SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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— Mon fils, répond le bonze, donnez vingt roupies, et Dieu vous fera la grâce de croire tout ce que vous ne croyez point.

— Comment voulez-vous, répond l’Indien, que Dieu opère sur moi ce qu’il ne peut opérer sur lui-même? Il est impossible que Dieu fasse ou croie les contradictoires. Je veux bien vous dire, pour vous faire plaisir, que je crois ce qui est obscur; mais je ne peux vous dire que je crois l’impossible. Dieu veut que nous soyons vertueux, et non pas que nous soyons absurdes. Je vous ai donné dix roupies, en voilà encore vingt; croyez à trente roupies, soyez homme de bien si vous pouvez, et ne me rompez plus la tête. » Il n’en est pas ainsi des chrétiens: la foi qu’ils ont pour des choses qu’ils n’entendent pas est fondée sur ce qu’ils entendent; ils ont des motifs de crédibilité. Jésus-Christ a fait des miracles dans la Galilée: donc nous devons croire tout ce qu’il a dit. Pour savoir ce qu’il a dit, il faut consulter l’Église. L’Église a prononcé que les livres qui nous annoncent Jésus-Christ sont authentiques: il faut donc croire ces livres. Ces livres nous disent que qui n’écoute pas l’Église doit être regardé comme un publicain ou comme un païen: donc nous devons écouter l’Église pour n’être pas honnis comme des fermiers généraux; donc nous devons lui soumettre notre raison, non par crédulité enfantine ou aveugle, mais par une croyance docile que la raison même autorise. Telle est la foi chrétienne, et surtout la foi romaine, qui est la foi par excellence. La foi luthérienne, calviniste, anglicane, est une méchante foi.

SECTION II SECTION II La foi divine, sur laquelle on a tant écrit, n’est évidemment qu’une incrédulité soumise: car il n’y a certainement en nous que la faculté de l’entendement qui puisse croire, et les objets de la foi ne sont point les objets de l’entendement. On ne peut croire que ce qui paraît vrai; rien ne peut paraître vrai que par l’une de ces trois manières, ou par l’intuition, le sentiment: j’existe, je vois le soleil; ou par des probabilités accumulées qui tiennent lieu de certitude: il y a une ville nommée Constantinople; ou par voie de démonstration: les triangles ayant même base et même hauteur sont égaux.

La foi, n’étant rien de tout cela, ne peut donc pas plus être une croyance, une persuasion, qu’elle ne peut être jaune ou rouge. Elle ne peut donc être qu’un anéantissement de la raison, un silence d’adoration devant des choses incompréhensibles. Ainsi, en parlant philosophiquement, personne ne croit la Trinité, personne ne croit que le même corps puisse être en mille endroits à la fois; et celui qui dit: Je crois ces mystères, s’il réfléchit sur sa pensée, verra, à n’en pouvoir douter, que ces mots veulent dire: Je respecte ces mystères; je me soumets à ceux qui me les annoncent; car ils conviennent avec moi que ma raison ni la leur ne les croit pas; or il est clair que quand ma raison n’est pas persuadée, je ne le suis pas: ma raison et moi ne peuvent être deux êtres différents. Il est absolument contradictoire que le moi trouve vrai ce que l’entendement de moi trouve faux. La foi n’est donc qu’une incrédulité soumise.

Mais pourquoi cette soumission dans la révolte invincible de mon entendement? on le sait assez: c’est parce qu’on a persuadé à mon entendement que les mystères de ma foi sont proposés par Dieu même. Alors tout ce que je puis faire, en qualité d’être raisonnable, c’est de me taire et d’adorer. C’est ce que les théologiens appellent foi externe, et cette foi externe n’est et ne peut être que le respect pour des choses incompréhensibles, en vertu de la confiance qu’on a dans ceux qui les enseignent.

Si Dieu lui-même me disait: La pensée est couleur d’olive, un nombre carré est amer; je n’entendrais certainement rien du tout à ces paroles; je ne pourrais les adopter, ni comme vraies, ni comme fausses. Mais je les répéterai s’il me l’ordonne, je les ferai répéter au péril de ma vie. Voilà la foi, ce n’est que l’obéissance.

