Observez qu’il était parti pour ses voyages en 1542, et qu’il mourut en 1552. S’il eut le temps d’apprendre toutes les langues des nations qu’il parcourut, c’est un beau miracle; s’il avait le don des langues, c’est un plus grand miracle encore. Mais malheureusement, dans plusieurs de ses lettres, il dit qu’il est obligé de se servir d’interprète, et dans d’autres il avoue qu’il a une difficulté extrême à apprendre la langue japonaise, qu’il ne saurait prononcer.
Le jésuite Bouhours, en rapportant quelques-unes de ses lettres, ne fait aucun doute que saint François Xavier n’eut le don des langues; mais il avoue « qu’il ne l’avait pas toujours. Il l’avait, dit-il, dans plusieurs occasions: car sans jamais avoir appris la langue chinoise, il prêchait tous les matins en chinois dans Amanguchi » (qui est la capitale d’une province du Japon).
Il faut bien qu’il sût parfaitement toutes les langues de l’Orient, puisqu’il faisait des chansons dans ces langues, et qu’il mit en chanson le Pater, l’Ave Maria, et le Credo, pour l’instruction des petits garçons et des petites filles.
Ce qu’il y a de plus beau, c’est que cet homme, qui avait besoin de truchement, parlait toutes les langues à la fois comme les apôtres; et lorsqu’il parlait portugais, langue dans laquelle Bouhours avoue que le saint s’expliquait fort mal, les Indiens, les Chinois, les Japonais, les habitants de Ceilan, de Sumatra, l’entendaient parfaitement.
Un jour surtout qu’il parlait sur l’immortalité de l’âme, le mouvement des planètes, les éclipses de soleil et de lune, l’arc-en-ciel, le péché et la grâce, le paradis et l’enfer, il se fit entendre à vingt personnes de nations différentes.
On demande comment un tel homme put faire tant de conversions au Japon? Il faut répondre simplement qu’il n’en fit point; mais que d’autres jésuites, qui restèrent longtemps dans le pays, à la faveur des traités entre les rois de Portugal et les empereurs du Japon, convertirent tant de monde qu’enfin il y eut une guerre civile qui coûta la vie, à ce que l’on prétend, à près de quatre cent mille hommes. C’est là le prodige le plus connu que les missionnaires aient opéré au Japon.
Mais ceux de François Xavier ne laissent pas d’avoir leur mérite.
Nous comptons dans la foule de ses miracles huit enfants ressuscités.
« Le plus grand miracle de Xavier, dit le jésuite Bouhours, n’était pas d’avoir ressuscité tant de morts, mais de n’être pas mort lui-même de fatigue. » Mais le plus plaisant de ses miracles est qu’ayant laissé tomber son crucifix dans la mer près l’île de Baranura, que je croirais plutôt l’île de Barataria, un cancre vint le lui rapporter entre ses pattes au bout de vingt-quatre heures.
Le plus brillant de tous, et après lequel il ne faut jamais parler d’aucun autre, c’est que dans une tempête qui dura trois jours, il fut constamment à la fois dans deux vaisseaux à cent cinquante lieues l’un de l’autre, et servit à l’un des deux de pilote; et ce miracle fut avéré par tous les passagers, qui ne pouvaient être ni trompés ni trompeurs.
C’est là pourtant ce qu’on a écrit sérieusement et avec succès dans le siècle de Louis XIV, dans le siècle des Lettres provinciales, des tragédies de Racine, du Dictionnaire de Bayle, et de tant d’autres savants ouvrages.
Ce serait une espèce de miracle qu’un homme d’esprit tel que Bouhours eût fait imprimer tant d’extravagances, si on ne savait à quel excès l’esprit de corps et surtout l’esprit monacal emportent les hommes. Nous avons plus de deux cents volumes entièrement dans ce goût, compilés par des moines; mais ce qu’il y a de funeste, c’est que les ennemis des moines compilent aussi de leur côté. Ils compilent plus plaisamment, ils se font lire. C’est une chose bien déplorable qu’on n’ait plus pour les moines, dans les dix-neuf vingtièmes parties de l’Europe, ce profond respect et cette juste vénération que l’on conserve encore pour eux dans quelques villages de l’Aragon et de la Calabre.
