L’Histoire critique des cérémonies superstitieuses, par Le Brun de l’Oratoire, est bien étrange; il veut combattre le ridicule des sortiléges, et il a lui-même le ridicule de croire à leur puissance. Il prétend que Marie Bucaille la sorcière, étant en prison à Valogne, parut à quelques lieues de là dans le même temps, selon le témoignage juridique du juge de Valogne. Il rapporte le fameux procès des bergers de Brie, condamnés à être pendus et brûlés par le parlement de Paris en 1691. Ces bergers avaient été assez sots pour se croire sorciers, et assez méchants pour mêler des poisons réels à leurs sorcelleries imaginaires.
Le P. Le Brun proteste qu’il y eut beaucoup de surnaturel dans leur fait, et qu’ils furent pendus en conséquence. L’arrêt du parlement est directement contraire à ce que dit l’auteur. « La cour déclare les accusés dûment atteints et convaincus de superstitions, d’impiétés, sacriléges, profanations, empoisonnements. » L’arrêt ne dit pas que ce soient les profanations qui aient fait périr les animaux: il dit que ce sont les empoisonnements. On peut commettre un sacrilége sans être sorcier, comme on empoisonne sans être sorcier.
D’autres juges firent brûler, à la vérité, le curé Gaufridi, et ils crurent fermement que le diable l’avait fait jouir de toutes ses pénitentes. Le curé Gaufridi croyait aussi en avoir obligation au diable; mais c’était en 1611: c’était dans le temps où la plupart de nos provinciaux n’étaient pas fort au-dessus des Caraïbes et des Nègres. Il y en a eu encore de nos jours quelques-uns de cette espèce, comme le jésuite Girard, l’ex-jésuite Nonotte, le jésuite Duplessis, l’ex-jésuite Malagrida; mais cette espèce de fous devient fort rare de jour en jour.
À l’égard de la lycanthropie, c’est-à-dire des hommes métamorphosés en loups par des enchantements, il suffit qu’un jeune berger, ayant tué un loup et s’étant revêtu de sa peau, ait fait peur à de vieilles femmes, pour que la réputation du berger devenu loup se soit répandue dans toute la province, et de là dans d’autres. Bientôt Virgile dira (Ecl. viii, v. 97): His ego sæpe lupum fieri, et se condere silvis Mœrim, sæpe animas imis exire sepulcris.
Mœris devenu loup se cachait dans les bois: Du creux de leurs tombeaux j’ai vu sortir des âmes.
Voir un homme loup est une chose curieuse; mais voir des âmes est encore plus beau. Des moines du Mont-Cassin ne virent-ils pas l’âme de saint Bénédict ou Benoît? Des moines de Tours ne virent-ils pas celle de saint Martin? Des moines de Saint-Denis ne virent-ils pas celle de Charles Martel?
ENCHANTEMENTS POUR SE FAIRE AIMER.
Il y en eut pour les filles et pour les garçons. Les Juifs en vendaient à Rome et dans Alexandrie, et ils en vendent encore en Asie. Vous trouverez quelques-uns de ces secrets dans le Petit-Albert; mais vous vous mettrez plus au fait si vous lisez le plaidoyer qu’Apulée composa lorsqu’il fut accusé par un chrétien, dont il avait épousé la fille, de l’avoir ensorcelée par des philtres. Son beau-père Émilien prétendait qu’Apulée s’était servi principalement de certains poissons, attendu que Vénus étant née de la mer, les poissons devaient exciter prodigieusement les femmes à l’amour.
On se servait d’ordinaire de verveine, de ténia, de l’hippomane, qui n’était autre chose qu’un peu de l’arrière-faix d’une jument lorsqu’elle produit son poulain, d’un petit oiseau nommé parmi nous hoche-queue, en latin motacilla.
Mais Apulée était principalement accusé d’avoir employé des coquillages, des pattes d’écrevisses, des hérissons de mer, des huîtres cannelées, du calmar, qui passe pour avoir beaucoup de semence, etc.
