SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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sors; leurs cendres furent dispersées. C'était pour la seconde fois que ce beau pays était désolé sous Louis XIV; mais les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n'étaient que des étincelles, en comparaison de ce dernier incendie. L'Europe en eut horreur. Les ofQciers qui l'exécutèrent étaient honteux d'être les instruments de ces duretés. On les rejetait sur le marquis de Louvois, devenu plus inhumain par cet endurcissement de cœur que produit un long ministère ^. Il avait en effet donné ces conseils; mais Louis avait été le maître de ne les pas suivre. Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flam- mes. Il signa, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays, parce qu'il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre; mais de plus près, il n'en eût vu que Ihorreur. Les nations, qui jusque-là n'avaient blâmé que son ambition en l'admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa politique; car si les ennemis avaient pénétré dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres ^.

1. L'incendie du Palatinat ne fut dû qu'à la cruauté de Louvois; voici une anecdote qui le prouverait. Non content davoirbrùlé Worras et Spire, Louvois voulait engager le roi à dé- truire Trêves, dont les ennemis pou- vaient faire une place d armes. La proposition ne plut point à Louis XIV, qui ne se laissa pas persuader. Lou- vois disputa, mais n'insista pas cette première fois. Cependant, comme il avait l'expérience cpi'en tenant ferme il l'emportait ordinairement, étant venu quelques jours après tra- vailler chez madame de Ma intenon avec le roi. il lui dit en finissant « qu'il avait bien senti que le scriipide était la seule raison qui lent retenti de con- sentir à une chose aussi nét-essairc ji.son service que l'était le brfdcnïent de Trêves; qu'il croyait lui en rendre un essentiel de l'en délivrer en s'en chargeant lui-même: etquepour cela, sans lui en avoir voidu reparler, il avait depèeliê un courrier avec Tor- dre de bri'der Trêves à son arrivée.

Le roi fut à l'instant, et contre son na- turel, si transporté de colère, qu'il se jeta sur les pincettes de la cheminée, et en allait charger Louvois, sans ma- dame de Maintenon, qui se jeta aussi- tôt entre deux, en s'écriant: « Ah! « Sire, qu'allez-vous faire?» et lui ôta les pincettes des mains. Louvois ce- pendant gagnait la porte. Le roi cria après lui pour le rappeler et lui dit, les yeux étincelants: « Dépêchez un « courrier tout à cette heure avec un « contre-ordre, et qu'il arrive à temps, « et sachez que votre tête en répond si « on brûle une seule maison. » Louvois, plus mort que vif, s'en alla sur-le- champ. Il n'avait pas envoyé de cour- rier: mais il le tenait tout prêt, et il serait parti si le roi n'avait paru que légèrement fâché. Il feignit d'en dé- pêcher un autre, et Louis XIV crut que c'était la diligence de celui-ci qui avait sauvé Trêves, » (Sai.nt-Simo.n, Mémoires.)

2. M. de Tossî et le maréchal da Duras adressèrent à Louvois des k-t- CHAPITRE XVI 16S Ce danger était à craindre: Louis, en couvrant ses fron- tières de cent mille soldats, avait appris à l'Allemagne à faire de pareils efforts. Cette contrée, plus peuplée que la France, peut aussi fournir de plus grandes armées. On les lève, o» les assemble, on les paye plus difficilement; elles paraissent plus tard en campagne; mais la discipline, la patience dans les fatigues, les rendent, sur la fin dune campagne, aussi re- doutables que les Français les ont au commencement. Le duc de Lorraine Charles Y les commandait. Ce prince, toujours dépouillé de son Etat par Louis XIY, ne pouvant y rentrer, avait conservé l'Empire à l'empereur Léopold: il l'avait rendu vainqueur des Turcs et des Hongrois. Il vint, avec l'électeur de Brandebourg, balancer la fortune du roi de France. Il re- prit Bonn et Mayence, villes très mal fortifiées, mais défen- dues d'une manière qui fut regardée comme un modèle de défense de places. Bonn ne se rendit qu'au bout de trois mois et demi de siège (12 octobre 1689), après que le baron d'As- feld, qui y commandait, eut été blessé dans un assaut gé- néral.

