On voit dans ces explications un reste des mystères de la cabale et du quaternaire de Pythagore. Ce goût fut très-longtemps en vogue.
Saint Augustin va plus loin sur les dimensions de la matière. La largeur, c’est la dilatation du cœur qui opère les bonnes œuvres; la longueur, c’est la persévérance; la hauteur, c’est l’espoir des récompenses. Il pousse très-loin cette allégorie: il l’applique à la croix, et en tire de grandes conséquences.
L’usage de ces figures avait passé des Juifs aux chrétiens, longtemps avant saint Augustin. Ce n’est pas à nous de savoir dans quelles bornes on devait s’arrêter.
Les exemples de ce défaut sont innombrables. Quiconque a fait de bonnes études ne hasardera de telles figures ni dans la chaire ni dans l’école. Il n’y en a point d’exemple chez les Romains et chez les Grecs, pas même dans les poëtes.
On trouve seulement dans les Métamorphoses d’Ovide des inductions ingénieuses tirées des fables qu’on donne pour fables.
Pyrrha et Deucalion ont jeté des pierres entre leurs jambes par derrière, des hommes en sont nés. Ovide dit (Met., I, 414): Inde genus durum sumus, experiensque laborum; Et documenta damus qua simus origine nati.
Formés par des cailloux, soit fable ou vérité, Hélas! le cœur de l’homme en a la dureté.
Apollon aime Daphné, et Daphné n’aime point Apollon: c’est que l’amour a deux espèces de flèches, les unes d’or et perçantes, et les autres de plomb et écachées.
Apollon a reçu dans le cœur une flèche d’or, Daphné une de plomb.
Deque sagittifera prompsit duo tela pharetra Diversorum operum; fugat hoc, facit illud amorem.
Quod facit auratum est, et cuspide fulget acuta; Quod fugat obtusum est, et habet sub arundine plumbum, etc.
(Ovid., Met., I, 468.)
Fatal Amour, tes traits sont différents: Les uns sont d’or, ils sont doux et perçants, Ils font qu’on aime; et d’autres au contraire Sont d’un vil plomb qui rend froid et sévère.
dieu d’amour, en qui j’ai tant de foi, Prends tes traits d’or pour Aminte et pour moi.
Toutes ces figures sont ingénieuses et ne trompent personne. Quand on dit que Vénus, la déesse de la beauté, ne doit point marcher sans les Grâces, on dit une vérité charmante. Ces fables qui étaient dans la bouche de tout le monde, ces allégories si naturelles, avaient tant d’empire sur les esprits que peut-être les premiers chrétiens voulurent les combattre en les imitant. Ils ramassèrent les armes de la mythologie pour la détruire; mais ils ne purent s’en servir avec la même adresse: ils ne songèrent pas que l’austérité sainte de notre religion ne leur permettait pas d’employer ces ressources, et qu’une main chrétienne aurait mal joué sur la lyre d’Apollon.
Cependant le goût de ces figures typiques et prophétiques était si enraciné qu’il n’y eut guère de prince, d’homme d’État, de pape, de fondateur d’ordre, auquel on n’appliquât des allégories, des allusions prises de l’Écriture sainte. La flatterie et la satire puisèrent à l’envi dans la même source.
On disait au pape Innocent III: « Innocens eris a maledictione », quand il fit une croisade sanglante contre le comte de Toulouse.
Lorsque François Martorillo de Paule fonda les minimes, il se trouva qu’il était prédit dans la Genèse: « Minimus cum patre nostro. » Le prédicateur qui prêcha devant Jean d’Autriche, après la célèbre bataille de Lépante, prit pour son texte: « Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes »; et cette allusion était fort belle si les autres étaient ridicules. On dit qu’on la répéta pour Jean Sobieski, après la délivrance devienne; mais le prédicateur n’était qu’un plagiaire.
Enfin ce fut un usage si constant qu’aucun prédicateur de nos jours n’a jamais manqué de prendre une allégorie pour son texte. Une des plus heureuses est le texte de l’Oraison funèbre du duc de Candale, prononcée devant sa sœur, qui passait pour un modèle de vertu: « Dic quia soror mea es, ut mihi bene eveniat propter te. — Dites que vous êtes ma sœur, afin que je sois bien traité à cause de vous. » Il ne faut pas être surpris si les cordeliers poussèrent trop loin ces figures en faveur de saint François d’Assise, dans le fameux et très-peu connu livre des Conformités de saint François d’Assise avec Jésus-Christ. On y voit soixante et quatre prédictions de l’avènement de saint François, tant dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau, et chaque prédiction contient trois figures qui signifient la fondation des cordeliers. Ainsi ces pères se trouvent prédits cent quatre-vingt-douze fois dans la Bible.