Apulée fait assez entendre quel était le véritable philtre qui avait engagé Pudentilla à se donner à lui. Il est vrai qu’il avoue dans son plaidoyer que sa femme l’avait appelé un jour magicien. « Mais quoi! dit-il, si elle m’avait appelé consul, serais-je consul pour cela? » Le satyrion fut regardé chez les Grecs et chez les Romains comme le philtre le plus puissant; on l’appelait la plante aphrodisia, racine de Vénus. Nous y ajoutons la roquette sauvage: c’est l’eruca des Latins: Et venerem revocans eruca morantem. Nous y mêlons surtout un peu d’essence d’ambre. La mandragore est passée de mode. Quelques vieux débauchés se sont servis de mouches cantharides, qui portent en effet aux parties génitales, mais qui portent beaucoup plus à la vessie, qui l’excorient, et qui font uriner du sang: ils ont été cruellement punis d’avoir voulu pousser l’art trop loin.
La jeunesse et la santé sont les véritables philtres.
Le chocolat a passé pendant quelque temps pour ranimer la vigueur endormie de nos petits-maîtres vieillis avant l’âge; mais on aurait beau prendre vingt tasses de chocolat, on n’en inspirera pas plus de goût pour sa personne...Ut ameris, amabilis esto.
Pour être aimé, soyez aimable.
ENFER.
Inferum, souterrain: les peuples qui enterraient les morts les mirent dans le souterrain; leur âme y était donc avec eux. Telle est la première physique et la première métaphysique des Égyptiens et des Grecs.
Les Indiens, beaucoup plus anciens, qui avaient inventé le dogme ingénieux de la métempsycose, ne crurent jamais que les âmes fussent dans le souterrain.
Les Japonais, les Coréens, les Chinois, les peuples de la vaste Tartarie orientale et occidentale, ne surent pas un mot de la philosophie du souterrain.
Les Grecs, avec le temps, firent du souterrain un vaste royaume qu’ils donnèrent libéralement à Pluton et à Proserpine sa femme. Ils leur assignèrent trois conseillers d’État, trois femmes de charge, nommées les Furies, trois parques pour filer, dévider, et couper le fil de la vie des hommes; et comme dans l’antiquité chaque héros avait son chien pour garder sa porte, on donna à Pluton un gros chien qui avait trois têtes: car tout allait par trois. Des trois conseillers d’État, Minos, Éaque et Rhadamanthe, l’un jugeait la Grèce, l’autre l’Asie Mineure (car les Grecs ne connaissaient pas alors la grande Asie), le troisième était pour l’Europe.
Les poëtes ayant inventé ces enfers s’en moquèrent les premiers. Tantôt Virgile parle sérieusement des enfers dans l’Énéide, parce qu’alors le sérieux convient à son sujet; tantôt il en parle avec mépris dans ses Géorgiques (II, v. 490 et suiv.): Felix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari!
Heureux qui peut sonder les lois de la nature, Qui des vains préjugés foule aux pieds l’imposture; Qui regarde en pitié le Styx et l’Achéron, Et le triple Cerbère, et la barque à Caron.
On déclamait sur le théâtre de Rome ces vers de la Troade (chœur du II acte), auxquels quarante mille mains applaudissaient:...Tænara et aspero Regnum sub domino, limen et obsidens Custos non facili Cerberus ostio, Rumores vacui, verbaque inania.
Et par sollicito fabula somnio.
Le palais de Pluton, son portier à trois têtes, Les couleuvres d’enfer à mordre toujours prêtes, Le Styx, le Phlégéton, sont des contes d’enfants, Des songes importuns, des mots vides de sens.
Lucrèce, Horace, s’expriment avec la même force; Cicéron, Sénèque, en parlent de même en vingt endroits. Le grand empereur Marc-Aurèle raisonne encore plus philosophiquement qu’eux tous. « Celui qui craint la mort, craint ou d’être privé de tous sens, ou d’éprouver d’autres sensations. Mais si tu n’as plus tes sens, tu ne seras plus sujet à aucune peine, à aucune misère; si tu as des sens d’une autre espèce, tu seras une autre créature. » Il n’y avait pas un mot à répondre à ce raisonnement dans la philosophie profane. Cependant, par la contradiction attachée à l’espèce humaine, et qui semble faire la base de notre nature, dans le temps même que Cicéron disait publiquement: « Il n’y a point de vieille femme qui croie ces inepties. » Lucrèce avouait que ces idées faisaient une grande impression sur les esprits; il vient, dit-il, pour les détruire:...Si certam finem esse viderent Ærumnarum homines, aliqua ratione valerent Relligionibus atque minis obsistere vatum.
