SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Une nation éclairée, mais peu sociable, n’aura point les mêmes ridicules qu’une nation aussi spirituelle, mais livrée à la société jusqu’à l’indiscrétion; et ces deux peuples conséquemment n’auront pas la même espèce de comédie.

La poésie sera différente chez le peuple qui renferme les femmes, et chez celui qui leur accorde une liberté sans bornes.

Mais il sera toujours vrai de dire que Virgile a mieux peint ses tableaux que Thomson n’a point les siens, et qu’il y a eu plus de goût sur les bords du Tibre que sur ceux de la Tamise; que les scènes naturelles du Pastor fido sont incomparablement supérieures aux bergeries de Racan; que Racine et Molière sont des hommes divins à l’égard des auteurs des autres théâtres.

DU GOÛT DES CONNAISSEURS.

En général le goût fin et sûr consiste dans le sentiment prompt d’une beauté parmi des défauts, et d’un défaut parmi des beautés.

Le gourmet est celui qui discernera le mélange de deux vins, qui sentira ce qui domine dans un mets, tandis que les autres convives n’auront qu’un sentiment confus et égaré.

Ne se trompe-t-on pas quand on dit que c’est un malheur d’avoir le goût trop délicat, d’être trop connaisseur; qu’alors on est trop choqué des défauts, et trop insensible aux beautés; qu’enfin on perd à être trop difficile? N’est-il pas vrai au contraire qu’il n’y a véritablement de plaisir que pour les gens de goût? ils voient, ils entendent, ils sentent ce qui échappe aux hommes moins sensiblement organisés, et moins exercés.

Le connaisseur en musique, en peinture, en architecture, en poésie, en médailles, etc., éprouve des sensations que le vulgaire ne soupçonne pas; le plaisir même de découvrir une faute le flatte, et lui fait sentir les beautés plus vivement. C’est l’avantage des bonnes vues sur les mauvaises. L’homme de goût a d’autres yeux, d’autres oreilles, un autre tact que l’homme grossier. Il est choqué des draperies mesquines de Raphaël, mais il admire la noble correction de son dessin. Il a le plaisir d’apercevoir que les enfants de Laocoon n’ont nulle proportion avec la taille de leur père; mais tout le groupe le fait frissonner, tandis que d’autres spectateurs sont tranquilles.

Le célèbre sculpteur, homme de lettres et de génie, qui a fait la statue colossale de Pierre I à Pétersbourg, critique avec raison l’attitude du Moïse de Michel-Ange, et sa petite veste serrée qui n’est pas même le costume oriental; en même temps il s’extasie en contemplant l’air de tête.

EXEMPLES DU BON ET DU MAUVAIS GOÛT, TIRÉS DES TRAGÉDIES FRANÇAISES ET ANGLAISES.

Je ne parlerai point ici de quelques auteurs anglais, qui, ayant traduit des pièces de Molière, l’ont insulté dans leurs préfaces, ni de ceux qui de deux tragédies de Racine en ont fait une, et qui l’ont encore chargée de nouveaux incidents, pour se donner le droit de censurer la noble et féconde simplicité de ce grand homme.

De tous les auteurs qui ont écrit en Angleterre sur le goût, sur l’esprit et l’imagination, et qui ont prétendu à une critique judicieuse, Addison est celui qui a le plus d’autorité: ses ouvrages sont très-utiles. On a désiré seulement qu’il n’eût pas trop souvent sacrifié son propre goût au désir de plaire à son parti, et de procurer un prompt débit aux feuilles du Spectateur, qu’il composait avec Steele.

Cependant il a souvent le courage de donner la préférence au théâtre de Paris sur celui de Londres; il fait sentir les défauts de la scène anglaise; et quand il écrivit son Caton, il se donna bien de garde d’imiter le style de Shakespeare. S’il avait su traiter les passions, si la chaleur de son âme eût répondu à la dignité de son style, il aurait réformé sa nation. Sa pièce, étant une affaire de parti, eut un succès prodigieux. Mais quand les factions furent éteintes, il ne resta à la tragédie de Caton que de très-beaux vers et de la froideur. Rien n’a plus contribué à l’affermissement de l’empire de Shakespeare. Le vulgaire en aucun pays ne se connaît en beaux vers; et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se disent des injures, des femmes qui se roulent sur la scène, des assassinats, des exécutions criminelles, des revenants qui remplissent le théâtre en foule, des sorciers, que l’éloquence la plus noble et la plus sage.