Depuis Adam jusqu’à saint Paul tout a figuré le bienheureux François d’Assise. Les Écritures ont été données pour annoncer à l’univers les sermons de François aux quadrupèdes, aux poissons et aux oiseaux, ses ébats avec sa femme de neige, ses passe-temps avec le diable, ses aventures avec frère Élie et frère Pacifique.
On a condamné ces pieuses rêveries, qui allaient jusqu’au blasphème. Mais l’ordre de Saint-François n’en a point pâti; il a renoncé à ces extravagances, trop communes dans les siècles de barbarie.
FILOSOFE, voyez PHILOSOPHE.
FIN DU MONDE.
La plupart des philosophes grecs crurent le monde éternel dans son principe, éternel dans sa durée. Mais pour cette petite partie du monde, ce globe de pierre, de boue, d’eau, de minéraux et de vapeurs, que nous habitons, on ne savait qu’en penser: on le trouvait très-destructible. On disait même qu’il avait été bouleversé plus d’une fois, et qu’il le serait encore. Chacun jugeait du monde entier par son pays, comme une commère juge de tous les hommes par son quartier.
Cette idée de la fin de notre petit monde et de son renouvellement frappa surtout les peuples soumis à l’empire romain, dans l’horreur des guerres civiles de César et de Pompée. Virgile, dans ses Géorgiques (I, 468), fait allusion à cette crainte généralement répandue dans le commun peuple: Impiaque Æternam timuerunt Sæcula noctem.
L’univers étonné, que la terreur poursuit, Tremble de retomber dans l’éternelle nuit.
Lucain s’exprime bien plus positivement quand il dit: Hos, Cæsar, populos, si nunc non usserit ignis, Uret cum terris, uret cum gurgite ponti.
Communis mundo superest rogus… (Pharsale, VII, 812.)
Qu’importe du bûcher le triste et faux honneur?
Le feu consumera le ciel, la terre et l’onde; Tout deviendra bûcher; la cendre attend le monde.
Ovide ne dit-il pas après Lucrèce: Esse quoque in fatis reminiscitur affore tempus Quo mare, quo tellus, correptaque regia cœli Ardeat, et mundi moles operosa laboret.
(Mét., I, 256.)
Ainsi l’ont ordonné les destins implacables; L’air, la terre, et les mers, et les palais des dieux, Tout sera consumé d’un déluge de feux.
Consultez Cicéron lui-même, le sage Cicéron. Il vous dit dans son livre de la Nature des dieux, le meilleur livre peut-être de toute l’antiquité, si ce n’est celui des devoirs de l’homme, appelé les Offices; il dit: « Ex quo eventurum nostri putant id, de quo Panætium addubitare dicebant, ut ad extremum omnis mundus ignesceret; quum, humore consumpto neque terra ali posset, nec remearet aer, cujus ortus, aqua omni exhausta, esse non posset: ita relinqui nihil præter ignem, a quo rursum animante ac Deo renovatio mundi fieret, atque idem ornatus oriretur, — Suivant les stoïciens, le monde entier ne sera que du feu; l’eau étant consumée, plus d’aliment pour la terre; l’air ne pourra plus se former, puisque c’est de l’eau qu’il reçoit son être: ainsi le feu restera seul. Ce feu étant Dieu, et ranimant tout, renouvellera le monde, et lui rendra sa première beauté. » Cette physique des stoïciens est, comme toutes les anciennes physiques, assez absurde; mais elle prouve que l’attente d’un embrasement général était universelle.
Étonnez-vous encore davantage: le grand Newton pense comme Cicéron. Trompé par une fausse expérience de Boyle, il croit que l’humidité du globe se dessèche à la longue, et qu’il faudra que Dieu lui prête une main réformatrice, manum emendatricem. Voilà donc les deux plus grands hommes de l’ancienne Rome et de l’Angleterre moderne qui pensent qu’un jour le feu l’emportera sur l’eau.
Cette idée d’un monde qui devait périr et se renouveler était enracinée dans les cœurs des peuples de l’Asie Mineure, de la Syrie, de l’Égypte, depuis les guerres civiles des successeurs d’Alexandre. Celles des Romains augmentèrent la terreur des nations qui en étaient les victimes. Elles attendaient la destruction de la terre, et on espérait une nouvelle terre dont on ne jouirait pas. Les Juifs, enclavés dans la Syrie, et d’ailleurs répandus partout, furent saisis de la crainte commune.
Aussi il ne paraît pas que les Juifs fussent étonnés quand Jésus leur disait, selon saint Matthieu et saint Luc: Le ciel et la terre passeront. Il leur disait souvent: Le règne de Dieu approche. Il prêchait l’Évangile du règne.
