(Juin 1674.) D'abord il fait une marche longue et vive, passe le Rhin à Philipsbourg, marche toute la nuit à Sintz- heim, force cette ville; et en même temps il attaque et met en fuite Caprara, général de l'Empereur, et le vieux duc de Lorraine, Charles lY, ce prince qui passa toute sa vie à per- dre ses Etats et à lever des troupes, et qui venait de réunir sa petite armée avec une partie de celle de l'Empereur. Tu- renne, après l'avoir battu, le poursuit et bat encore sa cava- lerie à Ladenbourg (juillet 1674); de là il court à un autre général des Impériaux, le prince de Bournonville, qui n'at- tendait que de nouvelles troupes pour s'ouvrir le chemin de l'Alsace; il prévient la jonction de ces troupes, l'attaque, et lui fait quitter le champ de bataille (octobre 1674).
L'Empire rassemble contre lui toutes ses forces; soixante et dix mille Allemands sont dans l'Alsace: Brisach et Phi- lipsbourg étaient bloqués par eux. Turenne n'avait plus que vingt mille hommes effectifs tout au plus. — (Décembre.) Le prince de Condé lui envoya do Flandre quelques secours de cavalerie: alors il traverse, par Tanne et par Béfort, des montagnes couvertes de neige; il se trouve tout d'un coup dans la haute Alsace, au milieu des quartiers des ennemis, qui le croyaient en repos en Lorraine, et qui pensaient que la campagne était finie. Il bat à Mulhausen les quartiers qui résistent; il en fait deux prisonniers. Il marche à Colmar, où l'électeur de Brandebourg, qu'on appelle le grand élec- teur, alors général des armées de l'Empire, avait son quar- tier. Il arrive dans le temps que ce prince et les autres gé- néraux se mettaient à table; ils n'eurent que le temps de s'échapper; la campagne était couverte de fuyards.
Turenne, croyant n'avoir rien fait tant qu'il restait quelque rappeler le souvenir de cette con- donner l'Alsace: « Si je m'en allais de quête. moi-mèrae. je ferais ce qu'ils auront 1. Lire le récit de cette campagne, peut-être de la peine à me faire faire; » trop écourté par Voltaire, dans Mi- et ce qu'il dit au marquis de la Fare: gnet, partie V. section 3, Il faut y « Il ne faut pas qu'il y;iit un homme ajouter au moins la réponse qu'il avait de guerre en repo'j. en France, tant faite à l'ordre quil avait reçu d'aban- qu'il y aura un Allemand eu Alsace. » CHAPITRE Xir 119 chose à faire, attend encore auprès de Tiirckheim une par- tie de l'infanterie ennemie. L'avanlaj^e du poste qu'il avait choisi rendait sa victoire sûre: il défait cette infanterie (5 jan- vier 1675). Enfin une armée de soixante et dix mille hommes se trouve vaincue et dispersée presque sans grand combat L'Alsace reste au roi, et les généraux de l'Empire sont obli- gés de repasser le Rhin.
Toutes ces actions consécutives, conduites avec tant d'art, si patiemment digérées, exécutées avec tant de promptitude, furent également admirées des Français et des ennemis. La gloire de Turenne reçut un nouvel accroissement, quand on sut que tout ce qu'il avait fait dans cette campagne, il l'avait fait malgré la cour, et malgré les ordres réitérés de Lou- vois, donnés au nom du roi. Résister à Louvois tout puis- sant, et se charger de l'événement, malgré les cris de la cour, les ordres de Louis XIV et la haine du ministre, no fut pas la moindre marque du courage de Turenne, ni le moindre exploit de la campagne.
