La cour de chancellerie anglaise fut une imitation du conseil d’État, auquel le chancelier de France préside. La cour du banc du roi fut créée sur le modèle du parlement institué par Philippe le Bel. Les plaids communs étaient comme la juridiction du Châtelet. La cour de l’échiquier ressemblait à celle des généraux des finances, qui est devenue en France la cour des aides.
La maxime, que le domaine royal est inaliénable, fut encore une imitation visible du gouvernement français.
Le droit du roi d’Angleterre, de faire payer sa rançon par ses sujets, s’il était prisonnier de guerre; celui d’exiger un subside quand il mariait sa fille aînée, et quand il faisait son fils chevalier: tout cela rappelait les anciens usages d’un royaume dont Guillaume était le premier vassal.
À peine Philippe le Bel a-t-il rappelé les communes aux états généraux, que le roi d’Angleterre Édouard en fait autant pour balancer la grande puissance des barons: car c’est sous le règne de ce prince que la convocation de la chambre des communes est bien constatée.
Nous voyons donc, jusqu’à cette époque du xiv siècle, le gouvernement anglais suivre pas à pas celui de la France. Les deux Églises sont entièrement semblables; même assujettissement à la cour de Rome; mêmes exactions dont on se plaint, et qu’on finit toujours par payer à cette cour avide; mêmes querelles plus ou moins fortes; mêmes excommunications; mêmes donations aux moines; même chaos; même mélange de rapines sacrées, de superstitions et de barbarie.
La France et l’Angleterre ayant donc été administrées si longtemps sur les mêmes principes, ou plutôt sans aucun principe, et seulement par des usages tout semblables, d’où vient qu’enfin ces deux gouvernements sont devenus aussi différents que ceux de Maroc et de Venise?
N’est-ce point que, l’Angleterre étant une île, le roi n’a pas besoin d’entretenir continuellement une forte armée de terre, qui serait plutôt employée contre la nation que contre les étrangers?
N’est-ce point qu’en général les Anglais ont dans l’esprit quelque chose de plus ferme, de plus réfléchi, de plus opiniâtre, que quelques autres peuples?
N’est-ce point par cette raison que, s’étant toujours plaints de la cour de Rome, ils en ont entièrement secoué le joug honteux, tandis qu’un peuple plus léger l’a porté en affectant d’en rire, et en dansant avec ses chaînes?
La situation de leur pays, qui leur a rendu la navigation nécessaire, ne leur a-t-elle pas donné aussi des mœurs plus dures?
Cette dureté de mœurs, qui a fait de leur île le théâtre de tant de sanglantes tragédies, n’a-t-elle pas contribué aussi à leur inspirer une franchise généreuse?
N’est-ce pas ce mélange de leurs qualités contraires qui a fait couler tant de sang royal dans les combats et sur les échafauds, et qui n’a jamais permis qu’ils employassent le poison dans leurs troubles civils, tandis qu’ailleurs, sous un gouvernement sacerdotal, le poison était une arme si commune?
L’amour de la liberté n’est-il pas devenu leur caractère dominant, à mesure qu’ils ont été plus éclairés et plus riches? Tous les citoyens ne peuvent être également puissants, mais ils peuvent tous être également libres; et c’est ce que les Anglais ont obtenu enfin par leur constance.
Être libre, c’est ne dépendre que des lois. Les Anglais ont donc aimé les lois, comme les pères aiment leurs enfants parce qu’ils les ont faits, ou qu’ils ont cru les faire.
Un tel gouvernement n’a pu être établi que très-tard, parce qu’il a fallu longtemps combattre des puissances respectées: la puissance du pape, la plus terrible de toutes, puisqu’elle était fondée sur le préjugé et sur l’ignorance; la puissance royale, toujours prête à se déborder, et qu’il fallait contenir dans ses bornes; la puissance du baronnage, qui était une anarchie; la puissance des évêques, qui, mêlant toujours le profane au sacré, voulurent l’emporter sur le baronnage et sur les rois.
Peu à peu la chambre des communes est devenue la digue qui arrête tous ces torrents.
