de l’étranger qu’à tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats qui sont prêts à lui servir de remparts et de boucliers; et je suis trop serviteur de Votre Majesté pour lui dissimuler que si elle cherchait sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils seraient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien. » Ce discours fait un effet d’autant plus beau que Mézerai met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce que Henri IV avait dans le cœur.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’éloquence, mais les livres n’en disent que trop; et dans un siècle éclairé, le génie, aidé des exemples, en sait plus que n’en disent tous les maîtres.

EMBLÈME.

FIGURE, ALLÉGORIE, SYMBOLE, etc.

Tout est emblème et figure dans l’antiquité. On commence en Chaldée par mettre un bélier, deux chevreaux, un taureau, dans le ciel, pour marquer les productions de la terre au printemps. Le feu est le symbole de la Divinité dans la Perse; le chien céleste avertit les Égyptiens de l’inondation du Nil; le serpent qui cache sa queue dans sa tête devient l’image de l’éternité. La nature entière est peinte et déguisée.

Vous retrouvez encore dans l’Inde plusieurs de ces anciennes statues effrayantes et grossières dont nous avons déjà parlé, qui représentent la vertu munie de dix grands bras avec lesquels elle doit combattre les vices, et que nos pauvres missionnaires ont prise pour le portrait du diable, ne doutant pas que tous ceux qui ne parlaient pas français ou italien n’adorassent le diable.

Mettez tous ces symboles de l’antiquité sous les yeux de l’homme du sens le plus droit, qui n’en aura jamais entendu parler, il n’y comprendra rien: c’est une langue qu’il faut apprendre.

Les anciens poëtes théologiens furent dans la nécessité de donner des yeux à Dieu, des mains, des pieds; de l’annoncer sous la figure d’un homme.

Saint Clément d’Alexandrie rapporte ces vers de Xénophanes le Colophonien, dignes de toute notre attention: Grand Dieu! quoi que l’on fasse, et quoi qu’on ose feindre, On ne peut te comprendre, et moins encor te peindre. Chacun figure en toi ses attributs divers: Les oiseaux te feraient voltiger dans les airs, Les bœufs te prêteraient leurs cornes menaçantes, Les lions t’armeraient de leurs dents déchirantes, Les chevaux dans les champs te feraient galoper.

On voit par ces vers de Xénophanes que ce n’est pas d’aujourd’hui que les hommes ont fait Dieu à leur image. L’ancien Orphée de Thrace, ce premier théologien des Grecs, fort antérieur à Homère, s’exprime ainsi, selon le même Clément d’Alexandrie: Sur son trône éternel, assis dans les nuages, Immobile, il régit les vents et les orages; Ses pieds pressent la terre; et du vague des airs Sa main touche à la fois aux rives des deux mers; Il est principe, fin, milieu de toutes choses.

Tout étant donc figure et emblème, les philosophes, et surtout ceux qui avaient voyagé dans l’Inde, employèrent cette méthode; leurs préceptes étaient des emblèmes, des énigmes.