SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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pés de leurs inventions, déterminèrent le roi à permettre 1 essai de cette nouveauté.

Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux ordinaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à fond de cale, sur lequel on maçonna des creux où Ion mit les mortiers. Il partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui était chargé de l'en- treprise et n'en attendait aucun succès. Duquesne et les Al- gériens furent étonnés de l'effet des bombes. — (28 octobre 1681.) Lue partie de la ville fut écrasée et consumée; mais cet art, porté bientôt chez les autres nations, ne servit qu'à multiplier les calamités humaines, et fut plus dune fois re- doutable à la France, où il fut inventé.

La marine, ainsi perfectionnée en peu d'années, était le fruit des soins de Colbert. Louvois faisait à l'envi fortifier plus décent citadelles. De plus, on bâtissait Huningue, Sar- 1. Sur les constructions et fortifi- trente -trois nouvelles, dont Lille, cations quon dut il Vaubiin, lire riiis- Strasbourg, Metz, Thionville, Lantoire récente de Vaubau par M. Mi- dau, Phalsbuurg. Huuiugue et Bélort, chel. Il travailla à réparc-r trois cents qui nous est resté grâce à M. Thiers places anciennes et en construisit eu 1870.

142 SIECLE DE LOUIS XIV rclouis, les forteresses de Strasbourg, Mont-Royal, etc., et pendant que le royaume acquérait tant de force au dehors, on ne voyait au dedans que les arts en honneur, l'abondance, les plaisirs. Les étrangers venaient en foule admirer la cour de Louis XIY; son nom pénétrait chez tous les peuples du monde.

Son bonheur et sa gloire étaient encore relevés par la fai- blesse de la plupart des autres rois, et par le malheur de leurs peuples. L'empereur Léopold avait alors à craindre les Hon- grois révoltés, et surtout les Turcs, qui, appelés par les Hon- grois, venaient inonder l'Allemagne. La politique de Louis persécutait les protestants en France, parce qu'il croyait devoir les mettre hors d'état de lui nuire; mais il protégeait sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l'armement des Turcs avant la paix de Ximègue. Le divan, par une singularité bizarre, a presque toujours attendu que l'Empereur fût en paix pour se déclarer contre lui. Il ne lui fit la guerre en Hongrie qu'en 1682; et, l'année d'après, l'armée ottomane, forte, dit-on, de plus de deux cent mille combattants, augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant sur son passage ni villes fortifiées, telles que la France en avait, ni corps d'armée capables de l'arrêter, pé- nétra jusqu'aux portes de Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.

L'empereur Léopold quitta d'abord Vienne avec précipita- tion, et se retira jusqu'à Lintz, à l'approche des Turcs; et quand il sut qu'ils avaient investi Vienne, il ne prit d'autre parti que d'aller encore plus loin, jusqu'à Passau, laissant le duc de Lorraine à la tète d'une petite armée, déjà entamée en chemin par les Turcs, soutenir comme il pourrait la for- tune de l'Empire.

Personne ne doutait que le grand vizir Kara Mustapha, qui commandait l'armée ottomane, ne se rendît bientôt maître de Vienne, ville mal fortifiée, abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une garnison dont le fond devait être de seize mille hommes, mais dont l'effectif n'était pas de plus de huit mille. On touchait au moment de la plus terrible ré- volution.

Louis XIV espéra, avec beaucoup de vraisemblance, que l'Allemagne, désolée par les Turcs, et n'ayant contre eux qu'un chef dont la fuite augmentait la terreur commune, se- CHAPITRE XIV 143 mit obligée de recourir à la prolection de la France. Il avait une armée sur les frontières de l'Empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le protecteur de l'Empire, et faire son fils roi des Romains *.