Pour fonder cette obéissance, il ne s’agit donc que d’examiner les livres qui la demandent; notre entendement doit donc examiner les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament comme il discute Plutarque et Tite-Live; et s’il voit dans ces livres des preuves incontestables, des preuves au-dessus de toute objection, sensibles à toutes sortes d’esprits, et reçues de toute la terre, que Dieu lui-même est l’auteur de ces ouvrages, alors il doit captiver son entendement sous le joug de la foi.

SECTION III.

« Nous avons longtemps balancé si nous imprimerions cet article Foi, que nous avions trouvé dans un vieux livre. Notre respect pour la chaire de saint Pierre nous retenait. Mais des hommes pieux nous ayant convaincus que le pape Alexandre VI n’avait rien de commun avec saint Pierre, nous nous sommes enfin déterminés à remettre en lumière ce petit morceau, sans scrupule. » Un jour le prince Pic de La Mirandole rencontra le pape Alexandre VI chez la courtisane Émilia, pendant que Lucrèce, fille du saint-père, était en couche, et qu’on ne savait pas dans Rome si l’enfant était du pape ou de son fils le duc de Valentinois, ou du mari de Lucrèce, Alphonse d’Aragon, qui passait pour impuissant. La conversation fut d’abord fort enjouée. Le cardinal Bembo en rapporte une partie. « Petit Pic, dit le pape, qui crois-tu le père de mon petit-fils? — Je crois que c’est votre gendre, répondit Pic. — Eh! comment peux-tu croire cette sottise? — Je la crois par la foi. — Mais ne sais-tu pas bien qu’un impuissant ne fait point d’enfants? — La foi consiste, repartit Pic, à croire les choses parce qu’elles sont impossibles; et de plus, l’honneur de votre maison exige que le fils de Lucrèce ne passe point pour être le fruit d’un inceste. Vous me faites croire des mystères plus incompréhensibles. Ne faut-il pas que je sois convaincu qu’un serpent a parlé, que depuis ce temps tous les hommes furent damnés, que l’ânesse de Balaam parla aussi fort éloquemment, et que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes? » Pic enfila tout de suite une kyrielle de toutes les choses admirables qu’il croyait. Alexandre tomba sur son sopha à force de rire. « Je crois tout cela comme vous, disait-il, car je sens bien que je ne peux être sauvé que par la foi, et que je ne le serai point par mes œuvres. — Ah! saint-père, dit Pic, vous n’avez besoin ni d’œuvres ni de foi: cela est bon pour les pauvres profanes comme nous; mais vous qui êtes vice-Dieu, vous pouvez croire et faire tout ce qu’il vous plaira. Vous avez les clefs du ciel, et sans doute saint Pierre ne vous fermera pas la porte au nez. Mais pour moi, je vous avoue que j’aurais besoin d’une puissante protection, si, n’étant qu’un pauvre prince, j’avais couché avec ma fille, et si je m’étais servi du stylet et de la cantarella aussi souvent que Votre Sainteté. » Alexandre VI entendait raillerie. « Parlons sérieusement, dit-il au prince de La Mirandole. Dites-moi quel mérite on peut avoir à dire à Dieu qu’on est persuadé de choses dont en effet on ne peut être persuadé? Quel plaisir cela peut-il faire à Dieu? Entre nous, dire qu’on croit ce qu’il est impossible de croire, c’est mentir. » Pic de La Mirandole fit un grand signe de croix. « Eh! Dieu paternel, s’écria-t-il, que Votre Sainteté me pardonne, vous n’êtes pas chrétien. — Non, sur ma foi, dit le pape. — Je m’en doutais, dit Pic de La Mirandole. » FOIBLE, voyez FAIBLE.

FOLIE.

Qu’est-ce que la folie? c’est d’avoir des pensées incohérentes et la conduite de même. Le plus sage des hommes veut-il connaître la folie? qu’il réfléchisse sur la marche de ses idées pendant ses rêves. S’il a une digestion laborieuse dans la nuit, mille idées incohérentes l’agitent; il semble que la nature nous punisse d’avoir pris trop d’aliments, ou d’en avoir fait un mauvais choix, en nous donnant des pensées: car on ne pense guère en dormant que dans une mauvaise digestion. Les rêves inquiets sont réellement une folie passagère.

La folie pendant la veille est de même une maladie qui empêche un homme nécessairement de penser et d’agir comme les autres. Ne pouvant gérer son bien, on l’interdit; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut; s’il est dangereux, on l’enferme; s’il est furieux, on le lie. Quelquefois on le guérit par les bains, par la saignée, par le régime.