Le marquis d'Uxelles, depuis maréchal de France, l'un des hommes les plus sages et les plus prévoyants, fit pour dé- fendre Mayence des dispositions si bien entendues, que sa garnison n'était presque point fatiguée en servant beaucoup. Outre les soins qu'il eut au dedans, il fit vingt et une sorties sur les ennemis, et leur tua plus de cinq mille hommes. Il fit même quelquefois deux sorties en plein jour; enfin il fallut se rendre, faute de poudre, au bout de sept semaines. Cette défense mérite place dans l'histoire, et par elle-même et par la manière dont elle fut reçue dans le public. Paris, cette ville immense, pleine d'un peuple oisif qui veut juger de tout, et qui a tant d'oreilles et tant de langues avec si peu d'yeux, regarda d Uxelles comme un homme timide et sans jugement. Cet homme, à qui tous les bons officiers donnaient de justes éloges, étant, au retour de la campagne, à la comédie sur le théâtre, reçut des huées du public; on lui cria: Mayence! il fut obligé de se retirer, non sans mépriser, avec les gens très qui semblent indiquer avec quelle un souvenir vivant, pour perpétuer répulsion ils exécdtaient ses ordres, la haine des Français. Nous avons Les Allemands n'ont pas voulu qu'on f;ut réparer aussitôt que nous avons réparât leboau oh;"it.audeHeidell)erg. ])u les monuments dttruits en Franco Ses ruines sont entretenues, comme en 1870 par les Allemands.

164 SIÈCLE DE LOUIS XIV sages, un peuple si mauvais estimateur du mérite, et dont cependant on ambitionne les louanges '.

(Juin 1689.) Environ dans le même temps, le maréchal d'Hu- mières fut battu à Yalcour sur la Sambre, aux Pays-Bas, par le prince de Valdeck; mais cet échec, qui fit tort à sa réputa- tion, en fit peu aux armes de la France. Louvois, dont il était la créature et l'ami, fut obligé de lui ôter le commandement de cette armée. Il fallait le remplacer.

Le roi choisit le maréchal de Luxembourg, malgré son ministre qui le haïssait, comme il avait haï Turenne. Je vous promets, lui dit le roi, que j'aurai soin que Louvois aille droit. Je l'obligerai de sacrifier au bien de mon service la haine qu'il a pour vous: vous n'écrirez quà moi, vos lettres ne passeront point par lui^. Luxembourg commanda donc en Flandre, et Catinat^ en Italie. On se défendit bien en Alle- magne sous le maréchal de Lorges. Le duc de Xoailles avait quelques succès en Catalogne; mais en Flandre sous Luxem- bourg, et en Italie sous Catinat, ce ne fut qu'une suite conti- nuelle de victoires. Ces deux généraux étaient alors les plus estimés en Europe.

Le maréchal de Luxembourg avait dans le caractère des traits du grand Condé, dont il était l'élève; un génie ardent, une exécution prompte, un coup d'oeil juste, un esprit avide de connaissances, mais vaste et peu réglé; plongé dans les intrigues des femmes; ayant plus de qualités d'un héros que d'un sage.

Catinat avait dans l'esprit une application et une agilité qui le rendaient capable de tout, sans qu'il se piquât jamais de rien. Il eût été bon ministre, bon chancelier, comme bon gé- néral. Il avait commencé par être avocat, et avait quitté cette profession à vingt-trois ans, pour avoir perdu une cause qui était juste. Il prit le parti des armes, et fut d'abord enseigne aux gardes françaises. En 1667 il fit aux yeux du roi, à l'at- taque de la contrescarpe de Lille, une action qui demandait de la tête et du courage. Le roi la remarqua, et ce fut le com- 1. Louis XIV félicita Uxelles da- 3. Catinat, né à Paris en 1637, offi- voir défrnclu la place « en homme cioi* de fortune qui fit sa carrière par de cœur et capitulé en homme des- son seul mérite, mêlait, dit Voltaire, prit ». la philosophie aux talents de la guerre.

Il mourut en 1712 à Saint-Gratieu, 2. Mémoires du maréchal de Luxem- ilans sa maison qui existe encore. Elle bourg, (v.j est une preuve de sa modestie.