Il avait joint d'abord les démarches généreuses à ses des- seins politiques, dès que les Turcs avaient menacé l'Autri- che; non qu'il eût envoyé une seconde fois des secours à l'Empereur, mais il avait déclaré qu'il n'attaquerait point les Pays-Bas, et qu'il laisserait ainsi à la branche d'Autriche espagnole le pouvoir d'aider la branche allemande prête à succomber: il voulait, pour prix de son inaction, qu'on le satisfit sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et principalement sur ce bailliage d'Alost, qu'on avait oublié d'insérer dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxemboursr o o en 1682, sans attendre qu'on le satisfit, et il s'abstint de toute hostilité une année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siège de Vienne. Le conseil d'Espagne, au lieu de l'apaiser, l'aigrit; et Louis XIY reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque Vienne était près de suc- comber: c'était au commencement de septembre; mais, con- tre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption du grand vizir, sa mollesse, son mépris brutal pour les chré- tiens, son ignorance, sa lenteur, le perdirent: il fallait l'excès de toutes ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne, Jean Sobieski, eut le temps d'arriver; et, avec le secours du duc de Lorraine, il n'eut qu'à se présenter de- vant la multitude ottomane pour la mettre en déroute (12 sep- tembre 1683). L'Empereur revint dans sa capitale, avec la douleur de l'avoir quittée^. Il y rentra lorsque son libérateur sortait de l'église où l'on avait chanté le Te Deiim, et où le prédicateur avait pris pour son texte: // fut un homme en- voyé de Dieu, nommé Jean. Vous avez déjà vu^ que le pape Pie V avait appliqué ces paroles à don Juan d'Autriche, après la victoire de Lépante (octobre 1571 i. Vous savez que ce qui 1. Louis XIV songeait en effet à la Trêves et Cologne seraient pour lui.

prochaine élection impériale; les 2. Sur la campagne de 1683 et le électeurs laïques de Brandebourg, siège de Vienne, lire l'Essai sur les de Saxe et de Bavière avaient pro- mœurs, chap. cxii, et dans les Annamis leurs voix, et il n'était pas dé- les de l'Empire, Tannée 1683; Salvanraisonuable de penser que les trois dy, Histoire de Sobieski.

électeurs ecclésiastiques de Mayence, 3. Dans l'Essai sur les mœurs.

144 SIECLE DE LOUIS XIV paraît neuf n'est souvent qu'une redite. L'empereur Léopold fut à la fois triomphant et humilié. Le roi de France, n'ayant plus rien à ménae^er, fit bombarder Luxembourçj. Il se saisit de Courtrai (novembre 1683), de Dixraude en Flandre. Il s'empara de Trêves et en démolit les fortifications; tout cela pour remplir, disait-on, l'esprit des traités de Ximèjçue. Les Impériaux et les Espagnols négociaient avec lui à Ratis- bonne, pendant qu'il prenait leurs villes; et la paix de Ni- mègue enfreinte fut changée en une trêve de vingt ans (août 1684), par laquelle le roi garda la ville de Luxembourg et sa principauté, qu'il venait de prendre.

(Avril 1684.) Il était encore plus redouté sur les côtes de l'Afrique, oîi les Français n'étaient connus, avant lui, que par les esclaves que faisaient les barbares, Alger, deux fois bombardée, envoya des députés lui deman- der pardon, et recevoir la paix; ils rendirent tous les esclaves chrétiens, et payèrent encore de l'argent, ce qui est la plus grande punition des corsaires.

Tunis, Tripoli, firent les mêmes soumissions. Il n'est pas inutile de dire que lorsque Damfreville, capitaine de vaisseau, vint délivrer dans Alger tous les esclaves chrétiens au nom du roi de France, il se trouva parmi eux beaucoup d'Anglais qui, étant déjà à bord, soutinrent à Damfreville que c'était en considération du roi d'Angleterre qu'ils étaient mis en liberté. Alors le capitaine français fit appeler les Algériens, et re- mettant les Anglais à terre: Ces gens-ci, dit-il, prétendent n'être délivrés qu'au nom de leur roi: le mien ne prend point la liberté de leur offrir sa protection: je vous les remets: c'est à vous à montrer ce que vous devez au roi d'Angleterre. Tous les Anglais furent remis aux fers. La fierté anglaise, la faiblesse du gouvernement de Charles II et le respect des nations pour Louis XIY se font connaître par ce trait.

