SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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C’est de Plutarque que l’estimable auteur de l’Histoire ancienne a tiré ce conte. Mais quand Plutarque a dit une chose absurde, tout ancien qu’il est, un moderne ne doit pas la répéter.

FORCE.

Ce mot a été transporté du simple au figuré. Force se dit de toutes les parties du corps qui sont en mouvement, en action; la force du cœur, que quelques-uns ont faite de quatre cents livres et d’autres de trois onces; la force des viscères, des poumons, de la voix; à force de bras.

On dit par analogie faire force de voiles, de rames; rassembler ses forces; connaître, mesurer ses forces; aller, entreprendre au delà de ses forces; le travail de l’Encyclopédie est au-dessus des forces de ceux qui se sont déchaînés contre ce livre. On a longtemps appelé forces de grands ciseaux, et c’est pourquoi dans les états de la Ligue on fit une estampe de l’ambassadeur d’Espagne, cherchant avec ses lunettes ses ciseaux qui étaient à terre, avec ce jeu de mots pour inscription: J’ai perdu mes forces.

Le style familier admet encore, force gens, force gibier, force fripons, force mauvais critiques. On dit: à force de travailler il s’est épuisé; le fer s’affaiblit à force de le polir, La métaphore qui a transporté ce mot dans la morale en a fait une vertu cardinale. La force, en ce sens, est le courage de soutenir l’adversité, et d’entreprendre des choses vertueuses et difficiles, animi fortitudo.

La force de l’esprit est la pénétration et la profondeur, ingenii vis. La nature la donne comme celle du corps: le travail modéré les augmente, et le travail outré les diminue.

La force d’un raisonnement consiste dans une exposition claire des preuves mises dans tout leur jour, et une conclusion juste; elle n’a point lieu dans les théorèmes mathématiques, parce qu’une démonstration ne peut recevoir plus ou moins d’évidence, plus ou moins de force; elle peut seulement procéder par un chemin plus long ou plus court, plus simple ou plus compliqué. La force du raisonnement a surtout lieu dans les questions problématiques. La force de l’éloquence n’est pas seulement une suite de raisonnements justes et vigoureux, qui subsisteraient avec la sécheresse; cette force demande de l’embonpoint, des images frappantes, des termes énergiques. Ainsi on a dit que les sermons de Bourdaloue avaient plus de force, ceux de Massillon plus de grâce. Des vers peuvent avoir de la force, et manquer de toutes les autres beautés. La force d’un vers dans notre langue vient principalement de dire quelque chose dans chaque hémistiche: Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

(Cinna, acte II, scène i.)

L’Éternel est son nom; le monde est son ouvrage.

(Esther, acte III, scène iv.)

Ces deux vers, pleins de force et d’élégance, sont le meilleur modèle de la poésie.

La force, dans la peinture, est l’expression des muscles que des touches ressenties font paraître en action sous la chair qui les couvre. Il y a trop de force quand ces muscles sont trop prononcés. Les attitudes des combattants ont beaucoup de force dans les batailles de Constantin dessinées par Raphaël et par Jules Romain, et dans celles d’Alexandre peintes par Lebrun. La force outrée est dure dans la peinture, ampoulée dans la poésie.

Des philosophes ont prétendu que la force est une qualité inhérente à la matière, que chaque particule invisible, ou plutôt monade, est douée d’une force active; mais il est aussi difficile de démontrer cette assertion qu’il le serait de prouver que la blancheur est une qualité inhérente à la matière, comme le dit le Dictionnaire de Trévoux à l’article inhérent.

La force de tout animal a reçu son plus haut degré quand l’animal a pris toute sa croissance. Elle décroit quand les muscles ne reçoivent plus une nourriture égale; et cette nourriture cesse d’être égale quand les esprits animaux n’impriment plus à ces muscles le mouvement accoutumé. Il est si probable que ces esprits animaux sont du feu que les vieillards manquent de mouvement, de force, à mesure qu’ils manquent de chaleur.

FORNICATION.

FORNICATION.