Saint Pierre annonce que l’Évangile a été prêché aux morts, et que la fin du monde approche. Nous attendons, dit-il, de nouveaux cieux et une nouvelle terre.
Saint Jean, dans sa première Épître, dit: « Il y a dès à présent plusieurs antechrists, ce qui nous fait connaître que la dernière heure approche. » Saint Luc prédit dans un bien plus grand détail la fin du monde et le jugement dernier. Voici ses paroles: « Il y aura des signes dans la lune et dans les étoiles, des bruits de la mer et des flots; les hommes, séchant de crainte, attendront ce qui doit arriver à l’univers entier. Les vertus des cieux seront ébranlées; et alors ils verront le fils de l’homme venant dans une nuée, avec grande puissance et grande majesté. En vérité, je vous dis que la génération présente ne passera point que tout cela ne s’accomplisse. » Nous ne dissimulons point que les incrédules nous reprochent cette prédiction même. Ils veulent nous faire rougir de ce que le monde existe encore. La génération passa, disent-ils, et rien de tout cela ne s’accomplit. Luc fait donc dire à notre Sauveur ce qu’il n’a jamais dit; ou bien il faudrait conclure que Jésus-Christ s’est trompé lui-même: ce qui serait un blasphème. On ferme la bouche à ces impies en leur disant que cette prédiction, qui paraît si fausse selon la lettre, est vraie selon l’esprit; que l’univers entier signifie la Judée, et que la fin de l’univers signifie l’empire de Titus et de ses successeurs.
Saint Paul s’explique aussi fortement sur la fin du monde, dans son Épître à ceux de Thessalonique: « Nous qui vivons, et qui vous parlons, nous serons emportés dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au milieu de l’air. » Selon ces paroles expresses de Jésus et de saint Paul, le monde entier devait finir sous Tibère, ou au plus tard sous Néron. Cette prédiction de Paul ne s’accomplit pas plus que celle de Luc.
Ces prédictions allégoriques n’étaient pas sans doute pour le temps où vivaient les évangélistes et les apôtres. Elles étaient pour un temps à venir, que Dieu cache à tous les hommes.
Tu ne quæsieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi Finem di dederint, Leuconoe,; nec Babylonios Tentaris numeros. Ut melius, quidquid erit, pati!
(Hor., l. I, od. xi, vers. 1-3.)
Il demeure toujours certain que tous les peuples alors connus attendaient la fin du monde, une nouvelle terre, un nouveau ciel. Pendant plus de dix siècles on a vu une multitude de donations aux moines, commençant par ces mots: « Adventante mundi vespero, etc. — La fin du monde étant prochaine, moi, pour le remède de mon âme, et pour n’être point rangé parmi les boucs, etc., je donne telles terres à tel couvent. » La crainte força les sots à enrichir les habiles.
Les Égyptiens fixaient cette grande époque après trente-six mille cinq cents années révolues. On prétend qu’Orphée l’avait fixée à cent mille et vingt ans.
L’historien Flavius Josèphe assure qu’Adam ayant prédit que le monde périrait deux fois, l’une par l’eau et l’autre par le feu, les enfants de Seth voulurent avertir les hommes de ce désastre. Ils firent graver des observations astronomiques sur deux colonnes, l’une de briques pour résister au feu qui devait consumer le monde, et l’autre de pierre pour résister à l’eau qui devait le noyer. Mais que pouvaient penser les Romains quand un esclave juif leur parlait d’un Adam et d’un Seth inconnus à l’univers entier? Ils riaient.
Josèphe ajoute que la colonne de pierre se voyait encore, de son temps, dans la Syrie.
On peut conclure de tout ce que nous avons dit que nous savons fort peu de choses du passé, que nous savons assez mal le présent, rien du tout de l’avenir; et que nous devons nous en rapporter à Dieu, maître de ces trois temps, et de l’éternité.
FINESSE.
Des différentes significations de ce mot.
Finesse ne signifie ni au propre, ni au figuré, mince, léger, délié, d’une contexture rare, faible, ténue: ce terme exprime quelque chose de délicat et de fini.
Un drap léger, une toile lâche, une dentelle faible, un galon mince, ne sont pas toujours fins.
Ce mot a du rapport avec finir: de là viennent les finesses de l’art; ainsi on dit la finesse du pinceau de Vanderwerf, de Mieris; on dit un cheval fin, de l’or fin, un diamant fin. Le cheval fin est opposé au cheval grossier; le diamant fin, au faux; l’or fin ou affiné, à l’or mêlé d’alliage.