Nunc ratio nulla est restandi, nulla facultas: Æternas quoniam pœnas in morte timendum.
(Lucr., I, v. 108 et seq.)
Si l’on voyait du moins un terme à son malheur, On soutiendrait sa peine, on combattrait l’erreur, On pourrait supporter le fardeau de la vie; Mais d’un plus grand supplice elle est, dit-on, suivie: Après de tristes jours on craint l’éternité.
Il était donc vrai que parmi les derniers du peuple, les uns riaient de l’enfer, les autres en tremblaient. Les uns regardaient Cerbère, les Furies, et Pluton, comme des fables ridicules; les autres ne cessaient de porter des offrandes aux dieux infernaux. C’était tout comme chez nous: Et quocumque tamen miseri venere, parentant, Et nigras mactant pecudes, et Manibu divis Inferias mittunt, multoque in rebus acerbis Acrius advertunt animos ad relligionem.
(Lucr., III, v. 51-54.)
Ils conjurent ces dieux qu’ont forgés nos caprices; Ils fatiguent Pluton de leurs vains sacrifices; Le sang d’un bélier noir coule sous leurs couteaux: Plus ils sont malheureux, et plus ils sont dévots.
Plusieurs philosophes qui ne croyaient pas aux fables des enfers voulaient que la populace fût contenue par cette croyance. Tel fut Timée de Locres, tel fut le politique historien Polybe. « L’enfer, dit-il, est inutile aux sages, mais nécessaire à la populace insensée. » Il est assez connu que la loi du Pentateuque n’annonça jamais un enfer. Tous les hommes étaient plongés dans ce chaos de contradictions et d’incertitudes quand Jésus-Christ vint au monde. Il confirma la doctrine ancienne de l’enfer; non pas la doctrine des poëtes païens, non pas celle des prêtres égyptiens, mais celle qu’adopta le christianisme, à laquelle il faut que tout cède. Il annonça un royaume qui allait venir, et un enfer qui n’aurait point de fin.
Il dit expressément à Capharnaüm en Galilée: « Quiconque appellera son frère Raca sera condamné par le sanhédrin; mais celui qui l’appellera fou sera condamné aux gehenei eimom, géhenne du feu. » Cela prouve deux choses: premièrement que Jésus-Christ ne voulait pas qu’on dît des injures, car il n’appartenait qu’à lui, comme maître, d’appeler les prévaricateurs pharisiens race de vipères; secondement, que ceux qui disent des injures à leur prochain méritent l’enfer, car la gehenna du feu était dans la vallée d’Ennom, où l’on brûlait autrefois des victimes à Moloch; et cette gehenna figure le feu d’enfer.
Il dit ailleurs: « Si quelqu’un sert d’achoppement aux faibles qui croient en moi, il vaudrait mieux qu’on lui mît au cou une meule asinaire, et qu’on le jetât dans la mer.
« Et si ta main te fait achoppement, coupe-la; il est bon pour toi d’entrer manchot dans la vie, plutôt que d’aller dans la gehenna du feu inextinguible, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Et si ton pied te fait achoppement, coupe ton pied; il est bon d’entrer boiteux dans la vie éternelle, plutôt que d’être jeté avec tes deux pieds dans la gehenna inextinguible, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Et si ton œil te fait achoppement, arrache ton œil; il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la gehenna du feu, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Car chacun sera salé par le feu, et toute victime sera salée par le sel.
« Le sel est bon; que si le sel s’affadit, avec quoi salerez-vous?
« Vous avez dans vous le sel, conservez la paix parmi vous. » Il dit ailleurs, sur le chemin de Jérusalem: « Quand le père de famille sera entré et aura fermé la porte, vous resterez dehors, et vous heurterez, disant: Maître, ouvrez-nous; et en répondant, il vous dira: Nescio vos, d’où êtes-vous? Et alors vous commencerez à dire: Nous avons mangé et bu avec toi, et tu as enseigné dans nos carrefours; et il vous répondra: Nescio vos, d’où êtes-vous? ouvriers d’iniquités! Et il y aura pleurs et grincements de dents quand vous verrez Abraham, Isaac, Jacob, et tous les prophètes, et que vous serez chassés dehors. » Malgré les autres déclarations positives émanées du Sauveur du genre humain, qui assurent la damnation éternelle de quiconque ne sera pas de notre Église, Origène et quelques autres n’ont pas cru l’éternité des peines.
