Cependant cet instrument, employé à propos, doit épargner environ le tiers de la semence, et par conséquent enrichir le pays d’un tiers; voilà la vraie multiplication. Il est donc très-important de le rendre d’usage, et de longtemps il n’y aura que les riches qui pourront s’en servir.
5° Les seigneurs peuvent faire la dépense du van cribleur, qui, quand il est bien conditionné, épargne beaucoup de bras et de temps. En un mot, il est clair que si la terre ne rend pas ce qu’elle peut donner, c’est que les simples cultivateurs ne sont pas en état de faire les avances. La culture de la terre est une vraie manufacture: il faut pour que la manufacture fleurisse que l’entrepreneur soit riche.
6° La prétendue égalité des hommes, que quelques sophistes mettent à la mode, est une chimère pernicieuse. S’il n’y avait pas trente manœuvres pour un maître, la terre ne serait pas cultivée. Quiconque possède une charrue a besoin de deux valets et de plusieurs hommes de journée. Plus il y aura d’hommes qui n’auront que leurs bras pour toute fortune, plus les terres seront en valeur. Mais pour employer utilement ces bras, il faut que les seigneurs soient sur les lieux.
7° Il ne faut pas qu’un seigneur s’attende, en faisant cultiver sa terre sous ses yeux, à faire la fortune d’un entrepreneur des hôpitaux ou des fourrages de l’armée; mais il vivra dans la plus honorable abondance.
8º S’il fait la dépense d’un étalon, il aura en quatre ans de beaux chevaux qui ne lui coûteront rien; il y gagnera, et l’État aussi.
Si le fermier est malheureusement obligé de vendre tous les veaux et toutes les génisses pour être en état de payer le roi et son maître, le même seigneur fait élever ces génisses et quelques veaux. Il a au bout de trois ans des troupeaux considérables sans frais. Tous ces détails produisent l’agréable et l’utile. Le goût de ces occupations augmente chaque jour; le temps affaiblit presque toutes les autres.
9º S’il y a de mauvaises récoltes, des dommages, des pertes, le seigneur est en état de les réparer. Le fermier et le métayer ne peuvent même les supporter. Il est donc essentiel à l’État que les possesseurs habitent souvent leurs domaines.
10º Les évêques qui résident font du bien aux villes. Si les abbés commendataires résidaient, ils feraient du bien aux campagnes: leur absence est préjudiciable.
11° Il est d’autant plus nécessaire de songer aux richesses de la terre que les autres peuvent aisément nous échapper; la balance du commerce peut ne nous être plus favorable; nos espèces peuvent passer chez l’étranger, les biens fictifs peuvent se perdre, la terre reste.
12° Nos nouveaux besoins nous imposent la nécessité d’avoir de nouvelles ressources. Les Français et les autres peuples n’avaient point imaginé, du temps de Henri IV, d’infecter leurs nez d’une poudre noire et puante, et de porter dans leurs poches des linges remplis d’ordure, qui auraient inspiré autrefois l’horreur et le dégoût. Cet article seul coûte au moins à la France six millions par an. Le déjeuner de leurs pères n’était pas préparé par les quatre parties du monde; ils se passaient de l’herbe et de la terre de la Chine, des roseaux qui croissent en Amérique, et des fèves de l’Arabie. Ces nouvelles denrées, et beaucoup d’autres, que nous payons argent comptant, peuvent nous épuiser. Une compagnie de négociants qui n’a jamais pu en quarante années donner un sou de dividende à ses actionnaires sur le produit de son commerce, et qui ne les paye que d’une partie du revenu du roi, peut être à charge à la longue. L’agriculture est donc la ressource indispensable.
13° Plusieurs branches de cette ressource sont négligées. Il y a, par exemple, trop peu de ruches, tandis qu’on fait une prodigieuse consommation de bougies. Il n’y a point de maison un peu forte où l’on n’en brûle pour deux ou trois écus par jour. Cette seule dépense entretiendrait une famille économe. Nous consommons cinq ou six fois plus de bois de chauffage que nos pères; nous devons donc avoir plus d’attention à planter et à entretenir nos plants: c’est ce que le fermier n’est pas même en droit de faire; c’est ce que le seigneur ne fera que lorsqu’il gouvernera lui-même ses possessions.