Il faut avouer que ceux qui ont plus d'humanité que d'es- time pour les exploits de guerre gémirent de cette campagne si glorieuse. Elle fut célèbre par les malheurs des peuples, autant que par les expéditions de Turenne. Après la bataille de Sintzheim, il mit à feu et à sang le Palatinat, pays uni et fertile, couvert de villes et de bourgs opulents. L'électeur palatin vit, du haut de son château de Manheim, deux villes et vingt-cinq villages embrasés. Ce prince, désespéré, défia Turenne à un combat singulier, par une lettre pleine de re- proches ^ Turenne ayant envoyé la lettre au roi, qui lui dé- 1.:^^. Collini, secrétaire intime et renne commettait dans son pays, lui historiographe de l'électeur palatin, proposa un duel par un trompette a révoqué eu doute l'histoire du cartel nommé Petit-Jean. J'ai vu la maison par des raisons très spécieuses, éuon- de Bouillon persuadée de cette aneccées avec l)eaucoup d'esprit et de sa- dote. Le grand prieur de Vendôme et gacité. Il montre très judicieusement le maréchal de Villars n'en doutaient que l'électeur Charles-Louis ne put pas. Les Mémoires du marquis de écrire les lettres que Courtilz do Beauvau, contemporain, laflirment.
Sandras et Ramsay oiit imputées à ce Cependant il se peut que le duel n'ait prince. pas été expressément proposé dans Ou n'a jamais vu la véritable lettre la lettre amère que l'électeur dit luidc l'électeur Charles-Louis, ni la ré- même avoir écrite au prince maréchal ])onsu du maréchal de Turenne, Il a de Turenne. Plût à Dieu qu'il fût douseulement toujours passé pour cons- tcuix que le Palatinat ait été embrasé tant que l'électeur, justement outré deux lois! "Voilà ce qui n'est que trop des ravages et des incendies que Tu- constant, ce qui est essentiel, et ce 120 SIÈCLE DE LOUIS XIV fcndit d'accepter le cartel, ne répondit aux plaintes et au défi de l'électeur que par un compliment vague, et qui ne signifiait rien. C'était assez le style et l'usage de Turenne, de s'exprimer toujours avec modération et ambigu'ité.
Il brûla avec le même sang-froid les fours et une partie des campagnes de l'Alsace, pour empêcher les ennemis de subsister. Il permit ensuite à sa cavalerie de ravager la Lor- raine. On y fit tant de désordre, que l'intendant, qui, de soit côté, désolait la Lorraine avec sa plume, lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter ces excès. Il répondait froide- ment: Je le ferai dire à l'ordre. Il aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés, que des peuples^ qui, selon les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal qu'il faisait paraissait nécessaire; sa gloire couvrai>t tout: d'ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu'il em- pêcha de pénétrer en France y auraient fait beaucoup plus de mal qu'il n'en fit à l'Alsace, à la Lorraine et au Palatinat*^.
Telle a été, depuis le commencement du seizième siècle, la situation de la France, que, toutes les fois qu'elle a été en guerre, il a fallu combattre à la fois vers l'Allemagne, la Flandre, l'Espagne et l'Italie. Le prince de Condé faisait tête en Flandre au jeune prince d'Orange, tandis que Turenne chassait les Allemands de l'Alsace. La campagne du maré- chal de Turenne fut heureuse, et celle du prince de Condé sano-lanle. Les petits combats de Sintzheira et de Turckheini furent décisifs: la grande et célèbre bataille de Senef ne fut qu'un carnacre. Le grand Condé, qui la donna pendant les marches sourdes de Turenne en Alsace, n'en lira aucun suc- cès, soit que les circonstances des lieux lui fussent moins qu'on reproche à la mémoire de rtès vif; l'esprit do olievalorie n'était Louis XIV. P''-^ encore éteint. On voit dans les M. Collini reproche à M. le prési- k-ttres de Pellisson que Louis XIV dent Hénault d'avoir dit, dans sou lui-même demanda s'il pouvait eu Abrt-o-é chronologique, que le priuce conscience se battre contre l'empereur de Turenne répondit à ce cartel avec Léopold. » [v.].
une modération qui fit honte à l'èlec- 1. On sait, les ravages que les Alteur de cette bravade. La honte était lemands exerçaient les uns chez lesdans rinceudie, lorsqu'on n'était pas autres, pendant la guerre de Trente encore en guerre ouverte avec le Pa- ans. et ceux qu'ils exercèrent alors, latinat: et ce n'était point une bra- eu France quand ils y pi'uctrérent. D<< vade. dans uu prince justement irrité, nos jours, on ne connaît que troj) les de vouloir se battre contre l'auteur ravages qu'ils ont exercés chez nous.
de ces cruels excès. L'élecleur était dans la guerre de 1870.