Le Dictionnaire de Trévoux dit que c’est un terme de théologie. Il vient du mot latin fornix, petites chambres voûtées dans lesquelles se tenaient les femmes publiques à Rome. On a employé ce terme pour signifier le commerce des personnes libres. Il n’est point d’usage dans la conversation, et n’est guère reçu aujourd’hui que dans le style marotique. La décence l’a banni de la chaire. Les casuistes en faisaient un grand usage, et le distinguaient en plusieurs espèces. On a traduit par le mot de fornication les infidélités du peuple juif pour des dieux étrangers, parce que chez les prophètes ces infidélités sont appelées impuretés, souillures. C’est par la même extension qu’on a dit que les Juifs avaient rendu aux faux dieux un hommage adultère.

FRANC OU FRANQ; FRANCE, FRANÇOIS, FRANÇAIS.

L’Italie a toujours conservé son nom, malgré le prétendu établissement d’Énée, qui aurait dû y laisser quelques traces de la langue, des caractères et des usages de Phrygie, s’il était jamais venu avec Achate, Cloanthe et tant d’autres, dans le canton de Rome alors presque désert. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Allemands ou Germains, qui envahirent l’Italie tour à tour, lui laissèrent au moins son nom.

Les Tyriens, les Africains, les Romains, les Vandales, les Visigoths, les Sarrasins, ont été les maîtres de l’Espagne les uns après les autres; le nom d’Espagne est demeuré. La Germanie a toujours conservé le sien; elle y a joint seulement celui d’Allemagne, qu’elle n’a reçu d’aucun vainqueur.

Les Gaulois sont presque les seuls peuples d’Occident qui aient perdu leur nom. Ce nom était celui de Walch ou Wulch; les Romains substituaient toujours un G au W, qui est barbare: de Welche ils firent Galli, Gallia. On distingua la Gaule celtique, la belgique, l’aquitanique, qui parlaient chacune un jargon différent.

Qui étaient et d’où venaient ces Francs, lesquels, en très-petit nombre et en très-peu de temps, s’emparèrent de toutes les Gaules, que César n’avait pu entièrement soumettre qu’en dix années? Je viens de lire un auteur qui commence par ces mots: Les Francs dont nous descendons. Hé! mon ami, qui vous dit que vous descendez en droite ligne d’un Franc? Hildvic ou Clodvic, que nous nommons Clovis, n’avait probablement pas plus de vingt mille hommes mal velus et mal armés quand il subjugua environ huit ou dix millions de Welches ou Gaulois tenus en servitude par trois ou quatre légions romaines. Nous n’avons pas une seule maison en France qui puisse fournir, je ne dis pas la moindre preuve, mais la moindre vraisemblance qu’elle ait un Franc pour son origine.

Quand des pirates des bords de la mer Baltique vinrent, au nombre de sept ou huit mille tout au plus, se faire donner la Normandie en fief, et la Bretagne en arrière-fief, laissèrent-ils des archives par lesquelles on puisse faire voir qu’ils sont les pères de tous les Normands d’aujourd’hui?

Il y a bien longtemps que l’on a cru que les Franqs venaient des Troyens. Ammien Marcellin, qui vivait au iv siècle, dit: « Selon plusieurs anciens écrivains, des troupes de Troyens fugitifs s’établirent sur les bords du Rhin, alors déserts. » Passe encore pour Énée: il pouvait aisément chercher un asile au bout de la Méditerranée; mais Francus, fils d’Hector, avait trop de chemin à faire pour aller vers Dusseldorf, Vorms, Ditz, Aldved, Solms, Ehrenbreistein, etc.

Fredegaire ne doute pas que les Franqs ne se fussent d’abord retirés en Macédoine, et qu’ils n’aient porté les armes sous Alexandre, après avoir combattu sous Priam. Le moine Olfrid en fait son compliment à l’empereur Louis le Germanique.

Le géographe de Ravenne, moins fabuleux, assigne la première habitation de la horde des Franqs parmi les Cimbres, au delà de l’Elbe, vers la mer Baltique. Ces Franqs pourraient bien être quelques restes de ces barbares Cimbres défaits par Marius; et le savant Leibnitz est de cette opinion.

Ce qui est bien certain, c’est que du temps de Constantin il y avait au delà du Rhin des hordes de Franqs ou Sicambres qui exerçaient le brigandage. Ils se rassemblaient sous des capitaines de bandits, sous des chefs que les historiens ont eu le ridicule d’appeler rois; Constantin les poursuivit lui-même dans leurs repaires, en fit pendre plusieurs, en livra d’autres aux bêtes dans l’amphithéâtre de Trêves pour son divertissement: deux de leurs prétendus rois, nommés Ascaric et Ragaise, périrent par ce supplice; c’est sur quoi les panégyristes de Constantin s’extasient, et sur quoi il n’y avait pas tant à se récrier.