Il serait très-difficile de juger entre les miracles de saint François Xavier, Don Quichotte, le Roman comique, et les convulsionnaires de Saint-Médard.
Après avoir parlé de François Xavier, il serait inutile de discuter l’histoire des autres François: si vous voulez vous instruire à fond, lisez les Conformités de saint François d’Assise.
Depuis la belle Histoire de saint François Xavier par le jésuite Bouhours, nous avons eu l’Histoire de saint François Régis par le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe V, roi d’Espagne; mais c’est de la piquette après de l’eau-de-vie: il n’y a pas seulement un mort ressuscité dans l’histoire du bienheureux Régis. FRAUDE.
S’il faut user de fraudes pieuses avec le peuple.
Le fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutzée, que nous nommons Confucius, et ce disciple s’appelait Ouang, et Bambabef soutenait que le peuple a besoin d’être trompé, et Ouang prétendait qu’il ne faut jamais tromper personne; et voici le précis de leur dispute.
Bambabef.
Il faut imiter l’Être suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu’elles sont; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois pieds, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre; il nous fait voir la lune et les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu’elles sont à des profondeurs différentes. Il veut qu’une tour carrée nous paraisse ronde de loin; il veut que le feu nous paraisse chaud, quoiqu’il ne soit ni chaud ni froid; enfin il nous environne d’erreurs convenables à notre nature.
Ouang.
Ouang.
Ce que vous nommez erreur n’en est point une. Le soleil, tel qu’il est placé à des millions de millions de lis au delà de notre globe, n’est pas celui que nous voyons. Nous n’apercevons réellement et nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans notre rétine, sous un angle déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs et les distances, il faut d’autres secours et d’autres opérations pour les connaître.
Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang, qui était très-patient, lui expliqua la théorie de l’optique; et Bambabef, qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutzée; puis il reprit la dispute en ces termes.
Bambabef.
Si Dieu ne nous trompe point par le ministère de nos sens, comme je le croyais, avouez au moins que les médecins trompent toujours les enfants pour leur bien: ils leur disent qu’ils leur donnent du sucre, et en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je puis donc, moi fakir, tromper le peuple, qui est aussi ignorant que les enfants.
Ouang.
J’ai deux fils; je ne les ai jamais trompés; je leur ai dit, quand ils ont été malades: Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre; elle vous nuirait si elle était douce. Je n’ai jamais souffert que leurs gouvernantes et leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers; par là j’en ai fait de jeunes citoyens courageux et sages.
Bambabef.
Bambabef.
Le peuple n’est pas né si heureusement que votre famille.
Ouang.
Tous les hommes se ressemblent à peu près; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Il ne faut pas corrompre la nature des hommes.
Bambabef.
Nous leur enseignons des erreurs, je l’avoue; mais c’est pour leur bien. Nous leur faisons accroire que s’ils n’achètent pas nos clous bénits, s’ils n’expient pas leurs péchés en nous donnant de l’argent, ils deviendront, dans une autre vie, chevaux de poste, chiens ou lézards: cela les intimide, et ils deviennent gens de bien.
Ouang.
Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens? Il y en a parmi eux bien plus qu’on ne pense qui raisonnent, qui se moquent de vos miracles, de vos superstitions, qui voient fort bien qu’ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu’arrive-t-il? ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur dites des choses impertinentes, et ils n’en ont pas assez pour s’élever vers une religion pure et dégagée de superstition, telle que la nôtre. Leurs passions leur font croire qu’il n’y a point de religion, parce que la seule qu’on leur enseigne est ridicule; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent.
Bambabef.
Point du tout, car nous ne leur enseignons qu’une bonne morale.
Ouang.
Vous vous feriez lapider par le peuple si vous enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon qu’ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu’on le leur prêche. Il faudrait seulement ne point mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vos impostures, dont vous pourriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d’enseigner.