CHAPITRE Xri 12Î favorables, soit qu'il ciàt pris des mesures moins justes, soit ])lulùt qu'il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquières ^ veut qu'on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat, parce que l'action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n'agirent point; mais il paraît qu'on s'ac- corde à nommer bataille cette journée si vive et si meur- trière. Le choc de trois mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu'un combat. C'est toujours l'importance qui décide du nom.
Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ quarante-cinq mille hommes, contre le prince d'Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. Il attendit que l'armée enne- mie passât un défilé à Senef, près de Mons. Il attaqua (11 août 1674) une partie de l'arrière-garde, composée d'Espagnols, et il y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris assez de précautions dans le passage du défilé, maie on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on u approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d'esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ses soldats. Il eut trois chevaux tués sous lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, eu hasarder en- core une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu'il n'y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se bat- tre. Ce que cette action eut de plus singulier, c'est que les troupes, de part et d'autre, après les mêlées les plus sanglan- tes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir, par une terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son côté, aucune n'ayant ni le champ de bataille ni la victoire, toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français; les ennemis firent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu- empêcha l'une et l'autre armée 1. FeuquitTes, né- à Paris en lOiS, 2. Los batailles que le prince de offifier consommé, a laissé des Me- Condé appelle des victoires, disaient moires militaires d'une critique un les contemporains, sont aussi meurpeu acerbe. trières que les défaites. Coudé pas- 122 SIECLE DE LOUIS XIY de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de don- ner de la réputation à ses armes, que le prince d'Orange, pour faire croire qu'il avait eu la victoire, assiégea Oude- narde; mais le prince de Condé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille, en faisant aussitôt lever le siège et en poursui- vant le prince d'Orange.
Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de sou génie. Le conseil de Vienne, n'osant plus confier la fortune de l'Empire à des princes qui l'avaient si mal défendu, remit à la tête de ses armées le général Montecuculli, celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de Saint-Gothard, et qui, malgré Turenne et Condé, avait joint le prince d'Orange et avait arrêté la fortune de Louis XIY, après la conquête de trois provinces de Hollande.
On a remarqué que les plus grands généraux de l'Empire ont souvent été tirés d'Italie^. Montecuculli était seul digne d'être opposé à Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent quatre mois h se suivre, à s'observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des victoires par les officiers allemands et français. L'un et l'autre jugeaient de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place, et ils ne se trompèrent jamais. Ils opposaient l'un à l'autre la pa- tience, la ruse et l'activité; enfin, ils étaient près d'en venir aux mains et de commettre leur réputation au sort d'une bataille, auprès du village de Saltzbach, lorsque Turenne, en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d'un coup de canon (27 juillet 1675). Il n'y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d'en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu'on en parle encore tous les jours-.
Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, son fils, se jetant en larmes auprès de lui: Ce n'est pas moi, lui dit Saint-IIilaire, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer! paroles comparables à tout ce que sait pour être dur envers les officiers; 2. Voir les lettres de madame do Sé- Tiirenne, avare du sang de SCS soldats, vigne des mois de juillet et d'août, et était adoré de l'armée. la belle Oraison funibrc de Flcchier.
1. Eiilre autres Piecolomini. Gallas, Les restes et le tombeau de Tiu'euuo Colloredo, Caprara. oui été transportés aux. Invalides.