La prétendue loi salique, écrite, dit-on, par ces barbares, est une des plus absurdes chimères dont on nous ait jamais bercés. Il serait bien étrange que les Francs eussent écrit dans leurs marais un code considérable, et que les Français n’eussent eu aucune coutume écrite qu’à la fin du règne de Charles VII. Il vaudrait autant dire que les Algonquins et les Chikasaws avaient une loi par écrit. Les hommes ne sont jamais gouvernés par des lois authentiques consignées dans les monuments publics, que quand ils ont été rassemblés dans des villes, qu’ils ont eu une police réglée, des archives, et tout ce qui caractérise une nation civilisée. Dès que vous trouvez un code dans une nation qui était barbare du temps de ce code, qui ne vivait que de rapine et de brigandage, qui n’avait pas une ville fermée, soyez très-sûrs que ce code est supposé, et qu’il a été fait dans des temps très-postérieurs. Tous les sophismes, toutes les suppositions, n’ébranleront jamais cette vérité dans l’esprit des sages.

Ce qu’il y a de plus ridicule, c’est qu’on nous donne cette loi salique en latin, comme si des sauvages errants au delà du Rhin avaient appris la langue latine. On la suppose d’abord rédigée par Clovis, et on le fait parler ainsi: « Lorsque la nation illustre des Francs était encore réputée barbare, les premiers de cette nation dictèrent la loi salique. On choisit parmi eux quatre des principaux, Visogast, Bodogast, Sologast, et Vidogast, etc. » Il est bon d’observer que c’est ici la fable de La Fontaine: Notre magot prit pour ce coup Le nom d’un port pour un nom d’homme.

(Liv. IV, fab. vii.)

Ces noms sont ceux de quelques cantons franqs dans le pays de Vorms. Quelle que soit l’époque où les coutumes nommées loi salique aient été rédigées sur une ancienne tradition, il est bien certain que les Franqs n’étaient pas de grands législateurs.

Que voulait dire originairement le mot Franq? Une preuve qu’on n’en sait rien du tout, c’est que cent auteurs ont voulu le deviner. Que voulait dire Hun, Alain, Got, Welche, Picard? Et qu’importe?

Les armées de Clovis étaient-elles toutes composées de Franqs? il n’y a pas d’apparence. Childéric le Franq avait fait des courses jusqu’à Tournai. On dit Clovis fils de Childéric et de la reine Bazine, femme du roi Bazin. Or Bazin et Bazine ne sont pas assurément des noms allemands, et on n’a jamais vu la moindre preuve que Clovis fût leur fils. Tous les cantons germains élisaient leurs chefs; et le canton des Franqs avait sans doute élu Clodvic ou Clovis, quel que fût son père. Il fit son expédition dans les Gaules, comme tous les autres barbares avaient entrepris les leurs dans l’empire romain.

Croira-t-on de bonne foi que l’Hérule Odo, surnommé Acer par les Romains, et connu parmi nous sous le nom d’Odoacre, n’ait eu que des Hérules à sa suite, et que Genseric n’ait conduit en Afrique que des Vandales? Tous les misérables sans profession et sans talent, qui n’ont rien à perdre et qui espèrent gagner beaucoup, ne se joignent-ils pas toujours au premier capitaine de voleurs qui lève l’étendard de la destruction?

Dès que Clovis eut le moindre succès, ses troupes furent grossies sans doute de tous les Belges qui voulurent avoir part au butin; et cette armée ne s’en appela pas moins l’armée des Francs. L’expédition était très-aisée. Déjà les Visigoths avaient envahi un tiers des Gaules, et les Burgundiens un autre tiers. Le reste ne tint pas devant Clovis. Les Franqs partagèrent les terres des vaincus, et les Welches les labourèrent.

Alors le mot Franq signifia possesseur libre, tandis que les autres étaient esclaves. De là vinrent les mots de franchise et d’affranchir: Je vous fais franq: je vous rends homme libre. De là francalenus, tenant librement; franq aleu, franq dad, franq chamen, et tant d’autres termes moitié latins, moitié barbares, qui composèrent si longtemps le malheureux patois dont on se servit en France.