La chambre des communes est véritablement la nation, puisque le roi, qui est le chef, n’agit que pour lui, et pour ce qu’on appelle sa prérogative; puisque les pairs ne sont en parlement que pour eux; puisque les évêques n’y sont de même que pour eux; mais la chambre des communes y est pour le peuple, puisque chaque membre est député du peuple. Or ce peuple est au roi comme environ huit millions sont à l’unité. Il est aux pairs et aux évêques comme huit millions sont à deux cents tout au plus. Et les huit millions de citoyens libres sont représentés par la chambre basse.
De cet établissement, en comparaison duquel la république de Platon n’est qu’un rêve ridicule, et qui semblerait inventé par Locke, par Newton, par Halley, ou par Archimède, il est né des abus affreux, et qui font frémir la nature humaine. Les frottements inévitables de cette vaste machine l’ont presque détruite du temps de Fairfax et de Cromwell. Le fanatisme absurde s’était introduit dans ce grand édifice comme un feu dévorant qui consume un beau bâtiment qui n’est que de bois.
Il a été rebâti de pierre du temps de Guillaume d’Orauge. La philosophie a détruit le fanatisme, qui ébranle les États les plus fermes. Il est à croire qu’une constitution qui a réglé les droits du roi, des nobles, et du peuple, et dans laquelle chacun trouve sa sûreté, durera autant que les choses humaines peuvent durer.
Il est à croire aussi que tous les États qui ne sont pas fondés sur de tels principes éprouveront des révolutions.
Voici à quoi la législation anglaise est enfin parvenue: à remettre chaque homme dans tous les droits de la nature, dont ils sont dépouillés dans presque toutes les monarchies. Ces droits sont: liberté entière de sa personne, de ses biens; de parler à la nation par l’organe de sa plume; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury formé d’hommes indépendants; de ne pouvoir être jugé en aucun cas que suivant les termes précis de la loi; de professer en paix quelque religion qu’on veuille, en renonçant aux emplois dont les seuls anglicans peuvent être pourvus. Cela s’appelle des prérogatives. Et en effet, c’est une très-grande et très-heureuse prérogative par-dessus tant de nations, d’être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille; que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme, de vos enfants, au milieu de la nuit, pour être conduit dans un donjon ou dans un désert; que vous aurez, en sortant du sommeil, le pouvoir de publier tout ce que vous pensez; que si vous êtes accusé, soit pour avoir mal agi, ou mal parlé, ou mal écrit, vous ne serez jugé que suivant la loi. Cette prérogative s’étend sur tout ce qui aborde en Angleterre. Un étranger y jouit de la même liberté de ses biens et de sa personne; et s’il est accusé, il peut demander que la moitié des jurés soit composée d’étrangers.
J’ose dire que si on assemblait le genre humain pour faire des lois, c’est ainsi qu’on les ferait pour sa sûreté. Pourquoi donc ne sont-elles pas suivies dans les autres pays? N’est-ce pas demander pourquoi les cocos mûrissent aux Indes et ne réussissent point à Rome? Vous répondez que ces cocos n’ont pas toujours mûri en Angleterre; qu’ils n’y ont été cultivés que depuis peu de temps; que la Suède en a élevé à son exemple pendant quelques années, et qu’ils n’ont pas réussi; que vous pourriez faire venir de ces fruits dans d’autres provinces, par exemple en Bosnie, en Servie. Essayez donc d’en planter.
Et surtout, pauvre homme, si vous êtes bacha, effendi ou mollah, ne soyez pas assez imbécilement barbare pour resserrer les chaînes de votre nation. Songez que plus vous appesantirez le joug, plus vos enfants, qui ne seront pas tous bachas, seront esclaves. Quoi! malheureux, pour le plaisir d’être tyran subalterne pendant quelques jours, vous exposez toute votre postérité à gémir dans les fers! Oh, qu’il est aujourd’hui de distance entre un Anglais et un Bosniaque!
SECTION VII.
SECTION VIII.
Vous savez, mon cher lecteur, qu’en Espagne, vers les côtes de Malaga, on découvrit, du temps de Philippe II, une petite peuplade, jusqu’alors inconnue, cachée au milieu des montagnes de las Alpuxarras; vous savez que cette chaîne de rochers inaccessibles est entrecoupée de vallées délicieuses; vous n’ignorez pas que ces vallées sont cultivées encore aujourd’hui par des descendants des Maures, qu’on a forcés pour leur bonheur à être chrétiens, ou du moins à le paraître.