Bambabef.
Quoi! vous croyez qu’on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables?
Ouang.
Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands, et nos laboureurs; ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur et vengeur; ils ne souillent leur culte, ni par des systèmes absurdes, ni par des cérémonies extravagantes; et il y a bien moins de crimes parmi les lettrés que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés?
Bambabef.
Vous feriez une grande sottise; c’est comme si vous vouliez qu’ils eussent la même politesse, qu’ils fussent jurisconsultes: cela n’est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres, et du pain bis pour les domestiques.
Ouang.
J’avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la même science; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste; et la plus sûre manière d’inspirer la justice à tous les hommes, c’est de leur inspirer la religion sans superstition.
Bambabef.
C’est un beau projet, mais il est impraticable. Pensez-vous qu’il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit et qui récompense? Vous m’avez dit qu’il arrive souvent que les plus déliés d’entre le peuple se révoltent contre mes fables; ils se révolteront de même contre votre vérité. Ils diront: Qui m’assurera que Dieu punit et récompense? où en est la preuve? quelle mission avez-vous? quel miracle avez-vous fait pour que je vous croie? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi.
Ouang.
Voilà où est votre erreur. Vous imaginez qu’on secouera le joug d’une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde, d’une idée dont la raison humaine est d’accord, parce qu’on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens.
Le peuple est très-disposé à croire ses magistrats: quand ses magistrats ne lui proposent qu’une créance raisonnable, il l’embrasse volontiers. On n’a pas besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l’homme; cette idée est trop naturelle, trop nécessaire, pour être combattue. Il n’est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira et récompensera; il suffit qu’on croie à sa justice. Je vous assure que j’ai vu des villes entières qui n’avaient presque point d’autres dogmes, et que ce sont celles où j’ai vu le plus de vertu.
Bambabef.
Prenez garde; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront et les peines et les récompenses.
Ouang.
Vous m’avouerez que ces philosophes nieront bien plus fortement vos inventions: ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n’en seraient pas moins gens de bien; ils n’en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, et non par crainte. Mais de plus, je vous soutiens qu’aucun philosophe ne serait jamais assuré que la Providence ne réserve pas des peines aux méchants et des récompenses aux bons. Car s’ils me demandent qui m’a dit que Dieu punit, je leur demanderai qui leur a dit que Dieu ne punit pas. Enfin je vous soutiens que les philosophes m’aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être philosophe?
Bambabef.
Volontiers; mais ne le dites pas aux fakirs.
Ouang.
Songeons surtout qu’un philosophe doit annoncer un Dieu, s’il veut être utile à la société humaine.
FRIVOLITÉ..
Ce qui me persuade le plus de la Providence, disait le profond auteur de Bacha Bilboquet, c’est que, pour nous consoler de nos innombrables misères, la nature nous a faits frivoles. Nous sommes tantôt des bœufs ruminants accablés sous le joug, tantôt des colombes dispersées qui fuyons en tremblant la griffe du vautour, dégouttante du sang de nos compagnes; renards poursuivis par des chiens; tigres qui nous dévorons les uns les autres. Nous voilà tout d’un coup devenus papillons, et nous oublions en voltigeant toutes les horreurs que nous avons éprouvées.
Si nous n’étions pas frivoles, quel homme pourrait demeurer sans frémir dans une ville où l’on brûla une maréchale, dame d’honneur de la reine, sous prétexte qu’elle avait fait tuer un coq blanc au clair de la lune? dans cette même ville où le maréchal de Marillac fut assassiné en cérémonie, sur un arrêt rendu par des meurtriers juridiques, apostés par un prêtre dans sa propre maison de campagne, où il caressait Marion de Lorme comme il pouvait, tandis que ces scélérats en robe exécutaient ses sanguinaires volontés?
Pourrait-on se dire à soi-même, sans trembler dans toutes ses fibres et sans avoir le cœur glacé d’horreur: Me voici dans cette même enceinte où l’on rapportait les corps morts et mourants de deux mille jeunes gentilshommes égorgés près du faubourg Saint-Antoine, parce qu’un homme en soutane rouge avait déplu à quelques hommes en soutane noire?