De là un franq en argent ou en or, pour exprimer la monnaie du roi des Franqs, ce qui n’arriva que longtemps après, mais qui rappelait l’origine de la monarchie. Nous disons encore vingt francs, vingt livres, et cela ne signifie rien par soi-même; cela ne donne aucune idée ni du poids ni du titre de l’argent; ce n’est qu’une expression vague par laquelle les peuples ignorants ont presque toujours été trompés, ne sachant en effet combien ils recevaient, ni combien ils payaient réellement.

Charlemagne ne se regardait pas comme un Franq; il était né en Austrasie, et parlait la langue allemande. Son origine venait d’Arnoul, évêque de Metz, précepteur de Dagobert. Or, un homme choisi pour précepteur n’était pas probablement un Franq. Ils faisaient tous gloire de la plus profonde ignorance, et ne connaissaient que le métier des armes. Mais ce qui donne le plus de poids à l’opinion que Charlemagne regardait les Franqs comme étrangers à lui, c’est l’article iv d’un de ses capitulaires sur ses métairies: « Si les Franqs, dit-il, commettent quelques délits dans nos possessions, qu’ils soient jugés suivant leurs lois. » La race carlovingienne passa toujours pour allemande; le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne, et de Trêves, s’exprime en ces termes remarquables: « L’empire fut transféré des Grecs aux Allemands. Le roi ne fut empereur qu’après avoir été couronné par le pape...Tout ce que l’empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l’empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. » Cependant la France ayant été partagée en orientale et en occidentale, et l’orientale étant l’Austrasie, ce nom de France prévalut au point que, même du temps des empereurs saxons, la cour de Constantinople les appelait toujours prétendus empereurs Franqs, comme il se voit dans les lettres de l’évêque Luitprand, envoyé de Rome à Constantinople.

DE LA NATION FRANÇAISE.

Lorsque les Francs s’établirent dans le pays des premiers Welches, que les Romains appelaient Gallia, la nation se trouva composée des anciens Celtes ou Gaulois subjugués par César, des familles romaines qui s’y étaient établies, des Germains qui y avaient déjà fait des émigrations, et enfin des Francs qui se rendirent maîtres du pays sous leur chef Clovis. Tant que la monarchie qui réunit la Gaule et la Germanie subsista, tous les peuples, depuis la source du Veser jusqu’aux mers des Gaules, portèrent le nom de Francs. Mais lorsqu’en 843, au congrès de Verdun, sous Charles le Chauve, la Germanie et la Gaule furent séparées, le nom de Francs resta aux peuples de la France occidentale, qui retint seule le nom de France.

On ne connut guère le nom de Français que vers le x siècle. Le fond de la nation est de familles gauloises, et les traces du caractère des anciens Gaulois ont toujours subsisté.

En effet, chaque peuple a son caractère comme chaque homme; et ce caractère général est formé de toutes les ressemblances que la nature et l’habitude ont mises entre les habitants d’un même pays, au milieu des variétés qui les distinguent. Ainsi le caractère, le génie, l’esprit français, résultent de ce que les différentes provinces de ce royaume ont entre elles de semblable. Les peuples de la Guienne et ceux de la Normandie diffèrent beaucoup; cependant on reconnaît en eux le génie français, qui forme une nation de ces différentes provinces, et qui les distingue des Italiens et des Allemands. Le climat et le sol impriment évidemment aux hommes, comme aux animaux et aux plantes, des marques qui ne changent point. Celles qui dépendent du gouvernement, de la religion, de l’éducation, s’altèrent. C’est là le nœud qui explique comment les peuples ont perdu une partie de leur ancien caractère, et ont conservé l’autre. Un peuple qui a conquis autrefois la moitié de la terre n’est plus reconnaissable aujourd’hui sous un gouvernement sacerdotal; mais le fond de son ancienne grandeur d’âme subsiste encore, quoique caché sous la faiblesse.

Le gouvernement barbare des Turcs a énervé de même les Égyptiens et les Grecs, sans avoir pu détruire le fond du caractère et la trempe de l’esprit de ces peuples.

Le fond du Français est tel aujourd’hui que César a peint le Gaulois: prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l’attaque, se rebutant aisément. César, Agathias, et d’autres, disent que de tous les barbares le Gaulois était le plus poli. Il est encore, dans le temps le plus civilisé, le modèle de la politesse de ses voisins, quoiqu’il montre de temps en temps des restes de sa légèreté, de sa pétulance, et de sa barbarie.