Tel était ce respect universel, qu'on accordait de nouveaux honneurs à son ambassadeur à la Porte ottomane, tel que ce- lui du sopha^; tandis qu il humiliait les peuples d'Afrique qui sont sous la protection du Grand Seigneur, La république de Gènes s'abaissa encore plus devant lui que celle d Alger. Gènes avait vendu de la poudre et des 1. « Sfipha, » siège sur lequel le traiter d'égal à égal avec celui «ju'on grand vizir donne ses audiences. Ac- recevait, corder les honneurs du sopha, celait CHAPITRE XIV 145 bombes aux Algériens. Elle construisait quatre galères pour le service de l'Espagne. Le roi lui détendit, par son envoyé Saint-Olon, l'un de ses gentilshommes ordinaires, de lancer à l'eau les galères, et la menaça d'un châtiment prompt si elle ne se soumettait à ses volontés. Les Génois, irrités de cette entreprise sur leur liberté, et comptant trop sur le secours de l'Espagne, ne firent aucune satisfaction. Aussitôt quatorze gros vaisseaux, vingt galères, dix galiotes à bombes, plusieurs frégates, sortent du port de Toulon. Seignelai, nouveau se- crétaire de la marine, et à qui le fameux Colbert, son père, avait déjà fait exercer cet emploi avant sa mort, était lui-même sur la flotte. Ce jeune homme, plein d'ambition, de courage, desprit, d'activité, voulait être à la fois guerrier et ministre; avide de toute espèce de gloire, ardent à tout ce qu'il entreprenait, et mêlant le plaisir aux affaires sans qu'elles en souffrissent. Le vieux Duquesne commandait les vaisseaux, le duc de Morte- mart les galères; mais tous deux étaient les courtisans du se- crétaire d'Etat. On arrive devant Gênes (17 mars 1684); les dix galiotes y jettent quatorze mille bombes, et réduisent en cendres une partie de ces édifices de marbre qui ont fait donner à la ville le nom de Gênes la superbe ^ Quatre mille sol- dats débarqués s'avancent jusqu'aux portes, et brûlent le fau- bourg de Saint-Pierre d'Arène. Alors il fallut s'humilier, pour prévenir une ruine totale (22 février 1685). Le roi exigea que le doge de Gênes et quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son palais de Versailles; et, de peur que les Génois n'éludassent la satisfaction et ne déro- bassent quelque chose à sa gloire, il voulut que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa princi- pauté, malgré la loi perpétuelle de Gênes qui ôte cette dignité à tout doge absent un moment de la ville.

Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Lomel- lino, Garibaldi, Durazzo et Salvago, vinrent à Versailles faire toutce que le roi exigeait d'eux. Le doge, en habit de cérémonie, parla, couvert d'un bonnet de velours rouge qu'il ôtait sou- vent: son discours et ses marques de soumission étaient dic- tés par Seignelay. Le roi l'écouta, assis et couvert; mais, 1. On commença le bombardement en cendres. Une médaille représenta du 18 au 22 mai; le 2.3, le feu recom- le roi foudroyant la ville de GJnes mença; le 24, le faubourg de Saint- avec cette légende: TiTra/a j« iH/?er- Pierre-d'Aréna fut emporté et réduit bos fulmina: Genua emendata.

146 SIÈCLE DE LOUIS XIV comme dans toutes les actions de sa vie il joignait la poli- tesse à la dignité, il traita Lescaro et les sénateurs avec au- tant de bonté que de faste. Les ministres Louvois, Croissi et Seignelai ^ lui firent sentir plus de fierté. Aussi le doge di- sait: Le roi ôte à nos cœurs la liberté par la manière dont il nous reçoit, mais ses ministres nous la rendent. Ce doge était un homme de beaucoup d'esprit. Tout le monde sait que le marquis de Seignelai lui ayant demandé ce qu'il trouvait de plus singulier à Versailles, il repondit: C'est de m'y voir. (1684.) L'extrême goût que Louis XIY avait pour les choses d'éclat fut encore bien flatté par l'ambassade qu'il reçut de Siam, pays oîi l'on avait ignoré jusqu'alors que la France existât. Il était arrivé, par une de ces singularités qui prou- vent la supériorité des Européens sur les autres nations, qu'un Grec, fils d'un cabaretier de Céphalonie, nommé Phalk Constance, était devenu harcalon, c'est-à-dire premier minis- tre ou grand vizir du royaume de Siam. Cet homme, dans le dessein de s'affermir et de s'élever encore, et dans le besoin qu'il avait de secours étrangers, n'avait osé se confier ni aux Anglais ni aux Hollandais; ce sont des voisins trop dange- reux dans les Indes. Les Français venaient d'établir des comptoirs sur les côtes de Coromandcl et avaient porté dans ces extrémités de l'Asie la réputation de leur roi. Constance crut Louis XIY propre à être flatté par un hommage qui viendrait de si loin sans être attendu. Il envoya, au nom du roi de Siam, son maitre, une solennelle ambassade avec de grands pré- sents à Louis XIV, pour lui faire entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire, ne voulait faire de traité de commerce qu'avec la nation française, et qu'il n'était pas même éloigné de se faire chrétien. La grandeur du roi flattée, et sa religion trompée, l'engagèrent à envoyer au roi de Siam deux ambas- sadeurs et six jésuites; et depuis il y joignit des officiers avec huit cents soldats: mais l'éclat de celte ambassade sia- moise fut le seul fruit qu'on en retira. Constance périt qua- tre ans après, victime de son ambition: quelque peu des Français qui restèrent auprès de lui furent massacrés, d'au- tres obligés de fuir; et sa veuve, après avoir été sur le point d'être reine, fut condamnée, par le successeur du roi de Siam, à servir dans la cuisine, emploi pour lequel elle était née 2.