14° Lorsque les possesseurs des terres sur les frontières y résident, les manœuvres, les ouvriers étrangers, viennent s’y établir; le pays se peuple insensiblement; il se forme des races d’hommes vigoureux. La plupart des manufactures corrompent la taille des ouvriers; leur race s’affaiblit. Ceux qui travaillent aux métaux abrégent leurs jours. Les travaux de la campagne, au contraire, fortifient et produisent des générations robustes, pourvu que la débauche des jours de fêtes n’altère pas le bien que font le travail et la sobriété.
15° On sait assez quelles sont les funestes suites de l’oisive intempérance attachée à ces jours qu’on croit consacrés à la religion, et qui ne le sont qu’aux cabarets. On sait quelle supériorité le retranchement de ces jours dangereux a donnée aux protestants sur nous. Notre raison commence enfin à se développer au point de nous faire sentir confusément que l’oisiveté et la débauche ne sont pas si précieuses devant Dieu qu’on le croyait. Plus d’un évêque a rendu à la terre, pendant quarante jours de l’année ou environ, des hommes qu’elle demandait pour la cultiver. Mais sur les frontières, où beaucoup de nos domaines se trouvent dans l’évêché d’un étranger, il arrive trop souvent, soit par contradiction, soit par une infâme politique, que ces étrangers se plaisent à nous accabler d’un fardeau que les plus sages de nos prélats ont ôté à nos cultivateurs, à l’exemple du pape. Le gouvernement peut aisément nous délivrer de ce très-grand mal que ces étrangers nous font. Ils sont en droit d’obliger nos colons à entendre une messe le jour de Saint-Roch; mais au fond, ils ne sont pas en droit d’empêcher les sujets du roi de cultiver après la messe une terre qui appartient au roi, et dont il partage les fruits. Et ils doivent savoir qu’on ne peut mieux s’acquitter de son devoir envers Dieu qu’en le priant le matin, et en obéissant le reste du jour à la loi qu’il nous a imposée de travailler.
16º Plusieurs personnes ont établi des écoles dans leurs terres, j’en ai établi moi-même, mais je les crains. Je crois convenable que quelques enfants apprennent à lire, à écrire, à chiffrer; mais que le grand nombre, surtout les enfants des manœuvres, ne sachent que cultiver, parce qu’on n’a besoin que d’une plume pour deux ou trois cents bras. La culture de la terre ne demande qu’une intelligence très-commune; la nature a rendu faciles tous les travaux auxquels elle a destiné l’homme: il faut donc employer le plus d’hommes qu’on peut à ces travaux faciles, et les leur rendre nécessaires.
17° Le seul encouragement des cultivateurs est le commerce des denrées. Empêcher les blés de sortir du royaume, c’est dire aux étrangers que nous en manquons, et que nous sommes de mauvais économes. Il y a quelquefois cherté en France, mais rarement disette. Nous fournissons les cours de l’Europe de danseurs et de perruquiers; il vaudrait mieux les fournir de froment. Mais c’est à la prudence du gouvernement d’étendre ou de resserrer ce grand objet de commerce. Il n’appartient pas à un particulier qui ne voit que son canton de proposer des vues à ceux qui voient et qui embrassent le bien général du royaume.
18° La réparation et l’entretien des chemins de traverse est un objet important. Le gouvernement s’est signalé par la confection des voies publiques, qui font à la fois l’avantage et l’ornement de la France. Il a aussi donné des ordres très-utiles pour les chemins de traverse; mais ces ordres ne sont pas si bien exécutés que ceux qui regardent les grands chemins. Le même colon qui voiturerait ses denrées de son village au marché voisin en une heure de temps avec un cheval, y parvient à peine avec deux chevaux en trois heures, parce qu’il ne prend pas le soin de donner un écoulement aux eaux, de combler une ornière, de porter un peu de gravier; et ce peu de peine qu’il s’est épargnée lui cause à la fin de très-grandes peines et de grands dommages.
19° Le nombre des mendiants est prodigieux, et malgré les lois, on laisse cette vermine se multiplier. Je demanderais qu’il fût permis à tous les seigneurs de retenir et faire travailler à un prix raisonnable tous les mendiants robustes, hommes et femmes, qui mendieront sur leurs terres.