Collier a très-bien senti les défauts du théâtre anglais; mais étant ennemi de cet art, par une superstition barbare dont il était possédé, il déplut trop à la nation pour qu’elle daignât s’éclairer par lui: il fut haï et méprisé.

Warburton, évêque de Glocester, a commenté Shakespeare de concert avec Pope; mais son commentaire ne roule que sur les mots. L’auteur des trois volumes des Éléments de critique censure Shakespeare quelquefois; mais il censure beaucoup plus Racine et nos auteurs tragiques.

Le grand reproche que tous les critiques anglais nous font, c’est que tous nos héros sont des Français, des personnages de roman, des amants tels qu’on en trouve dans Clélie, dans Astrée et dans Zaïde. L’auteur des Éléments de critique reprend surtout très-sévèrement Corneille d’avoir fait parler ainsi César à Cléopâtre: C’était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux; Et dans Pharsale même il a tiré l’épée, Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.

Je l’ai vaincu, princesse; et le dieu des combats M’y favorisait moins que vos divins appas: Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.

(La Mort de Pompée, acte IV, scène iii.)

Le critique anglais trouve ces fadeurs ridicules et extravagantes; il a sans doute raison: les Français sensés l’avaient dit avant lui. Nous regardons comme une règle inviolable ces préceptes de Boileau: Qu’Achille aime autrement que Tyrcis et Philène; N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène.

(Art poétique, chant III, 99.)

Nous savons bien que César ayant en effet aimé Cléopâtre, Corneille le devait faire parler autrement, et que surtout cet amour est très-insipide dans la tragédie de la Mort de Pompée. Nous savons que Corneille, qui a mis de l’amour dans toutes ses pièces, n’a jamais traité convenablement cette passion, excepté dans quelques scènes du Cid imitées de l’espagnol. Mais aussi toutes les nations conviennent avec nous qu’il a déployé un très-grand génie, un sens profond, une force d’esprit supérieure dans Cinna, dans plusieurs scènes des Horaces, de Pompée, de Polyeucte, dans la dernière scène de Rodogune.

Si l’amour est insipide dans presque toutes ses pièces, nous sommes les premiers à le dire; nous convenons tous que ses héros ne sont que des raisonneurs dans ses quinze ou seize derniers ouvrages. Les vers de ces pièces sont durs, obscurs, sans harmonie, sans grâce. Mais s’il s’est élevé infiniment au-dessus de Shakespeare dans les tragédies de son bon temps, il n’est jamais tombé si bas dans les autres; et s’il fait dire malheureusement à César qu’il vient ennoblir, par le titre de captif, le titre de vainqueur à présent effectif. César ne dit point chez lui les extravagances qu’il débite dans Shakespeare. Ses héros ne font point l’amour à Catau comme le roi Henri V; on ne voit point chez lui de prince s’écrier comme Richard II: « Ô terre de mon royaume! ne nourris pas mon ennemi; mais que les araignées qui sucent ton venin et que les lourds crapauds soient sur sa route; qu’ils attaquent ses pieds perfides, qui les foulent de ses pas usurpateurs. Ne produis que de puants chardons pour eux; et quand ils voudront cueillir une fleur sur ton sein, ne leur présente que des serpents en embuscade. » On ne voit point chez Corneille un héritier du trône, s’entretenir avec un général d’armée, avec ce beau naturel que Shakespeare étale dans le prince de Galles, qui fut depuis le roi Henri IV.

Le général demande au prince quelle heure il est. Le prince lui répond: « Tu as l’esprit si gras pour avoir bu du vin d’Espagne, pour t’être déboutonné après souper, pour avoir dormi sur un banc après dîner, que tu as oublié ce que tu devrais savoir. Que diable t’importe l’heure qu’il est, à moins que les heures ne soient des tasses de vin, que les minutes ne soient des hachis de chapons, que les cloches ne soient des langues de maquerelles; les cadrans, des enseignes de mauvais lieux; et le soleil lui-même, une fille de joie en taffetas couleur de feu? » Comment Warburton n’a-t-il pas rougi de commenter ces grossièretés infâmes? travaillait-il pour l’honneur du théâtre et de l’Église anglicane?

RARETÉ DES GENS DE GOÛT.

On est affligé quand on considère, surtout dans les climats froids et humides, cette foule prodigieuse d’hommes qui n’ont pas la moindre étincelle de goût, qui n’aiment aucun des beaux-arts, qui ne lisent jamais, et dont quelques-uns feuillettent tout au plus un journal une fois par mois pour être au courant, et pour se mettre en état de parler au hasard des choses dont ils ne peuvent avoir que des idées confuses.