CHAPITRE XVI 165 mencement de sa fortune. Il s'éleva par degrés, saus aucune brigue; philosophe au milieu de la grandeur et de la guerre, les deux plus grands écueils de la modération; libre de tous préjugés, et n'ayant point l'affectation de paraître trop les mé- priser. La galanterie et le métier de courtisan furent ignorés de lui; il en cultiva plus l'amitié, et en fut plus honnête liomme. Il vécut aussi ennemi de l'intérêt que du faste; phi- losophe en tout, à sa mort comme dans sa vie*.

Catinat commandait alors en Italie. Il avait en tète le duc de Savoie, Yictor-Amédée^, prince alors sage, politique, et encore plus malheureux; guerrier plein de courage, condui- sant lui-même ses armées, s'cxposant en soldat, entendant aussi bien que personne cette guerre de chicane qui se fait sur des terrains coupés et montagneux, tels que son pays; actif, vigilant, aimant l'ordre, mais faisant des fautes et comme prince et comme général. Il en lit une, à ce qu'on prétend, eu disposant mal son armée devant celle de Catinat. — (18 août 1690.) Le général français en profita, et gagna une pleine vic- toire, à la vue de Saluées, auprès de l'abbaye de Staffarde^, dont cette bataille a eu le nom. Lorsqu'il y a beaucoup de morts d'un côté et presque point de l'autre, c'est une preuve incontestable que l'armée battue était dans un terrain où elle devait être nécessairement accablée. L'armée française n'eut que trois cents hommes de tués; celle des alliés, comman- dée par le duc de Savoie, en eut quatre mille. Après cette bataille, toute la Savoie, excepté Monlmélian, fut soumise au roi. — (1691.) Catinat passe dans le Piémont, force les lignes des ennemis retranchés près de Suse, prend Suse, Yillefran- che, Montalban, Nice, réputée imprenable, Yeillane, Carmagnole, et revient enfin à Montméliau, dont il se rend maître par un siège opiniâtre.

Après tant de succès, le ministère diminua l'armée qu'il commandait, et le duc de Savoie augmenta la sienne. Catinat, 1. « On voit, dit Voltaire, par les une lettre de félicitatiou quand il fut Lettres de madame de Maintenon, fait maréchal.

qu'elle n'aimait pas le maréchal de Ca- 2. Victor-Amédce II, duc de Savoie tinat. Elle n'espère rien de lui; elle depuis 1675. C'est lui qui, au traité appelle sa modestie orgueil. Il paraît d'Utrecht (1713), sera reconnu d'abord que le peu de connaissance qu'avait comme roi de Sicile, puis comme roi cette dame des affaires et des hommes, de Sardaigne.

et les mauvais choix qu'elle lit, contri- 3. Staflarde est près de Saluées, huèrent depuis aux malheurs de la Voir dans Rousset, loco cit., les dé- France. » Elle lui écrivit cependant tails de cette bataille.

166 SIÈCLE DE LOUIS XIY moins fort que l'ennemi vaincu, fut longtemps sur la défen- sive; mais enfin, ayant reçu des renforts, il descendit des Alpes vers la Marsaille, et là il gagna une seconde bataille rangée (i octobre 1693), d'autant plus glorieuse que le prince Eugène de Savoie était un des généraux ennemis*.

(30 juin 1690.) A l'autre bout de la France, vers les Pays- Bas, le maréchal de Luxembourg gagnait la bataille de Fleu- rus; et, de l'aveu de tous les officiers, cette victoire étiiit due à la supériorité de génie que le général français avait sur le prince de Valdeck, alors général de l'armée des alliés. Huit mille prisonniers, six mille morts, deux cents drapeaux ou étendards, le canon, les bagages, la fuite des ennemis, furent les marques de la victoire.

Le roi Guillaume, victorieux de son beau-père, venait de repasser la mer. Ce génie fécond en ressources tirait plus d'avantage d'une défaite de son parti, que souvent les Fran- çais n'en tiraient de leurs victoires. Il lui fallait employer les intrigues, les négociations, pour avoir des troupes et de l'ar- gent, contre un roi qui n'avait qu'à dire: Je veux. — (19 sep- tembre 1691.) Cependant, après la défaite de Fleurus-, il vint opposer au maréchal de Luxembourg une armée aussi forte que la française.