Les sociniens les rejettent, mais ils sont hors du giron. Les luthériens et les calvinistes, quoique égarés hors du giron, admettent un enfer sans fin.
Dès que les hommes vécurent en société, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échappaient à la sévérité des lois: ils punissaient les crimes publics; il fallut établir un frein pour les crimes secrets; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Chaldéens, les Égyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie; et de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs, comme nous l’avons déjà observé furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire ou de feindre de croire, sur quelques passages très-obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes lois des Juifs, par leur Lévitique, par leur Décalogue, quand l’auteur de ces lois ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre rapport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque; Vous êtes un homme inconséquent et sans probité, comme sans raison, très-indigne du nom de législateur que vous vous arrogez! Quoi! vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, et vous ne l’annoncez pas expressément? et tandis qu’il est admis chez toutes nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, et qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit? Ou vous êtes un ignorant, qui ne savez pas que cette créance était universelle en Égypte, en Chaldée, en Perse; ou vous êtes un homme très-malavisé, si, étant instruit de ce dogme, vous n’en avez pas fait la base de votre religion.
Les auteurs des lois juives pourraient tout au plus répondre: Nous avouons que nous sommes excessivement ignorants; que nous avons appris à écrire fort tard; que notre peuple était une horde sauvage et barbare qui, de notre aveu, erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables; qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, et par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées: comment voulez-vous que nous pussions (nous, les plus terrestres des hommes) inventer un système tout spirituel?
Nous ne nous servions du mot qui répond à âme que pour signifier la vie; nous ne connûmes notre Dieu et ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels: la distinction de l’âme et du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation et d’une philosophie très-fine. Demandez aux Hottentots et aux Nègres, qui habitent un pays cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie avenir. Nous avons cru faire assez de persuader à notre peuple que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lèpre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder.
On répliquerait à cette apologie: Vous avez inventé un système dont le ridicule saute aux yeux; car le malfaiteur qui se portait bien, et dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.
L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors: Vous vous trompez: car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui, ayant commis un crime, ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très-sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années: il y a toujours des malheurs dans une famille, et nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrètes.
Il serait aisé de répliquer à cette réponse, et de dire: Votre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très-honnêtes gens perdent la santé et leurs biens; et s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.
Le prêtre juif pourrait répliquer encore; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, et d’autres qui sont envoyés expressément de Dieu. Mais on ferait savoir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fièvre et la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.
Enfin, les pharisiens et les esséniens, chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode: ce dogme avait déjà passé des Grecs aux Romains, et fut adopté par les chrétiens.
Plusieurs Pères de l’Église ne crurent point les peines éternelles; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire, dans son sixième chant de l’Énéide (vers 617 et 618):...Sedet æternumque sedebit Infelis Theseus.
Il prétend en vain que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, et que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, et qu’il est dans les champs Élysées.
Il n’y a pas longtemps qu’un théologien calviniste, nommé Petit-Pierre, prêcha et écrivit que les damnés auraient un jour leur grâce. Les autres ministres lui dirent qu’ils n’en voulaient point. La dispute s’échauffa; on prétend que le roi, leur souverain, leur manda que puisqu’ils voulaient être damnés sans retour, il le trouvait très-bon, et qu’il y donnait les mains. Les damnés de l’église de Neufchâtel déposèrent le pauvre Petit-Pierre, qui avait pris l’enfer pour le purgatoire. On a écrit que l’un d’eux lui dit: « Mon ami, je ne crois pas plus à l’enfer éternel que vous; mais sachez qu’il est bon que votre servante, que votre tailleur, et surtout votre procureur, y croient. » J’ajouterai, pour l’illustration de ce passage, une petite exhortation aux philosophes qui nient tout à plat l’enfer dans leurs écrits. Je leur dirai: Messieurs, nous ne passons pas notre vie avec Cicéron, Atticus, Caton, Marc-Aurèle, Épictète, le chancelier de L’Hospital, La Mothe Le Vayer, Des Yveteaux, René Descartes, Newton, Locke, ni avec le respectueux Bayle, qui était si au-dessus de la fortune; ni avec le vertueux trop incrédule Spinosa, qui, n’ayant rien, rendit aux enfants du grand-pensionnaire de Wit une pension de trois cents florins que lui faisait le grand de Wit, dont les Hollandais mangèrent le cœur quoiqu’il n’y eût rien à gagner en le mangeant. Tous ceux à qui nous avons à faire ne sont pas des Des Barreaux, qui payait à des plaideurs la valeur de leur procès qu’il avait oublié de rapporter. Toutes les femmes ne sont pas des Ninon Lenclos, qui gardait les dépôts si religieusement tandis que les plus graves personnages les violaient. En un mot, messieurs, tout le monde n’est pas philosophe.