CHAPITRE XII 123 l'histoire a cousacré do plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il l'ut pleuré des soldats et des peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas: la voix publique l'accusa même, lui et son frère l'archevêque de Reims, de s'être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme. On sait les honneurs que le roi fit rendre à sa mémoire, et qu'il fut en- terré à Saint-Denis comme le connétable du Guesclin, au-des- sus duquel l'opinion générale l'élève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable.
Turenne n'avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai; aussi disait-il qu'il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l'avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées dont la déci- sion rend quelquefois une nation maîtresse de l'autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l'Europe, dans un temps où l'i^rt de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu'on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la Fronde; quoiqu'il l'âge de près de soixante ans l'amour lui eût fait révéler le secret de l'État; quoiqu'il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d'un homme de bien, sage et modéré, parce que ses vertus et ses grands talents, qui n'étaient qu'à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d'autres hom- mes. Si on pouvait le comparer à quelqu'un, on oserait dire que, de tous les généraux des siècles passés, Gonsalve de Cor- doue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il res- semblait davantage.
Ce qui arriva en Alsace immédiatement après la mort de Turenne rendit sa perte encore plus sensible. Montecuculli, retenu par 1 habileté du général français trois mois entiers au delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu'il sut qu'il n'avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l'armée qui <iemeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Yaubrun, deux lieutenants généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l'Alsace, dont Turenne les avait tenus écar- tés. Elle avait besoin d'un chef non seulement pour la con- duire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d'un courage entreprenant, capable des ac- 124 SIECLE DE LOUIS XIY lions les plus belles et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu'aux ennemis*.
Créqui venait d'être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. — (11 août 1675.) Un corps de vingt mille Allemands, qui assié- geait Trêves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine lui quatrième. Il court, à travers de nou- veaux périls, se jeter dans Trêves, quil aurait dû secourir avec prudence, et quil défendit avec courage. Il voulait s'en- sevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable: il s'obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capi- taine Bois-Jourdain, à la tète des séditieux, va capituler sur la brèche. On n'a point vu commettre une lâcheté avec tant d'audace. Il menace le maréchal de le tuer, s il ne signe. Cré- qui se relire, avec quelques ofhciers fidèles, dans une église: il aime mieux être pris à discrétion que capituler 2.
Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de sièges et de combats, Louis XIY fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice, comme à l'ordi- naire, mais de faire marcher le ban et l'arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd hui hors d'usage, les possesseurs des liefs étaient dans l'obligation d'aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd'hui en Europe: il n'y a aucun Etat qui ne lève des soldats qu'on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.
Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIY suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis, depuis maréchal de Ro- cheforl-^, sur les frontières de Flandre, et après sur celles d Allemagne: mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, cl ne pouvait l'être. Les gentilshommes aimant la guerre et ca- pables de bien servir étaient olllciers dans les troupes; ceux 1. François de Cn-qni, duc de L.s- di-chappcr. Liro tons les mémoires diguieres. était petit-lils par sa mi-re du teuips; cousuller l'Ahrcgc chroiio- du diTuicr connétable. Né en 16.34, ma- logique du président Hi'-nanlt: « Bois- réchal en 1669. mort en 1687. Jourdain, dit-il, iit la capitulation à 2. Reboulot dit que le marquis de linsu du maréclial. » etc. (v.l Créqui eut la faiblesse de signer la 3. Le marquis de Ilochefort. un des capilidation: rien n'est plus faux: il huit maréchaux cn-és après la mort aima mieux se laisser prendre à dis- de Turennc et qu'on appela la mon- crétiou, et il eut ensuite le bonheur naie de Tureune.
CHAPITRE XII 125 CHAPITRE XII 125 que l'à^e ou le mécontenlcmcnt tenait renfermés chez eux n'en sortirent point; les autres, qui s'occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent avec répugnance, au nombre d'envi- ron quatre mille. Rien ne ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement, sans expé- rience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un ser- vice régulier, ils ne causèrent que de l'embarras, et on fut dégoûté d'eux pour jamais. Ce fut la dernière trace, dans nos armées réglées, qu'on ait vue de l'ancienne chevalerie, qui composait autrefois ces armées, et qui, avec le courage natu- rel à la nation, ne lit jamais bien la guerre.