La finesse se dit communément des choses déliées, et de la légèreté de la main-d’œuvre. Quoiqu’on dise un cheval fin, on ne dit guère la finesse d’un cheval. On dit la finesse des cheveux, d’une dentelle, d’une étoffe. Quand on veut, par ce mot, exprimer le défaut ou le mauvais emploi de quelque chose, on ajoute l’adverbe trop. Ce fil s’est cassé, il était trop fin; cette étoffe est trop fine pour la saison.
La finesse, dans le sens figuré, s’applique à la conduite, aux discours, aux ouvrages d’esprit. Dans la conduite, finesse exprime toujours, comme dans les arts, quelque chose de délié; elle peut quelquefois subsister sans habileté: il est rare qu’elle ne soit pas mêlée d’un peu de fourberie; la politique l’admet, et la société la réprouve.
Le proverbe des finesses cousues de fil blanc prouve que ce mot, au sens figuré, vient du sens propre de couture fine, d’étoffe fine.
La finesse n’est pas tout à fait la subtilité. On tend un piége avec finesse, on en échappe avec subtilité; on a une conduite fine, on joue un tour subtil. On inspire la défiance en employant toujours la finesse; on se trompe presque toujours en entendant finesse à tout.
La finesse dans les ouvrages d’esprit, comme dans la conversation, consiste dans l’art de ne pas exprimer directement sa pensée, mais de la laisser aisément apercevoir: c’est une énigme dont les gens d’esprit devinent tout d’un coup le mot.
Un chancelier offrant un jour sa protection au parlement, le premier président se tournant vers sa compagnie: « Messieurs, dit-il, remercions monsieur le chancelier: il nous donne plus que nous ne lui demandons »; c’est là une réponse très-fine.
La finesse dans la conversation, dans les écrits, diffère de la délicatesse: la première s’étend également aux choses piquantes et agréables, au blâme et à la louange même, aux choses même indécentes, couvertes d’un voile à travers lequel on les voit sans rougir.
On dit des choses hardies avec finesse.
La délicatesse exprime des sentiments doux et agréables, des louanges fines; ainsi la finesse convient plus à l’épigramme, la délicatesse au madrigal. Il entre de la délicatesse dans les jalousies des amants; il n’y entre point de finesse.
Les louanges que donnait Despréaux à Louis XIV ne sont pas toujours également délicates; ses satires ne sont pas toujours assez fines.
Quand Iphigénie, dans Racine, a reçu l’ordre de son père de ne plus revoir Achille, elle s’écrie: Dieux plus doux, vous n’avez demandé que ma vie!
(Acte V, scène i.)
Le véritable caractère de ce vers est plutôt la délicatesse que la finesse.
FLATTERIE.
Je ne vois pas un monument de flatterie dans la haute antiquité; nulle flatterie dans Hésiode ni dans Homère. Leurs chants ne sont point adressés à un Grec élevé en quelque dignité, ou à madame sa femme, comme chaque chant des Saisons de Thomson est dédié à quelque riche, et comme tant d’épîtres en vers, oubliées, sont dédiées en Angleterre à des hommes ou à des dames de considération, avec un petit éloge et les armoiries du patron ou de la patronne à la tête de l’ouvrage.
Il n’y a point de flatterie dans Démosthène. Cette façon de demander harmonieusement l’aumône commence, si je ne me trompe, à Pindare. On ne peut tendre la main plus emphatiquement.
Chez les Romains, il me semble que la grande flatterie date depuis Auguste. Jules César eut à peine le temps d’être flatté. Il ne nous reste aucune épître dédicatoire à Sylla, à Marius, à Carbon, ni à leurs femmes ni à leurs maîtresses. Je crois bien que l’on présenta de mauvais vers à Lucullus et à Pompée; mais, Dieu merci, nous ne les avons pas.
C’est un grand spectacle de voir Cicéron, l’égal de César en dignité, parler devant lui en avocat pour un roi de la Bithynie et de la Petite-Arménie, nommé Déjotar, accusé de lui avoir dressé des embûches, et même d’avoir voulu l’assassiner. Cicéron commence par avouer qu’il est interdit en sa présence. Il l’appelle le vainqueur du monde, victorem orbis terrarum. Il le flatte; mais cette adulation ne va pas encore jusqu’à la bassesse; il lui reste quelque pudeur.
C’est avec Auguste qu’il n’y a plus de mesure. Le sénat lui décerne l’apothéose de son vivant. Cette flatterie devient le tribut ordinaire payé aux empereurs suivants: ce n’est plus qu’un style. Personne ne peut plus être flatté, quand ce que l’adulation a de plus outré est devenu ce qu’il y a de plus commun.