Entrez dans une petite ville de province, rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Il en est qui en sont entièrement privées. Les juges, les chanoines, l’évêque, le subdélégué, l’élu, le receveur du grenier à sel, le citoyen aisé, personne n’a de livres, personne n’a l’esprit cultivé; on n’est pas plus avancé qu’au xii siècle. Dans les capitales des provinces, dans celles même qui ont des académies, que le goût est rare!

Il faut la capitale d’un grand royaume pour y établir la demeure du goût; encore n’est-il le partage que du très-petit nombre, toute la populace en est exclue. Il est inconnu aux familles bourgeoises, où l’on est continuellement occupé du soin de sa fortune, des détails domestiques, et d’une grossière oisiveté, amusée par une partie de jeu. Toutes les places qui tiennent à la judicature, à la finance, au commerce, ferment la porte aux beaux-arts. C’est la honte de l’esprit humain que le goût, pour l’ordinaire, ne s’introduise que chez l’oisiveté opulente. J’ai connu un commis des bureaux de Versailles, né avec beaucoup d’esprit, qui disait: « Je suis bien malheureux, je n’ai pas le temps d’avoir du goût. » Dans une ville telle que Paris, peuplée de plus de six cent mille personnes, je ne crois pas qu’il y en ait trois mille qui aient le goût des beaux-arts. Qu’on représente un chef-d’œuvre dramatique, ce qui est si rare, et qui doit l’être, on dit: Tout Paris est enchanté; mais on en imprime trois mille exemplaires tout au plus.

Parcourez aujourd’hui l’Asie, l’Afrique, la moitié du Nord; où verrez-vous le goût de l’éloquence, de la poésie, de la peinture, de la musique? Presque tout l’univers est barbare.

Le goût est donc comme la philosophie: il appartient à un très-petit nombre d’âmes privilégiées.

Le grand bonheur de la France fut d’avoir dans Louis XIV un roi qui était né avec du goût...Pauci, quos æquus amavit Jupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus, Dis geniti, potuere...(Virg., Æn., VI, 129-131.)

C’est en vain qu’Ovide (Métam., I, 86) a dit que Dieu nous créa pour regarder le ciel: Erectos ad sidera tollere vultus; les hommes sont presque tous courbés vers la terre.

Pourquoi une statue informe, un mauvais tableau où les figures sont estropiées, n’ont-ils jamais passé pour des chefs-d’œuvre? Pourquoi jamais une maison chétive et sans aucune proportion n’a-t-elle été regardée comme un beau monument d’architecture? D’où vient qu’en musique des sons aigres et discordants n’ont flatté l’oreille de personne, et que cependant de très-mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d’Allobroge, ont réussi, même après les scènes sublimes qu’on trouve dans Corneille, et les tragédies touchantes de Racine, et le peu de pièces bien écrites qu’on peut avoir eues depuis cet élégant poëte? Ce n’est qu’au théâtre qu’on voit quelquefois réussir des ouvrages détestables, soit tragiques, soit comiques.

Quelle en est la raison? C’est que l’illusion ne règne qu’au théâtre; c’est que le succès y dépend de deux ou trois acteurs, quelquefois d’un seul, et surtout d’une cabale qui fait tous ses efforts, tandis que les gens de goût n’en font aucun. Cette cabale subsiste souvent une génération entière. Elle est d’autant plus active que son but est bien moins d’élever un auteur que d’en abaisser un autre. Il faut un siècle pour mettre aux choses leur véritable prix dans ce seul genre.

Ce sont les gens de goût seuls qui gouvernent à la longue l’empire des arts. Le Poussin fut obligé de sortir de France pour laisser la place à un mauvais peintre. Le Moine se tua de désespoir. Vanloo fut prêt d’aller exercer ailleurs ses talents. Les connaisseurs seuls les ont mis tous trois à leur place. On voit souvent en tout genre les plus mauvais ouvrages avoir un succès prodigieux. Les solécismes, les barbarismes, les sentiments les plus faux, l’ampoulé le plus ridicule, ne sont pas sentis pendant un temps, parce que la cabale et le sot enthousiasme du vulgaire causent une ivresse qui ne sent rien. Les connaisseurs seuls ramènent à la longue le public, et c’est la seule différence qui existe entre les nations les plus éclairées et les plus grossières: car le vulgaire de Paris n’a rien au-dessus d’un autre vulgaire; mais il y a dans Paris un nombre assez considérable d’esprits cultivés pour mener la foule. Cette foule se conduit presque en un moment dans les mouvements populaires; mais il faut plusieurs années pour fixer son goût dans les arts.

GOUVERNEMENT.