Nous avons affaire à force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux, ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu’il n’y a point d’enfer, et que l’âme est mortelle. Pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu’ils seront danmés s’ils me volent: j’imiterai ce curé de campagne qui, ayant été outrageusement volé par ses ouailles, leur dit à son prône: « Je ne sais à quoi pensait Jésus-Christ de mourir pour des canailles comme vous. » C’est un excellent livre pour les sots que le Pédagogue chrétien, composé par le révérend P. d’Outreman, de la compagnie de Jésus, et augmenté par révérend Coulon, curé de Villejuif-lez-Paris. Nous avons, Dieu merci, cinquante et une éditions de ce livre, dans lequel il n’y a pas une page où l’on trouve une ombre de sens commun.
Frère Outreman affirme (page 157, édition in-4) qu’un ministre d’État de la reine Élisabeth, nommé le baron de Honsden, qui n’a jamais existé, prédit au secrétaire d’État Cécil, et à six autres conseillers d’État, qu’ils seraient damnés et lui aussi; ce qui arriva, et qui arrive à tout hérétique. Il est probable que Cécil et les autres conseillers n’en crurent point le baron de Honsden; mais si ce prétendu baron s’était adressé à six bourgeois, ils auraient pu le croire.
Aujourd’hui qu’aucun bourgeois de Londres ne croit à l’enfer, comment faut-il s’y prendre? quel frein aurons-nous? celui de l’honneur, celui des lois, celui même de la Divinité, qui veut sans doute que l’on soit juste, soit qu’il y ait un enfer, soit qu’il n’y en ait point.
ENFERS.
Notre confrère qui a fait l’article Enfer n’a pas parlé de la descente de Jésus-Christ aux enfers; c’est un article de foi très-important: il est expressément spécifié dans le symbole dont nous avons déjà parlé. On demande d’où cet article de foi est tiré, car il ne se trouve dans aucun de nos quatre Évangiles; et le symbole intitulé des apôtres n’est, comme nous l’avons observé, que du temps des savants prêtres Jérôme, Augustin et Rufin, On estime que cette descente de notre Seigneur aux enfers est prise originairement de l’Évangile de Nicodème, l’un des plus anciens.
Dans cet Évangile, le prince du Tartare et Satan, après une longue conversation avec Adam, Énoch, Élie le Thesbite, et David, « entendent une voix comme le tonnerre, et une voix comme une tempête. David dit au prince du Tartare: Maintenant, très-vilain et très-sale prince de l’enfer, ouvre tes portes, et que le roi de gloire entre, etc. Disant ces mots au prince, le Seigneur de majesté survint en forme d’homme, et il éclaira les ténèbres éternelles, et il rompit les liens indissolubles; et, par une vertu invincible, il visita ceux qui étaient assis dans les profondes ténèbres des crimes, et dans l’ombre de la mort des péchés. » Jésus-Christ parut avec saint Michel; il vainquit la Mort; il prit Adam par la main; le bon larron le suivait portant sa croix. Tout cela se passa en enfer en présence de Carinus et de Lenthius, qui ressuscitèrent exprès pour en rendre témoignage aux pontifes Anne et Caïphe, et au docteur Gamaliel, alors maître de saint Paul.