Cet homme n’est point privé d’idées; il en a comme tous les autres hommes pendant la veille, et souvent quand il dort. On peut demander comment son âme spirituelle, immortelle, logée dans son cerveau, recevant toutes les idées par les sens très-nettes et très-distinctes, n’en porte cependant jamais un jugement sain. Elle voit les objets comme l’âme d’Aristote et de Platon, de Locke et de Newton, les voyait; elle entend les mêmes sons, elle a le même sens du toucher: comment donc, recevant les perceptions que les plus sages éprouvent, en fait-elle un assemblage extravagant sans pouvoir s’en dispenser?

Si cette substance simple et éternelle a pour ses actions les mêmes instruments qu’ont les âmes des cerveaux les plus sages, elle doit raisonner comme eux. Qui peut l’en empêcher? Je conçois bien à toute force que si mon fou voit du rouge, et les sages du bleu; si, quand les sages entendent de la musique, mon fou entend le braiement d’un âne; si, quand ils sont au sermon, mon fou croit être à la comédie; si, quand ils entendent oui, il entend non: alors son âme doit penser au rebours des autres. Mais mon fou a les mêmes perceptions qu’eux: il n’y a nulle raison apparente pour laquelle son âme, ayant reçu par ses sens tous ses outils, ne peut en faire d’usage. Elle est pure, dit-on; elle n’est sujette par elle-même à aucune infirmité; la voilà pourvue de tous les secours nécessaires: quelque chose qui se passe dans son corps, rien ne peut changer son essence; cependant on la mène dans son étui aux petites-maisons.

Cette réflexion peut faire soupçonner que la faculté de penser, donnée de Dieu à l’homme, est sujette au dérangement comme les autres sens. Un fou est un malade dont le cerveau pâtit, comme le goutteux est un malade qui souffre aux pieds et aux mains; il pensait par le cerveau, comme il marchait avec les pieds, sans rien connaître ni de son pouvoir incompréhensible de marcher, ni de son pouvoir non moins incompréhensible de penser. On a la goutte au cerveau comme aux pieds. Enfin après mille raisonnements, il n’y a peut-être que la foi seule qui puisse nous convaincre qu’une substance simple et immatérielle puisse être malade.

Les doctes ou les docteurs diront au fou: « Mon ami, quoique tu aies perdu le sens commun, ton âme est aussi spirituelle, aussi pure, aussi immortelle que la nôtre; mais notre âme est bien logée, et la tienne l’est mal; les fenêtres de la maison sont bouchées pour elle: l’air lui manque, elle étouffe. » Le fou, dans ses bons moments, leur répondrait: « Mes amis, vous supposez à votre ordinaire ce qui est en question. Mes fenêtres sont aussi bien ouvertes que les vôtres, puisque je vois les mêmes objets, et que j’entends les mêmes paroles: il faut donc nécessairement que mon âme fasse un mauvais usage de ses sens, ou que mon âme ne soit elle-même qu’un sens vicié, une qualité dépravée. En un mot, ou mon âme est folle par elle-même, ou je n’ai point d’âme. » Un des docteurs pourra répondre: « Mon confrère, Dieu a créé peut-être des âmes folles, comme il a créé des âmes sages. » Le fou répliquera: « Si je croyais ce que vous me dites, je serais encore plus fou que je ne le suis. De grâce, vous qui en savez tant, dites-moi pourquoi je suis fou. » Si les docteurs ont encore un peu de sens, ils lui répondront: « Je n’en sais rien. » Ils ne comprendront pas pourquoi une cervelle a des idées incohérentes; ils ne comprendront pas mieux pourquoi une autre cervelle a des idées régulières et suivies. Ils se croiront sages, et ils seront aussi fous que lui.

Si le fou a un bon moment, il leur dira: « Pauvres mortels qui ne pouvez ni connaître la cause de mon mal, ni le guérir, tremblez de devenir entièrement semblables à moi, et même de me surpasser. Vous n’êtes pas de meilleure maison que le roi de France Charles VI, le roi d’Angleterre Henri VI, et l’empereur Venceslas, qui perdirent la faculté de raisonner dans le même siècle. Vous n’avez pas plus d’esprit que Blaise Pascal, Jacques Abbadie, et Jonathan Swift, qui sont tous trois morts fous. Du moins le dernier fonda pour nous un hôpital: voulez-vous que j’aille vous y retenir une place? » N. B. Je suis fâché pour Hippocrate qu’il ait prescrit le sang d’ânon pour la folie, et encore plus fâché que le Manuel des dames dise qu’on guérit la folie en prenant la gale. Voilà de plaisantes recettes: elles paraissent inventées par les malades.