SECTION PREMIÈRE.

Il faut que le plaisir de gouverner soit bien grand, puisque tant de gens veulent s’en mêler. Nous avons beaucoup plus de livres sur le gouvernement qu’il n’y a de princes sur la terre. Que Dieu me préserve ici d’enseigner les rois, et messieurs leurs ministres, et messieurs leurs valets de chambre, et messieurs leurs confesseurs, et messieurs leurs fermiers généraux! Je n’y entends rien, je les révère tous. Il n’appartient qu’à M. Wilkes de peser dans sa balance anglaise ceux qui sont à la tête du genre humain. De plus, il serait bien étrange qu’avec trois ou quatre mille volumes sur le gouvernement; avec Machiavel, et la Politique de l’Écriture sainte par Bossuet; avec le Citoyen financier, le Guidon des finances, le Moyen d’enrichir un État, etc., il y eût encore quelqu’un qui ne sût pas parfaitement tous les devoirs des rois et l’art de conduire les hommes.

Le professeur Puffendorf ou le baron Puffendorf, dit que le roi David, ayant juré de ne jamais attenter à la vie de Seméi, son conseiller privé, ne trahit point son serment quand il ordonna (selon l’histoire juive) à son fils Salomon de faire assassiner Seméi « parce que David ne s’était engagé que pour lui seul à ne pas tuer Seméi ». Le baron, qui réprouve si hautement les restrictions mentales des jésuites, en permet une ici, à l’oint David, qui ne sera pas du goût des conseillers d’État.

Pesez les paroles de Bossuet dans sa Politique de l’Écriture sainte à monseigneur le Dauphin. « Voilà donc la royauté attachée par succession à la maison de David et de Salomon, et le trône de David est affermi à jamais (quoique ce petit escabeau appelé trône ait très-peu duré). En vertu de cette loi, l’aîné devait succéder au préjudice de ses frères: c’est pourquoi Adonias, qui était l’aîné, dit à Bethsabée, mère de Salomon: Vous savez que le royaume était à moi, et tout Israël m’avait reconnu; mais le Seigneur a transféré le royaume à mon frère Salomon. » Le droit d’Adonias était incontestable; Bossuet le dit expressément à la fin de cet article. Le Seigneur a transféré n’est qu’une expression ordinaire, qui veut dire: j’ai perdu mon bien, on m’a enlevé mon bien. Adonias était né d’une femme légitime; la naissance de son cadet n’était que le fruit d’un double crime.

« À moins donc, dit Bossuet, qu’il n’arrivât quelque chose d’extraordinaire, l’aîné devait succéder. » Or cet extraordinaire fut que Salomon, né d’un mariage fondé sur un double adultère et sur un meurtre, fit assassiner au pied de l’autel son frère aîné, son roi légitime, dont les droits étaient soutenus par le pontife Abiathar et par le général Joab. Après cela, avouons qu’il est plus difficile qu’on ne pense de prendre des leçons du droit des gens et du gouvernement dans l’Écriture sainte, donnée aux Juifs, et ensuite à nous, pour des intérêts plus sublimes.

« Que le salut du peuple soit la loi suprême »: telle est la maxime fondamentale des nations; mais on fait consister le salut du peuple à égorger une partie des citoyens dans toutes les guerres civiles. Le salut d’un peuple est de tuer ses voisins et de s’emparer de leurs biens dans toutes les guerres étrangères. Il est encore difficile de trouver là un droit des gens bien salutaire, et un gouvernement bien favorable à l’art de penser et à la douceur de la société.

Il y a des figures de géométrie très-régulières et parfaites en leur genre; l’arithmétique est parfaite beaucoup de métiers sont exercés d’une manière toujours uniforme et toujours bonne; mais pour le gouvernement des hommes, peut-il jamais en être un bon quand tous sont fondés sur des passions qui se combattent?

Il n’y a jamais eu de couvents de moines sans discorde: il est donc impossible qu’elle ne soit dans les royaumes. Chaque gouvernement est non-seulement comme les couvents, mais comme les ménages: il n’y en a point sans querelles; et les querelles de peuple à peuple, de prince à prince, ont toujours été sanglantes; celles des sujets avec leurs souverains n’ont pas quelquefois été moins funestes: comment faut-il faire? ou risquer, ou se cacher.

SECTION II.

Plus d’un peuple souhaite une constitution nouvelle: les Anglais voudraient changer de ministres tous les huit jours; mais ils ne voudraient pas changer la forme de leur gouvernement.