Cet Évangile de Nicodème n’a depuis longtemps aucune autorité. Mais on trouve une confirmation de cette descente aux enfers dans la première Épître de saint Pierre, à la fin du chapitre iii: « Parce que le Christ est mort une fois pour nos péchés, le juste pour les injustes, afin de nous offrir à Dieu, mort à la vérité en chair, mais ressuscité en esprit, par lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient en prison. » Plusieurs Pères ont eu des sentiments différents sur ce passage, mais tous convinrent qu’au fond Jésus était descendu aux enfers après sa mort. On fit sur cela une vaine difficulté. Il avait dit sur la croix au bon larron: « Vous serez aujourd’hui avec moi en paradis. » Il lui manqua donc de parole en allant en enfer. Cette objection est aisément répondue en disant qu’il le mena d’abord en enfer et ensuite en paradis.
Eusèbe de Césarée dit que « Jésus quitta son corps sans attendre que la Mort le vînt prendre; qu’au contraire, il prit la Mort toute tremblante, qui embrassait ses pieds, et qui voulait s’enfuir; qu’il l’arrêta, qu’il brisa les portes des cachots où étaient renfermées les âmes des saints; qu’il les en tira, les ressuscita, se ressuscita lui-même, et les mena en triomphe dans cette Jérusalem céleste, laquelle descendait du ciel toutes les nuits, et fut vue par saint Justin ».
On disputa beaucoup pour savoir si tous ces ressuscités moururent de nouveau avant de monter au ciel. Saint Thomas assure dans sa Somme qu’ils remoururent. C’est le sentiment du fin et judicieux Calmet. « Nous soutenons, dit-il dans sa dissertation sur cette grande question, que les saints qui ressuscitèrent après la mort du Sauveur moururent de nouveau pour ressusciter un jour. » Dieu avait permis auparavant que les profanes Gentils imitassent par anticipation ces vérités sacrées. La fable avait imaginé que les dieux ressuscitèrent Pélops; qu’Orphée tira Eurydice des enfers, du moins pour un moment; qu’Hercule en délivra Alceste; qu’Esculape ressuscita Hippolyte, etc., etc. Distinguons toujours la fable de la vérité, et soumettons notre esprit dans tout ce qui l’étonne, comme dans ce qui lui paraît conforme à ses faibles lumières.
ENTERREMENT.
En lisant, par un assez grand hasard, les canons d’un concile de Brague tenu en 563, je remarque que le quinzième canon défend d’enterrer personne dans les églises. Des gens savants m’assurent que plusieurs autres conciles ont fait la même défense. De là je conclus que, dès ces premiers siècles, quelques bourgeois avaient eu la vanité de changer les temples en charniers pour y pourrir d’une manière distinguée: je peux me tromper, mais je ne connais aucun peuple de l’antiquité qui ait choisi les lieux sacrés, où l’on adorait la Divinité, pour en faire des cloaques de morts.
Si on aimait tendrement chez les Égyptiens son père, sa mère, et ses vieux parents qu’on souffre avec bonté parmi nous, et pour lesquels on a rarement une passion violente, il était fort agréable d’en faire des momies, et fort noble d’avoir une suite d’aïeux en chair et en os dans son cabinet. Il est dit même qu’on mettait souvent en gage chez l’usurier le corps de son père et de son grand-père. Il n’y a point à présent de pays au monde où l’on trouvât un écu sur un pareil effet: mais comment se pouvait-il faire qu’on mît en gage la momie paternelle, et qu’on allât la faire enterrer au delà du lac Mœris, en la transportant dans la barque à Caron, après que quarante juges, qui se trouvaient à point nommé sur le rivage, avaient décidé que la momie avait vécu en personne honnête, et qu’elle était digne de passer dans la barque, moyennant un sou qu’elle avait soin de porter dans sa bouche? Un mort ne peut guère à la fois faire une promenade sur l’eau, et rester dans le cabinet de son héritier, ou chez un usurier. Ce sont là de ces petites contradictions de l’antiquité que le respect empêche d’examiner scrupuleusement.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu’aucun temple du monde ne fut souillé de cadavres; on n’enterrait pas même dans les villes. Très peu de familles eurent dans Rome le privilége de faire élever des mausolées malgré la loi des douze Tables, qui en faisait une défense expresse.