Elles étaient composées chacune d'environ quatre -vingt mille hommes. — (9 avril 1691.1 Mais Mons était déjà investi par le maréchal de Luxembourg, et le roi Guillaume ne croyait pas les troupes françaises sorties de leurs quartiers. Louis XIV vint au siège. Il entra dans la ville au bout de neuf jours de tranchée ouverte, en présence de l'armée enne- mie. Aussitôt il reprit le chemin de Versailles, et il laissa Luxembourg disputer le terrain pendant toute la campagne, qui finit par le combat de Leuze (19 septembre 1691); action très singulière, où vingt-huit escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie défirent soixante et quinze escadrons de l'armée ennemie.

Le roi reparut encore au siège de Xamur, la plus forte place des Pavs-Bas, par sa situation au confluent de la Sambre et de la Meuse, et par une citadelle bâtie sur des 1. Voltaire manque un peu de pré- luciditi- du récit. La Marsaille est une cisiou ici, en ne disant pas nettement ville des Étals sardes, à quinze kiloque cette victoire s'appela bataille de mètres nord-est de Mondovi.

la Marsaille. Jamais Napoléon I"-"- ne 2. Fleurus, dans le Hainaut, sur la manque à ce précepte, qui ajoute à la Sambre, au uord-est de Charleroi.

CHAPITRE XVI 1G7 rochers. Il prit la ville en huit jours (juin 1692), et les châ- teaux en vingt-deux, pendant que le duc de Luxembourg empêchait le roi Guillaume de passer la Méhaigne à la tète de quatre -vingt mille hommes, et de venir faire lever le siège. Louis retourna encore à Versailles après cette con- quête; et Luxembourg tint encore tête à toutes les forces des ennemis. Ce fut alors que se donna la bataille de Stein- kerque*, célèbre par l'artifice et par la valeur. Un espion que le général français avait auprès du roi Guillaume est dé- couvert. On le force, avant de le fiiire mourir, d'écrire un taux avis au maréchal de Luxembourg. Sur ce faux avis, Luxembourg prend avec raison des mesures qui le devaient faire battre. Son armée endormie est attaquée à la pointe du jour: une brigade est déjà mise en fuite, et le général le sait à peine. Sans un excès de diligence et de bravoure, tout était perdu.

Ce n'était pas assez d'être grand général pour n'èlre pas mis en déroute; il fallait avoir des troupes aguerries, capables de se rallier, des officiers généraux assez habiles pour réta- blir le désordre, et qui eussent la bonne volonté de le faire; car un seul officier supérieur qui eût voulu profiter de la con- fusion pour faire battre son général, le pouvait aisément sans se compromettre.

Luxembourg était malade, circonstance funeste dans un moment qui demande une activité nouvelle (3 août 1692): le danger lui rendit ses forces; il fallait des prodiges pour n'être pas vaincu, et il en fit. Changer de terrain, donner un champ de bataille à son armée qui n'en avait point, rétablir la droite tout en désordre, rallier trois fois ses troupes, char- ger trois fois à la tête de la maison du roi, fut l'ouvrage de moins de deux heures. Il avait dans son armée Philippe, duc d'Orléans, alors duc de Chartres, depuis régent du royaume, petit-hls [de France, qui n'avait pas alors quinze ans -. Il ne pouvait être utile pour un coup décisif; mais c'était beaucoup, pour animer les soldats, qu'un petit-fils de France encore enfant, chargeant avec la maison du roi, blessé dans le combat, et revenant encore à la charge malgré sa blessure.

Un petit-fils et un petit-neveu du grand Condé servaient 1. Sleiukorque, daas le Hainaut, au plus de dix-huit aus. Il était uô au nord de Mons. mois d'aoùl IGTi.

2. Le duc de Chartres avait alors 1G8 SIECLE DE LOUIS XIV tous deux de lieutenants généraux: lun était Louis de Bour- bon^, nommé Monsieur le Duc; l'autre, François-Louis, prince de Conti 2; rivaux de courage, d'esprit, d'ambition, de réputation: Monsieur le Duc, d'un naturel plus austère, ayant peut-être des qualités plus solides, et le prince de Conti de plus brillantes. Appelés tous deux par la voix publique au commandement des armées, ils désiraient passionnément cette gloire; mais ils n'y parvinrent jamais, parce que Louis, qui connaissait leur ambition comme leur mérite, se souvenait toujours que le prince de Condé lui avait fait la guerre.