Les Romains modernes sont tous fiers de l’église de Saint-Pierre et de leurs anciennes statues grecques; mais le peuple voudrait être mieux nourri, mieux vêtu, dût-il être moins riche en bénédictions: les pères de famille souhaiteraient que l’Église eût moins d’or, et qu’il y eût plus de blé dans leurs greniers; ils regrettent le temps où les apôtres allaient à pied, et où les citoyens romains voyageaient de palais en palais en litière.

On ne cesse de nous vanter les belles républiques de la Grèce: il est sûr que les Grecs aimeraient mieux le gouvernement des Périclès et des Démosthène que celui d’un bacha: mais dans leurs temps les plus florissants ils se plaignaient toujours; la discorde, la haine, étaient au dehors entre toutes les villes, et au dedans dans chaque cité. Ils donnaient des lois aux anciens Romains qui n’en avaient pas encore; mais les leurs étaient si mauvaises qu’ils les changèrent continuellement.

Quel gouvernement que celui où le juste Aristide était banni, Phocion mis à mort, Socrate condamné à la ciguë, après avoir été berné par Aristophane; où l’on voit les Amphictyons livrer imbécilement la Grèce à Philippe parce que les Phocéens avaient labouré un champ qui était du domaine d’Apollon! mais le gouvernement des monarchies voisines était pire.

Puffendorf promet d’examiner quelle est la meilleure forme de gouvernement: il vous dit que « plusieurs prononcent en faveur de la monarchie, et d’autres, au contraire, se déchaînent furieusement contre les rois; et qu’il est hors de son sujet d’examiner en détail les raisons de ces derniers ».

Si quelque lecteur malin attend ici qu’on lui en dise plus que Puffendorf, il se trompera beaucoup.

Un Suisse, un Hollandais, un noble Vénitien, un pair d’Angleterre, un cardinal, un comte de l’empire, disputaient un jour en voyage sur la préférence de leurs gouvernements; personne ne s’entendit, chacun demeura dans son opinion sans en avoir une bien certaine; et ils s’en retournèrent chez eux sans avoir rien conclu, chacun louant sa patrie par vanité, et s’en plaignant par sentiment.

Quelle est donc la destinée du genre humain! presque nul grand peuple n’est gouverné par lui-même.

Partez de l’Orient pour faire le tour du monde: le Japon a fermé ses ports aux étrangers, dans la juste crainte d’une révolution affreuse.

La Chine a subi cette révolution; elle obéit à des Tartares moitié Mantchoux, moitié Huns; l’Inde, à des Tartares Mogols. L’Euphrate, le Nil, l’Oronte, la Grèce, l’Épire, sont encore sous le joug des Turcs. Ce n’est point une race anglaise qui règne en Angleterre: c’est une famille allemande, qui a succédé à un prince hollandais, et celui-ci à une famille écossaise, laquelle avait succédé à une famille angevine, qui avait remplacé une famille normande, qui avait chassé une famille saxonne et usurpatrice. L’Espagne obéit à une famille française, qui succéda à une race autrichienne; cette autrichienne, à des familles qui se vantaient d’être Visigothes; ces Visigoths avaient été chassés longtemps par des Arabes, après avoir succédé aux Romains, qui avaient chassé les Carthaginois.

La Gaule obéit à des Francs, après avoir obéi à des préfets romains.

Les mêmes bords du Danube ont appartenu aux Germains, aux Romains, aux Abares, aux Slaves, aux Bulgares, aux Huns, à vingt familles différentes, et presque toutes étrangères.

Et qu’a-t-on vu de plus étranger à Rome que tant d’empereurs nés dans des provinces barbares, et tant de papes nés dans des provinces non moins barbares? Gouverne qui peut. Et quand on est parvenu à être le maître, on gouverne comme on peut.

SECTION III.

Un voyageur racontait ce qui suit, en 1769: J’ai vu dans mes courses un pays assez grand et assez peuplé, dans lequel toutes les places s’achètent, non pas en secret et pour frauder la loi comme ailleurs, mais publiquement et pour obéir à la loi. On y met à l’encan le droit de juger souverainement de l’honneur, de la fortune et de la vie des citoyens, comme on vend quelques arpents de terre. Il y a des commissions très-importantes dans les armées qu’on ne donne qu’au plus offrant. Le principal mystère de leur religion se célèbre pour trois petits sesterces; et si le célébrant ne trouve point ce salaire, il reste oisif comme un gagne-denier sans emploi.