1. Charles Colbert de Croissi, frère gnelai, fils de Colbort, fut ministre de Colbert. secrétaire d'État des af- de la marine et mourut «n ir.90. faires étr.mgères. Le marquis de Sei- 2. L'ambassade futi)lus sérieuse et CHAPITRE XIV l'i7 Cette soif de gloire, qui portait Louis XIV îi se distinguer vn tout des autres rois, paraissait encore dans la hauteur <|u il affectait avec la cour de Rome. Odescalchi, Innocent XI, (ils d'un banquier du Milanais, était sur le trône de l'Eglise. C'était un homme vertueux, un pontife sage, peu théologien, prince courageux, ferme et magnifique. Il secourut contre les Turcs l'Empire et la Pologne de son argent, el les Vénitiens fie ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s'é- tonnait qu'un pape prît si vivement le parti des Empereurs, qui se disent rois des Romains, et qui, s'ils le pouvaient, ré- gneraient dans Rome; mais Odescalchi était né sous la do- mination autrichienne. Il avait fait deux campagnes dans les troupes du Milanais. L'habitude et l'humeur gouvernent les hommes. Sa fierté s'irritait contre celle du roi, qui, de son <;ôté, lui donnait toutes les mortifications qu'un roi de France peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait depuis longtemps dans Rome un abus difficile à déraciner, parce qu'il était fondé sur un point d'honneur dont se piquaient tous les rois catholiques. Les ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise et d'asile*, affecté à leur maison, jusqu'à une très grande distance, qu'on nomme quartier. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient la moitié de Rome un asile sur à tous les crimes. Par un autre iibus, ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassa- deurs ne payait jamais d'entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.

Le pape Innocent XI ^ obtint enfin de l'Empereur, du roi plus importante que Voltaiz'e no la un coupable ou un criminel passible représente. Constance commença à des lois du gouvernement poutiûcal. réussir et avait fait occuper Bankok et Merghi, quand il tomba eutre les -■ Innocent XI (Benoit Odescalchi, mains des Siamois et, torturé, mou- pape de 16TC à 1689). Voir Louis XIV rut avec courage. Sa femme, d'origine et Iniioccnt XI, par Michaud, 1883. Ou japonaise, parvint en France avec son li" qualifiait en France de grand hom- lils et jouit dune rente payée par la me de bien ^Mémoires de Bussy - Compagnie des Indes. Rabutin et de madame de la Fayette). 1. « Droit de franchise et d'asile. » Voltaire dit ailleurs de lui qu'il était Les ambassadeurs prétendaient que vertueuv, sage et courageux. Mais leurs palais et les environs devaient Louis XIV avait depuis plusieurs an- être réputés comme territoire de leur uées avec lui, à cause de lu ri-^fale, et pays, et qu'ainsi nul n'y pouvait ve- tle la Déclaration du clerg^é de France nir, sans leur permission, exercer l'au- (I682i, de graves diiïicultés qui euve- torité publique, pour y saisir même uiméreut leurs rapports.