Parmi ces Maures, comme je vous le disais, il y avait sous Philippe II une nation peu nombreuse qui habitait une vallée à laquelle on ne pouvait parvenir que par des cavernes. Cette vallée est entre Pitos et Portugos; les habitants de ce séjour ignoré étaient presque inconnus des Maures mêmes; ils parlaient une langue qui n’était ni l’espagnole, ni l’arabe, et qu’on crut être dérivée de l’ancien carthaginois.
Cette peuplade s’était peu multipliée. On a prétendu que la raison en était que les Arabes leurs voisins, et avant eux les Africains, venaient prendre les filles de ce canton.
Ce peuple chétif, mais heureux, n’avait jamais entendu parler de la religion chrétienne, ni de la juive; connaissait médiocrement celle de Mahomet, et n’en faisait aucun cas. Il offrait de temps immémorial du lait et des fruits à une statue d’Hercule: c’était là toute sa religion. Du reste, ces hommes ignorés vivaient dans l’indolence et dans l’innocence. Un familier de l’Inquisition les découvrit enfin. Le grand inquisiteur les fit tous brûler: c’est le seul événement de leur histoire.
Les motifs sacrés de leur condamnation furent qu’ils n’avaient jamais payé d’impôt, attendu qu’on ne leur en avait jamais demandé, et qu’ils ne connaissaient point la monnaie; qu’ils n’avaient point de Bible, vu qu’ils n’entendaient point le latin; et que personne n’avait pris la peine de les baptiser. On les déclara sorciers et hérétiques; ils furent tous revêtus du san-benito, et grillés en cérémonie.
Il est clair que c’est ainsi qu’il faut gouverner les hommes: rien ne contribue davantage aux douceurs de la société.
GRÂCE.
Dans les personnes, dans les ouvrages, grâce signifie non-seulement ce qui plaît, mais ce qui plaît avec attrait. C’est pourquoi les anciens avaient imaginé que la déesse de la beauté ne devait jamais paraître sans les Grâces. La beauté ne déplaît jamais; mais elle peut être dépourvue de ce charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l’âme d’un sentiment doux. Les grâces dans la figure, dans le maintien, dans l’action, dans les discours, dépendent de ce mérite qui attire. Une belle personne n’aura point de grâces dans le visage si la bouche est fermée sans sourire, si les yeux sont sans douceur. Le sérieux n’est jamais gracieux; il n’attire point; il approche trop du sévère, qui rebute.
Un homme bien fait, dont le maintien est mal assuré ou gêné, la démarche précipitée ou pesante, les gestes lourds, n’a point de grâce, parce qu’il n’a rien de doux, de liant dans son extérieur.
La voix d’un orateur qui manquera d’inflexion et de douceur sera sans grâce.
Il en est de même dans tous les arts. La proportion, la beauté, peuvent n’être point gracieuses. On ne peut dire que les pyramides d’Égypte aient des grâces. On ne pourrait le dire du colosse de Rhodes comme de la Vénus de Cnide. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux a un mérite qui n’est pas celui des grâces.
Ce serait mal connaître Michel-Ange et le Caravage que de leur attribuer les grâces de l’Albane. Le sixième livre de l’Énéide est sublime: le quatrième a plus de grâce. Quelques odes galantes d’Horace respirent les grâces, comme quelques-unes de ses épitres enseignent la raison.
Il semble qu’en général le petit, le joli en tout genre, soit plus susceptible de grâces que le grand. On louerait mal une oraison funèbre, une tragédie, un sermon, si on ne leur donnait que l’épithète de gracieux.
Ce n’est pas qu’il y ait un seul genre d’ouvrage qui puisse être bon en étant opposé aux grâces: car leur opposé est la rudesse, le sauvage, la sécheresse. L’Hercule Farnèse ne devait point avoir les grâces de l’Apollon du Belvédère et de l’Antinoüs; mais il n’est ni rude, ni agreste. L’incendie de Troie, dans Virgile, n’est point décrit avec les grâces d’une élégie de Tibulle; il plaît par des beautés fortes. Un ouvrage peut donc être sans grâces, sans que cet ouvrage ait le moindre désagrément. Le terrible, l’horrible, la description, la peinture d’un monstre, exigent qu’on s’éloigne de tout ce qui est gracieux, mais non pas qu’on affecte uniquement l’opposé. Car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n’exprime que des choses affreuses, s’il ne les adoucit point par des contrastes agréables, il rebutera.
