Il y a dans l’Orlando furioso un mérite inconnu à toute l’antiquité: c’est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C’est de la morale, ou de la gaieté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.
Voyez seulement cet exorde du quarante-quatrième chant de ce poëme, qui en contient quarante-six, et qui cependant n’est pas trop long; de ce poëme, qui est tout en stances rimées, et qui cependant n’a rien de gêné; de ce poëme, qui démontre la nécessité de la rime dans toutes les langues modernes; de ce poëme charmant, qui démontre surtout la stérilité et la grossièreté des poëmes épiques barbares dans lesquels les auteurs se sont affranchis du joug de la rime parce qu’ils n’avaient pas la force de le porter, comme disait Pope et comme l’a écrit Louis Racine, qui a eu raison alors: Spesso in poveri alberghi, e in picciol tetti, etc.
On a imité ainsi, plutôt que traduit, cet exorde: L’amitié sous le chaume habita quelquefois; On ne la trouve point dans les cours orageuses, Sous les lambris dorés des prélats et des rois, Séjour des faux serments, des caresses trompeuses, Des sourdes factions, des effrénés désirs; Séjour où tout est faux, et même les plaisirs.
Les papes, les césars, apaisant leur querelle, Jurent sur l’Évangile une paix fraternelle; Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis; C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis: Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère; Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux; L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous.
Il n’y a personne d’assez barbare pour ignorer qu’Astolphe alla dans le paradis (chant XXXIV) reprendre le bon sens de Roland, que la passion de ce héros pour Angélique lui avait fait perdre, et qu’il le lui rendit très-proprement renfermé dans une fiole.
Le prologue du trente-cinquième chant est une allusion à cette aventure: Chi salirà per me, madonna, in cielo, etc.
Ceux qui n’entendent pas l’italien peuvent se faire quelque idée de ces strophes par la version française: Oh! si quelqu’un voulait monter pour moi Au paradis! s’il y pouvait reprendre Mon sens commun! s’il daignait me le rendre!...Belle Aglaé, je l’ai perdu pour toi; Tu m’as rendu plus fou que Roland même; C’est ton ouvrage: on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l’ont pris, il en est éclairé.
Il est errant sur ton charmant visage, Sur ton beau sein, ce trône des amours; Il m’abandonne. Un seul regard peut-être.
Un seul baiser peut le rendre à son maître: Mais sous tes lois il restera toujours.
Ce molle et facetum de l’Arioste, cette urbanité, cet atticisme, cette bonne plaisanterie répandue dans tous ses chants, n’ont été ni rendus, ni même sentis par Mirabaud, son traducteur, qui ne s’est pas douté que l’Arioste raillait de toutes ses imaginations. Voyez seulement le prologue du vingt-quatrième chant: Chi mette il piè sul’ amorosa pania Cerchi ritrarlo, e non v’inveschi l’ale; Chè non è in somma amor se non insania, A giudicio de’ savi universale.
E sebben, come Orlando, ognum non smania, Suo furor mostra a qualche altro segnale; E quai è di pazzia segno più espresso Chè per altri voler perder se stesso?
Varj gli effetti son; ma la pazzia È tutt’ una però che li fa uscire.
Gli è come una gran selva, ove la via Conviene a forza, a chi vi va, fallire; Chi su, chi giù, chi quà, chi la travia.
Per concludere in somma, io vi vo’ dire: A chi in amor s’invecchia, oltr’ ogni pena Si convengono i ceppi, e la catena.
Ben mi si potria dir: Frate, tu vai L’altrui mostrando, e non vedi il tuo fallo.
Io vi rispondo che comprendo assai, Or che di mente ho lucido intervallo; Ed ho gran cura (e spero farlo omai) Di riposarmi, e d’uscir fuor di ballo.
Ma tosto far, come vorrei, nol posso; Che’l male è penetrato infin all’osso.