148 SIEGLK DE LOUIS XIV d'Espagne, de celui de Pologne, et du nouveau roi d'Angle- terre, Jacques II, prince catholique, qu'ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très mécontent du pape, répondit « qu'il ne s'était jamais réglé sur l'exemple d autrui, et que c'était à lui de servir d'exemple ». Il envoya à Rome le mar- quis de Lavardin en ambassade, pour braver le pape (16 no- vembre 1687). Lavardin entra dans Rome, malgré les défen- ses du pontife, escorté de quatre cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires et de deux cents hom- mes de livrée, tous armés. Il prit possession de son palais, de ses quartiers et de l'église de Saint-Louis i, autour des- quels il fit poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans une place de guerre.

Le cardinal d'Estrées, homme d'esprit, mais négociateur souvent malheureux, était alors chargé des affaires de France à Rome. D'Estrées, ayant été obligé de voir souvent le mar- quis de Lavardin, ne put être admis à l'audience du pape sans recevoir l'absolution 2.

Louis, avec la même hauteur, mais toujours soutenu pai- les souterrains de la politique, voulut donner un électeur à Cologne. Occupé du soin de diviser ou de combattre l'Em- pire, il prétendait élever à cet électoral le cardinal de Fur- stenberg, évèque de Strasbourg, sa créature et la victime dt- ses intérêts, ennemi irréconciliable de l'Empereur, qui l'avait fait emprisonner dans la dernière guerre, comme un Alle- mand vendu à la France.

Le chapitre de Cologne, comme tous les autres chapitres d'Allemagne, a le droit de nommer son évêque, qui par là de- vient électeur. Celui qui remplissait ce siège était Ferdinand de Bavière, autrefois l'allié et depuis l'ennemi du roi, comme tant d'autres princes. Il était malade à extrémité. L'argent du roi répandu à propos, les intrigues et les promesses firent élire le cardinal de Furstenberg comme coadjuteur; et, après la mort du prince, il fut élu une seconde fois par la pluralité des suffrages. Le pape, par le concordat germanique, a le 1. « De l'église Saint-Louis. » Il y a Parce que l'ambassatlfur de Franci'. à Rome une église dite de Saint- par suite de sa conduite dans rallairt' Louis-dcs-t'iançais, qui appartient à tlu droit de franchise, avait tncouru la France. rexcomniunicatir>n du pape.

CHAPITRE XV 149 <lroît de conférer rcvcché à l'élu, et l'Empereur a celui de <'onlirmer l'électorat. L'Empereur et le pape Innocent XI, persuadés que c'était presque la même chose, de laisser Furstenber^ sur ce trône électoral et d'y mettre Louis XIV, s'unirent pour donner cette principauté au jeune Bavière, tVère du dernier mort. — (Octobre 1688.) Le roi se vengea du pape en lui ôtant Avignon, et prépara la guerre à l'Empereur, Il inquiétait en même temps l'électeur palatin, au sujet des «^Iroils de la princesse palatine. Madame, seconde femme de Monsieur; droits auxquels elle avait renoncé par son contrat <le mariage. La guerre faite à l'Espagne, en 1667, pour les droits de Marie-Thérèse, malgré une pareille renonciation, prouve bien que les contrats sont faits pour les particuliers. Voilà comme le roi, au comble de sa grandeur, indisposa, ou dépouilla, ou humilia presque tous les princes; aussi presque tous se réunissaient contre lui.

CHAPITRE XV LE ROI JACOrES DETRONE PAR SOX GENDRE GUILLAUME III, ET PROTÉGÉ PAR LOUIS XIV.

Le prince d'Orange, plus ambitieux que Louis XIV, avait conçu des projets vastes qui pouvaient paraître chimériques <laus un stathouder de Hollande, mais qu'il justifia par son habileté et par son courage. Il voulait abaisser le roi de France, et détrôner le roi d'Angleterre. Il n'eut pas de peine à liguer petit à petit l'Europe contre la France. L'Empereur, une partie de l'Empire, la Hollande, le duc de Lorraine, s'é- taient d'abord secrètement ligués à Augsbourg (1687) *; en- suite l'Espagne et la Savoie s'unirent à ces puissances. Venise favorisait les confédérés, sans se déclarer ouvertement. Tous 1. « LigiK'S à Augsbourg. » La li- "Westphalic, de Ximt'-guo, et la trêve giio d'Augsbourg avait été formée de Ratisbonne. L'électeur palatin, <ii 168G. eutrc la Hollande, la Suéde, puis Guillaume III pour l'Angleterre 1 Empereur, le Brandebourg, la Ba- et les Provinccs-Unics, et le duc de viere, pour maintenir les traités de Savoie y adhérèrent.