Aujourd’hui, quelques papes ont leurs mausolées dans Saint-Pierre; mais ils n’empuantissent pas l’église, parce qu’ils sont très-bien embaumés, enfermés dans de belles caisses de plomb, et recouverts de gros tombeaux de marbre, à travers lesquels un mort ne peut guère transpirer.
Vous ne voyez ni à Rome ni dans le reste de l’Italie aucun de ces abominables cimetières entourer les églises; l’infection ne s’y trouve pas à côté de la magnificence, et les vivants n’y marchent point sur des morts.
Cette horreur n’est soufferte que dans des pays où l’asservissement aux plus indignes usages laisse subsister un reste de barbarie qui fait honte à l’humanité.
Vous entrez dans la gothique cathédrale de Paris; vous y marchez sur de vilaines pierres mal jointes, qui ne sont point au niveau; on les a levées mille fois pour jeter sous elles des caisses de cadavres.
Passez par le charnier qu’on appelle Saint-Innocent: c’est un vaste enclos consacré à la peste; les pauvres, qui meurent très souvent de maladies contagieuses, y sont enterrés pêle-mêle; les chiens y viennent quelquefois ronger les ossements; une vapeur épaisse, cadavéreuse, infectée, s’en exhale; elle est pestilentielle dans les chaleurs de l’été après les pluies; et presque à côté de cette voirie est l’Opéra, le Palais-Royal, le Louvre des rois.
On porte à une lieue de la ville les immondices des privés, et on entasse depuis douze cents ans dans la même ville les corps pourris dont ces immondices étaient produites.
L’arrêt que le parlement de Paris a rendu en 1774, l’édit du roi de 1775 contre ces abus, aussi dangereux qu’infâmes, n’ont pu être exécutés: tant l’habitude et la sottise ont de force contre la raison et contre les lois! En vain l’exemple de tant de villes de l’Europe fait rougir Paris; il ne se corrige point. Paris sera encore longtemps un mélange bizarre de la magnificence la plus recherchée, et de la barbarie la plus dégoûtante.
Versailles vient de donner un exemple qu’on devrait suivre partout. Un petit cimetière d’une paroisse très-nombreuse infectait l’église et les maisons voisines. Un simple particulier a réclamé contre cette coutume abominable; il a excité ses concitoyens; il a bravé les cris de la barbarie; on a présenté requête au conseil. Enfin le bien public l’a emporté sur l’usage antique et pernicieux: le cimetière a été transféré à un mille de distance.
ENTHOUSIASME.
Ce mot grec signifie émotion d’entrailles, agitation intérieure. Les Grecs inventèrent-ils ce mot pour exprimer les secousses qu’on éprouve dans les nerfs, la dilatation et le resserrement des intestins, les violentes contractions du cœur, le cours précipité de ces esprits de feu qui montent des entrailles au cerveau quand on est vivement affecté?
Ou bien donna-t-on d’abord le nom d’enthousiasme, de trouble des entrailles, aux contorsions de cette Pythie, qui sur le trépied de Delphes recevait l’esprit d’Apollon par un endroit qui ne semble fait que pour recevoir des corps?
Qu’entendons-nous par enthousiasme? que de nuances dans nos affections! Approbation, sensibilité, émotion, trouble, saisissement, passion, emportement, démence, fureur, rage: voilà tous les états par lesquels peut passer cette pauvre âme humaine.
Un géomètre assiste à une tragédie touchante; il remarque seulement qu’elle est bien conduite. Un jeune homme à côté de lui est ému, et ne remarque rien; une femme pleure; un autre jeune homme est si transporté que, pour son malheur, il va faire aussi une tragédie: il a pris la maladie de l’enthousiasme.
Le centurion ou le tribun militaire, qui ne regardait la guerre que comme un métier dans lequel il y avait une petite fortune à faire, allait au combat tranquillement comme un couvreur monte sur un toit. César pleurait en voyant la statue d’Alexandre.
Ovide ne parlait d’amour qu’avec esprit. Sapho exprimait l’enthousiasme de cette passion; et s’il est vrai qu’elle lui coûta la vie, c’est que l’enthousiasme chez elle devint démence.