Voici comme Mirabaud traduit sérieusement cette plaisanterie: « Que celui qui a mis le pied sur les gluaux de l’amour tâche de l’en tirer promptement, et qu’il prenne bien garde à n’y pas laisser aussi engluer ses ailes: car, au jugement unanime des plus sages, l’amour est une vraie folie. Quoique tous ceux qui s’y abandonnent ne deviennent pas furieux comme Roland, il n’y en a cependant pas un seul qui ne fasse voir de quelque manière combien sa raison est égarée...« Les effets de cette manie sont différents, mais une même cause les produit; c’est comme une épaisse forêt où quiconque veut entrer s’égare nécessairement: l’un prend à droite, l’autre prend à gauche; l’un marche en montant, l’autre en descendant. Sans compter enfin toutes les autres peines que l’amour fait souffrir, il nous ôte encore la liberté et nous charge de fers.
« Quelqu’un me dira peut-être: Eh! mon ami, prenez pour vous-même le conseil que vous donnez aux autres. C’est bien aussi mon dessein à présent que la raison m’éclaire; je songe à m’affranchir d’un joug qui me pèse, et j’espère que j’y parviendrai. Il est pourtant vrai que le mal étant fort enraciné, il me faudra pour en guérir beaucoup plus de temps que je ne voudrais. » Je crois reconnaître davantage l’esprit de l’Arioste dans cette imitation faite par un auteur inconnu: Qui dans la glu du tendre amour s’empêtre, De s’en tirer n’est pas longtemps le maître; On s’y démène, on y perd son bon sens; Témoin Roland et d’autres personnages, Tous gens de bien, mais fort extravagants: Ils sont tous fous; ainsi l’ont dit les sages.
Cette folie a différents effets; Ainsi qu’on voit dans de vastes forêts, Des pèlerins au gré de leur monture; Leur grand plaisir est de se fourvoyer, Et pour leur bien je voudrais les lier.
À ce propos quelqu’un me dira: Frère, C’est bien prêché; mais il fallait te taire.
Corrige-toi sans sermonner les gens.
Oui, mes amis; oui, je suis très-coupable, Et j’en conviens quand j’ai de bons moments; Je prétends bien changer avec le temps, Mais jusqu’ici le mal est incurable.
Quand je dis que l’Arioste égale Homère dans la description des combats, je n’en veux pour preuve que ces vers:...Suona i’un brando e l’altro, or basso or alto: Il martel di Vulcano era più tardo Nella spelonca affumicata, dove Battea all’incude i folgori di Giove.
(Cant. II, st. 8.)
Aspro concento, orribile armoria D’alte querele, d’ululi e di stria Della misera gente, che peria Nel fondo, per cagion della sua guida, Istranamente concordar s’udia Col fiero suon della fiamma omicida...(Cant. XIV, st. 134.)
L’alto romor delle sonore trombe, De’ timpani e de’ barbari stroraenti Giunti al continuo suon d’archi, di frombe, Di macchine, dl ruote e di tormenti, E quel di che più par che’l ciel rimbombe, Gridi, tumulti, gemiti e lamenti, Rendono un alto suon, ch’a quel s’accorda Con elle i vicin, cadendo, il Nilo assorda.
(Cant. XVI, st. 56.)
Alle squallide ripe d’Acheronte Sciolta dal corpo, più freddo che ghiaccio, Bestemmiando fuggì l’alma sdegnosa, Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa.
(Cant. XLVI, st. 140.)
Voici une faible traduction de ces beaux vers: Entendez-vous leur armure guerrière Qui retentit des coups de cimeterre?
Moins violents, moins prompts sont les marteaux Qui vont frappant les célestes carreaux, Quand, tout noirci de fumée et de poudre, Au mont Etna Vulcain forge la foudre.
..Concert horrible, exécrable harmonie De cris aigus et de longs hurlements, Du bruit des cors, des plaintes des mourants.
Et du fracas des maisons embrasées Que sous leurs toits la flamme a renversées!
Des instruments de ruine et de mort Volant en foule et d’un commun effort, Et la trompette organe du carnage.
De plus d’horreurs emplissent ce rivage Que n’en ressent l’étonné voyageur Alors qu’il voit tout le Nil en fureur, Tombant des cieux qu’il touche et qu’il inonde, Sur cent rochers précipiter son onde...Alors, alors, cette âme si terrible, Impitoyable, orgueilleuse, inflexible, Fuit de son corps et sort en blasphémant, Superbe encore à son dernier moment, Et défiant les éternels abîmes Où s’engloutit la foule de ses crimes.