(Août et septembre 1675.) Turenne mort, Créqui battu et prisonnier. Trêves prise, Montecuculli faisant contribuer l'Alsace, le roi crut que le prince de Coudé pouvait seul ranimer la confiance des troupes, que décourageait la mort de Turenne. Condé laissa le maréchal de Luxembourg sou- tenir en Flandre la fortune de la France, et alla arrêter les progrès de Montecuculli. Autant il venait de montrer d'im- pétuosité à Senef, autant il eut alors de patience. Son génie, qui se pliait à tout, déploya le même art que Turenne. Deux seuls campements arrêtèrent les progrès de l'armée alle- mande, et firent lever à ÏNIontecuculli les sièges d'Haguenau et de Saverne. Après cette campagne, moins éclatante que celle de Senef, et plus estimée, ce prince cessa de paraître à la guerre. Il eût voulu que son lils commandât; il offrait de lui servir de conseil; mais le roi ne voulait pour généraux ni de jeunes gens ni de princes; c'était avec quelque peine qu'il s'était servi même du prince de Condé. La jalousie de Lou- vois contre Turenne avait contribué, autant que le nom de Condé, à le mettre à la tête des armées.
Ce prince se retira à Chantilli*, d'où il vint très rarement à Versailles voir sa gloire éclipsée dans un lieu où le courti- san ne considère que la faveur. Il passa le reste de sa vie tourmenté de la goutte, se consolant de ses douleurs et de sa retraite dans la conversation des hommes de génie en tout genre dont la France était alors remplie. Il était digne de les entendre, et n'était étranger dans aucune des sciences ni des 1. On sait que CHantilly, la magni- çaisc, do VAcadcndc des sciences ninfique résidence des Condé, a étôlôguc raies et politiques et de ÏAcadé/iiic à l'Institut de France par le dernier des beaux-arts. L'auteur de ce niagnihéritier de la famille, le duc d'Au- fiquc; et patriotique don nen a plus, nialc, meniln'e de Y Académie fran- que lusulruit, sa vie durant.
126 SIECLE DE LOUIS XIV arts où ils brillaient. Il fut aflmiré encore dans sa retraite: mais enfin ce feu dévorant qui en avait fait dans sa jeunesse un héros impétueux et plein de passions ayant consumé les forces de son corps, né plus agile que rolDuste, il éprouva la caducité avant le temps et mourut en 1686. Montecuculli se retira du service de l'Empereur en même temps que le prince de Condé cessa de commander les armées de France.
C'est un conte bien répandu et bien méprisable que Mon- tecuculli renonça au commandement des armées après la mort de Turenne, parce qu'il n'avait, disait-il, plus d'émulé digne de lui. Il aurait dit une sottise, quand même il ne fût pas resté un Condé. Loin de dire cette sottise dont on lui fait honneur, il combattit contre les Français, et leur fit repasser le Rhin cette année. D'ailleurs quel général d'armée aurait jamais dit à son maître: « Je ne vous veux plus servir, parce que vos ennemis sont troj:) faibles, et que j'ai un mérite trop supérieur? » CHAPITRE XIII DEPUIS L.V MORT DE TVKENNE JUSQU A LA PAIX Après la mort de Turenne et la retraite du prince de Condé, le roi n'en continua pas la guerre avec moins d'avantage con- tre 1 Empire, l'Espagne et la Hollande. Il avait des officiers formés par ces deux grands hommes. Il avait Louvois, qui lui valait plus qu'un général, parce que sa prévoyance met- tait les généraux en état d'entreprendre tout ce qu'ils vou- laient. Les troupes, longtemps victorieuses, étaient animées du même esprit, qu'excitait encore la présence d'un roi tou- jours heureux.