Nous n’avons pas eu en Europe de grands monuments de flatterie jusqu’à Louis XIV. Son père Louis XIII fut très-peu fêté; il n’est question de lui que dans une ou deux odes de Malherbe. Il l’appelle, à la vérité, selon la coutume, roi le plus grand des rois, comme les poëtes espagnols le disent au roi d’Espagne, et les poëtes anglais lauréats au roi d’Angleterre; mais la meilleure part des louanges est toujours pour le cardinal de Richelieu.
Son âme toute grande est une âme hardie, Qui pratique si bien l’art de nous secourir Que, pourvu qu’il soit cru, nous n’avons maladie Qu’il ne sache guérir.
Pour Louis XIV, ce fut un déluge de flatteries. Il ne ressemblait pas à celui qu’on prétend avoir été étouffé sous les feuilles de roses qu’on lui jetait. Il ne s’en porta que mieux.
La flatterie, quand elle a quelques prétextes plausibles, peut n’être pas aussi pernicieuse qu’on le dit. Elle encourage quelquefois aux grandes choses; mais l’excès est vicieux comme celui de la satire.
La Fontaine a dit, et prétend avoir dit après Ésope: On ne peut trop louer trois sortes de personnes: Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Ésope le disait; j’y souscris quant à moi: Ce sont maximes toujours bonnes.
(Liv. I, fable xiv.)
Ésope n’a rien dit de cela, et on ne voit point qu’il ait flatté aucun roi ni aucune concubine. Il ne faut pas croire que les rois soient bien flattés de toutes les flatteries dont on les accable. La plupart ne viennent pas jusqu’à eux.
Une sottise fort ordinaire est celle des orateurs qui se fatiguent à louer un prince qui n’en saura jamais rien. Le comble de l’opprobre est qu’Ovide ait loué Auguste en datant de Ponto.
Le comble du ridicule pourrait bien se trouver dans les compliments que les prédicateurs adressent aux rois quand ils ont le bonheur de jouer devant leur majesté. Au révérend, révérend père Gaillard, prédicateur du roi: Ah! révérend père, ne prêches-tu que pour le roi? es-tu comme le singe de la Foire, qui ne sautait que pour lui?
FLEURI.
Fleuri, qui est en fleur: arbre fleuri, rosier fleuri; on ne dit point des fleurs qu’elles fleurissent, on le dit des plantes et des arbres. Teint fleuri, dont la carnation semble un mélange de blanc et de couleur de rose. On a dit quelquefois: C’est un esprit fleuri, pour signifier un homme qui possède une littérature légère, et dont l’imagination est riante.
Un discours fleuri est rempli de pensées plus agréables que fortes, d’images plus brillantes que sublimes, de termes plus recherchés qu’énergiques: cette métaphore est justement prise des fleurs, qui ont de l’éclat sans solidité.
Le style fleuri ne messied pas dans ces harangues publiques, qui ne sont que des compliments: les beautés légères sont à leur place quand on n’a rien de solide à dire; mais le style fleuri doit être banni d’un plaidoyer, d’un sermon, de tout livre instructif.
En bannissant le style fleuri, on ne doit pas rejeter les images douces et riantes qui entreraient naturellement dans le sujet: quelques fleurs ne sont pas condamnables; mais le style fleuri doit être proscrit dans un sujet solide.
Ce style convient aux pièces de pur agrément, aux idylles, aux églogues, aux descriptions des saisons, des jardins: il remplit avec grâce une stance de l’ode la plus sublime, pourvu qu’il soit relevé par des stances d’une beauté plus mâle. Il convient peu à la comédie, qui, étant l’image de la vie commune, doit être généralement dans le style de la conversation ordinaire. Il est encore moins admis dans la tragédie, qui est l’empire des grandes passions et des grands intérêts; et si quelquefois il est reçu dans le genre tragique et dans le comique, ce n’est que dans quelques descriptions où le cœur n’a point de part, et qui amusent l’imagination avant que l’âme soit touchée ou occupée.
Le style fleuri nuirait à l’intérêt de la tragédie, et affaiblirait le ridicule dans la comédie. Il est très à sa place dans un opéra français, où d’ordinaire on effleure plus les passions qu’on ne les traite.
Le style fleuri ne doit pas être confondu avec le style doux.
Ce fut dans ces vallons où, par mille détours, Inachus prend plaisir à prolonger son cours; Ce fut sur son charmant rivage, Que sa fille volage Me promit de m’aimer toujours.
Le zéphyr fut témoin, l’onde fut attentive, Quand la nymphe jura de ne changer jamais; Mais le zéphyr léger et l’onde fugitive Ont bientôt emporté les serments qu’elle a faits.