FONTE.

Il n’y a point d’ancienne fable, de vieille absurdité que quelque imbécile ne renouvelle, et même avec une hauteur de maître, pour peu que ces rêveries antiques aient été autorisées par quelque auteur ou classique ou théologien.

Lycophron (autant qu’il m’en souvient) rapporte qu’une horde de voleurs, qui avait été justement condamnée en Éthiopie par le roi Actisanès à perdre le nez et les oreilles, s’enfuit jusqu’aux cataractes du Nil, et de là pénétra jusqu’au Désert de sable, dans lequel elle bâtit enfin le temple de Jupiter-Ammon.

Lycophron, et après lui Théopompe, raconte que ces brigands, réduits à la plus extrême misère, n’ayant ni sandales, ni habits, ni meubles, ni pain, s’avisèrent d’élever une statue d’or à un dieu d’Égypte. Cette statue fut commandée le soir et faite pendant la nuit. Un membre de l’Université, qui est fort attaché à Lycophron et aux voleurs éthiopiens, prétend que rien n’était plus ordinaire dans la vénérable antiquité que de jeter en fonte une statue d’or en une nuit, de la réduire ensuite en poudre impalpable en la jetant dans le feu, et de la faire avaler à tout un peuple.

Mais où ces pauvres gens, qui n’avaient point de chausses, avaient-ils trouvé tant d’or?

— Comment, monsieur, dit le savant, oubliez-vous qu’ils avaient volé de quoi acheter toute l’Afrique, et que les pendants d’oreilles de leurs filles valaient seuls neuf millions cinq cent mille livres au cours de ce jour.

— D’accord; mais il faut un peu de préparation pour fondre une statue; M. Lemoine a employé plus de deux ans à faire celle de Louis XV.

— Oh! notre Jupiter-Ammon était haut de trois pieds tout au plus. Allez-vous-en chez un potier d’étain, ne vous fera-t-il pas six assiettes en un seul jour?

— Monsieur, une statue de Jupiter est plus difficile à faire que des assiettes d’étain, et je doute même beaucoup que vos voleurs eussent de quoi fondre aussi vite des assiettes, quelque habiles larrons qu’ils aient été. Il n’est pas vraisemblable qu’ils eussent avec eux l’attirail nécessaire à un potier: ils devaient commencer par avoir de la farine. Je respecte fort Lycophron; mais ce profond Grec, et ses commentateurs encore plus creux que lui, connaissent si peu les arts, ils sont si savants dans tout ce qui est inutile, si ignorants dans tout ce qui concerne les besoins de la vie, les choses d’usage, les professions, les métiers, les travaux journaliers, que nous prendrons cette occasion de leur apprendre comment on jette en fonte une figure de métal. Ils ne trouveront cette opération ni dans Lycophron, ni dans Manethon, ni dans Artapan, ni même dans la Somme de saint Thomas.

1° On fait un modèle en terre grasse.

2° On couvre ce modèle d’un moule en plâtre, en ajustant les fragments de plâtre les uns aux autres.

3" Il faut enlever par parties le moule de plâtre de dessus le modèle de terre.

4° On rajuste le moule de plâtre encore par parties, et on met ce moule à la place du modèle de terre.

5° Ce moule de plâtre étant devenu une espèce de modèle, on jette en dedans de la cire fondue, reçue aussi par parties: elle entre dans tous les creux de ce moule.

6° On a grand soin que cette cire soit partout de l’épaisseur qu’on veut donner au métal dont la statue sera faite.

7° On place ce moule ou modèle dans un creux qu’on appelle fosse, laquelle doit être à peu près du double plus profonde que la figure que l’on doit jeter en fonte.

8° Il faut poser ce moule dans ce creux sur une grille de fer, élevée de dix-huit pouces pour une figure de trois pieds, et établir cette grille sur un massif.

9° Assujettir fortement sur cette grille des barres de fer, droites ou penchées, selon que la figure l’exige, lesquelles barres de fer s’approchent de la cire d’environ six lignes.