Les habitants des côtes de la France furent toujours propres à la marine; les peuples de la Guienne composèrent toujours la meilleure infanterie; ceux qui habitent les campagnes de Blois et de Tours ne sont pas, dit le Tasse,...Gente robusta, o falicosa, Sebben tutta di ferro ella riluce.

La terra molle, lieta, e dilettosa Simili a se gli abitator produce.

(Gerus., lib. C. i, st. 62.)

Mais comment concilier le caractère des Parisiens de nos jours avec celui que l’empereur Julien, le premier des princes et des hommes après Marc-Aurèle, donne aux Parisiens de son temps? « J’aime ce peuple, dit-il dans son Misopogon, parce qu’il est sérieux et sévère comme moi. » Ce sérieux, qui semble banni aujourd’hui d’une ville immense, devenue le centre des plaisirs, devait régner dans une ville alors petite, dénuée d’amusements: l’esprit des Parisiens a changé en cela, malgré le climat.

L’affluence du peuple, l’opulence, l’oisiveté, qui ne peut s’occuper que des plaisirs et des arts, et non du gouvernement, ont donné un nouveau tour d’esprit à un peuple entier.

Comment expliquer encore par quels degrés ce peuple a passé des fureurs qui le caractérisèrent du temps du roi Jean, de Charles VI, de Charles IX, de Henri III, de Henri IV même, à cette douce facilité de mœurs que l’Europe chérit en lui? C’est que les orages du gouvernement et ceux de la religion poussèrent la vivacité des esprits aux emportements de la faction et du fanatisme, et que cette même vivacité, qui subsistera toujours, n’a aujourd’hui pour objet que les agréments de la société. Le Parisien est impétueux dans ses plaisirs, comme il le fut autrefois dans ses fureurs. Le fond du caractère, qu’il tient du climat, est toujours le même. S’il cultive aujourd’hui tous les arts dont il fut privé si longtemps, ce n’est pas qu’il ait un autre esprit, puisqu’il n’a point d’autres organes; mais c’est qu’il a eu plus de secours; et ces secours, il ne se les est pas donnés lui-même, comme les Grecs et les Florentins, chez qui les arts sont nés comme des fruits naturels de leur terroir: le Français les a reçus d’ailleurs; mais il a cultivé heureusement ces plantes étrangères; et, ayant tout adopté chez lui, il a presque tout perfectionné.

Le gouvernement des Français fut d’abord celui de tous les peuples du Nord: tout se réglait dans les assemblées générales de la nation; les rois étaient les chefs de ces assemblées, et ce fut presque la seule administration des Français dans les deux premières races, jusqu’à Charles le Simple.

Lorsque la monarchie fut démembrée, dans la décadence de la race carlovingienne; lorsque le royaume d’Arles s’éleva, et que les provinces furent occupées par des vassaux peu dépendants de la couronne, le nom de Français fut plus restreint; sous Hugues Capet, Robert, Henri, et Philippe, on n’appela Français que les peuples en deçà de la Loire. On vit alors une grande diversité dans les mœurs, comme dans les lois des provinces demeurées à la couronne de France. Les seigneurs particuliers qui s’étaient rendus les maîtres de ces provinces introduisirent de nouvelles coutumes dans leurs nouveaux États. Un Breton, un Flamand, ont aujourd’hui quelque conformité, malgré la différence de leur caractère, qu’ils tiennent du sol et du climat; mais alors ils n’avaient entre eux presque rien de semblable.

Ce n’est guère que depuis François I que l’on vit quelque uniformité dans les mœurs et dans les usages. La cour ne commença que dans ce temps à servir de modèle aux provinces réunies; mais, en général, l’impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toujours le caractère dominant de la nation.

La galanterie et la politesse commencèrent à distinguer les Français sous François I. Les mœurs devinrent atroces depuis la mort de François II. Cependant, au milieu de ces horreurs, il y avait toujours à la cour une politesse que les Allemands et les Anglais s’efforçaient d’imiter. On était déjà jaloux des Français dans le reste de l’Europe, en cherchant à leur ressembler. Un personnage d’une comédie de Shakespeare dit qu’à toute force on peut être poli sans avoir été à la cour de France.