La grâce en peinture, en sculpture, consiste dans la mollesse des contours, dans une expression douce; et la peinture a, par-dessus la sculpture, la grâce de l’union des parties, celle des figures qui s’animent l’une par l’autre, et qui se prêtent des agréments par leurs attributs et par leurs regards.
Les grâces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l’harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées et des descriptions riantes. L’abus des grâces est l’afféterie, comme l’abus du sublime est l’ampoulé: toute perfection est près d’un défaut.
Avoir de la grâce s’entend de la chose et de la personne: « Cet ajustement, cet ouvrage, cette femme, a de la grâce. » La bonne grâce appartient à la personne seulement: « Elle se présente de bonne grâce. Il a fait de bonne grâce ce qu’on attendait de lui. » Avoir des grâces. « Cette femme a des grâces dans son maintien, dans ce qu’elle dit, dans ce qu’elle fait. » Obtenir sa grâce, c’est, par métaphore, obtenir son pardon, comme faire grâce est pardonner. On fait grâce d’une chose en s’emparant du reste. « Les commis lui prirent tous ses effets, et lui firent grâce de son argent. » Faire des grâces, répandre des grâces, est le plus bel apanage de la souveraineté: c’est faire du bien, c’est plus que justice. Avoir les bonnes grâces de quelqu’un ne se dit que par rapport à un supérieur; avoir les bonnes grâces d’une dame, c’est être son amant favorisé. Être en grâce se dit d’un courtisan qui a été en disgrâce: on ne doit pas faire dépendre son bonheur de l’un, ni son malheur de l’autre. On appelle bonnes grâces ces demi-rideaux d’un lit qui sont aux deux côtés du chevet. Les grâces, en grec charites, terme qui signifie aimable.
Les Grâces, divinités de l’antiquité, sont une des plus belles allégories de la mythologie des Grecs. Comme cette mythologie varie toujours, tantôt par l’imagination des poëtes qui en furent les théologiens, tantôt par les usages des peuples, le nombre, les noms, les attributs des Grâces, changèrent souvent. Mais enfin on s’accorda à les fixer au nombre de trois, et à les nommer Aglaé, Thalie, Euphrosine, c’est-à-dire brillant, fleur, gaieté. Elles étaient toujours auprès de Vénus. Nul voile ne devait couvrir leurs charmes. Elles présidaient aux bienfaits, à la concorde, aux réjouissances, aux amours, à l’éloquence même; elles étaient l’emblème sensible de tout ce qui peut rendre la vie agréable. On les peignait dansantes, et se tenant par la main: on n’entrait dans leurs temples que couronné de fleurs. Ceux qui ont condamné la mythologie fabuleuse devaient au moins avouer le mérite de ces fictions riantes, qui annoncent des vérités dont résulterait la félicité du genre humain.
GRÂCE (DE LA).
SECTION PREMIÈRE.
Ce terme, qui signifie faveur, privilége, est employé en ce sens par les théologiens. Ils appellent grâce, une action de Dieu particulière sur les créatures pour les rendre justes et heureuses. Les uns ont admis la grâce universelle que Dieu présente à tous les hommes, quoique le genre humain, selon eux, soit livré aux flammes éternelles, à l’exception d’un très-petit nombre; les autres n’admettent la grâce que pour les chrétiens de leur communion; les autres enfin, que pour les élus de cette communion.
Il est évident qu’une grâce générale qui laisse l’univers dans le vice, dans l’erreur et dans le malheur éternel, n’est point une grâce, une faveur, un privilége, mais que c’est une contradiction dans les termes.
La grâce particulière est, selon les théologiens: Ou suffisante, et cependant on y résiste: en ce cas elle ne suffit pas; elle ressemble à un pardon donné par un roi à un criminel, qui n’en est pas moins livré au supplice; Ou efficace, à laquelle on ne résiste jamais, quoiqu’on y puisse résister; et en ce cas, les justes ressemblent à des convives affamés à qui on présente des mets délicieux, dont ils mangeront sûrement, quoique en général ils soient supposés pouvoir n’en point manger; Ou nécessitante, à laquelle on ne peut se soustraire; et ce n’est autre chose que l’enchaînement des décrets éternels et des événements.