Il a été donné à l’Arioste d’aller et de revenir de ces descriptions terribles aux peintures les plus voluptueuses, et de ces peintures à la morale la plus sage. Ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est d’intéresser vivement pour les héros et les héroïnes dont il parle, quoiqu’il y en ait un nombre prodigieux. Il y a presque autant d’événements touchants dans son poëme que d’aventures grotesques; et son lecteur s’accoutume si bien à cette bigarrure qu’il passe de l’un à l’autre sans en être étonné.
Je ne sais quel plaisant a fait courir le premier ce mot prétendu du cardinal d’Este: « Messer Lodovico, dove avete pigliato tante coglionerie? » Le cardinal aurait dû ajouter: « Dove avete pigliato tante cose divine? » Aussi est-il appelé en Italie il divino Ariosto.
Il fut le maître du Tasse. L’Armide est d’après l’Alcine. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud est absolument imité du voyage d’Astolphe. Et il faut avouer encore que les imaginations fantasques qu’on trouve si souvent dans le poëme de Roland le furieux sont bien plus convenables à un sujet mêlé de sérieux et de plaisant qu’au poëme sérieux du Tasse, dont le sujet semblait exiger des mœurs plus sévères.
Je n’avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne l’avais regardé que comme le premier des grotesques; mais en le relisant je l’ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation. Il est très-vrai que le pape Léon X publia une bulle en faveur de l’Orlando furioso, et déclara excommuniés ceux qui diraient du mal de ce poëme. Je ne veux pas encourir l’excommunication.
C’est un grand avantage de la langue italienne, ou plutôt c’est un rare mérite dans le Tasse et dans l’Arioste, que des poëmes si longs, non-seulement rimés, mais rimés en stances, en rimes croisées, ne fatiguent point l’oreille, et que le poëte ne paraisse presque jamais gêné.
Le Trissin, au contraire, qui s’est délivré du joug de la rime, semble n’en avoir que plus de contrainte, avec bien moins d’harmonie et d’élégance.
Spencer, en Angleterre, voulut rimer en stances son poëme de la Fée reine; on l’estima, et personne ne le put lire.
Je crois la rime nécessaire à tous les peuples qui n’ont pas dans leur langue une mélodie sensible, marquée par les longues et par les brèves, et qui ne peuvent employer ces dactyles et ces spondées qui font un effet si merveilleux dans le latin.
Je me souviendrai toujours que je demandai au célèbre Pope pourquoi Milton n’avait pas rimé son Paradis perdu, et qu’il me répondit: « Because he could not, parce qu’il ne le pouvait pas. » Je suis persuadé que la rime, irritant, pour ainsi dire, à tout moment le génie, lui donne autant d’élancements que d’entraves; qu’en le forçant de tourner sa pensée en mille manières, elle l’oblige aussi de penser avec plus de justesse, et de s’exprimer avec plus de correction. Souvent l’artiste, en s’abandonnant à la facilité des vers blancs, et sentant intérieurement le peu d’harmonie que ces vers produisent, croit y suppléer par des images gigantesques qui ne sont point dans la nature. Enfin, il lui manque le mérite de la difficulté surmontée.
Pour les poëmes en prose, je ne sais ce que c’est que ce monstre. Je n’y vois que l’impuissance de faire des vers. J’aimerais autant qu’on me proposât un concert sans instruments. Le Cassandre de La Calprenède sera, si l’on veut, un poëme en prose, j’y consens; mais dix vers du Tasse valent mieux.
DE MILTON.
Si Boileau, qui n’entendit jamais parler de Milton, absolument inconnu de son temps, avait pu lire le Paradis perdu, c’est alors qu’il aurait pu dire comme du Tasse: Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux!
(Boileau, Art poét., III, 205-206.)
Un épisode du Tasse est devenu le sujet d’un poëme entier chez l’auteur anglais; celui-ci a étendu ce que l’autre avait jeté avec discrétion dans la fabrique de son poëme.