Les fortunes dans ce pays ne sont point le prix de l’agriculture; elles sont le résultat d’un jeu de hasard que plusieurs jouent en signant leurs noms, et en faisant passer ces noms de main en main. S’ils perdent, ils rentrent dans la fange dont ils sont sortis, ils disparaissent; s’ils gagnent, ils parviennent à entrer de part dans l’administration publique; ils marient leurs filles à des mandarins, et leurs fils deviennent aussi espèces de mandarins.

Une partie considérable des citoyens a toute sa substance assignée sur une maison qui n’a rien; et cent personnes ont acheté chacune cent mille écus le droit de recevoir et de payer l’argent dû à ces citoyens sur cet hôtel imaginaire: droit dont ils n’usent jamais, ignorant profondément ce qui est censé passer par leurs mains.

Quelquefois on entend crier par les rues une proposition faite à quiconque a un peu d’or dans sa cassette, de s’en dessaisir pour acquérir un carré de papier admirable, qui vous fera passer sans aucun soin une vie douce et commode. Le lendemain on vous crie un ordre qui vous force à changer ce papier contre un autre qui sera bien meilleur. Le surlendemain on vous étourdit d’un nouveau papier qui annule les deux premiers. Vous êtes ruiné; mais de bonnes têtes vous consolent, en vous assurant que dans quinze jours les colporteurs de la ville vous crieront une proposition plus engageante.

Vous voyagez dans une province de cet empire, et vous y achetez des choses nécessaires au vêtir, au manger, au boire, au coucher. Passez-vous dans une autre province, on vous fait payer des droits pour toutes ces denrées, comme si vous veniez d’Afrique. Vous en demandez la raison, on ne vous répond point; où, si l’on daigne vous parler, on vous répond que vous venez d’une province réputée étrangère, et que par conséquent il faut payer pour la commodité du commerce. Vous cherchez en vain à comprendre comment des provinces du royaume sont étrangères au royaume.

Il y a quelque temps qu’en changeant de chevaux, et me sentant affaibli de fatigue, je demandai un verre de vin au maître de la poste. « Je ne saurais vous le donner, me dit-il; les commis à la soif, qui sont en très-grand nombre, et tous fort sobres, me feraient payer le trop bu, ce qui me ruinerait.

— Ce n’est point trop boire, lui dis-je, que de se sustenter d’un verre de vin; et qu’importe que ce soit vous ou moi qui ait avalé ce verre?

— Monsieur, répliqua-t-il, nos lois sur la soif sont bien plus belles que vous ne pensez. Dès que nous avons fait la vendange, les locataires du royaume nous députent des médecins qui viennent visiter nos caves. Ils mettent à part autant de vin qu’ils jugent à propos de nous en laisser boire pour notre santé. Ils reviennent au bout de l’année; et s’ils jugent que nous avons excédé d’une bouteille l’ordonnance, ils nous condamnent à une forte amende; et pour peu que nous soyons récalcitrants, on nous envoie à Toulon boire de l’eau de la mer. Si je vous donnais le vin que vous me demandez, on ne manquerait pas de m’accuser d’avoir trop bu: vous voyez ce que je risquerais avec les intendants de notre santé. » J’admirai ce régime; mais je ne fus pas moins surpris lorsque je rencontrai un plaideur au désespoir, qui m’apprit qu’il venait de perdre au delà du ruisseau le plus prochain le même procès qu’il avait gagné la veille au deçà. Je sus par lui qu’il y a dans le pays autant de codes différents que de villes. Sa conversation excita ma curiosité, « Notre nation est si sage, me dit-il, qu’on n’y a rien réglé. Les lois, les coutumes, les droits des corps, les rangs, les prééminences, tout y est arbitraire, tout y est abandonné à la prudence de la nation. » J’étais encore dans le pays lorsque ce peuple eut une guerre avec quelques-uns de ses voisins. On appelait cette guerre la ridicule, parce qu’il y avait beaucoup à perdre, et rien à gagner. J’allai voyager ailleurs, et je ne revins qu’à la paix. La nation, à mon retour, paraissait dans la dernière misère; elle avait perdu son argent, ses soldats, ses flottes, son commerce. Je dis: « Son dernier jour est venu, il faut que tout passe; voilà une nation anéantie: c’est dommage, car une grande partie de ce peuple était aimable, industrieuse, et fort gaie, après avoir été autrefois grossière, superstitieuse et barbare. » Je fus tout étonné qu’au bout de deux ans sa capitale et ses principales villes me parurent plus opulentes que jamais; le luxe était augmenté, et on ne respirait que le plaisir. Je ne pouvais concevoir ce prodige. Je n’en ai vu enfin la cause qu’en examinant le gouvernement de ses voisins; j’ai conçu qu’ils étaient tout aussi mal gouvernés que cette nation, et qu’elle était plus industrieuse qu’eux tous.