(Isis, acte 1, scène ii.)
C’est là le modèle du style fleuri. On pourrait donner pour exemple du style doux, qui n’est pas le doucereux, et qui est moins agréable que le style fleuri, ces vers d’un autre opéra: Plus j’observe ces lieux, et plus je les admire; Ce fleuve coule lentement, Et s’éloigne à regret d’un séjour si charmant.
(Armide, acte II, scène iii.)
Le premier morceau est fleuri, presque toutes les paroles sont des images riantes; le second est plus dénué de ces fleurs, il n’est que doux.
FLEUVES.
Ils ne vont pas à la mer avec autant de rapidité que les hommes vont à l’erreur. Il n’y a pas longtemps qu’on a reconnu que tous les fleuves sont produits par les neiges éternelles qui couvrent les cimes des hautes montagnes, ces neiges par les pluies, ces pluies par les vapeurs de la terre et des mers, et qu’ainsi tout est lié dans la nature.
J’ai vu dans mon enfance soutenir des thèses où l’on prouvait que tous les fleuves et toutes les fontaines venaient de la mer. C’était le sentiment de toute l’antiquité. Ces fleuves passaient dans de grandes cavernes, et de là se distribuaient dans toutes les parties du monde.
Lorsque Aristée va pleurer la perte de ses abeilles chez Cyrène, sa mère, déesse de la petite rivière Énipée en Thessalie, la rivière se sépare d’abord et forme deux montagnes d’eau à droite et à gauche pour le recevoir selon l’ancien usage; après quoi il voit ces belles et longues grottes par lesquelles passent tous les fleuves de la terre: le Pô, qui descend du mont Viso en Piémont, et qui traverse l’Italie; le Teveron, qui vient de l’Apennin; le Phase, qui tombe du Caucase dans la mer Noire, etc.
Virgile adoptait là une étrange physique: elle ne devait au moins être permise qu’aux poëtes.
Ces idées furent toujours si accréditées que le Tasse, quinze cents ans après, imita entièrement Virgile dans son quatorzième chant, en imitant bien plus heureusement l’Arioste. Un vieux magicien chrétien mène sous terre les deux chevaliers qui doivent ramener Renaud d’entre les bras d’Armide, comme Mélisse avait arraché Roger aux caresses d’Alcine. Ce bon vieillard fait descendre Renaud dans sa grotte, d’où partent tous les fleuves qui arrosent notre terre: c’est dommage que les fleuves de l’Amérique ne s’y trouvent pas; mais puisque le Nil, le Danube, la Seine, le Jourdain, le Volga, ont leur source dans cette caverne, cela suffit. Ce qu’il y a de plus conforme encore à la physique des anciens, c’est que cette caverne est au centre de la terre. C’était là que Maupertuis voulait aller faire un tour.
Après avoir avoué que les rivières viennent des montagnes, et que les unes et les autres sont des pièces essentielles à la grande machine, gardons-nous des systèmes qu’on fait journellement.
Quand Maillet imagina que la mer avait formé les montagnes, il devait dédier son livre à Cyrano de Bergerac. Quand on a dit que les grandes chaînes de ces montagnes s’étendent d’orient en occident, et que la plus grande partie des fleuves court toujours aussi à l’occident, on a plus consulté l’esprit systématique que la nature.
À l’égard des montagnes, débarquez au cap de Bonne-Espérance, vous trouvez une chaîne de montagnes qui règne du midi au nord jusqu’au Monomotapa. Peu de gens se sont donné le plaisir de voir ce pays, et de voyager sous la ligne en Afrique. Mais Calpé et Abila regardent directement le nord et le midi. De Gibraltar au fleuve de la Guadiana, en tirant droit au nord, ce sont des montagnes contiguës. La Nouvelle-Castille et la Vieille en sont couvertes, toutes les directions sont du sud au nord, comme celles des montagnes de toute l’Amérique. Pour les fleuves, ils coulent en tout sens, selon la disposition des terrains.
Le Guadalquivir va droit au sud depuis Villanueva jusqu’à San-Lucar; la Guadiana de même depuis Badajoz. Toutes les rivières dans le golfe de Venise, excepté le Pô, se jettent dans la mer vers le midi. C’est la direction du Rhône, de Lyon à son embouchure. Celle de la Seine est au nord-nord-ouest. Le Rhin depuis Bâle court droit au septentrion; la Meuse de même, depuis sa source jusqu’aux terres inondées; l’Escaut de même.