Je me livre au plaisir de transcrire ce que dit le Tasse au commencement du quatrième chant: Quinci, avendo pur tutto il pensier volto A recar ne’ Cristiani ultima doglia, Che sia, comanda, il popol suo raccolto (Concilio orrendo!) entro la regia soglia: Come sia pur leggiera impresa (ahi stolto!)
Il repugnare alla divina voglia: Stolto! ch’al ciel s’agguaglia, e in obblio pone, Coma di Dio la destra irata ruine.
(St. 2.)
Tout le poëme de Milton semble fondé sur ces vers, qu’il a même entièrement traduits. Le Tasse ne s’appesantit point sur les ressorts de cette machine, la seule peut-être que l’austérité de sa religion et le sujet d’une croisade dussent lui fournir. Il quitte le diable le plus tôt qu’il peut pour présenter son Armide aux lecteurs: l’admirable Armide, digne de l’Alcine de l’Arioste dont elle est imitée. Il ne fait point tenir de longs discours à Bélial, à Mammon, à Belzébuth, à Satan.
Il ne fait point bâtir une salle pour les diables; il n’en fait pas des géants pour les transformer en pygmées, afin qu’ils puissent tenir plus à l’aise dans la salle. Il ne déguise point enfin Satan en cormoran et en crapaud.
Qu’auraient dit les cours et les savants de l’ingénieuse Italie si le Tasse, avant d’envoyer l’esprit de ténèbres exciter Hidraot, le père d’Armide, à la vengeance, se fût arrêté aux portes de l’enfer pour s’entretenir avec la Mort et le Péché; si le Péché lui avait appris qu’il était sa fille, qu’il avait accouché d’elle par la tête; qu’ensuite il devint amoureux de sa fille; qu’il en eut un enfant qu’on appela la Mort; que la Mort (qui est supposée masculin) coucha avec le Péché (qui est supposé féminin), et qu’elle lui fit une infinité de serpents qui rentrent à toute heure dans ses entrailles, et qui en sortent?
De tels rendez-vous, de telles jouissances, sont aux yeux des Italiens de singuliers épisodes d’un poëme épique. Le Tasse les a négligés, et il n’a pas eu la délicatesse de transformer Satan en crapaud pour mieux instruire Armide.
Que n’a-t-on point dit de la guerre des bons et des mauvais anges, que Milton a imitée de la Gigantomachie de Claudien? Gabriel consume deux chants entiers à raconter les batailles données dans le ciel contre Dieu même, et ensuite la création du monde. On s’est plaint que ce poëme ne soit presque rempli que d’épisodes: et quels épisodes! c’est Gabriel et Satan qui se disent des injures; ce sont des anges qui se font la guerre dans le ciel, et qui la font à Dieu. Il y a dans le ciel des dévots et des espèces d’athées, Abdiel, Ariel, Arioch, Ramiel, combattent Moloch, Belzébuth, Nisroch; on se donne de grands coups de sabre; on se jette des montagnes à la tête avec les arbres qu’elles portent, et les neiges qui couvrent leurs cimes, et les rivières qui coulent à leurs pieds. C’est là, comme on voit, la belle et simple nature!
On se bat dans le ciel à coups de canon; encore cette imagination est elle prise de l’Arioste; mais l’Arioste semble garder quelque bienséance dans cette invention. Voilà ce qui a dégoûté bien des lecteurs italiens et français. Nous n’avons garde de porter notre jugement; nous laissons chacun sentir du dégoût ou du plaisir à sa fantaisie.
On peut remarquer ici que la fable de la guerre des géants contre les dieux semble plus raisonnable que celle des anges, si le mot de raisonnable peut convenir à de telles fictions. Les géants de la fable étaient supposés les enfants du Ciel et de la Terre, qui redemandaient une partie de leur héritage à des dieux auxquels ils étaient égaux en force et en puissance. Ces dieux n’avaient point créé les Titans; ils étaient corporels comme eux. Mais il n’en est pas ainsi dans notre religion. Dieu est un être pur, infini, tout-puissant, créateur de toutes choses, à qui ses créatures n’ont pu faire la guerre, ni lancer contre lui des montagnes, ni tirer du canon.