150 SIECLE DE LOUIS XIV les princes d'Italie étaient pour eux. Dans le Xord, la Suède était alors du parti des Impériaux, et le Danemark était un allié inutile de la France. Des milliers de protestants fuyant la persécution de Louis, et emportant avec eux hors de • France leur industrie et leur haine contre le roi, étaient de nouveaux ennemis qui allaient dans toute lEurope exciter les puissances déjà animées à la guerre. Le roi était de tous côtés entouré d'ennemis, et n'avait d'ami que le roi Jacques.

Jacques, roi d'Angleterre, successeur de Charles II ^ et ca- tholique comme lui, était indigné de voir que tant de rois dans lEurope étaient despotiques; que ceux de Suède et de Danemark le devenaient alors; qu'enfin il ne restait plus dans- le monde que la Pologne et l'Angleterre, où la liberté des peuples subsistât avec la royauté. Louis XIY l'encourageait à devenir absolu chez lui. Il s'y prit si malheureusement,, qu'il ne fit que révolter tous les esprits. Il agit d'abord comme s'il fût venu à bout de ce qu'il avait envie de faire; mettant en prison sept évêques anglicans, qu'il eût pu ga- gner; ôtant les privilèges à la ville de Londres, ù laquelle il devait plutôt en accorder de nouveaux; renversant avec hau- teur des lois qu'il fallait saper en silence; enfin, se condui- sant avec si peu de ménagement, que les cardinaux de Rome disaient en plaisantant» qu'il fallait l'excommunier, comme un homme qui allait perdre le peu de catholicisme qui restait en Angleterre ». Le pape Innocent XI n'espérait rien des entre- prises de Jacques et refusait constamment un chapeau de car- dinal, que ce roi demandait pour son confesseur le jésuite Peters. Les principales têtes de l'Etat se réunirent en secret contre les desseins du roi. Ils députèrent vers le prince d'Orange. Leur conspiration fut tramée avec une prudence et un secret qui endormirent la confiance de la cour.

Le prince d'Orange équipa une flotte qui devait porter qua- torze à quinze mille hommes. Ce prince n'était rien autre chose qu'un particulier illustre, qui jouissait à peine de cinq cent mille florins de rente; mais telle était sa politique heu- reuse, que l'argent, la flotte, les cœurs des Etats-Généraux étaient à lui. Il était roi véritablement en Hollande par sa conduite habile, et Jacques cessait de l'être en Angleterre 1. Pour losr.'jïnos âo Charles II et otBnrnnt. Mcmoircs pour servir u l/tis- de Jnrqiies II, voir riiistoricii anp;lais tnircdela Grande-Bretagne sous Char- Mat-n-.ilay, Ihistorii-n français Giiizot, les II et Jacques II.

CHAPITRE XV 151 par sa précipitation. On publia d'abord que cet armement était destiné contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes. Barillon, ambassadeur de France à Londres, homme de plaisir, plus instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de l'Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas: il olfrit des secours à son allié, qui les refusa d'abord avec sécurité, et qui les de- manda ensuite lorsqu'il n'était plus temps, et que la flotte du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à la fois, comme il se manqua à lui-même. — (Octobre 1688.) Il écrivit en vain à l'empereur Léopold, qui lui répondit: // ne vous est arrivé que ce que nous vous avions prédit. Il comptait sur sa flotte; mais ses vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi. Il pouvait au moins se défendre sur terre: il avait une armée de vingt mille hommes; et s'il les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion, il est à croire qu'ils eussent combattu; mais il leur laissa le loisir de se détermi- ner. Plusieurs officiers généraux l'abandonnèrent; entre au- tres ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu'à Jac- ques, et si illustre sous le nom de Marlborough i. Il était favori de Jacques, sa créature, son lieutenant général dans l'armée; cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince d'Orange. Le prince de Danemark, gendre de Jacques, enfin sa propre fille, la princesse Anne, l'abandonnèrent.