10° Entourer chaque barre de fer de fil d’archal, de sorte que tout le vide soit rempli de fil de fer.

11° Remplir de plâtre et de briques pilées tout le vide qui est entre les barres et la cire de la figure; comme aussi le vide qui est entre cette grille et le massif de brique qui la soutient, et c’est ce qui s’appelle le noyau.

12° Quand tout cela est bien refroidi, l’artiste enlève le moule de plâtre qui couvre la cire, laquelle cire reste, est réparée à la main, et devient alors le modèle de la figure; et ce modèle est soutenu par l’armature de fer et par le noyau dont on a parlé.

13° Quand ces préparations sont achevées, on entoure ce modèle de cire de bâtons perpendiculaires de cire, dont les uns s’appellent des jets, et les autres des évents. Cet jets et ces évents descendent plus bas d’un pied que la figure, et s’élèvent aussi plus qu’elle, de manière que les évents sont plus hauts que les jets. Ces jets sont entrecoupés par d’autres petits rouleaux de cire qu’on appelle fournisseurs, placés en diagonale de bas en haut entre les jets et le modèle auquel ils sont attachés. Nous verrons au numéro 17 de quel usage sont ces bâtons de cire.

14° On passe sur le modèle, sur les évents, et sur les jets, quarante à cinquante couches d’une eau grasse qui est sortie de la composition d’une terre rouge, et de fiente de cheval macérée pendant une année entière, et ces couches durcies forment une enveloppe d’un quart de pouce.

15° Le modèle, les évents et les jets ainsi disposés, on entoure le tout d’une enveloppe composée de cette terre, de sable rouge, de bourre, et de cette fiente de cheval qui a été bien macérée, le tout pétri dans cette eau grasse. Cet enduit forme une pâte molle, mais solide et résistante au feu.

16° On bâtit tout autour du modèle un mur de maçonnerie ou de brique, et entre le modèle et le mur on laisse en bas l’espace d’un cendrier d’une profondeur proportionnée à la figure.

17° Ce cendrier est garni de barres de fer en grillage. Sur ce grillage on pose de petites bûches de bois que l’on allume, ce qui forme un feu tout autour du moule, et qui fait fondre ces bâtons de cire tout couverts de couches d’eau grasse, et de la pâte dont nous avons parlé numéros 14 et 15; alors la cire étant fondue, il reste les tuyaux de cette pâte solide, dont les uns sont les jets, et les autres les évents et les fournisseurs. C’est par les jets et les fournisseurs que le métal fondu entrera, et c’est par les évents que l’air sortant empêchera la matière enflammée de tout détruire.

18° Après toutes ces dispositions, on fait fondre sur le bord de la fosse le métal dont on doit former la statue. Si c’est du bronze, on se sert du fourneau de briques doubles; si c’est de l’or, on se sert de plusieurs creusets. Lorsque la matière est liquéfiée par l’action du feu, on la laisse couler par un canal dans la fosse préparée. Si malheureusement elle rencontre des bulles d’air ou de l’humidité, tout est détruit avec fracas, et il faut recommencer plusieurs fois.

19º Ce fleuve de feu, qui est descendu au creux de la fosse, remonte par les jets et par les fournisseurs, entre dans le moule, et en remplit les creux. Ces jets, ces fournisseurs et les évents, ne sont plus que des tuyaux formés par ces quarante ou cinquante couches de l’eau grasse, et de cette pâte dont on les a longtemps enduits avec beaucoup d’art et de patience, et c’est par ces branches que le métal liquéfié et ardent vient se loger dans la statue.

20° Quand le métal est bien refroidi, on retire le tout. Ce n’est qu’une masse assez informe dont il faut enlever toutes les aspérités, et qu’on répare avec divers instruments.

J’omets beaucoup d’autres préparations que messieurs les encyclopédistes, et surtout M. Diderot, ont expliquées bien mieux que je ne pourrais faire, dans leur ouvrage qui doit éterniser tous les arts avec leur gloire. Mais pour avoir une idée nette des procédés de cet art, il faut voir opérer. Il en est ainsi dans tous les arts, depuis le bonnetier jusqu’au diamantaire. Jamais personne n’apprit dans un livre ni à faire des bas au métier, ni à brillanter des diamants, ni à faire des tapisseries de haute-lice. Les arts et métiers ne s’apprennent que par l’exemple et le travail.