Aussi cette imitation de la guerre des géants, cette fable des anges révoltés contre Dieu même, ne se trouve que dans les livres apocryphes attribués à Énoch dans le i siècle de notre ère vulgaire, livres dignes de toute l’extravagance du rabbinisme.
Milton a donc décrit cette guerre. Il y a prodigué les peintures les plus hardies. Ici ce sont des anges à cheval, et d’autres qu’un coup de sabre coupe en deux, et qui se rejoignent sur-le-champ; là c’est la Mort qui lève le nez pour renifler l’odeur des cadavres qui n’existent pas encore. Ailleurs elle frappe de sa massue pétrifique sur le froid et sur le sec. Plus loin, c’est le froid, le chaud, le sec et l’humide, qui se disputent l’empire du monde, et qui conduisent en bataille rangée des embryons d’atomes. Les questions les plus épineuses de la plus rebutante scolastique sont traitées en plus de vingt endroits dans les termes mêmes de l’école. Des diables en enfer s’amusent à disputer sur le libre arbitre, sur la prédestination, tandis que d’autres jouent de la flûte.
Au milieu de ces inventions, il soumet son imagination poétique, et la restreint à paraphraser dans deux chants les premiers chapitres de la Genèse:...God saw the light was good; And light from darkness...Divided: light the day, and darkness night He named...(Liv. VII, 249-252.)
Again God said: let there be firmament.
(Liv. V, 261.)
And saw that it was good...(Liv. V, 309.)
C’est un respect qu’il montre pour l’Ancien Testament, ce fondement de notre sainte religion.
Nous croyons avoir une traduction exacte de Milton, et nous n’en avons point. On a retranché ou entièrement altéré plus de deux cents pages qui prouveraient la vérité de ce que j’avance.
En voici un précis que je tire du cinquième chant: Après qu’Adam et Ève ont récité le psaume cxlviii, l’ange Raphaël descend du ciel sur ses six ailes, et vient leur rendre visite, et Ève lui prépare à dîner. « Elle écrase des grappes de raisin, et en fait du vin doux qu’on appelle moût; et de plusieurs graines, et des doux pignons pressés, elle tempéra de douces crèmes...L’ange lui dit bonjour, et se servit de la sainte salutation dont il usa longtemps après envers Marie la seconde Ève: Bonjour, mère des hommes, dont le ventre fécond remplira le monde de plus d’enfants qu’il n’y a de différents fruits des arbres de Dieu entassés sur ta table. La table était un gazon et des siéges de mousse tout autour, et sur son ample carré d’un bout à l’autre tout l’automne était empilé, quoique le printemps et l’automne dansassent en ce lieu par la main. Ils firent quelque temps conversation ensemble sans craindre que le dîner se refroidît. Enfin notre premier père commença ainsi: « Envoyé céleste, qu’il vous plaise goûter des présents que notre nourricier, dont descend tout bien, parfait et immense, a fait produire à la terre pour notre nourriture et pour notre plaisir; aliments peut-être insipides pour des natures spirituelles. Je sais seulement qu’un père céleste les donne à tous.
« À quoi l’ange répondit: Ce que celui dont les louanges soient chantées donne à l’homme, en partie spirituel, n’est pas trouvé un mauvais mets par les purs esprits; et ces purs esprits, ces substances intelligentes, veulent aussi des aliments, ainsi qu’il en faut à votre substance raisonnable. Ces deux substances contiennent en elles toutes les facultés basses des sens par lesquelles elles entendent, voient, flairent, touchent, goûtent, digèrent ce qu’elles ont goûté, en assimilent les parties, et changent les choses corporelles en incorporelles: car, vois-tu, tout ce qui a été créé doit être soutenu et nourri; les éléments les plus grossiers alimentent les plus purs; la terre donne à manger à la mer; la terre et la mer, à l’air; l’air donne de la pâture aux feux éthérés, et d’abord à la lune, qui est la plus proche de nous; c’est de là qu’on voit sur son visage rond ses taches et ses vapeurs non encore purifiées, et non encore tournées en sa substance. La lune aussi exhale de la nourriture de son continent humide aux globes plus élevés. Le soleil, qui départ sa lumière à tous, reçoit aussi de tous en récompense son aliment en exaltations humides, et le soir il soupe avec l’Océan...Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruit d’ambrosie, quoique nos vignes donnent du nectar, quoique tous les matins nous brossions les branches d’arbres couvertes d’une rosée de miel, quoique nous trouvions le terrain couvert de graines perlées; cependant Dieu a tellement varié ici ses présents, et de nouvelles délices, qu’on peut les comparer au ciel. Soyez sûrs que je ne serai pas assez délicat pour n’en pas tâter avec vous.