Le prince de Conti fut le premier qui rétablit le désordre, ralliant des brigades, en faisant avancer d'autres; Monsieur le duc faisant la même manœuvre, sans avoir besoin d'émula- tion. Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri lY, était aussi lieutenant général dans cette armée. Il servait depuis l'âge de douze ans; et quoiqu'il en eût alors quarante, il n'avait pas encore commandé en chef. Son frère le grand prieur était auprès de lui.

Il fallut que tous ces princes se missent à la tète de la mai- son du roi, avec le duc de Choiseul, pour chasser un corps d'Anglais qui gardait un poste avantageux, dont le succès de la bataille dépendait. La maison du roi et les Anglais étaient les meilleures troupes qui fussent dans le monde. Le carnage fut grand. Les Français, encouragés par cette foule de princes et de jeunes seigneurs qui combattait autour du général, l'em- portèrent enfin. Le régiment de Champagne défit les gardes anglaises du roi Guillaume; et quand les Anglais furent vain- cus, il fallut que le reste cédât.

Boufflers, depuis maréchal de France, accourait dans ce moment même de quelques lieues du champ de bataille avec des dragons, et acheva la victoire.

Le roi Guillaume, ayant perdu environ sept mille hommes, se retira avec autant d'ordre qu'il avait attaqué; et toujours vaincu, mais toujours à craindre, il tint encore la campagne. La victoire, due à la valeur de tous ces jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume, fit à la cour, à Paris 1. Le duc de Boiirljou, nommé Mon- mier prince do Conti et d'Anuc-Mario sieur le Duc, était (ils de Henri-.Tules Martiuozzi, nièce de Ma/.ariu, ué à et père de celui qui fut premier mi- Paris en 1664, mort en 1709. Voir sou nistre sous Louis XV. ])ortrait dans les Mc/noircs de Saiut- 2. Le prince de Conti, Qls du pre- Simon.

C II APURE XVI IGÎ) et dans les provinces, uii ellet qu'aucune bataille j^agnee n'avait lait encore.

Monsieur le Duc, le prince de Conli, MM. de Vendôme * et leurs amis, trouvaient, en s'en retournant, les chemins bordés de peuple. Les acclamations et la joie allaient jusqu'à la dé- mence. Toutes les femmes s'empressaient d'attirer leurs re- gards. Les hommes portaient alors des cravates de dentelle, qu'on arrano^eait avec assez de peine et de temps. Les princes, s'étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé néglitJ^emmcnt ces cravates autour du cou: les femmes- portèrent des ornements faits sur ce modèle; on les appela des steinkerques. Toutes les bijouteries nouvelles étaient à la Steinkerque. Un jeune homme qui s'était trouvé à cette ba- taille était regardé avec empressement. Le peuple s'attrou- pait partout autour des princes; et on les aimait d'autant plus que leur faveur à la cour n'était pas égale à leur gloire.

Ce fut à celte bataille qu'on perdit le jeune prince de Tu- lenne, neveu du héros tué en Allemagne; il donnait déjà des espérances d égaler son oncle ^. Ses grâces et son esprit l'a- vaient rendu cher à la ville, à la cour et à l'armée.

Le général, en rendant compte au roi de cette bataille mé- morable, ne daigna pas seulement l'instruire qu'il était malade quand il fut attaqué.

Le même général, avec ces mêmes princes et ces mêmes troupes surprises et victorieuses à Steinkerque, alla sur- prendre, la campagne suivante, le roi Guillaume par une mar- che de sept lieues, et l'atteignit à INervinde. Nervinde est un village près de la Guette, à quelques lieues de Bruxelles ^. Guillaume eut le temps de se retrancher pendant la nuit et de se mettre en bataille. On l'attaque à la pointe du jour (29 juillet 1693); on le trouve à la tête du régiment de Ruvi- gni, tout composé de gentilshommes français que la révoca- tion de ledit de Nantes avait forcés de quitter leur patrie.