Qui pourrait passer par la rue de la Ferronnerie sans verser des larmes et sans entrer dans des convulsions de fureur contre les principes abominables et sacrés qui plongèrent le couteau dans le cœur du meilleur des hommes et du plus grand des rois?
On ne pourrait faire un pas dans les rues de Paris, le jour de la Saint-Barthélemy, sans dire: C’est ici qu’on assassina un de mes ancêtres pour l’amour de Dieu; c’est ici qu’on traîna tout sanglant un des aïeux de ma mère; c’est là que la moitié de mes compatriotes égorgea l’autre.
Heureusement les hommes sont si légers, si frivoles, si frappés du présent, si insensibles au passé, que sur dix mille il n’y en a pas deux ou trois qui fassent ces réflexions.
Combien ai-je vu d’hommes de bonne compagnie qui, ayant perdu leurs enfants, leur maîtresse, une grande partie de leur bien, et par conséquent toute leur considération, et même plusieurs de leurs dents dans l’humiliante opération des frictions réitérées de mercure, ayant été trahis, abandonnés, venaient décider encore d’une pièce nouvelle et faisaient à souper des contes qu’on croyait plaisants! La solidité consiste dans l’uniformité des idées. Un homme de bon sens, dit-on, doit toujours penser de la même façon: si on en était réduit là, il vaudrait mieux n’être pas né.
Les anciens n’imaginèrent rien de mieux que de faire boire les eaux du fleuve Léthé à ceux qui devaient habiter les champs Élysées.
Mortels, voulez-vous tolérer la vie? oubliez et jouissez.
FROID.
De ce qu’on entend par ce terme dans les belles-lettres et dans les beaux-arts.
On dit qu’un morceau de poésie, d’éloquence, de musique, un tableau même, est froid, quand on attend dans ces ouvrages une expression animée qu’on n’y trouve pas. Les autres arts ne sont pas si susceptibles de ce défaut. Ainsi l’architecture, la géométrie, la logique, la métaphysique, tout ce qui a pour unique mérite la justesse, ne peut être ni échauffé, ni refroidi. Le tableau de la Famille de Darius, peint par Mignard, est très-froid, en comparaison du tableau de Lebrun, parce qu’on ne trouve point dans les personnages de Mignard cette même affliction que Lebrun a si vivement exprimée sur le visage et dans les attitudes des princesses persanes. Une statue même peut être froide. On doit voir la crainte et l’horreur dans les traits d’une Andromède, l’effort de tous les muscles et une colère mêlée d’audace dans l’attitude et sur le front d’un Hercule qui soulève Antée.
Dans la poésie, dans l’éloquence, les grands mouvements des passions deviennent froids quand ils sont exprimés en termes trop communs et dénués d’imagination. C’est ce qui fait que l’amour, qui est si vif dans Racine, est languissant dans Campistron son imitateur.
Les sentiments qui échappent à une âme qui veut les cacher demandent au contraire les expressions les plus simples. Rien n’est si vif, si animé que ces vers du Cid: « Va, je ne te hais point...Tu le dois...Je ne puis. » Ce sentiment deviendrait froid s’il était relevé par des termes étudiés.
C’est par cette raison que rien n’est si froid que le style ampoulé. Un héros, dans une tragédie dit qu’il a essuyé une tempête, qu’il a vu périr son ami dans cet orage; il touche, il intéresse, s’il parle avec douleur de sa perte, s’il est plus occupé de son ami que de tout le reste; il ne touche point, il devient froid, s’il fait une description de la tempête, s’il parle de « source de feu bouillonnant sur les eaux », et de « la foudre qui gronde, et qui frappe à sillons redoublés la terre et l’onde ». Ainsi le style froid vient tantôt de la stérilité, tantôt de l’intempérance des idées, souvent d’une diction trop commune, quelquefois d’une diction trop recherchée.