Pourquoi donc chercher à se tromper, pour avoir le plaisir de faire des systèmes, et de tromper quelques ignorants? Qu’en reviendra-t-il quand on aura fait accroire à quelques gens, bientôt détrompés, que tous les fleuves et toutes les montagnes sont dirigés de l’orient à l’occident, ou de l’occident à l’orient; que tous les monts sont couverts d’huîtres (ce qui n’est assurément pas vrai); qu’on a trouvé des ancres de vaisseau sur la cime des montagnes de la Suisse; que ces montagnes ont été formées par les courants de l’Océan; que les pierres à chaux ne sont autre chose que des coquilles? Quoi! faut-il traiter aujourd’hui la physique comme les anciens traitaient l’histoire?
Pour revenir aux fleuves, aux rivières, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de prévenir les inondations; c’est de faire des rivières nouvelles, c’est-à-dire des canaux, autant que l’entreprise est praticable. C’est un des plus grands services qu’on puisse rendre à une nation. Les canaux de l’Égypte étaient aussi nécessaires que les pyramides étaient inutiles.
Quant à la quantité d’eau que les lits des fleuves portent, et à tout ce qui regarde le calcul, lisez l’article Fleuve de M. d’Alembert; il est, comme tout ce qu’il a fait, clair, précis, vrai, écrit du style propre au sujet: il n’emprunte point le style du Télémaque pour parler de physique.
FLIBUSTIERS.
FLIBUSTIERS.
On ne sait pas d’où vient le nom de flibustiers, et cependant la génération passée vient de nous raconter les prodiges que ces flibustiers ont faits: nous en parlons tous les jours; nous y touchons. Qu’on cherche après cela des origines et des étymologies; et si l’on croit en trouver, qu’on s’en défie.
Du temps du cardinal de Richelieu, lorsque les Espagnols et les Français se détestaient encore, parce que Ferdinand le Catholique s’était moqué de Louis XII, et que François I avait été pris à la bataille de Pavie par une armée de Charles-Quint; lorsque cette haine était si forte, que le faussaire, auteur du roman politique et de l’ennui politique, sous le nom du cardinal de Richelieu, ne craignait point d’appeler les Espagnols « nation insatiable et perfide, qui rendait les Indes tributaires de l’enfer »; lorsque enfin on se fut ligué en 1635 avec la Hollande contre l’Espagne; lorsque la France n’avait rien en Amérique, et que les Espagnols couvraient les mers de leurs galions: alors les flibustiers commencèrent à paraître. C’étaient d’abord des aventuriers français qui avaient tout au plus la qualité de corsaires.
Un d’eux, nommé Le Grand, natif de Dieppe, s’associa avec une cinquantaine de gens déterminés, et alla tenter fortune avec une barque qui n’avait pas même de canon. Il aperçut, vers l’île Hispaniola (Saint-Domingue), un galion éloigné de la grande flotte espagnole: il s’en approche comme un patron qui venait lui vendre des denrées; il monte suivi des siens; il entre dans la chambre du capitaine qui jouait aux cartes, le couche en joue, le fait son prisonnier avec son équipage, et revient à Dieppe avec son galion chargé de richesses immenses. Cette aventure fut le signal de quarante ans d’exploits inouïs.
Flibustiers français, anglais, hollandais, allaient s’associer ensemble dans les cavernes de Saint-Domingue, des petites îles de Saint-Christophe et de la Tortue. Ils se choisissaient un chef pour chaque expédition: c’est la première origine des rois. Des cultivateurs n’auraient jamais voulu un maître; on n’en a pas besoin pour semer du blé, le battre et le vendre.
Quand les flibustiers avaient fait un gros butin, ils en achetaient un petit vaisseau et du canon. Une course heureuse en produisait vingt autres. S’ils étaient au nombre de cent, on les croyait mille. Il était difficile de leur échapper, encore plus de les suivre. C’étaient des oiseaux de proie qui fondaient de tous côtés, et qui se retiraient dans des lieux inaccessibles: tantôt ils rasaient quatre à cinq cents lieues de côtes; tantôt ils avançaient à pied ou à cheval deux cents lieues dans les terres.
Ils surprirent, ils pillèrent les riches villes de Chagra, de Mecaizabo, de la Vera-Cruz, de Panama, de Porto-Rico, de Campêche, de l’île Sainte-Catherine, et les faubourgs de Carthagène.
L’un de ces flibustiers, nommé l’Olonois, pénétra jusqu’aux portes de la Havane, suivi de vingt hommes seulement. S’étant ensuite retiré dans son canot, le gouverneur envoie contre lui un vaisseau de guerre avec des soldats et un bourreau. L’Olonois se rend maître du vaisseau, il coupe lui-même la tête aux soldats espagnols qu’il a pris, et renvoie le bourreau au gouverneur. Jamais les Romains ni les autres peuples brigands ne firent des actions si étonnantes. Le voyage guerrier de l’amiral Anson autour du monde n’est qu’une promenade agréable en comparaison du passage des flibustiers dans la mer du Sud, et de ce qu’ils essuyèrent en terre ferme.