1. Le duc de Vendôme (Louis-Joseph) winden, en Belgique, province de était fils du duc de Vendùme-Mercœur Liège, au sud-est de Louvaiu. Voir sur et de Laure Mancini, nièce de Maza- cette bataille les Mémoires de Ber- riu; né en 1654. wick, le Journal de Dangeau.les let- 2. Petit-neveu du grand Turenne; très de Louis XIV, de llacine et de il était allé sous Eugène de Savoie Boileau à Luxembourg. A cette ba- corabattre les Turcs en Hongrie, et taille les gardes du corps firent la servit sous Catinat et Luxembourg. première ciiarge à la baïonnette dont 3. « Nervinde », ou mieux Neer- l'histoire fasse mention.

10 170 SIECLE DE LOUIS XIV Guillaume, suivi d'une troupe si animée, renversa d'abord les escadrons qui se jDrésentèrcut contre lui; mais enfin il fut renversé lui-même sous son cheval tué. Il se releva et con- tinua le combat avec les efforts les plus obstinés.

Luxembouri^ entra deux fois l'épée à la main dans le village tle Nerviude. Le duc de Yilleroi fut le premier qui sauta dans les retranchemonls des ennemis. Deux fois le village fut em- porté et repris.

Ce fut encore à Xervinde que ce même Philippe, duc de 'Chartres, se montra digne petit-fils de Henri IV. Il chargeait pour la troisième fois à la tète d'un escadron. Cette troupe 'étant repoussée, il se trouva dans un terrain creux, environné de tous côtés d'hommes et de chevaux tués ou blessés. Un escadron ennemi s'avance à lui, lui crie de se rendre; on le •saisit, il se défend seul, il blesse l'officier qui le retenait pri- sonnier, il s'en débarrasse. On revole à lui dans le moment, et on le dégage. Le prince de Condé, qu'on nommait Monsieur le duc, le prince du Conti, son émule, qui s'étaient tant signa- lés à Steinkerque, combattaient de même à Nervinde pour leur vie comme pour leur gloire, et furent obligés de tuer des «nnemis de leur main, ce qui n'arrive aujourd'hui presque jamais aux officiers généraux, depuis que le feu décide de tout dans les batailles.

Le maréchal de Luxembourg se signala et s'exposa plus que jamais: son fils, le duc de Montmorenci, se mit au-devant de lui lorsqu'on le tirait, et reçut le coup porté à son père. Enfin 'le général et les princes reprirent le village une troisième fois, et la bataille fut gagnée.

Peu de journées furent plus meurtrières. Il y eut environ vingt mille morts, douze raille du côté des alliés, et huit de celui des Français. C'est à cette occasion qu'on disait qu'il fal- lait chanter plus de De profundis que de Te Deum.

Si quelque chose pouvait consoler des horreurs attachées à la guerre, ce serait ce que dit le comte de Salm, blessé et prisonnier dans Tirlemont. Le maréchal de Luxembourg lui rendait des soins assidus: Quelle nation êtes-vous! lui dit ce prince; il n'y a point d'ennemis plus à craindre dans une ba- taille, ni de plus généreux amis après la victoire.

Toutes ces batailles produisaient beaucoup de gloire, mais peu de grands avantages. Les alliés, battus à Fleurus, à Stein- kerque, à rs'erviude, ne l'avaient jamais été d'une manière complète. Le roi Guillaume lit toujours de belles retraites, et CHAPITRE XVr 17Î CHAPITRE XVr 17Î quinze jours après une bataille, il eût fallu lui en livrer une autre pour être le maître de la campagne. La cathédrale de Paris était remplie de drapeaux ennemis. Le prince de Conti appelait le maréchal de Luxembourg le Tapissier de Notre- Dame. On ne parlait que de victoires. Cependant Louis XIY avait autrefois conquis la moitié de la Hollande et de la Flan- dre, toute la Franche-Comté, sans donner un seul combat; et maintenant, après les plus grands efforts et les victoires les plus sanglantes, on ne pouvait entamer les Provinces-Unies; on ne pouvait même faire le siège de Bruxelles.

(1 et 2 septembre 1692.) Le maréchal de Lorges avait aussi de son côté gagné un grand combat près de Spirebach: il avait même pris le vieux duc de Yirtemberg; il avait péné- tré dans son pays; mais après l'avoir envahi par une victoire, il avait été contraint d'en sortir. Monseigneur vint prendre une seconde fois et saccager Hcidelberg, que les ennemis avaient repris; et ensuite il fallut se tenir sur la défensive contre les Impériaux.