Ayant eu le dessein de faire élever une petite statue équestre du roi, en bronze, dans une ville qu’on bâtit à une extrémité du royaume, je demandai, il n’y a pas longtemps, au Phidias de la France, à M. Pigalle, combien il faudrait de temps pour faire seulement le cheval de trois pieds de haut; il me répondit par écrit: « Je demande six mois au moins, » J’ai sa déclaration datée du 3 juin 1770.

M. Guénée, ancien professeur du collége du Plessis, qui en sait sans doute plus que M. Pigalle sur l’art de jeter des figures en fonte, a écrit contre ces vérités dans un livre intitulé Lettres de quelques Juifs portugais et allemands, avec des réflexions critiques, et un petit commentaire extrait d’un plus grand. À Paris, chez Laurent Prault, 1769, avec approbation et privilége du roi.

Ces lettres ont été écrites sous le nom de messieurs les Juifs Joseph Ben Jonathan, Aaron Mathataï, et David Winker.

Ce professeur, secrétaire des trois Juifs, dit dans sa Lettre seconde: « Entrez seulement, monsieur, chez le premier fondeur; je vous réponds que si vous lui fournissez les matières dont il pourrait avoir besoin, que vous le pressiez et que vous le payiez bien, il vous fera un pareil ouvrage en moins d’une semaine. Nous n’avons pas cherché longtemps, et nous en avons trouvé deux qui ne demandaient que trois jours. Il y a déjà loin de trois jours à trois mois, et nous ne doutons pas que si vous cherchez bien, vous pourrez en trouver qui le feront encore plus promptement. » M. le professeur secrétaire des Juifs n’a consulté apparemment que des fondeurs d’assiettes d’étain, ou d’autres petits ouvrages qui se jettent en sable. S’il s’était adressé à M. Pigalle ou à M. Lemoine, il aurait un peu changé d’avis.

C’est avec la même connaissance des arts que ce monsieur prétend que de réduire l’or en poudre en le brûlant, pour le rendre potable, et le faire avaler à toute une nation, est la chose du monde la plus aisée et la plus ordinaire en chimie. Voici comme il s’exprime: « Cette possibilité de rendre l’or potable a été répétée cent fois depuis Stahl et Sénac, dans les ouvrages et dans les leçons de vos plus célèbres chimistes, d’un Baron, d’un Macquer, etc.; tous sont d’accord sur ce point. Nous n’avons actuellement sous les yeux que la nouvelle édition de la Chimie de Lefèvre. Il l’enseigne comme tous les autres; et il ajoute que rien n’est plus certain, et qu’on ne peut plus avoir là-dessus le moindre doute.

« Qu’en pensez-vous, monsieur? le témoignage de ces habiles gens ne vaut-il pas bien celui de vos critiques? Et de quoi s’avisent aussi ces incirconcis? ils ne savent pas de chimie, et ils se mêlent d’en parler; ils auraient pu s’épargner ce ridicule.

« Mais vous, monsieur, quand vous transcriviez cette futile objection, ignoriez-vous que le dernier chimiste serait en état de la réfuter? La chimie n’est pas votre fort, on le voit bien: aussi la bile de Rouelle s’échauffe, ses yeux s’allument, et son dépit éclate, lorsqu’il lit par hasard ce que vous en dites en quelques endroits de vos ouvrages. Faites des vers, monsieur, et laissez là l’art des Pott et des Margraff.

« Voilà donc la principale objection de vos écrivains, celle qu’ils avançaient avec le plus de confiance, pleinement détruite. » Je ne sais si M. le secrétaire de la synagogue se connaît en vers, mais assurément il ne se connaît pas en or. J’ignore si M. Rouelle se met en colère quand on n’est pas de son opinion, mais je ne me mettrai pas en colère contre M. le secrétaire; je lui dirai avec ma tolérance ordinaire, dont je ferai toujours profession, que je ne le prierai jamais de me servir de secrétaire, attendu qu’il fait parler ses maîtres, MM. Joseph, Mathataï, et David Winker, en francs ignorants.