Il prit en personne, dans le cours de cette guerre, Condé (26 avril 1676), Bouchain (11 mai 1676), Yalencicnnes (17 mars 1677), Cambrai (5 avril 1677). On l'accusa, au siège de Bou- chain, d'avoir craint de combattre le prince d'Orange, qui vint se présenter devant lui avec cinquante mille hommes, CHAPITRE XII pour tenter de jelcr du secours dans la place *. On repro- cha aussi au prince d Orange d'avoir pu livrer bataille à Louis XIV, et de ne l'avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et généraux, qu'on les blâme toujours de ce qu'ils font et de ce qu'ils ne font pas; mais ni lui ni le prince d'Orange n'étaient blâmables. Le prince ne donna point la bataille, quoiqu'il le voulût, parce que Monterey, gouverneur des Pays-Bas, qui était dans son armée, ne voulut point exposer son gouvernement au hasard d'un événement décisif; et la gloire de la campagne demeura au roi, puisqu'il fit ce qu'il voulut, et qu'il prit une ville en présence de son ennemi.
A l'égard do Yalencicnnes, elle fut prise d'assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage im- pétueux de la nation.
Le roi faisait ce siège, ayant avec lui son frère et cinq ma- réchaux de France, d'Humières, Schomberg, la Feuillade, Luxembourg et de Lorges. Los maréchaux commandaient chacun leur jour lun après l'autre. Yauban dirigeait toutes les opérations.
On n'avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d'abord attaquer deux demi-lunes. Derrière ces demi- lunes était un grand ouvrage à couronne, palissade et fraisé ^, entouré d'un fossé coupé de plusieurs traverses ^. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage, entouré d'un autre fossé. Il fallait, après s'être rendu maître de tous 1. L'année du prince d'Ornnge ne comptait jias plus de quarante mille hommes contre prés de cinquante mille qui formaient Tarmc-e française. Louvois, qui fut tant de fois le mau- vais génie de Louis XIV, et la Feuil- lade, par leurs conseils et leurs sup- plications, empêchèrent le roi de livrer une bataille qui eût ruiné pro- bablement la fortune du prince d O- range. Louis XIV se rappela toujours cette circonstance avec regret. « Le 16 avril 1699, dit Dangean dans son Journal, on vint ])arler au roi. à la promonade, du jour ([ni ('-tait celui d'hier, quil campa à la Censé d'Har- tebise, j)rés de Valenciennes. Il nous dit tout bas que c'était le jour de sa i ic ou il avait fait le plus de fautes; qu'il n')f pensait jamais sans une ex- trême douleur; qu'ily rêvait quelque- fois la nuit et se réveillait toujours en colère, parce qu'il avait manqué une occasion sûre de défaire ses ennemis. Il en rejeta la principale faute sur un homme qu'il nous nomma, et ajouta encore: C'était un homme insuppor- table, dans ces occasions-là, comme partout ailleurs. Cet homme était Louvois. » 2. M Fraisé. » On appelle ainsi un talus extérieur de fortification, garni, vers le milieu de sa hauteur, d'une rangée de pieux dont les pointes sont tournées vers les assaillants.
3. « Traverses », tranchées prati- quées dans un fossé pour le rendre plus diflicile à franchir.
128 SIECLE DE LOUIS XIY ces rclranchcmcnts, franchir un bras fie lEscaul. Ce bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrae^e, qu'on nomme pâté*. Derrière ce pâté coulait le ^rand cours de l'Escaut, profond et rapide, qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces ou- vrages étaient couverts de canon. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.
Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. C'était l'usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu et d'épargner le sang du soldat. Yauban proposa de faire l'attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Yauban tint ferme, avec la confiance d un homme certain de ce qu'il avance. « Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat: vous l'épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu'une partie de nos gens tire sur l'autre, comme il n'arrive que trop souvent. Il s'agit de surprendre l'ennemi, il s'attend toujours aux attaques de nuit: nous le surprendrons en effet, lorsqu il faudra qu'épuisé des fatigues d'une veille, il sou- tienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que s'il y a dans cette armée des soldats de peu de courage, la nuit favorise leur timidité; mais que pondant le jour lœil du général inspii'e la valeur et élève les hommes au-dessus d'eux-mêmes. » Le roi se rendit aux raisons de Yauban, malgré Louvois et cinq maréchaux de France.