20° S’il m’était permis d’entrer dans des vues plus générales, je répéterais ici combien le célibat est pernicieux. Je ne sais s’il ne serait point à propos d’augmenter d’un tiers la taille et la capitation de quiconque ne serait pas marié à vingt-cinq ans. Je ne sais s’il ne serait pas utile d’exempter d’impôts quiconque aurait sept enfants mâles, tant que le père et les sept enfants vivraient ensemble. M. Colbert exempta tous ceux qui auraient douze enfants; mais ce cas arrive si rarement que la loi était inutile.
21° On a fait des volumes sur tous les avantages qu’on peut retirer de la campagne, sur les améliorations, sur les blés, les légumes, les pâturages, les animaux domestiques, et sur mille secrets presque tous chimériques. Le meilleur secret est de veiller soi-même à son domaine.
SECTION II.
Pourquoi certaines terres sont mal cultivées.
Je passai un jour par de belles campagnes, bordées d’un côté d’une forêt adossée à des montagnes, et de l’autre par une vaste étendue d’eau saine et claire qui nourrit d’excellents poissons. C’est le plus bel aspect de la nature; il termine les frontières de plusieurs États; la terre y est couverte de bétail, et elle le serait de fleurs et de fruits toute l’année, sans les vents et les grêles qui désolent souvent cette contrée délicieuse, et qui la changent en Sibérie.
Je vis à l’entrée de cette petite province une maison bien bâtie, où demeuraient sept ou huit hommes bien faits et vigoureux. Je leur dis: « Vous cultivez sans doute un héritage fertile dans ce beau séjour? — Nous, monsieur, nous avilir à rendre féconde la terre qui doit nourrir l’homme! nous ne sommes pas faits pour cet indigne métier. Nous poursuivons les cultivateurs qui portent le fruit de leurs travaux d’un pays dans un autre; nous les chargeons de fers: notre emploi est celui des héros. Sachez que, dans ce pays de deux lieues sur six, nous avons quatorze maisons aussi respectables que celle-ci, consacrées à cet usage. La dignité dont nous sommes revêtus nous distingue des autres citoyens; et nous ne payons aucune contribution, parce que nous ne travaillons à rien qu’à faire trembler ceux qui travaillent. » Je m’avançai tout confus vers une autre maison; je vis dans un jardin bien tenu un homme entouré d’une nombreuse famille: je croyais qu’il daignait cultiver son jardin; j’appris qu’il était revêtu de la charge de contrôleur du grenier à sel.
Plus loin demeurait le directeur de ce grenier, dont les revenus étaient établis sur les avanies faites à ceux qui viennent acheter de quoi donner un peu de goût à leur bouillon. Il y avait des juges de ce grenier, où se conserve l’eau de la mer réduite en figures irrégulières; des élus dont la dignité consistait à écrire les noms des citoyens, et ce qu’ils doivent au fisc; des agents qui partageaient avec les receveurs de ce fisc; des hommes revêtus d’offices de toute espèce, les uns conseillers du roi n’ayant jamais donné de conseil, les autres secrétaires du roi n’ayant jamais su le moindre de ses secrets. Dans cette multitude de gens qui se pavanaient de par le roi, il y en avait un assez grand nombre revêtus d’un habit ridicule, et chargés d’un grand sac qu’ils se faisaient remplir de la part de Dieu.
Il y en avait d’autres plus proprement vêtus, et qui avaient des appointements plus réglés pour ne rien faire. Ils étaient originairement payés pour chanter de grand matin; et depuis plusieurs siècles ils ne chantaient qu’à table.
Enfin, je vis dans le lointain quelques spectres à demi nus, qui écorchaient, avec des bœufs aussi décharnés qu’eux, un sol encore plus amaigri; je compris pourquoi la terre n’était pas aussi fertile qu’elle pouvait l’être.
FÊTES.
SECTION PREMIÈRE.
Un pauvre gentilhomme du pays d’Haguenau cultivait sa petite terre, et sainte Ragonde ou Radegonde était la patronne de sa paroisse. Or il arriva que le jour de la fête de sainte Ragonde, il fallut donner une façon à un champ de ce pauvre gentilhomme, sans quoi tout était perdu. Le maître, après avoir assisté dévotement à la messe avec tout son monde, alla labourer sa terre, dont dépendait le maintien de sa famille; et le curé et les autres paroissiens allèrent boire, selon l’usage.