Quoique la nation ait été taxée de légèreté par César et par tous les peuples voisins, cependant ce royaume, si longtemps démembré, et si souvent près de succomber, s’est réuni et soutenu principalement par la sagesse des négociations, l’adresse et la patience, mais surtout par la division de l’Allemagne et de l’Angleterre. La Bretagne n’a été réunie au royaume que par un mariage; la Bourgogne, par droit de mouvance, et par l’habileté de Louis XI; le Dauphiné, par une donation qui fut le fruit de la politique; le comté de Toulouse, par un accord soutenu d’une armée; la Provence, par de l’argent. Un traité de paix a donné l’Alsace; un autre traité a donné la Lorraine. Les Anglais ont été chassés de France autrefois, malgré les victoires les plus signalées, parce que les rois de France ont su temporiser et profiter de toutes les occasions favorables. Tout cela prouve que si la jeunesse française est légère, les hommes d’un âge mûr qui la gouvernent ont toujours été très-sages. Encore aujourd’hui la magistrature, en général, a des mœurs sévères, comme du temps de l’empereur Julien. Si les premiers succès en Italie, du temps de Charles VIII, furent dus à l’impétuosité guerrière de la nation, les disgrâces qui les suivirent vinrent de l’aveuglement d’une cour qui n’était composée que de jeunes gens. François I ne fut malheureux que dans sa jeunesse, lorsque tout était gouverné par des favoris de son âge; et il rendit son royaume florissant dans un âge plus avancé.

Les Français se servirent toujours des mêmes armes que leurs voisins, et eurent à peu près la même discipline dans la guerre. Ils ont été les premiers qui ont quitté l’usage de la lance et des piques. La bataille d’Ivry commença à décrier l’usage des lances, qui fut bientôt aboli, et sous Louis XIV les piques ont été oubliées. Ils portèrent des tuniques et des robes jusqu’au xvi siècle. Ils quittèrent sous Louis le Jeune l’usage de laisser croître la barbe, et le reprirent sous François I; et on ne commença à se raser entièrement que sous Louis XIV. Les habillements changèrent toujours; et les Français, au bout de chaque siècle, pouvaient prendre les portraits de leurs aïeux pour des portraits d’étrangers.

FRANÇOIS.

On prononce aujourd’hui français, et quelques auteurs l’écrivent de même; ils en donnent pour raison qu’il faut distinguer François qui signifie une nation, de François, qui est un nom propre, comme saint François, ou François I.

Toutes les nations adoucissent à la longue la prononciation des mots qui sont le plus en usage; c’est ce que les Grecs appelaient euphonie. On prononçait la diphthongue oi rudement, au commencement du xvi siècle. La cour de François I adoucit la langue comme les esprits: de là vient qu’on ne dit plus françois par un o, mais français; qu’on dit il aimait, il croyait, et non pas il aimoit, il croyoit, etc.

La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le x siècle; elle naquit des ruines du latin et du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d’abord le romanum rusticum, le romain rustique, et la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu’au temps de Charles le Chauve; le tudesque demeura la seule langue de l’Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romance prévalut dans la France occidentale; le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d’Engadine, et de quelques autres cantons, conserve encore aujourd’hui des vestiges manifestes de cet idiome.

À la fin du x siècle le français se forma; on écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d’aujourd’hui. Le roman de Philomena, écrit au x siècle en romain rustique, n’est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines et allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d’un usage journalier, et qui n’ont rien de commun avec le latin ou l’allemand, sont de l’ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, aller, pointe, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, et plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands: marche, halte, maréchal, bivouac, reître, lansquenet. Presque tout le reste est latin; et les mots latins furent tous abrégés, selon l’usage et le génie des nations du Nord: ainsi de palatium, palais; de lupus, loup; d’Auguste, août; de Junius, juin; d’unctus, oint; de purpura, pourpre; de pretium, prix, etc...À peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque, qu’on avait si longtemps parlée à Marseille.