On se gardera bien d’entrer ici dans le détail immense et rebattu de toutes les subtilités et de cet amas de sophismes dont on a embarrassé ces questions. L’objet de ce Dictionnaire n’est point d’être le vain écho de tant de vaines disputes.
Saint Thomas appelle la grâce une forme substantielle; et le jésuite Bouhours la nomme un je ne sais quoi: c’est peut-être la meilleure définition qu’on en ait jamais donnée.
Si les théologiens avaient eu pour but de jeter du ridicule sur la Providence, ils ne s’y seraient pas pris autrement qu’ils ont fait: d’un côté les thomistes assurent que l’homme, en recevant la grâce efficace, n’est pas libre dans le sens composé, mais qu’il est libre dans le sens divisé; de l’autre, les molinistes inventent la science moyenne de Dieu et le congruisme; on imagine des grâces excitantes, des prévenantes, des concomitantes, des coopérantes.
Laissons là toutes ces mauvaises plaisanteries que les théologiens ont faites sérieusement. Laissons là tous leurs livres, et que chacun consulte le sens commun: il verra que tous les théologiens se sont trompés avec sagacité, parce qu’ils ont tous raisonné d’après un principe évidemment faux. Ils ont supposé que Dieu agit par des voies particulières. Or un Dieu éternel, sans lois générales, immuables et éternelles, est un être de raison, un fantôme, un dieu de la fable.
Pourquoi les théologiens ont-ils été forcés, dans toutes les religions où l’on se pique de raisonner, d’admettre cette grâce qu’ils ne comprennent pas? C’est qu’ils ont voulu que le salut ne fût que pour leur secte; et ils ont voulu encore que ce salut dans leur secte ne fût le partage que de ceux qui leur seraient soumis. Ce sont des théologiens particuliers, des chefs de parti divisés entre eux. Les docteurs musulmans ont les mêmes opinions et les mêmes disputes, parce qu’ils ont le même intérêt; mais le théologien universel, c’est-à-dire le vrai philosophe, voit qu’il est contradictoire que la nature n’agisse pas par les voies les plus simples; qu’il est ridicule que Dieu s’occupe à forcer un homme de lui obéir en Europe, et qu’il laisse tous les Asiatiques indociles; qu’il lutte contre un autre homme, lequel tantôt lui cède, et tantôt brise ses armes divines; qu’il présente à un autre un secours toujours inutile. Ainsi la grâce, considérée dans son vrai point de vue, est une absurdité. Ce prodigieux amas de livres composés sur cette matière est souvent l’effort de l’esprit, et toujours la honte de la raison.
SECTION II.
SECTION II.
Toute la nature, tout ce qui existe, est une grâce de Dieu; il fait à tous les animaux la grâce de les former et de les nourrir. La grâce de faire croître un arbre de soixante et dix pieds est accordée au sapin et refusée au roseau. Il donne à l’homme la grâce de penser, de parler et de le connaître; il m’accorde la grâce de n’entendre pas un mot de tout ce que Tournéli, Molina, Soto, etc., ont écrit sur la grâce.
Le premier qui ait parlé de la grâce efficace et gratuite, c’est sans contredit Homère. Cela pourrait étonner un bachelier de théologie qui ne connaîtrait que saint Augustin. Mais qu’il lise le troisième livre de l’Iliade, il verra que Pâris dit à son frère Hector: « Si les dieux vous ont donné la valeur, et s’ils m’ont donné la beauté, ne me reprochez pas les présents de la belle Vénus; nul don des dieux n’est méprisable, il ne dépend pas des hommes de les obtenir. » Rien n’est plus positif que ce passage. Si on veut remarquer encore que Jupiter, selon son bon plaisir, donne la victoire tantôt aux Grecs, tantôt aux Troyens, voilà une nouvelle preuve que tout se fait par la grâce d’en-haut.
Sarpédon, et ensuite Patrocle, sont des braves à qui la grâce a manqué tour à tour.
Il y a eu des philosophes qui n’ont pas été de l’avis d’Homère. Ils ont prétendu que la Providence générale ne se mêlait point immédiatement des affaires des particuliers; qu’elle gouvernait tout par des lois universelles; que Thersite et Achille étaient égaux devant elle; et que ni Calchas, ni Talthybius, n’avaient jamais eu de grâce versatile ou congrue.