(17 mars 1677.) A neuf heures du matin, les deux compa- gnies de mousquetaires -, une centaine de grenadiers, un ba- taillon des gardes, un du régiment de Picardie, montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à couronne. L'ordre était simplement de s'y loger, et c'était beaucoup; mais quelques mousquetaires noirs ayant pénétré par un petit sentier jus- qu'au retranchement intérieur qui était dans cette fortifica- tion, ils s'en rendent d'abord les maîtres. Dans le même temps, les mousquetaires gris y abordent par un autre en- droit. Les bataillons des gardes les suivent; on tue et ou 1. « PAtf )i. potito fortification iso- 2. Il y avait los moiisqiiotairos gris li'o. m avant du rempart, et eutourcc ot li-s nu)iis(iui'tair«'s noirs, de la cou- dVaii. Itiir do leurs clievaux.
CHAPITRE XIII 129 poursuit les assiégés: les mousquetaires baissent le pout- levis qui joint cet ouvrage aux autres: ils suivent l'ennemi de retranchement en retranchement, sur le petit bras de l'Escaut et sur le grand. Los gardes s'avancent en foule. Les mousquetaires sont déjà dans la ville, avant que le roi sache que le premier ouvrage attaqué est emporté.
Ce n'était pas encore ce qu'il y eut de plus étrange dans cette action. Il était vraisemblable que de jeunes mousque- taires, emportés par l'ardeur du succès, se jetteraient aveu- glément sur les troupes et sur les bourgeois qui venaient à eux dans la rue, qu'ils y périraient, ou que la ville allait être pillée; mais ces jeunes gens, conduits par un cornette^ nommé Moissac, se mirent en bataille derrière des charrettes; et, tandis que les troupes qui venaient se formaient sans précipitation, d'autres mousquetaires s'emparaient des mai- sons voisines, pour protéger par leur feu ceux qui étaient dans la rue. On donnait des otages de part et d'autre; le conseil de ville s'assemblait; on députait vers le roi: tout cela se faisait sans qu'il y eût rien de pillé, sans confusion, sans faire de fautes d'aucune espèce. Le roi fit la garnison prisonnière de guerre, et entra dans Valenciennes, étonné d'en être le mailre. La singularité de l'action a engagé à en- trer dans ce détail.
(9 mars 1678.) Il eut encore la gloire de prendre Gand en quatre jours, et Ypres en sept (25 mars). Yoilù ce qu'il fit par lui-même. Ses succès furent encore plus grands par ses généraux.
(Septembre 1676.) Du côté de l'Allemagne, le maréchal duc de Luxembourg laissa d'abord, à la vérité, prendre Philips- bourg à sa vue, essayant en vain de la secourir avec une armée de cinquante mille hommes. Le général qui prit Philipsbourg était Charles Y ^, nouveau duc de Lorraine, héritier de son oncle Charles lY, et dépouillé comme lui de ses Etats. Il avait toutes les qualités de son malheureux oncle, sans en avoir les défauts. Il commanda longtemps les armées de l'Empire avec gloire; mais, malgré la prise de Philipsbourg, et quoi- qu'il fût mis à la tête de soixante mille combattants, il ne put 1. Oa appelait cornette l'officier succéda à son oude en 1CT5. Il deviut qui portait le drapeau ou cornette des ua des meilleurs gc-uéraux de lAu- compagnies légL'res. triche. Ce fut lui qui, avec Sobieski, sauva eu 1683 Vieuae assiégée par les 2. Charles de Lorraine \lC34-lC9Jj Turcs.
130 SIECLE DE LOUIS XIV jamais rentrer dans ses États. En vain il mit sur ses étendards: Aut nunc, aut nunquam, ou maintenant, ou jamais.