On commença au xii siècle à introduire dans la langue quelques termes de la philosophie d’Aristote; et vers le xvi siècle, on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes: de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iliaque, empyème, et tant d’autres. Quoique la langue s’enrichît alors du grec, et que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l’italien déjà perfectionné, cependant elle n’avait pas pris encore une consistance régulière. François I abolit l’ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin: usage qui attestait la barbarie d’une langue dont on n’osait se servir dans les actes publics; usage pernicieux aux citoyens, dont le sort était réglé dans une langue qu’ils n’entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n’était ni noble ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation était tourné à la plaisanterie, la langue devint très-féconde en expressions burlesques et naïves, et très-stérile en termes nobles et harmonieux: de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique pour un d’un usage plus relevé; et c’est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, et qu’Amyot ne put rendre qu’avec naïveté l’élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n’eut point encore d’élévation et d’harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les philosophes et les médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l’établissement de l’Académie française, et acquit enfin, dans le siècle de Louis XIV, la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de cette langue est la clarté et l’ordre: car chaque langue a son génie, et ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n’ayant point de déclinaisons, et étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines; il oblige les mots à s’arranger dans l’ordre naturel des idées. On ne peut dire que d’une seule manière: « Plancus a pris soin des affaires de César »; voilà le seul arrangement qu’on puisse donner à ces paroles; exprimez cette phrase en latin: « Res Cæsaris Plancus diligenter curavit »; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens et sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires, qui allongent et qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Les verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la poésie: elle a moins de ressources en ce genre que l’italien et l’anglais; mais cette gêne et cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie et à la comédie qu’aucune langue de l’Europe. L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples; et le génie de la nation, se mêlant au génie de la langue, a produit plus de livres agréablement écrits qu’on n’en voit chez aucun autre peuple.

La liberté et la douceur de la société n’ayant été longtemps connues qu’en France, le langage en a reçu une délicatesse d’expression et une finesse pleine de naturel qui ne se trouvent guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse, mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s’était appauvrie depuis le temps d’Amyot et de Montaigne: en effet, on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s’est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques; et sans parler ici de l’éloquence des choses, elle a acquis l’éloquence des paroles. C’est dans le siècle de Louis XIV, comme on l’a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langue a été fixée. Quelques changements que le temps et le caprice lui préparent, les bons auteurs du xvii et du xviii siècle serviront toujours de modèles.

On ne devait pas attendre que le Français dût se distinguer dans la philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant plus de douze cents ans, et des maîtres d’erreur payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd’hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, et peut-être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd’hui à celui des Anglais en philosophie; peut-être supérieur à tous les autres peuples, depuis quatre-vingts ans, dans la littérature; et le premier, sans doute, pour les douceurs de la société, pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu’on appelle improprement urbanité.

LANGUE FRANÇAISE Il ne nous reste aucun monument de la langue des anciens Welches, qui faisaient, dit-on, une partie des peuples celtes, ou keltes, espèce de sauvages dont on ne connaît que le nom, et qu’on a voulu en vain illustrer par des fables. Tout ce que l’on sait est que les peuples que les Romains appelaient Galli, dont nous avons pris le nom de Gaulois, s’appelaient Welches; c’est le nom qu’on donne encore aux Français dans la basse Allemagne, comme on appelait cette Allemagne Teutch.

La province de Galles, dont les peuples sont une colonie de Gaulois, n’a d’autre nom que celui de Welch.

Un reste de l’ancien patois s’est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France.

Quoique notre langue soit une corruption de la latine, mêlée de quelques expressions grecques, italiennes, espagnoles, cependant nous avons retenu plusieurs mots dont l’origine parait être celtique. Voici un petit catalogue de ceux qui sont encore d’usage, et que le temps n’a presque point altérés.

A.

Abattre, acheter, achever, affoler, aller, aleu, franc-aleu.

B.

Bagage, bagarre, bague, bailler, balayer, ballot, ban, arrière-ban, banc, banal, barre, barreau, barrière, bataille, bateau, battre, bec, bègue, béguin, béquée, béqueter, berge, berne, bivouac, blêche, blé, blesser, bloc, blocaille, blond, bois, botte, bouche, boucher, bouchon, boucle, brigand, brin, brise de vent, broche, brouiller, broussailles, bru (mal rendu par belle-fille).

C.

Cabas, caille, calme, calotte, chance, chat, claque, cliquetis, clou, coi, coiffe, coq, couard, couette, cracher, craquer, cric, croc, croquer.

D.

Da (cheval), nom qui s’est conservé parmi les enfants, dada; d’abord, dague, danse, devis, devise, deviser, digue, dogue, drap, drogue, drôle.

E.

Échalas, effroi, embarras, épave; est, ainsi que ouest, nord et sud.

F.

Fifre, flairer, flèche, fou, fracas, frapper, frasque, fripon, frire, froc.

G.