Selon ces philosophes, le chiendent et le chêne, la mite et l’éléphant, l’homme, les éléments et les astres, obéissent à des lois invariables, que Dieu, immuable comme elles, établit de toute éternité.
Ces philosophes n’auraient admis ni la grâce de santé de Saint Thomas, ni la grâce médicinale de Cajetan. Ils n’auraient pu expliquer l’extérieure, l’intérieure, la coopérante, la suffisante, la congrue, la prévenante, etc. Il leur aurait été difficile de se ranger à l’avis de ceux qui prétendent que le maître absolu des hommes donne un pécule à un esclave, et refuse la nourriture à l’autre; qu’il ordonne à un manchot de pétrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cul-de-jatte d’être son courrier.
Ils pensent que l’éternel Demiourgos, qui a donné des lois à tant de millions de mondes gravitant les uns vers les autres, et se prêtant mutuellement la lumière qui émane d’eux, les tient tous sous l’empire de ses lois générales, et qu’il ne va point créer des vents nouveaux pour remuer des brins de paille dans un coin de ce monde.
Ils disent que si un loup trouve dans son chemin un petit chevreau pour son souper, et si un autre loup meurt de faim, Dieu ne s’est point occupé de faire au premier loup une grâce particulière.
Nous ne prenons aucun parti entre ces philosophes et Homère, ni entre les jansénistes et les molinistes. Nous félicitons ceux qui croient avoir des grâces prévenantes; nous compatissons de tout notre cœur à ceux qui se plaignent de n’en avoir que de versatiles; et nous n’entendons rien au congruisme.
Si un Bergamasque reçoit le samedi une grâce prévenante qui le délecte au point de faire dire une messe pour douze sous chez les carmes, célébrons son bonheur. Si le dimanche il court au cabaret abandonné de la grâce, s’il bat sa femme, s’il vole sur le grand chemin, qu’on le pende. Dieu nous fasse seulement la grâce de ne déplaire dans nos questions ni aux bacheliers de l’université de Salamanque, ni à ceux de la Sorbonne, ni à ceux de Bourges, qui tous pensent si différemment sur ces matières ardues, et sur tant d’autres; de n’être point condamné par eux, et surtout de ne jamais lire leurs livres.
SECTION III.
SECTION III.
Si quelqu’un venait du fond de l’enfer nous dire de la part du diable: « Messieurs, je vous avertis que notre souverain seigneur a pris pour sa part tout le genre humain, excepté un très-petit nombre de gens qui demeurent vers le Vatican et dans ses dépendances », nous prierions tous ce député de vouloir bien nous inscrire sur la liste des privilégiés; nous lui demanderions ce qu’il faut faire pour obtenir cette grâce.
S’il nous répondait: « Vous ne pouvez la mériter; mon maître a fait la liste de tous les temps; il n’a écouté que son bon plaisir; il s’occupe continuellement à faire une infinité de pots de chambre et quelques douzaines de vases d’or. Si vous êtes pots de chambre, tant pis pour vous. » À ces belles paroles nous renverrions l’ambassadeur à coups de fourches à son maître.
Voilà pourtant ce que nous avons osé imputer à Dieu, à l’Être éternel souverainement bon.
On a toujours reproché aux hommes d’avoir fait Dieu à leur image. On a condamné Homère d’avoir transporté tous les vices et tous les ridicules de la terre dans le ciel. Platon, qui lui fait ce juste reproche, n’a pas hésité à l’appeler blasphémateur. Et nous, cent fois plus inconséquents, plus téméraires, plus blasphémateurs que ce Grec, qui n’y entendait pas finesse, nous accusons Dieu dévotement d’une chose dont nous n’avons jamais accusé le dernier des hommes.
Le roi de Maroc Mulei-Ismael eut, dit-on, cinq cents enfants. Que diriez-vous si un marabout du mont Atlas vous racontait que le sage et bon Mulei-Ismael, donnant à dîner à toute sa famille, parla ainsi à la fin du repas: « Je suis Mulei-Ismael, qui vous ai engendrés pour ma gloire; car je suis fort glorieux. Je vous aime tous tendrement; j’ai soin de vous comme une poule couve ses poussins. J’ai décrété qu’un de mes cadets aurait le royaume de Tafilet, qu’un autre posséderait à jamais Maroc; et pour mes autres chers enfants, au nombre de quatre cent quatre-vingt-dix-huit, j’ordonne qu’on en roue la moitié, et qu’on brûle l’autre; car je suis le seigneur Mulei-Ismael. » Vous prendriez assurément le marabout pour le plus grand fou que l’Afrique ait jamais produit.