Il s’agissait de savoir si on peut, sans miracle, fondre une figure d’or dans une seule nuit, et réduire cette figure en poudre le lendemain, en la jetant dans le feu. Or, monsieur le secrétaire, il faut que vous sachiez, vous et maître Aliboron, votre digne panégyriste, qu’il est impossible de pulvériser l’or en le jetant au feu: l’extrême violence du feu le liquéfie, mais ne le calcine point.

C’est de quoi il est question, monsieur le secrétaire; j’ai souvent réduit de l’or en pâte avec du mercure, je l’ai dissous avec de l’eau régale, mais je ne l’ai jamais calciné en le brûlant. Si on vous a dit que M. Rouelle calcine de l’or au feu, on s’est moqué de vous, ou bien on vous a dit une sottise que vous ne deviez pas répéter, non plus que toutes celles que vous transcrivez sur l’or potable.

L’or potable est une charlatanerie; c’est une friponnerie d’imposteur qui trompe le peuple: il y en a de plusieurs espèces. Ceux qui vendent leur or potable à des imbéciles ne font pas entrer deux grains d’or dans leur liqueur; ou s’ils en mettent un peu, ils l’ont dissous dans de l’eau régale, et ils vous jurent que c’est de l’or potable sans acide; ils dépouillent l’or autant qu’ils le peuvent de son eau régale, ils la chargent d’huile de romarin. Ces préparations sont très-dangereuses: ce sont de véritables poisons, et ceux qui en vendent méritent d’être réprimés.

Voilà, monsieur, ce que c’est que votre or potable, dont vous parlez un peu au hasard, ainsi que de tout le reste.

Cet article est un peu vif, mais il est vrai et utile. Il faut confondre quelquefois l’ignorance orgueilleuse de ces gens qui croient pouvoir parler de tous les arts parce qu’ils ont lu quelques lignes de saint Augustin.

FORCE PHYSIQUE.

Qu’est-ce que force? où réside-t-elle? d’où vient-elle? périt-elle? subsiste-t-elle toujours la même?

On s’est complu à nommer force cette pesanteur qu’exerce un corps sur un autre. Voilà une boule de deux cents livres; elle est sur ce plancher; elle le presse, dit-on, avec une force de deux cents livres: et vous appelez cela une force morte. Or, ces mots de force et de morte ne sont-ils pas un peu contradictoires? Ne vaudrait-il pas autant dire mort vivant, oui et non?

Cette boule pèse: d’où vient cette pesanteur? et cette pesanteur est-elle une force? Si cette boule n’était arrêtée par rien, elle se rendrait directement au centre de la terre. D’où lui vient cette incompréhensible propriété?

Elle est soutenue par mon plancher, et vous donnez à mon plancher libéralement la force d’inertie. Inertie signifie inactivité, impuissance. Or n’est- il pas singulier qu’on donne à l’impuissance le nom de force?

Quelle est la force vive qui agit dans votre bras et dans votre jambe? quelle en est la source? comment peut-on supposer que cette force subsiste quand vous êtes mort? va-t-elle se loger ailleurs, comme un homme change de maison quand la sienne est détruite?

Comment a-t-on pu dire qu’il y a toujours égalité de force dans la nature? Il faudrait donc qu’il y eût toujours égal nombre d’hommes ou d’êtres actifs équivalents.

Pourquoi un corps en mouvement communique-t-il sa force à un corps qu’il rencontre?

Ni la géométrie, ni la mécanique, ni la métaphysique, ne répondent à ces questions. Veut-on remonter au premier principe de la force des corps et du mouvement, il faudra remonter encore à un principe supérieur. Pourquoi y a-t-il quelque chose?

FORCE MÉCANIQUE.

On présente tous les jours des projets pour augmenter la force des machines qui sont en usage, pour augmenter la portée des boulets de canon avec moins de poudre, pour élever des fardeaux sans peine, pour dessécher des marais en épargnant le temps et l’argent, pour remonter promptement des rivières sans chevaux, pour élever facilement beaucoup d’eau, et pour ajouter à l’activité des pompes.

Tous ces faiseurs de projets sont trompés eux-mêmes les premiers, comme Lass le fut par son système.

Un bon mathématicien, pour prévenir ces continuels abus, a donné la règle suivante. Il faut dans toute machine considérer quatre quantités: 1° La puissance du premier moteur, soit homme, soit cheval, soit l’eau, ou le vent, ou le feu; 2° La vitesse de ce premier moteur dans un temps donné; 3° La pesanteur ou résistance de la matière qu’on veut faire mouvoir; 4° La vitesse de cette matière en mouvement, dans le même temps donné.