Le curé, en buvant, apprit l’énorme scandale qu’on osait donner dans sa paroisse, par un travail profane: il alla, tout rouge de colère et de vin, trouver le cultivateur, et lui dit: « Monsieur, vous êtes bien insolent et bien impie d’oser labourer votre champ au lieu d’aller au cabaret comme les autres. — Je conviens, monsieur, dit le gentilhomme, qu’il faut boire à l’honneur de la sainte; mais il faut aussi manger, et ma famille mourrait de faim si je ne labourais pas. — Buvez et mourez, lui dit le curé. — Dans quelle loi, dans quel concile cela est-il écrit? dit le cultivateur. — Dans Ovide, dit le curé. — J’en appelle comme d’abus, dit le gentilhomme. Dans quel endroit d’Ovide avez-vous lu que je dois aller au cabaret plutôt que de labourer mon champ le jour de sainte Ragonde? » Vous remarquerez que le gentilhomme et le pasteur avaient très-bien fait leurs études. « Lisez la métamorphose des filles de Minée, dit le curé. — Je l’ai lue, dit l’autre, et je soutiens que cela n’a nul rapport à ma charrue. — Comment, impie! vous ne vous souvenez pas que les filles de Minée furent changées en chauves-souris pour avoir filé un jour de fête? — Le cas est bien différent, répliqua le gentilhomme: ces demoiselles n’avaient rendu aucun honneur à Bacchus; et moi, j’ai été à la messe de sainte Ragonde; vous n’avez rien à me dire: vous ne me changerez point en chauve-souris. — Je ferai pis, dit le prêtre; je vous ferai mettre à l’amende. » Il n’y manqua pas. Le pauvre gentilhomme fut ruiné; il quitta le pays avec sa famille et ses valets, passa chez l’étranger, se fit luthérien, et sa terre resta inculte plusieurs années.
On conta cette aventure à un magistrat de bon sens et de beaucoup de piété. Voici les réflexions qu’il fit à propos de sainte Ragonde.
« Ce sont, disait-il, les cabaretiers sans doute qui ont inventé ce prodigieux nombre de fêtes: la religion des paysans et des artisans consiste à s’enivrer le jour d’un saint qu’ils ne connaissent que par ce culte: c’est dans ces jours d’oisiveté et de débauche que se commettent tous les crimes: ce sont les fêtes qui remplissent les prisons, et qui font vivre les archers, les greffiers, les lieutenants criminels, et les bourreaux; voilà parmi nous la seule excuse des fêtes: les champs catholiques restent à peine cultivés, tandis que les campagnes hérétiques, labourées tous les jours, produisent de riches moissons.
« À la bonne heure, que les cordonniers aillent le matin à la messe de saint Crépin, parce que crepido signifie empeigne; que les faiseurs de vergettes fêtent sainte Barbe, leur patronne; que ceux qui ont mal aux yeux entendent la messe de sainte Claire; qu’on célèbre saint V.. dans plusieurs provinces; mais qu’après avoir rendu ses devoirs aux saints on rende service aux hommes, qu’on aille de l’autel à la charrue: c’est l’excès d’une barbarie et d’un esclavage insupportable de consacrer ses jours à la nonchalance et au vice. Prêtres, commandez, s’il est nécessaire, qu’on prie Roch, Eustache et Fiacre le matin; magistrats, ordonnez qu’on laboure vos champs le jour de Fiacre, d’Eustache et de Roch. C’est le travail qui est nécessaire; il y a plus, c’est lui qui sanctifie. » SECTION II.
Lettre d’un ouvrier de Lyon à messeigneurs de la commission établie à Paris pour la réformation des ordres religieux, imprimée dans les papiers publics en 1766.