Mais si trois ou quatre mille marabouts, entretenus grassement à vos dépens, venaient vous répéter la même nouvelle, que feriez-vous? Ne seriez-vous pas tenté de les faire jeûner au pain et à l’eau, jusqu’à ce qu’ils fussent revenus dans leur bon sens?
Vous m’alléguez que mon indignation est assez raisonnable contre les supralapsaires, qui croient que le roi de Maroc n’a fait ces cinq cents enfants que pour sa gloire, et qu’il a toujours eu l’intention de les faire rouer et de les faire brûler, excepté deux qui étaient destinés à régner.
Mais j’ai tort, dites-vous, contre les infralapsaires, qui avouent que la première intention de Mulei-Ismael n’était pas de faire périr ses enfants dans les supplices; mais qu’ayant prévu qu’ils ne vaudraient rien, il a jugé à propos, en bon père de famille, de se défaire d’eux par le feu et par la roue.
Ah! supralapsaires, infralapsaires, gratuits, suffisants, efficaciens, jansénistes, molinistes, devenez enfin hommes, et ne troublez plus la terre pour des sottises si absurdes et si abominables.
SECTION IV.
Sacrés consulteurs de Rome moderne, illustres et infaillibles théologiens, personne n’a plus de respect que moi pour vos divines décisions; mais si Paul-Émile, Scipion, Caton, Cicéron, César, Titus, Trajan, Marc-Auréle, revenaient dans cette Rome qu’ils mirent autrefois en quelque crédit, vous m’avouerez qu’ils seraient un peu étonnés de vos décisions sur la grâce. Que diraient-ils s’ils entendaient parler de la grâce de santé, selon saint Thomas, et de la grâce médicinale, selon Cajetan; de la grâce extérieure et intérieure, de la gratuite, de la sanctifiante, de l’actuelle, de l’habituelle, de la coopérante; de l’efficace, qui quelquefois est sans effet; de la suffisante, qui quelquefois ne suffit pas; de la versatile, et de la congrue? En bonne foi, y comprendraient-ils plus que vous et moi?
Quel besoin auraient ces pauvres gens de vos sublimes instructions? Il me semble que je les entends dire: Mes révérends pères, vous êtes de terribles génies: nous pensions sottement que l’Être éternel ne se conduit jamais par les lois particulières comme les vils humains, mais par ses lois générales, éternelles comme lui. Personne n’a jamais imaginé parmi nous que Dieu fût semblable à un maître insensé qui donne un pécule à un esclave, et refuse la nourriture à l’autre; qui ordonne à un manchot de pétrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cul-de-jatte d’être son courrier.
Tout est grâce de la part de Dieu, il a fait au globe que nous habitons la grâce de le former; aux arbres, la grâce de les faire croître; aux animaux, celle de les nourrir; mais dira-t-on que si un loup trouve dans son chemin un agneau pour son souper, et qu’un autre loup meure de faim, Dieu a fait à ce premier loup une grâce particulière? S’est-il occupé, par une grâce prévenante, à faire croître un chêne préférablement à un autre chêne à qui la sève a manqué? Si dans toute la nature tous les êtres sont soumis aux lois générales, comment une seule espèce d’animaux n’y serait-elle pas soumise?
Pourquoi le maître absolu de tout aurait-il été plus occupé à diriger l’intérieur d’un seul homme qu’à conduire le reste de la nature entière? Par quelle bizarrerie changerait-il quelque chose dans le cœur d’un Courlandais ou d’un Biscaïen, pendant qu’il ne change rien aux lois qu’il a imposées à tous les astres?