Un provincial de ce pays dont je parle se plaignait un jour amèrement de toutes les vexations qu’il éprouvait. Il savait assez bien l’histoire; on lui demanda s’il se serait cru plus heureux il y a cent ans, lorsque dans son pays, alors barbare, on condamnait un citoyen à être pendu pour avoir mangé gras en carême? Il secoua la tête. « Aimeriez-vous les temps des guerres civiles qui commencèrent à la mort de François II, ou ceux des défaites de Saint-Quentin et de Pavie, ou les longs désastres des guerres contre les Anglais, ou l’anarchie féodale, et les horreurs de la seconde race, et les barbaries de la première? » À chaque question il était saisi d’effroi. Le gouvernement des Romains lui parut le plus intolérable de tous. « Il n’y a rien de pis, disait-il, que d’appartenir à des maîtres étrangers. » On en vint enfin aux druides. « Ah! s’écria-t-il, je me trompais; il est encore plus horrible d’être gouverné par des prêtres sanguinaires. » Il conclut enfin, malgré lui, que le temps où il vivait était, à tout prendre, le moins odieux.

SECTION IV.

Un aigle gouvernait les oiseaux de tout le pays d’Ornithie. Il est vrai qu’il n’avait d’autre droit que celui de son bec et de ses serres. Mais enfin, après avoir pourvu à ses repas et à ses plaisirs, il gouverna aussi bien qu’aucun autre oiseau de proie.

Dans sa vieillesse, il fut assailli par des vautours affamés qui vinrent du fond du Nord désoler toutes les provinces de l’aigle. Parut alors un chat-huant, né dans un des plus chétifs buissons de l’empire, et qu’on avait longtemps appelé lucifugax. Il était rusé: il s’associa avec des chauves-souris; et tandis que les vautours se battaient contre l’aigle, notre hibou et sa troupe entrèrent habilement en qualité de pacificateurs dans l’aire qu’on se disputait.

L’aigle et les vautours, après une assez longue guerre, s’en rapportèrent à la fin au hibou, qui avec sa physionomie grave sut en imposer aux deux partis.

Il persuada à l’aigle et aux vautours de se laisser rogner un peu les ongles et couper le petit bout du bec, pour se mieux concilier ensemble. Avant ce temps le hibou avait toujours dit aux oiseaux: « Obéissez à l’aigle; » ensuite il avait dit: « Obéissez aux vautours. » Il dit bientôt: « Obéissez à moi seul. » Les pauvres oiseaux ne surent à qui entendre; ils furent plumés par l’aigle, le vautour, le chat-huant et les chauves-souris. Qui habet aures audiat (Saint Matth., xi, 15).

SECTION V.

SECTION V.

« J’ai un grand nombre de catapultes et de balistes des anciens Romains, qui sont à la vérité vermoulues, mais qui pourraient encore servir pour la montre. J’ai beaucoup d’horloges d’eau, dont la moitié sont cassées; des lampes sépulcrales, et le vieux modèle en cuivre d’une quinquérème; je possède aussi des toges, des prétextes, des laticlaves en plomb; et mes prédécesseurs ont établi une communauté de tailleurs qui font assez mal des robes d’après ces anciens monuments. À ces causes, à ce nous mouvants, ouï le rapport de notre principal antiquaire, nous ordonnons que tous ces vénérables usages soient en vigueur à jamais, et qu’un chacun ait à se chausser et à penser dans toute l’étendue de nos États comme on se chaussait et comme on pensait du temps de Cnidus Rufillus, propréteur de la province à nous dévolue par le droit de bienséance, etc. » On représenta au chauffe-cire, qui employait son ministère à sceller cet édit, que tous les engins y spécifiés sont devenus inutiles; Que l’esprit et les arts se perfectionnent de jour en jour; qu’il faut mener les hommes par les brides qu’ils ont aujourd’hui, et non par celles qu’ils avaient autrefois; Que personne ne monterait sur les quinquérèmes de son altesse sérénissime; Que ses tailleurs auraient beau faire des laticlaves, qu’on n’en achèterait pas un seul; et qu’il était digne de sa sagesse de condescendre un peu à la manière de penser actuelle des honnêtes gens de son pays.

Le chauffe-cire promit d’en parler à un clerc, qui promit de s’en expliquer au référendaire, qui promit d’en dire un mot à son altesse sérénissime quand l’occasion pourrait s’en présenter.

SECTION VI.

TABLEAU DU GOUVERNEMENT ANGLAIS.