« Ainsi ils se mirent à table, et tombèrent sur les viandes; et l’ange n’en fit pas seulement semblant; il ne mangea pas en mystère, selon la glose commune des théologiens, mais avec la vive dépêche d’une faim très-réelle, avec une chaleur concoctive et transsubstantive: le superflu du dîner transpire aisément dans les pores des esprits; il ne faut pas s’en étonner, puisque l’empirique alchimiste, avec son feu de charbon et de suie, peut changer ou croit pouvoir changer l’écume du plus grossier métal en or aussi parfait que celui de la mine.
« Cependant Ève servait à table toute nue, et couronnait leurs coupes de liqueurs délicieuses. Ô innocence! méritant paradis! c’était alors plus que jamais que les enfants de Dieu auraient été excusables d’être amoureux d’un tel objet; mais dans leurs cœurs l’amour régnait sans débauche. Ils ne connaissaient pas la jalousie, enfer des amants outragés. » Voilà ce que les traducteurs de Milton n’ont point du tout rendu; voilà ce dont ils ont supprimé les trois quarts, et atténué tout le reste. C’est ainsi qu’on en a usé quand on a donné des traductions de quelques tragédies de Shakespeare; elles sont toutes mutilées et entièrement méconnaissables. Nous n’avons aucune traduction fidèle de ce célèbre auteur dramatique, que celle des trois premiers actes de son Jules César, imprimée à la suite de Cinna, dans l’édition de Corneille avec des commentaires.
Virgile annonce les destinées des descendants d’Énée, et les triomphes des Romains; Milton prédit le destin des enfants d’Adam: c’est un objet plus grand, plus intéressant pour l’humanité; c’est prendre pour son sujet l’histoire universelle. Il ne traite pourtant à fond que celle du peuple juif, dans les onzième et douzième chants; et voici mot à mot ce qu’il dit du reste de la terre: « L’ange Michel et Adam montèrent dans la vision de Dieu; c’était la plus haute montagne du paradis terrestre, du haut de laquelle l’hémisphère de la terre s’étendait dans l’aspect le plus ample et le plus clair. Elle n’était pas plus haute, ni ne présentait un aspect plus grand que celle sur laquelle le diable emporta le second Adam dans le désert, pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire. Les yeux d’Adam pouvaient commander de là toutes les villes d’ancienne et de moderne renommée, sur le siége du plus puissant empire, depuis les futures murailles de Combalu, capitale du grand-kan du Catai, et de Samarcande sur l’Oxus, trône de Tamerlan, à Pékin des rois de la Chine, et de là à Agra, et de là à Lahore du Grand Mogol, jusqu’à la Chersonèse d’or, ou jusqu’au siége du Persan dans Ecbatane, et depuis dans Ispahan, ou jusqu’au czar russe dans Moscou, ou au sultan venu du Turkestan dans Byzance. Ses yeux pouvaient voir l’empire du Négus jusqu’à son dernier port Ercoco, et les royaumes maritimes Mombaza, Quiloa, et Mélinde, et Sofala qu’on croit Ophir, jusqu’au royaume de Congo et Angola plus au sud. Ou bien de là il voyait depuis le fleuve Niger jusqu’au mont Atlas, les royaumes d’Almanzor, de Fez et de Maroc; Sus, Alger, Tremizen, et de là l’Europe, à l’endroit d’où Rome devait gouverner le monde. Peut-être il vit en esprit le riche Mexique, siége de Montézume, et Cusco dans le Pérou, plus riche siége d’Atabalipa; et la Guiane, non encore dépouillée, dont la capitale est appelée Eldorado par les Espagnols. » Après avoir fait voir tant de royaumes aux yeux d’Adam, on lui montre aussitôt un hôpital; et l’auteur ne manque pas de dire que c’est un effet de la gourmandise d’Ève.