L’auteur qui n’est froid que parce qu’il est vif à contre-temps peut corriger ce défaut d’une imagination trop abondante; mais celui qui est froid parce qu’il manque d’âme n’a pas de quoi se corriger. On peut modérer son feu; on ne saurait en acquérir.
GALANT.
Ce mot vient de gal, qui d’abord signifia gaieté et réjouissance, ainsi qu’on le voit dans Alain Chartier et dans Froissard: on trouve même dans le Roman de la Rose, galandé, pour signifier orné, paré.
La belle fut bien atornée, Et d’un filet d’or galandée.
Il est probable que le gala des Italiens, et le galan des Espagnols, sont dérivés du mot gal, qui paraît originairement celtique: de là se forma insensiblement galant, qui signifie un homme empressé à plaire. Ce mot reçut une signification plus noble dans les temps de la chevalerie, où ce désir de plaire se signalait par des combats. Se conduire galamment, se tirer d’affaire galamment, veut même encore dire se conduire en homme de cœur. Un galant homme, chez les Anglais, signifie un homme de courage; en France, il veut dire de plus: un homme à nobles procédés. Un homme galant est tout autre chose qu’un galant homme; celui-ci tient plus de l’honnête homme, celui-là se rapproche plus du petit-maître, de l’homme à bonnes fortunes. Être galant, en général, c’est chercher à plaire par des soins agréables, par des empressements flatteurs. Il a été très-galant avec ces dames veut dire seulement il a montré quelque chose de plus que de la politesse; mais être le galant d’une dame a une signification plus forte; cela signifie être son amant: ce mot n’est presque plus d’usage que dans les vers familiers. Un galant est non-seulement un homme à bonnes fortunes, mais ce mot porte avec soi quelque idée de hardiesse, et même d’effronterie; c’est en ce sens que La Fontaine a dit: Mais un galant, chercheur de pucelages.
Ainsi le même mot se prend en plusieurs sens. Il en est de même de galanterie, qui signifie tantôt coquetterie dans l’esprit, paroles flatteuses, tantôt présent de petits bijoux, tantôt intrigue avec une femme ou plusieurs: et même depuis peu il a signifié ironiquement faveurs de Vénus: ainsi, dire des galanteries, donner des galanteries, avoir des galanteries, attraper une galanterie, sont des choses toutes différentes. Presque tous les termes qui entrent fréquemment dans la conversation reçoivent ainsi beaucoup de nuances qu’il est difficile de démêler: les mots techniques ont une signification plus précise et moins arbitraire.
GARANT.
GARANT.
Garant est celui qui se rend responsable de quelque chose envers quelqu’un, et qui est obligé de l’en faire jouir. Le mot garant vient du celte et du tudesque warrant. Nous avons changé en G tous les doubles W des termes que nous avons conservés de ces anciens langages. Warrant signifie encore, chez la plupart des nations du Nord, assurance, garantie; et c’est en ce sens qu’il veut dire en anglais édit du roi, comme signifiant promesse du roi. Lorsque, dans le moyen âge, les rois faisaient des traités, ils étaient garantis de part et d’autre par plusieurs chevaliers qui juraient de faire observer le traité, et même qui le signaient, lorsque par hasard ils savaient écrire. Quand l’empereur Frédéric-Barberousse céda tant de droits au pape Alexandre III, dans le célèbre congrès de Venise, en 1177, l’empereur mit son sceau à l’instrument que le pape et les cardinaux signèrent. Douze princes de l’empire garantirent le traité par un serment sur l’Évangile; mais aucun d’eux ne signa. Il n’est point dit que le doge de Venise garantit cette paix, qui se fit dans son palais.
Lorsque Philippe-Auguste conclut la paix en 1200 avec Jean, roi d’Angleterre, les principaux barons de France et ceux de Normandie en jurèrent l’observation, comme cautions, comme parties garantes. Les Français firent serment de combattre le roi de France s’il manquait à sa parole; et les Normands, de combattre leur souverain s’il ne tenait pas la sienne.