C’est une chose curieuse de voir comment un gouvernement s’établit. Je ne parlerai pas ici du grand Tamerlan, ou Timur-leng, parce que je ne sais pas bien précisément quel est le mystère du gouvernement du Grand Mogol. Mais nous pouvons voir plus clair dans l’administration de l’Angleterre: et j’aime mieux examiner cette administration que celle de l’Inde, attendu qu’on dit qu’il y a des hommes en Angleterre, et point d’esclaves; et que dans l’Inde on trouve, à ce qu’on prétend, beaucoup d’esclaves, et très-peu d’hommes.

Considérons d’abord un bâtard normand qui se met en tête d’être roi d’Angleterre. Il y avait autant de droit que saint Louis en eut depuis sur le Grand-Caire. Mais saint Louis eut le malheur de ne pas commencer par se faire adjuger juridiquement l’Égypte en cour de Rome; et Guillaume le Bâtard ne manqua pas de rendre sa cause légitime et sacrée en obtenant du pape Alexandre II un arrêt qui assurait son bon droit, sans même avoir entendu la partie adverse, et seulement en vertu de ces paroles: « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux. » Son concurrent Harold, roi très-légitime, étant ainsi lié par un arrêt émané des cieux, Guillaume joignit à cette vertu du siége universel une vertu un peu plus forte, ce fut la victoire d’Hastings. Il régna donc par le droit du plus fort, ainsi qu’avaient régné Pépin et Clovis en France, les Goths et les Lombards en Italie, les Visigoths et ensuite les Arabes en Espagne, les Vandales en Afrique, et tous les rois de ce monde les uns après les autres.

Il faut avouer encore que notre bâtard avait un aussi juste titre que les Saxons et les Danois, qui en avaient possédé un aussi juste que celui des Romains. Et le titre de tous ces héros était celui des voleurs de grand chemin, ou bien, si vous voulez, celui des renards et des fouines quand ces animaux font des conquêtes dans les basses-cours.

Tous ces grands hommes étaient si parfaitement voleurs de grand chemin que, depuis Romulus jusqu’aux flibustiers, il n’est question que de dépouilles opimes, de butin, de pillage, de vaches et de bœufs volés à main armée. Dans la fable, Mercure vole les vaches d’Apollon; et dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe donne le nom de voleur au fils que sa femme va mettre au monde, et qui doit être un grand type. Il l’appelle Maher-salal-has-bas, partagez vite les dépouilles. Nous avons déjà remarqué que les noms de soldat et de voleur étaient souvent synonymes.

Voilà bientôt Guillaume roi de droit divin. Guillaume le Roux, qui usurpa la couronne sur son frère aîné, fut aussi roi de droit divin sans difficulté; et ce même droit divin appartint après lui à Henri, le troisième usurpateur.

Les barons normands, qui avaient concouru à leurs dépens à l’invasion de l’Angleterre, voulaient des récompenses: il fallut bien leur en donner, les faire grands-vassaux, grands-officiers de la couronne; ils eurent les plus belles terres. Il est clair que Guillaume aurait mieux aimé garder tout pour lui, et faire de tous ces seigneurs ses gardes et ses estafiers; mais il aurait trop risqué. Il se vit donc obligé de partager.

À l’égard des seigneurs anglo-saxons, il n’y avait pas moyen de les tuer tous, ni même de les réduire tous à l’esclavage. On leur laissa chez eux la dignité de seigneurs châtelains. Ils relevèrent des grands-vassaux normands, qui relevaient de Guillaume.

Par là, tout était contenu dans l’équilibre, jusqu’à la première querelle.

Et le reste de la nation, que devint-il? ce qu’étaient devenus presque tous les peuples de l’Europe, des serfs, des vilains.

Enfin, après la folie des croisades, les princes, ruinés, vendent la liberté à des serfs de glèbe, qui avaient gagné quelque argent par le travail et par le commerce; les villes sont affranchies; les communes ont des priviléges; les droits des hommes renaissent de l’anarchie même.

Les barons étaient partout en dispute avec leur roi, et entre eux. La dispute devenait partout une petite guerre intestine, composée de cent guerres civiles. C’est de cet abominable et ténébreux chaos que sortit encore une faible lumière qui éclaira les communes, et qui rendit leur destinée meilleure.

Les rois d’Angleterre étant eux-mêmes grands-vassaux de France pour la Normandie, ensuite pour la Guienne et pour d’autres provinces, prirent aisément les usages des rois dont ils relevaient. Les états généraux furent longtemps composés, comme en France, des barons et des évêques.