Messeigneurs, Je suis ouvrier en soie, et je travaille à Lyon depuis dix-neuf ans. Mes journées ont augmenté insensiblement, et aujourd’hui je gagne trente-cinq sous. Ma femme, qui travaille en passements, en gagnerait quinze s’il lui était possible d’y donner tout son temps; mais comme les soins du ménage, les maladies de couches ou autres, la détournent étrangement, je réduis son profit à dix sous, ce qui fait quarante-cinq sous journellement que nous apportons au ménage. Si l’on déduit de l’année quatre-vingt-deux jours de dimanches ou de fêtes, l’on aura deux cent quatre-vingt-quatre jours profitables, qui, à quarante-cinq sous, font six cent trente-neuf livres. Voilà mon revenu.
Voici les charges: Voici les charges: J’ai huit enfants vivants, et ma femme est sur le point d’accoucher du onzième, car j’en ai perdu deux. Il y a quinze ans que je suis marié. Ainsi je puis compter annuellement vingt-quatre livres pour les frais de couches et de baptême, cent huit livres pour l’année de deux nourrices, ayant communément deux enfants en nourrice, quelquefois même trois. Je paye de loyer, à un quatrième, cinquante-sept livres, et d’imposition quatorze livres. Mon profit se trouve donc réduit à quatre cent trente-six livres, ou à vingt-cinq sous trois deniers par jour, avec lesquels il faut se vêtir, se meubler, acheter le bois, la chandelle, et faire vivre ma femme et six enfants.
Je ne vois qu’avec effroi arriver des jours de fête. Il s’en faut très-peu, je vous en fais ma confession, que je ne maudisse leur institution. Elles ne peuvent avoir été instituées, disais-je, que par les commis des aides, par les cabaretiers, et par ceux qui tiennent les guinguettes.
Mon père m’a fait étudier jusqu’à ma seconde, et voulait à toute force que je fusse moine, me faisant entrevoir dans cet état un asile assuré contre le besoin; mais j’ai toujours pensé que chaque homme doit son tribut à la société, et que les moines sont des guêpes inutiles qui mangent le travail des abeilles. Je vous avoue pourtant que quand je vois Jean C***, avec lequel j’ai étudié, et qui était le garçon le plus paresseux du collége, posséder les premières places chez les prémontrés, je ne puis m’empêcher d’avoir quelques regrets de n’avoir pas écouté les avis de mon père.
Je suis à la troisième fête de Noël, j’ai engagé le peu de meubles que j’avais, je me suis fait avancer une semaine par mon bourgeois, je manque de pain, comment passer la quatrième fête? Ce n’est pas tout; j’en entrevois encore quatre autres dans la semaine prochaine. Grand Dieu! huit fêtes dans quinze jours! est-ce vous qui l’ordonnez?
Il y a un an que l’on me fait espérer que les loyers vont diminuer, par la suppression d’une des maisons des capucins et des cordeliers. Que de maisons inutiles dans le centre d’une ville comme Lyon! les jacobins, les dames de Saint-Pierre, etc.: pourquoi ne pas les écarter dans les faubourgs, si on les juge nécessaires? que d’habitants plus nécessaires encore tiendraient leurs places!
Toutes ces réflexions m’ont engagé à m’adresser à vous, messeigneurs, qui avez été choisis par le roi pour détruire des abus. Je ne suis pas le seul qui pense ainsi; combien d’ouvriers dans Lyon et ailleurs, combien de laboureurs dans le royaume, sont réduits à la même nécessité que moi! Il est visible que chaque jour de fête coûte à l’État plusieurs millions. Ces considérations vous porteront à prendre à cœur les intérêts du peuple, qu’on dédaigne un peu trop.
Bocen Nous avons cru que cette requête, qui a été réellement présentée, pourrait figurer dans un ouvrage utile.
SECTION III.
On connaît assez les fêtes que Jules César et les empereurs qui lui succédèrent donnèrent au peuple romain. La fête des vingt-deux mille tables, servies par vingt-deux mille maîtres d’hôtel, les combats de vaisseaux sur des lacs qui se formaient tout d’un coup, etc., n’ont pas été imités par les seigneurs hérules, lombards ou francs, qui ont voulu aussi qu’on parlât d’eux.