De ces quatre quantités, le produit des deux premières est toujours égal à celui des deux dernières: ces produits ne sont que les quantités du mouvement.

Trois de ces quantités étant connues, on trouve toujours la quatrième.

Un machiniste, il y a quelques années, présenta à l’Hôtel de Ville de Paris le modèle en petit d’une pompe, par laquelle il assurait qu’il élèverait à cent trente pieds de hauteur cent mille muids d’eau par jour. Un muid d’eau pèse cinq cent soixante livres: ce sont cinquante-six millions de livres qu’il faut élever en vingt-quatre heures, et six cent quarante-huit livres par chaque seconde.

Le chemin et la vitesse sont de cent trente pieds par seconde.

La quatrième quantité est le chemin, ou la vitesse du premier moteur.

Que ce moteur soit un cheval, il fait trois pieds par seconde tout au plus.

Multipliez ce poids de six cent quarante-huit livres par cent trente pieds d’élévation, auquel on doit le porter, vous aurez quatre-vingt-quatre mille deux cent quarante, lesquels divisés par la vitesse, qui est trois, vous donnent vingt-huit mille quatre-vingts.

Il faut donc que le moteur ait une force de vingt-huit mille quatre-vingts pour élever l’eau dans une seconde.

La force des hommes n’est estimée que vingt-cinq livres, et celle des chevaux de cent soixante et quinze.

Or, comme il faut élever à chaque seconde une force de vingt-huit mille quatre-vingts, il résulte de là que pour exécuter la machine proposée à l’Hôtel de Ville de Paris on avait besoin de onze cent vingt-trois hommes ou de cent soixante chevaux; encore aurait-il fallu supposer que la machine fût sans frottement. Plus la machine est grande, plus les frottements sont considérables: ils vont souvent à un tiers de la force mouvante ou environ; ainsi il aurait fallu, suivant un calcul très-modéré, deux cent treize chevaux, ou quatorze cent quatre-vingt-dix-sept hommes.

Ce n’est pas tout: ni les hommes ni les chevaux ne peuvent travailler vingt-quatre heures sans manger et sans dormir. Il eût donc fallu doubler au moins le nombre des hommes, ce qui aurait exigé deux mille neuf cent quatre-vingt-quatorze hommes, ou quatre cent vingt-six chevaux.

Ce n’est pas tout encore: ces hommes et ces chevaux, en douze heures, doivent en prendre quatre pour manger et se reposer. Ajoutez donc un tiers; il aurait fallu à l’inventeur de cette belle machine l’équivalent de cinq cent soixante-huit chevaux, ou trois mille neuf cent quatre-vingt-douze hommes.

Le célèbre maréchal de Saxe tomba dans le même mécompte quand il construisit une galère qui devait remonter la rivière de Seine en vingt-quatre heures, par le moyen de deux chevaux qui devaient faire mouvoir des rames.

Vous trouvez dans l’Histoire ancienne de Rollin, remplie d’ailleurs d’une morale judicieuse, les paroles suivantes: « Archimède se met en devoir de satisfaire la juste et raisonnable curiosité de son parent et de son ami Hiéron, roi de Syracuse. Il choisit une des galères qui étaient dans le port, la fait tirer à terre avec beaucoup de travail et à force d’hommes, y fait mettre sa charge ordinaire, et, par-dessus sa charge, autant d’hommes qu’elle en peut tenir. Ensuite se mettant à quelque distance, assis à son aise, sans travail, sans le moindre effort, en remuant seulement de la main le bout d’une machine à plusieurs cordes et poulies qu’il avait préparée, il ramena la galère à lui par terre aussi doucement et aussi uniment que si elle n’avait fait que fendre les flots. » Que l’on considère, après ce récit, qu’une galère remplie d’hommes, chargée de ses mâts, de ses rames et de son poids ordinaire, devait peser au moins quatre cent mille livres; qu’il fallait une force supérieure pour la tenir en équilibre et la faire mouvoir; que cette force devait être au moins de quatre cent vingt mille livres; que les frottements pouvaient être la moitié de la puissance employée pour soulever un pareil poids; que par conséquent la machine devait avoir environ six cent mille livres de force. Or on ne fait guère jouer une telle machine en un tour de main, sans le moindre effort.