« Il vit un lazaret où gisaient nombre de malades, spasmes hideux, empreintes douloureuses, maux de cœur, d’agonie, toutes les sortes de fièvres, convulsions, épilepsies, terribles catarrhes, pierres et ulcères dans les intestins, douleurs de coliques, frénésies diaboliques, mélancolies soupirantes, folies lunatiques, atrophies, marasmes, peste dévorante au loin, hydropisies, asthmes, rhumes, etc. » Toute cette vision semble une copie de l’Arioste: car Astolphe, monté sur l’hippogriffe, voit en volant tout ce qui se passe sur les frontières de l’Europe et sur toute l’Afrique. Peut-être, si on l’ose dire, la fiction de l’Arioste est plus vraisemblable que celle de son imitateur: car en volant, il est tout naturel qu’on voie plusieurs royaumes l’un après l’autre; mais on ne peut découvrir toute la terre du haut d’une montagne.
On a dit que Milton ne savait pas l’optique; mais cette critique est injuste; il est très-permis de feindre qu’un esprit céleste découvre au père des hommes les destinées de ses descendants. Il n’importe que ce soit du haut d’une montagne ou ailleurs. L’idée au moins est grande et belle.
Voici comme finit ce poëme: La Mort et le Péché construisent un large pont de pierre qui joint l’enfer à la terre pour leur commodité et pour celle de Satan, quand ils voudront faire leur voyage. Cependant Satan revole vers les diables par un autre chemin; il vient rendre compte à ses vassaux du succès de sa commission; il harangue les diables, mais il n’est reçu qu’avec des sifflets. Dieu le change en grand serpent, et ses compagnons deviennent serpents aussi.
Il est aisé de reconnaître dans cet ouvrage, au milieu de ses beautés, je ne sais quel esprit de fanatisme et de férocité pédantesque qui dominait en Angleterre du temps de Cromwell, lorsque tous les Anglais avaient la Bible et le pistolet à la main. Ces absurdités théologiques, dont l’ingénieux Butler, auteur d’Hudibras, s’est tant moqué, furent traitées sérieusement par Milton. Aussi cet ouvrage fut-il regardé par toute la cour de Charles II avec autant d’horreur qu’on avait de mépris pour l’auteur.
Milton avait été quelque temps secrétaire, pour la langue latine, du parlement appelé le rump ou le croupion. Cette place fut le prix d’un livre latin en faveur des meurtriers du roi Charles I: livre (il faut l’avouer) aussi ridicule par le style que détestable par la matière; livre où l’auteur raisonne à peu près comme lorsque, dans son Paradis perdu, il fait digérer un ange, et fait passer les excréments par insensible transpiration; lorsqu’il fait coucher ensemble le Péché et la Mort; lorsqu’il transforme son Satan en cormoran et en crapaud; lorsqu’il fait des diables géants, qu’il change ensuite en pygmées, pour qu’ils puissent raisonner plus à l’aise, et parler de controverse, etc.
Si on veut un échantillon de ce libelle scandaleux qui le rendit si odieux, en voici quelques-uns. Saumaise avait commencé son livre en faveur de la maison Stuart et contre les régicides par ces mots: « L’horrible nouvelle du parricide commis en Angleterre a blessé depuis peu nos oreilles et encore plus nos cœurs. » Milton répond à Saumaise: « Il faut que cette horrible nouvelle ait eu une épée plus longue que celle de saint Pierre, qui coupa une oreille à Malchus, ou les oreilles hollandaises doivent être bien longues pour que le coup ait porté de Londres à la Haye; car une telle nouvelle ne pouvait blesser que des oreilles d’une.»