Quelle pitié de supposer qu’il fait, défait, refait continuellement des sentiments dans nous! et quelle audace de nous croire exceptés de tous les êtres! Encore n’est-ce que pour ceux qui se confessent que tous ces changements sont imaginés. Un Savoyard, un Bergamasque aura le lundi la grâce de faire dire une messe pour douze sous; le mardi, il ira au cabaret, et la grâce lui manquera; le mercredi, il aura une grâce coopérante qui le conduira à confesse, mais il n’aura point la grâce efficace de la contrition parfaite; le jeudi, ce sera une grâce suffisante qui ne lui suffira point, comme on l’a déjà dit. Dieu travaillera continuellement dans la tête de ce Bergamasque, tantôt avec force, tantôt faiblement, et le reste de la terre ne lui sera de rien! il ne daignera pas se mêler de l’intérieur des Indiens et des Chinois! S’il vous reste un grain de raison, mes révérends pères, ne trouvez-vous pas ce système prodigieusement ridicule?
Malheureux, voyez ce chêne qui porte sa tête aux nues, et ce roseau qui rampe à ses pieds; vous ne dites pas que la grâce efficace a été donnée au chêne, et a manqué au roseau. Levez les yeux au ciel, voyez l’éternel Demiourgos créant des millions de mondes qui gravitent tous les uns vers les autres par des lois générales et éternelles. Voyez la même lumière se réfléchir du soleil à Saturne, et de Saturne à nous; et dans cet accord de tant d’astres emportés par un cours rapide, dans cette obéissance générale de toute la nature, osez croire, si vous pouvez, que Dieu s’occupe de donner une grâce versatile à sœur Thérèse, et une grâce concomitante à sœur Agnès.
Atome, à qui un sot atome a dit que l’Éternel a des lois particulières pour quelques atomes de ton voisinage; qu’il donne sa grâce à celui-là, et la refuse à celui-ci; que tel, qui n’avait pas la grâce hier, l’aura demain; ne répète pas cette sottise. Dieu a fait l’univers, et ne va point créer des vents nouveaux pour remuer quelques brins de paille dans un coin de cet univers. Les théologiens sont comme les combattants chez Homère, qui croyaient que les dieux s’armaient tantôt contre eux, tantôt en leur faveur. Si Homère n’était pas considéré comme poëte, il le serait comme blasphémateur.
C’est Marc-Aurèle qui parle, ce n’est pas moi: car Dieu, qui vous inspire, me fait la grâce de croire tout ce que vous dites, tout ce que vous avez dit, et tout ce que vous direz.
GRACIEUX.
Gracieux est un terme qui manquait à notre langue, et qu’on doit à Ménage. Bouhours, en avouant que Ménage en est l’auteur, prétend qu’il en a fait aussi l’emploi le plus juste, en disant: Pour moi, de qui le chant n’a rien de gracieux.
Le mot de Ménage n’en a pas moins réussi. Il veut dire plus qu’agréable; il indique l’envie de plaire, des manières gracieuses, un air gracieux. Boileau, dans son Ode sur Namur, semble l’avoir employé d’une façon impropre, pour signifier moins fier, abaissé, modeste: Et désormais gracieux, Allez à Liége, à Bruxelles, Porter les humbles nouvelles De Namur pris à vos yeux.
La plupart des peuples du Nord disent: Notre gracieux souverain; apparemment qu’ils entendent bienfaisant. De gracieux on a fait disgracieux, comme de grâce on a formé disgrâce: des paroles disgracieuses, une aventure disgracieuse. On dit disgracié, et on ne dit pas gracié. On commence à se servir du mot gracieuser, qui signifie recevoir, parler obligeamment; mais ce mot n’est pas employé par les bons écrivains dans le style noble.
GRAND, GRANDEUR.
De ce qu’on entend par ces mots.
Grand est un des mots le plus fréquemment employés dans le sens moral et avec le moins de circonspection. Grand homme, grand génie, grand esprit, grand capitaine, grand philosophe, grand orateur, grand poëte; on entend par cette expression: « quiconque dans son art passe de loin les bornes ordinaires ». Mais comme il est difficile de poser ces bornes, on donne souvent le nom de grand au médiocre.
On se trompe moins dans les significations de ce terme au physique. On sait ce que c’est qu’un grand orage, un grand malheur, une grande maladie, de grands biens, une grande misère.
Quelquefois le terme gros est mis au physique pour grand, mais jamais au moral. On dit de gros biens, pour grandes richesses; une grosse pluie, pour grande pluie; mais non pas gros capitaine, pour grand capitaine; gros ministre, pour grand ministre. Grand financier signifie un homme très-intelligent dans les finances de l’État; gros financier ne veut dire qu’un homme enrichi dans la finance.