Un Welche nommé Cahusac n’a pas manqué de faire un long article sur ces fêtes dans le grand Dictionnaire encyclopédique. Il dit que « le ballet de Cassandre fut donné à Louis XIV par le cardinal Mazarin, qui avait de la gaieté dans l’esprit, du goût pour les plaisirs dans le cœur, et dans l’imagination moins de faste que de galanterie; que le roi dansa dans ce ballet à l’âge de treize ans, avec les proportions marquées et les attitudes dont la nature l’avait embelli ». Ce Louis XIV, né avec des attitudes, et ce faste de l’imagination du cardinal Mazarin, sont dignes du beau style qui est aujourd’hui à la mode. Notre Cahusac finit par décrire une fête charmante, d’un genre neuf et élégant, donnée à la reine Marie Leczinska. Cette fête finit par le discours ingénieux d’un Allemand ivre, qui dit: « Est-ce la peine de faire tant de dépense en bougie pour ne faire voir que de l’eau! » À quoi un Gascon répondit: « Eh sandis! je meurs de faim; on vit donc de l’air à la cour des rois de France! » Il est triste d’avoir inséré de pareilles platitudes dans un Dictionnaire des Arts et des Sciences.
FEU.
SECTION PREMIÈRE.
Le feu est-il autre chose qu’un élément qui nous éclaire, qui nous échauffe, et qui nous brûle?
La lumière n’est-elle pas toujours du feu, quoique le feu ne soit pas toujours lumière; et Boerhaave n’a-t-il pas raison?
Le feu le plus pur, tiré de nos matières combustibles, n’est-il pas toujours grossier, toujours chargé des corps qu’il embrase, et très-différent du feu élémentaire?
Comment le feu est-il répandu dans toute la nature, dont il est l’âme?
Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem; Cuncta parit, renovat, dividit, unit, alit.
Quel homme peut concevoir comment un morceau de cire s’enflamme, et comment il n’en reste rien à nos yeux, quoique rien ne se soit perdu?
Pourquoi Newton dit-il toujours, en parlant des rayons de la lumière, « de natura radiorum lucis, utrum corpora sint necne non disputans », n’examinant point si les rayons de lumière sont des corps ou non?
N’en parlait-il qu’en géomètre? en ce cas ce doute était inutile. Il est évident qu’il doutait de la nature du feu élémentaire, et qu’il doutait avec raison.
Le feu élémentaire est-il un corps à la manière des autres, comme l’eau et la terre? Si c’était un corps de cette espèce, ne graviterait-il pas comme toute matière? s’échapperait-il en tous sens du corps lumineux en droite ligne? aurait-il une progression uniforme? Et pourquoi jamais la lumière ne se meut-elle en ligne courbe quand elle est libre dans son cours rapide?
Le feu élémentaire ne pourrait-il pas avoir des propriétés de la matière à nous si peu connue, et d’autres propriétés de substances à nous entièrement inconnues?
Ne pourrait-il pas être un milieu entre la matière et des substances d’un autre genre? et qui nous a dit qu’il n’y a pas un millier de ces substances? Je ne dis pas que cela soit, mais je dis qu’il n’est point prouvé que cela ne puisse pas être.
J’avais eu autrefois un scrupule en voyant un point bleu et un point rouge sur une toile blanche, tous deux sur une même ligne, tous deux à une égale distance de mes yeux, tous deux également exposés à la lumière, tous deux me réfléchissant la même quantité de rayons, et faisant le même effet sur les yeux de cinq cent mille hommes. Il faut nécessairement que tous ces rayons se croisent en venant à nous. Comment pourraient-ils cheminer sans se croiser? et s’ils se croisent, comment puis-je voir? Ma solution était qu’ils passaient les uns sur les autres. On a adopté ma difficulté et ma solution dans le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Lumière. Mais je ne suis point du tout content de ma solution, car je suis toujours en droit de supposer que les rayons se croisent tous à moitié chemin, que par conséquent ils doivent tous se réfléchir, ou qu’ils sont pénétrables. Je suis donc fondé à soupçonner que les rayons de lumière se pénètrent, et qu’en ce cas ils ont quelque chose qui ne tient point du tout de la matière. Ce soupçon m’effraye, j’en conviens; ce n’est pas sans un prodigieux remords que j’admettrais un être qui aurait tant d’autres propriétés des corps, et qui serait pénétrable. Mais aussi je ne vois point comment on peut répondre bien nettement à ma difficulté. Je ne la propose donc que comme un doute et comme une ignorance.