Après ce singulier préambule, Milton traite de pusillanimes et de lâches les larmes que le crime de la faction de Cromwell avait fait répandre à tous les hommes justes et sensibles. « Ce sont, dit-il, des larmes telles qu’il en coula des yeux de la nymphe Salmacis, qui produisirent la fontaine dont les eaux énervaient les hommes, les dépouillaient de leur virilité, leur ôtaient le courage, et en faisaient des hermaphrodites. » Or Saumaise s’appelait Salmasius en latin. Milton le fait descendre de la nymphe Salmacis. Il l’appelle eunuque et hermaphrodite, quoique hermaphrodite soit le contraire d’eunuque. Il lui dit que ses pleurs sont ceux de Salmacis sa mère, et qu’ils l’ont rendu infâme...Infamis ne quem male fortibus undis Salmacis enervet...(Ovide, Met., IV, 285-286.)
On peut juger si un tel pédant atrabilaire, défenseur du plus énorme crime, put plaire à la cour polie et délicate de Charles II, aux lords Rochester, Roscommon, Buckingham, aux Waller, aux Cowley, aux Congrève, aux Wycherley. Ils eurent tous en horreur l’homme et le poëme. A peine même sut-on que le Paradis perdu existait. Il fut totalement ignoré en France aussi bien que le nom de l’auteur.
Qui aurait osé parler aux Racine, aux Despréaux, aux Molière, aux La Fontaine, d’un poëme épique sur Adam et Ève? Quand les Italiens l’ont connu, ils ont peu estimé cet ouvrage, moitié théologique et moitié diabolique, où les anges et les diables parlent pendant des chants entiers. Ceux qui savent par cœur l’Arioste et le Tasse n’ont pu écouter les sons durs de Milton. Il y a trop de distance entre la langue italienne et l’anglaise.
Nous n’avions jamais entendu parler de ce poëme en France avant que l’auteur de la Henriade nous en eût donné une idée dans le neuvième chapitre de son Essai sur la Poésie épique. Il fut même le premier (si je ne me trompe) qui nous fit connaître les poëtes anglais, comme il fut le premier qui expliqua les découvertes de Newton et les sentiments de Locke. Mais quand on lui demanda ce qu’il pensait du génie de Milton, il répondit: « Les Grecs recommandaient aux poëtes de sacrifier aux Grâces, Milton a sacrifié au diable. » On songea alors à traduire ce poëme épique anglais dont M. de Voltaire avait parlé avec beaucoup d’éloges à certains égards. Il est difficile de savoir précisément qui en fut le traducteur. On l’attribue à deux personnes qui travaillèrent ensemble; mais on peut assurer qu’ils ne l’ont point du tout traduit fidèlement. Nous l’avons déjà fait voir et il n’y a qu’à jeter les yeux sur le début du poëme pour en être convaincu.
« Je chante la désobéissance du premier homme, et les funestes effets du fruit défendu, la perte d’un paradis, et le mal de la mort triomphant sur la terre, jusqu’à ce qu’un Dieu homme vienne juger les nations, et nous rétablisse dans le séjour bienheureux. » Il n’y a pas un mot dans l’original qui réponde exactement à cette traduction. Il faut d’abord considérer qu’on se permet, dans la langue anglaise, des inversions que nous souffrons rarement dans la nôtre. Voici mot à mot le commencement de ce poëme de Milton: « La première désobéissance de l’homme, et le fruit de l’arbre défendu, dont le goût porta la mort dans le monde, et toutes nos misères avec la perte d’Éden, jusqu’à ce qu’un plus grand homme nous rétablît, et regagnât notre demeure heureuse, Muse céleste, c’est là ce qu’il faut chanter. » Il y a de très-beaux morceaux, sans doute, dans ce poëme singulier; et j’en reviens toujours à ma grande preuve, c’est qu’ils sont retenus en Angleterre par quiconque se pique un peu de littérature. Tel est ce monologue de Satan, lorsque, s’échappant du fond des enfers et voyant pour la première fois notre soleil sortant des mains du Créateur, il s’écrie: Toi, sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits, Soleil, astre de feu, jour heureux que je hais, Jour qui fais mon supplice, et dont mes yeux s’étonnent.
Toi qui sembles le dieu des cieux qui t’environnent, Devant qui tout éclat disparaît et s’enfuit.
Qui fais pâlir le front des astres de la nuit;