Un connétable de Montmorency ayant traité avec un comte de la Marche, en 1227, pendant la minorité de Louis IX, jura l’observation du traité sur l’âme du roi.
L’usage de garantir les États d’un tiers était très-ancien sous un nom différent. Les Romains garantirent ainsi les possessions de plusieurs princes d’Asie et d’Afrique, en les prenant sous leur protection, en attendant qu’ils s’emparassent des terres protégées.
On doit regarder comme une garantie réciproque l’alliance ancienne de la France et de la Castille de roi à roi, de royaume à royaume, et d’homme à homme.
On ne voit guère de traité où la garantie des États d’un tiers soit expressément stipulée, avant celui que la médiation de Henri IV fit conclure entre l’Espagne et les États-Généraux en 1609. Il obtint que le roi d’Espagne Philippe III reconnût les Provinces-Unies pour libres et souveraines. Il signa et fit même signer au roi d’Espagne la garantie de cette souveraineté des sept Provinces; et la république reconnut qu’elle lui devait sa liberté. C’est surtout dans nos derniers temps que les traités de garantie ont été plus fréquents. Malheureusement ces garanties ont quelquefois produit des ruptures et des guerres, et on a reconnu que la force est le meilleur garant qu’on puisse avoir.
GARGANTUA.
GARGANTUA.
S’il y a jamais eu une réputation bien fondée, c’est celle de Gargantua. Cependant il s’est trouvé dans ce siècle philosophique et critique des esprits téméraires qui ont osé nier les prodiges de ce grand homme, et qui ont poussé le pyrrhonisme jusqu’à douter qu’il ait jamais existé.
Comment se peut-il faire, disent-ils, qu’il y ait eu au xvi siècle un héros dont aucun contemporain, ni saint Ignace, ni le cardinal Cajetan, ni Galilée, ni Guichardin, n’ont jamais parlé, et sur lequel on n’a jamais trouvé la moindre note dans les registres de la Sorbonne?
Feuilletez les histoires de France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne, etc., vous n’y voyez pas un mot de Gargantua. Sa vie entière, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, n’est qu’un tissu de prodiges inconcevables.
Sa mère Gargamelle accouche de lui par l’oreille gauche. À peine est-il né qu’il crie à boire d’une voix terrible, qui est entendue dans la Beauce et dans le Vivarais. Il fallut seize aunes de drap pour sa seule braguette, et cent peaux de vaches brunes pour ses souliers. Il n’avait pas encore douze ans qu’il gagna une grande bataille et fonda l’abbaye de Thélême. On lui donna pour femme M Badebec, et il est prouvé que Badebec est un nom syriaque.
On lui fait avaler six pèlerins dans une salade. On prétend qu’il a pissé la rivière de Seine, et que c’est à lui seul que les Parisiens doivent ce beau fleuve.
Tout cela paraît contre la nature à nos philosophes, qui ne veulent pas même assurer les choses les plus vraisemblables, à moins qu’elles ne soient bien prouvées.
Ils disent que si les Parisiens ont toujours cru à Gargantua, ce n’est pas une raison pour que les autres nations y croient; que si Gargantua avait fait un seul des prodiges qu’on lui attribue, toute la terre en aurait retenti, toutes les chroniques en auraient parlé, que cent monuments l’auraient attesté. Enfin ils traitent sans façon les Parisiens qui croient à Gargantua de badauds ignorants, de superstitieux imbéciles, parmi lesquels il se glisse des hypocrites qui feignent de croire à Gargantua pour avoir quelque prieuré de l’abbaye de Thélême.
Le révérend P. Viret, cordelier à la grand’manche, confesseur de filles, et prédicateur du roi, a répondu à nos pyrrhoniens d’une manière invincible. Il prouve très-doctement que si aucun écrivain, excepté Rabelais, n’a parlé des prodiges de Gargantua, aucun historien aussi ne les a contredits; que le sage de Thou même, qui croit aux sortiléges, aux prédictions et à l’astrologie, n’a jamais nié les miracles de Gargantua. Ils n’ont pas même été révoqués en doute par La Mothe Le Vayer. Mézerai les a respectés au point qu’il n’en dit pas un seul mot. Ces prodiges ont été opérés à la vue de toute la terre. Rabelais en a été témoin; il ne pouvait être ni trompé ni trompeur. Pour peu qu’il se fût écarté de la vérité, toutes les nations de l’Europe se seraient élevées contre lui; tous les gazetiers, tous les faiseurs de journaux, auraient crié à la fraude, à l’imposture.