S’ils avaient pu avoir une politique égale à leur indomptable courage, ils auraient fondé un grand empire en Amérique. Ils manquaient de filles; mais au lieu de ravir et d’épouser des Sabines, comme on le dit des Romains, ils en firent venir de la Salpêtrière de Paris: cela ne forma pas une génération.
Ils étaient plus cruels envers les Espagnols que les Israélites ne le furent jamais envers les Chananéens. On parle d’un Hollandais nommé Roc, qui mit plusieurs Espagnols à la broche, et qui en fit manger à ses camarades. Leurs expéditions furent des tours de voleurs, et jamais des campagnes de conquérants: aussi ne les appelait-on dans toutes les Indes occidentales que los ladrones. Quand ils surprenaient une ville, et qu’ils entraient dans la maison d’un père de famille, ils le mettaient à la torture pour découvrir ses trésors. Cela prouve assez ce que nous dirons à l’article Question, que la torture fut inventée par les voleurs de grand chemin.
Ce qui rendit tous leurs exploits inutiles, c’est qu’ils prodiguèrent en débauches aussi folles que monstrueuses tout ce qu’ils avaient acquis par la rapine et par le meurtre. Enfin il ne reste plus d’eux que leur nom, et encore à peine. Tels furent les flibustiers.
Mais quel peuple en Europe ne fut pas flibustier? Ces Goths, ces Alains, ces Vandales, ces Huns, étaient-ils autre chose? Qu’était Rollon, qui s’établit en Normandie, et Guillaume Fier-à-Bras, sinon des flibustiers plus habiles? Clovis n’était-il pas un flibustier qui vint des bords du Rhin dans les Gaules?
FOI ou FOY.
SECTION PREMIÈRE.
Qu’est-ce que la foi? Est-ce de croire ce qui paraît évident? non; il m’est évident qu’il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent: ce n’est pas là de la foi, c’est de la raison. Je n’ai aucun mérite à penser que cet Être éternel, infini, que je connais comme la vertu, la Bonté même, veut que je sois bon et vertueux. La foi consiste à croire, non ce qui semble vrai, mais ce qui semble faux à notre entendement. Les Asiatiques ne peuvent croire que par la foi le voyage de Mahomet dans les sept planètes, les incarnations du dieu Fo, de Vistnou, de Xaca, de Brama, de Sammonocodom, etc., etc., etc. Ils soumettent leur entendement, ils tremblent d’examiner, ils ne veulent être ni empalés, ni brûlés; ils disent: Je crois.
Nous sommes bien éloignés de faire ici la moindre allusion à la foi catholique. Non-seulement nous la vénérons, mais nous l’avons: nous ne parlerons que de la foi mensongère des autres nations du monde, de cette foi qui n’est pas foi, et qui ne consiste qu’en paroles.
Il y a foi pour les choses étonnantes, et foi pour les choses contradictoires et impossibles.
Vistnou s’est incarné cinq cents fois: cela est fort étonnant, mais enfin cela n’est pas physiquement impossible, car si Vistnou a une âme, il peut avoir mis son âme dans cinq cents corps pour se réjouir. L’Indien, à la vérité, n’a pas une foi bien vive; il n’est pas intimement persuadé de ces métamorphoses; mais enfin il dira à son bonze: « J’ai la foi; vous voulez que Vistnou ait passé par cinq cents incarnations, cela vous vaut cinq cents roupies de rente; à la bonne heure; vous irez crier contre moi, vous me dénoncerez, vous ruinerez mon commerce si je n’ai pas la foi. Eh bien! j’ai la foi, et voilà de plus dix roupies que je vous donne. » L’Indien peut jurer à ce bonze qu’il croit, sans faire un faux serment: car, après tout, il ne lui est pas démontré que Vistnou n’est pas venu cinq cents fois dans les Indes.
Mais si le bonze exige de lui qu’il croie une chose contradictoire, impossible, que deux et deux font cinq, que le même corps peut être en mille endroits différents, qu’être et n’être pas c’est précisément la même chose: alors, si l’Indien dit qu’il a la foi, il a menti; et s’il jure qu’il croit, il fait un parjure.
Il dit donc au bonze: « Mon révérend père, je ne peux vous assurer que je crois ces absurdités-là, quand elles vous vaudraient dix mille roupies de rente au lieu de cinq cents.