Il était très-difficile de croire, il y a environ cent ans, que les corps agissaient les uns sur les autres, non-seulement sans se toucher et sans aucune émission, mais à des distances effrayantes; cependant cela s’est trouvé vrai, et on n’en doute plus. Il est difficile aujourd’hui de croire que les rayons du soleil se pénètrent; mais qui sait ce qui arrivera?
Quoi qu’il en soit, je ris de mon doute; et je voudrais, pour la rareté du fait, que cette incompréhensible pénétration pût être admise. La lumière a quelque chose de si divin qu’on serait tenté d’en faire un degré pour monter à des substances encore plus pures.
À mon secours, Empédocle; à moi, Démocrite; venez admirer les merveilles de l’électricité; voyez si ces étincelles qui traversent mille corps en un clin d’œil sont de la matière ordinaire; jugez si le feu élémentaire ne fait pas contracter le cœur et ne lui communique pas cette chaleur qui donne la vie; jugez si cet être n’est pas la source de toutes les sensations, et si ces sensations ne sont pas l’unique origine de toutes nos chétives pensées, quoique des pédants ignorants et insolents aient condamné cette proposition comme on condamne un plaideur à l’amende.
Dites-moi si l’Être suprême qui préside à toute la nature ne peut pas conserver à jamais ces monades élémentaires auxquelles il a fait des dons si précieux.
Igneus est ollis vigor et celestis origo.
Le célèbre Le Cat appelle ce fluide vivifiant « un être amphibie, affecté par son auteur d’une nuance supérieure, qui le lie avec l’être immatériel, et par là l’ennoblit et l’élève à la nature mitoyenne qui le caractérise et fait la source de toutes ses propriétés ».
Vous êtes de l’avis de Le Cat; j’en serais aussi si j’osais, mais il y a tant de sots et tant de méchants que je n’ose pas. Je ne puis que penser tout bas à ma façon au mont Krapack: les autres penseront comme ils pourront, soit à Salamanque, soit à Bergame.
SECTION II.
De ce qu’on entend par cette expression au moral.
Le feu, surtout en poésie, signifie souvent l’amour, et on l’emploie plus élégamment au pluriel qu’au singulier. Corneille dit souvent un beau feu, pour un amour vertueux et noble. Un homme a du feu dans la conversation, cela ne veut pas dire qu’il a des idées brillantes et lumineuses, mais des expressions vives animées par les gestes.
Le feu dans les écrits ne suppose pas non plus nécessairement de la lumière et de la beauté, mais de la vivacité, des figures multipliées, des idées pressées.
Le feu n’est un mérite dans les discours et dans les ouvrages que quand il est bien conduit.
On a dit que les poëtes étaient animés d’un feu divin quand ils étaient sublimes: on n’a point de génie sans feu, mais on peut avoir du feu sans génie.
FICTION.
Une fiction qui annonce des vérités intéressantes et neuves n’est-elle pas une belle chose? N’aimez-vous pas le conte arabe du sultan qui ne voulait pas croire qu’un peu de temps pût paraître très-long, et qui disputait sur la nature du temps avec son derviche? Celui-ci le prie, pour s’en éclaircir, de plonger seulement la tête un moment dans le bassin où il se lavait. Aussitôt le sultan se trouve transporté dans un désert affreux; il est obligé de travailler pour gagner sa vie. Il se marie, il a des enfants qui deviennent grands et qui le battent. Enfin il revient dans son pays et dans son palais; il y retrouve son derviche, qui lui a fait souffrir tant de maux pendant vingt-cinq ans. Il veut le tuer. Il ne s’apaise que quand il sait que tout cela s’est passé dans l’instant qu’il s’est lavé le visage en fermant les yeux.
Vous aimez mieux la fiction des amours de Didon et d’Énée, qui rendent raison de la haine immortelle de Carthage contre Rome, et celle qui développe dans l’Élysée les grandes destinées de l’empire romain.
Mais n’aimez-vous pas aussi dans l’Arioste cette Alcine qui a la taille de Minerve et la beauté de Vénus, qui est si charmante aux yeux de ses amants, qui les enivre de voluptés si ravissantes, qui réunit tous les charmes et toutes les grâces? Quand elle est enfin réduite à elle-même, et que l’enchantement est passé, ce n’est plus qu’une petite vieille ratatinée et dégoûtante.