En vain les philosophes, qui répondent à tout, disent qu’il n’y avait ni journaux ni gazettes dans ce temps-là. On leur réplique qu’il y avait l’équivalent, et cela suffit. Tout est impossible dans l’histoire de Gargantua, et c’est par cela même qu’elle est d’une vérité incontestable: car si elle n’était pas vraie, on n’aurait jamais osé l’imaginer; et la grande preuve qu’il la faut croire, c’est qu’elle est incroyable.
Ouvrez tous les mercures, tous les journaux de Trévoux, ces ouvrages immortels qui sont l’instruction du genre humain, vous n’y trouverez pas une seule ligne où l’on révoque l’histoire de Gargantua en doute. Il était réservé à notre siècle de produire des monstres qui établissent un pyrrhonisme affreux, sous prétexte qu’ils sont un peu mathématiciens, et qu’ils aiment la raison, la vérité, et la justice. Quelle pitié! je ne veux qu’un argument pour les confondre.
Gargantua fonda l’abbaye de Thélême. On ne trouve point ses titres, il est vrai, jamais elle n’en eut; mais elle existe, elle possède dix mille pièces d’or de rente. La rivière de Seine existe, elle est un monument éternel du pouvoir de la vessie de Gargantua. De plus, que vous coûte-t-il de le croire? Ne faut-il pas embrasser le parti le plus sûr? Gargantua peut vous procurer de l’argent, des honneurs et du crédit. La philosophie ne vous donnera jamais que la satisfaction de l’âme: c’est bien peu de chose. Croyez à Gargantua, vous dis-je; pour peu que vous soyez avare, ambitieux et fripon, vous vous en trouverez très-bien.
GAZETTE.
GAZETTE.
Relation des affaires publiques. Ce fut au commencement du xvi siècle que cet usage utile fut inventé à Venise, dans le temps que l’Italie était encore le centre des négociations de l’Europe, et que Venise était toujours l’asile de la liberté. On appela ces feuilles, qu’on donnait une fois par semaine, Gazettes, du nom de Gazetta, petite monnaie revenant à un de nos demi-sous, qui avait cours à Venise. Cet exemple fut ensuite imité dans toutes les grandes villes de l’Europe.
De tels journaux étaient établis à la Chine de temps immémorial; on y imprime tous les jours la Gazette de l’Empire, par ordre de la cour. Si cette gazette est vraie, il est à croire que toutes les vérités n’y sont pas; aussi ne doivent-elles pas y être.
Le médecin Théophraste Renaudot donna en France les premières gazettes en 1631, et il en eut le privilége, qui a été longtemps un patrimoine de sa famille. Ce privilége est devenu un objet important dans Amsterdam; et la plupart des gazettes des Provinces-Unies sont encore un revenu pour plusieurs familles de magistrats, qui payent les écrivains. La seule ville de Londres a plus de douze gazettes par semaine. On ne peut les imprimer que sur du papier timbré: ce qui n’est pas une taxe indifférente pour l’État.
Les gazettes de la Chine ne regardent que cet empire; celles de l’Europe embrassent l’univers. Quoiqu’elles soient souvent remplies de fausses nouvelles, elles peuvent cependant fournir de bons matériaux pour l’histoire, parce que d’ordinaire les erreurs d’une gazette sont rectifiées par les suivantes, et qu’on y trouve presque toutes les pièces authentiques que les souverains mêmes y font insérer. Les gazettes de France ont toujours été revues par le ministère. C’est pourquoi les auteurs ont toujours employé certaines formules qui ne paraissent pas être dans la bienséance de la société, en ne donnant le titre de monsieur qu’à certaines personnes, et celui de sieur aux autres; les auteurs ont oublié qu’ils ne parlaient pas au nom du roi. Ces journaux publics n’ont d’ailleurs été jamais souillés par la médisance, et ont été toujours assez correctement écrits.