L’esprit de parti dispose merveilleusement à l’enthousiasme; il n’est point de faction qui n’ait ses énergumènes. Un homme passionné qui parle avec action a, dans ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, un poison subtil qui est lancé comme un trait dans les gens de sa faction. C’est par cette raison que la reine Élisabeth défendit qu’on prêchât de six mois en Angleterre sans une permission signée de sa main, pour conserver la paix dans son royaume.
Saint Ignace ayant la tête un peu échauffée lit la vie des Pères du désert, après avoir lu des romans. Le voilà saisi d’un double enthousiasme; il devient chevalier de la vierge Marie, il fait la veille des armes, il veut se battre pour sa dame; il a des visions; la Vierge lui apparaît, et lui recommande son fils: elle lui dit que sa société ne doit porter d’autre nom que celui de Jésus.
Ignace communique son enthousiasme à un autre Espagnol nommé Xavier. Celui-ci court aux Indes, dont il n’entend point la langue; de là au Japon, sans qu’il puisse parler japonais; n’importe, son enthousiasme passe dans l’imagination de quelques jeunes jésuites qui apprennent enfin la langue du Japon. Ceux- ci, après la mort de Xavier, ne doutent pas qu’il n’ait fait plus de miracles que les apôtres, et qu’il n’ait ressuscité sept ou huit morts pour le moins. Enfin l’enthousiasme devient si épidémique qu’ils forment au Japon ce qu’ils appellent une chrétienté. Cette chrétienté finit par une guerre civile et par cent mille hommes égorgés: l’enthousiasme alors est parvenu à son dernier degré, qui est le fanatisme; et ce fanatisme est devenu rage.
Le jeune fakir qui voit le bout de son nez en faisant ses prières s’échauffe par degrés jusqu’à croire que s’il se charge de chaînes pesant cinquante livres, l’Être suprême lui aura beaucoup d’obligation. Il s’endort l’imagination toute pleine de Brama, et il ne manque pas de le voir en songe. Quelquefois même, dans cet état où l’on n’est ni endormi ni éveillé, des étincelles sortent de ses yeux; il voit Brama resplendissant de lumière, il a des extases, et cette maladie devient souvent incurable.
La chose la plus rare est de joindre la raison avec l’enthousiasme; la raison consiste à voir toujours les choses comme elles sont. Celui qui dans l’ivresse voit les objets doubles est alors privé de la raison.
L’enthousiasme est précisément comme le vin: il peut exciter tant de tumulte dans les vaisseaux sanguins, et de si violentes vibrations dans les nerfs, que la raison en est tout à fait détruite. Il peut ne causer que de légères secousses, qui ne fassent que donner au cerveau un peu plus d’activité: c’est ce qui arrive dans les grands mouvements d’éloquence, et surtout dans la poésie sublime. L’enthousiasme raisonnable est le partage des grands poëtes.
Cet enthousiasme raisonnable est la perfection de leur art: c’est ce qui fit croire autrefois qu’ils étaient inspirés des dieux, et c’est ce qu’on n’a jamais dit des autres artistes.
Comment le raisonnement peut-il gouverner l’enthousiasme? c’est qu’un poëte dessine d’abord l’ordonnance de son tableau; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions; alors l’imagination s’échauffe, l’enthousiasme agit: c’est un coursier qui s’emporte dans sa carrière; mais la carrière est régulièrement tracée.
L’enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment; quelquefois même il se fait place jusque dans l’églogue, témoin ces vers de la dixième églogue de Virgile (vers 58 et suivants): Jam mihi per rupes videor lucosque sonantes Ire; libet partho torquere cydonia cornu Spicula: tanquam hæc sint nostri medicina furoris, Aut deus ille malis hominum mitescere discat!
Le style des épîtres, des satires, réprouve l’enthousiasme: aussi n’en trouve-t-on point dans les ouvrages de Boileau et de Pope.
Nos odes, dit-on, sont de véritables chants d’enthousiasme: mais comme elles ne se chantent point parmi nous, elles sont souvent moins des odes que des stances ornées de réflexions ingénieuses. Jetez les yeux sur la plupart des stances de la belle Ode à la Fortune, de Jean-Baptiste Rousseau: Vous chez qui la guerrière audace Tient lieu de toutes les vertus, Concevez Socrate à la place