Pour les fictions qui ne figurent rien, qui n’enseignent rien, dont il ne résulte rien, sont-elles autre chose que des mensonges? Et si elles sont incohérentes, entassées sans choix, comme il y en a tant, sont-elles autre chose que des rêves?
Vous m’assurez pourtant qu’il y a de vieilles fictions très-incohérentes, fort peu ingénieuses, et assez absurdes, qu’on admire encore. Mais prenez garde si ce ne sont pas les grandes images répandues dans ces fictions qu’on admire, plutôt que les inventions qui amènent ces images. Je ne veux pas disputer; mais voulez-vous être sifflé de toute l’Europe, et ensuite oublié pour jamais? donnez-nous des fictions semblables à celles que vous admirez.
FIERTÉ.
Fierté est une des expressions qui, n’ayant d’abord été employées que dans un sens odieux, ont été ensuite détournées à un sens favorable.
C’est un crime quand ce mot signifie la vanité hautaine, altière, orgueilleuse, dédaigneuse; c’est presque une louange quand il signifie la hauteur d’une âme noble.
C’est un juste éloge dans un général qui marche avec fierté à l’ennemi. Les écrivains ont loué la fierté de la démarche de Louis XIV: ils auraient dû se contenter d’en remarquer la noblesse.
La fierté de l’âme, sans hauteur, est un mérite compatible avec la modestie. Il n’y a que la fierté dans l’air et dans les manières qui choque: elle déplaît dans les rois mêmes.
La fierté dans l’extérieur, dans la société, est l’expression de l’orgueil; la fierté dans l’âme est de la grandeur.
Les nuances sont si délicates qu’esprit fier est un blâme; âme fière, une louange: c’est que par esprit fier on entend un homme qui pense avantageusement de soi-même, et par âme fière on entend des sentiments élevés.
La fierté annoncée par l’extérieur est tellement un défaut que les petits qui louent bassement les grands de ce défaut sont obligés de l’adoucir, ou plutôt de le relever par une épithète: cette noble fierté. Elle n’est pas simplement la vanité, qui consiste à se faire valoir par les petites choses; elle n’est pas la présomption, qui se croit capable des grandes; elle n’est pas le dédain, qui ajoute encore le mépris des autres à l’air de la grande opinion de soi- même; mais elle s’allie intimement avec tous ces défauts.
On s’est servi de ce mot dans les romans et dans les vers, surtout dans les opéras, pour exprimer la sévérité de la pudeur: on y rencontre partout vaine fierté, rigoureuse fierté.
Les poëtes ont eu peut-être plus de raison qu’ils ne pensaient. La fierté d’une femme n’est pas simplement la pudeur sévère, l’amour du devoir, mais le haut prix que son amour-propre met à sa beauté.
On a dit quelquefois la fierté du pinceau, pour signifier des touches libres et hardies.
FIÈVRE.
Ce n’est pas en qualité de médecin, mais de malade, que je veux dire un mot de la fièvre. Il faut quelquefois parler de ses ennemis: celui-là m’a attaqué pendant plus de vingt ans. Fréron n’a jamais été plus acharné.
Je demande pardon à Sydenham, qui définit la fièvre « un effort de la nature, qui travaille de tout son pouvoir à chasser la matière peccante ». On pourrait définir ainsi la petite-vérole, la rougeole, la diarrhée, les vomissements, les éruptions de la peau, et vingt autres maladies. Mais si ce médecin définissait mal, il agissait bien. Il guérissait, parce qu’il avait de l’expérience, et qu’il savait attendre.
Boerhaave, dans ses Aphorismes dit: « La contraction plus fréquente, et la résistance augmentée vers les vaisseaux capillaires, donnent une idée absolue de toute fièvre aiguë. » C’est un grand maître qui parle; mais il commence par avouer que la nature de la fièvre est très-cachée.
Il ne nous dit point quel est ce principe secret qui se développe à des heures réglées dans des fièvres intermittentes; quel est ce poison interne qui se renouvelle après un jour de relâche; où est ce foyer qui s’éteint et se rallume à des moments marqués. Il semble que toutes les causes soient faites pour être ignorées.