Il n’en est pas de même des gazettes étrangères; celles de Londres, excepté celle de la cour, sont souvent remplies de cette indécence que la liberté de la nation autorise. Les gazettes françaises faites en ce pays ont été rarement écrites avec pureté, et n’ont pas peu servi quelquefois à corrompre la langue. Un des grands défauts qui s’y sont glissés, c’est que les auteurs, en voyant la teneur des arrêts de France, qui s’expriment suivant les anciennes formules, ont cru que ces formules étaient conformes à notre syntaxe, et ils les ont imitées dans leur narration; c’est comme si un historien romain eût employé le style de la loi des Douze Tables. Ce n’est que dans le style des lois qu’il est permis de dire: Le roi aurait reconnu, le roi aurait établi une loterie; mais il faut que le gazetier dise: Nous apprenons que le roi a établi, et non pas aurait établi une loterie, etc.; nous apprenons que les Français ont pris Minorque, et non pas auraient pris Minorque. Le style de ces écrits doit être de la plus grande simplicité; les épithètes y sont ridicules. Si le parlement a eu une audience du roi, il ne faut pas dire: « Cet auguste corps a eu une audience du roi; ces pères de la patrie sont revenus à cinq heures précises. » On ne doit jamais prodiguer ces titres; il ne faut les donner que dans les occasions où ils sont nécessaires. « Son Altesse dîna avec Sa Majesté; et Sa Majesté mena ensuite Son Altesse à la comédie; après quoi Son Altesse joua avec Sa Majesté; et les autres Altesses et Leurs Excellences messieurs les ambassadeurs assistèrent au repas que Sa Majesté donna à Leurs Altesses. » C’est une affectation servile qu’il faut éviter. Il n’est pas nécessaire de dire que les termes injurieux ne doivent jamais être employés, sous quelque prétexte que ce puisse être.
À l’imitation des gazettes politiques, on commença en France à imprimer des gazettes littéraires en 1665: car les premiers journaux ne furent en effet que de simples annonces des livres nouveaux imprimés en Europe; bientôt après on y joignit une critique raisonnée. Elle déplut à plusieurs auteurs, toute modérée qu’elle était. Nous ne parlerons ici que de ces gazettes littéraires dont on surchargea le public, qui avait déjà de nombreux journaux de tous les pays de l’Europe où les sciences sont cultivées. Ces gazettes parurent vers l’an 1723, à Paris, sous plusieurs noms différents: Nouvelliste du Parnasse, Observations sur les écrits modernes, etc. La plupart ont été faites uniquement pour gagner de l’argent; et comme on n’en gagne point à louer des auteurs, la satire fît d’ordinaire le fond de ces écrits. On y mêla souvent des personnalités odieuses, la malignité en procura le débit; mais la raison et le bon goût, qui prévalent toujours à la longue, les firent tomber dans le mépris et dans l’oubli.
GÉNÉALOGIE.
SECTION PREMIÈRE.
Les théologiens ont écrit des volumes pour tâcher de concilier saint Matthieu avec saint Luc sur la généalogie de Jésus-Christ. Le premier ne compte que vingt-sept générations depuis David par Salomon, tandis que Luc en met quarante-deux, et l’en fait descendre par Nathan. Voici comment le savant Calmet résout une difficulté semblable en parlant de Melchisédech. Les Orientaux et les Grecs, féconds en fables et en inventions, lui ont forgé une généalogie dans laquelle ils nous donnent les noms de ses aïeux. Mais, ajoute le judicieux bénédictin, comme le mensonge se trahit toujours par lui-même, les uns racontent sa généalogie d’une manière, les autres d’une autre. Il y en a qui soutiennent qu’il était d’une race obscure et honteuse, et il s’en est trouvé qui l’ont voulu faire passer pour illégitime.