Le maréchal de Catinat ne put, après sa victoire de Staf- farde et la conquête de la Savoie, garantir le Dauphiné d'une irruption de ce même duc de Savoie, ni, après sa victoire de la ^Larsaille, sauver l'importante ville de CasaP.

En Espagne, le maréchal de Noailles^.Ç''^o"''i aussi une ba- taille (27 mai 1694) sur le bord du Ter. Il prit Giroune et quel- ques petites places; mais il n'avait qu'une armée faible, et il fut obligé, après sa victoire, de se retirer devant Barcelone. Les Français, vainqueurs de tous côtés et affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés une hydre toujours re- naissante. Il commençait à devenir difficile en France de faire des recrues, et encore plus de trouver de l'argent. La rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce temps, apporta la famine. On périssait de misère au bruit des Te Deum et parmi les réjouissances. Cet esprit de confiance et de supériorité, l'àme des troupes françaises, diminuait déjà un peu. Louis XIV cessa de paraître à leur tête. Louvois était mort (16 juillet 1691); on était très mécontent de Barbe- sieux, son lils. — (Janvier 1695.) Enfin la mort du maréchal de Luxembourg, sous qui les soldats se croyaient invinci- 1. Casai ne tomba au pouvoir du ses forlificalions furent cli'uiolios. duc de Savoie qu'en juillet 1C9.5, et, 2. Anne-Julfs. duc de Noailles, ma- }>ar suite dune convention secrète, réchal eu 1G93, mort eu 17o8.

•172 SIECLE DE LOUIS XIV blés, sembla mettre un terme à la suite rapide des victoires de la France.

L'art de bombarder les villes maritimes avec des vaisseaux retomba alors sur ses inventeurs. Ce n'est pas que la machine infernale avec laquelle les Anglais voulurent brûler Saint- Malo, et qui échoua sans faire d'effet, dût son origine à l'in- dustrie des Français: il y avait déjà longtemps quon avait hasardé de pareilles machines en Europe. C'était l'art de faire partir les bombes aussi juste d'une assiette mouvante que d'un terrain solide, que les Français avaient inventé; et ce fut par cet art que Dieppe, le Havre-de-Gràce, Saint-Malo, Dunkerque et Calais furent bombardés par les flottes anglai- ses (juillet 1694 et 1695). Dieppe, dont on peut approcher plus facilement, fut la seule qui souffrit un véritable dommage. Cette ville, agréable aujourd'hui par ses maison régulières, et qui doit ses embellissements à son malheur, fut presque toute réduite en cendres. Vingt maisons seulement au Havre-de- Gràce furent écrasées et brûlées par les bombes; mais les fortifications du port furent renversées *. C'est en ce sens que la médaille frappée en Hollande est vraie, quoique tant d'au- teurs français se soient récriés sur sa fausseté. On lit dans l'exergue en latin: Le port du Havre brûlé et renversé, etc. Cette inscription ne dit pas que la ville fut consumée, ce qui ■eût été faux, mais qu'on avait brûlé le port, ce qui était vrai.

Quelque temps après, la conquête de Xamur fut perdue. On ^vait, en France, prodigué ^ des éloges à Louis XIY pour l'a- voir prise, et des railleries et des satires indécentes contre le roi Guillaume, pour ne l'avoir pu secourir avec une armée de quatre-vingt mille hommes. Guillaume s'en rendit maître de la même manière qu'il l'avait vu prendre. Ill'attaqua aux yeux d'une armée encore plus forte que n'avait été la sienne quand Louis XIV l'assiégea. Il y trouva de nouvelles fortifications que Vauban avait faites. La garnison française qui la défendit 1. La machine infernale lancée con- de Coiilanges à madame do Sévigné tre Saint-Malo échoua heureusement (23 juin 1694). contre une roche et fit eau. L'ingé- nieur la fil sauter. Dieppe, où il uy 2. Voyez l'OrfcdeBoileau et le /rflg'- avait que des maisons en bois, fut niiiit historique de Racine. « L'expébrùlée: mais les dommages du Havre, rience. dit Racine, avait fait connaître de Calais et de Dunkerque ne furent au i)rince d"Orange combien il était ]ias considérables. Voir Dangeau \'t inutile de s'opposer à un di-ssein que juin-6 novembre); lettres de madame le roi conduisait liii-inémc. " v.l CHAPITRE XYI 173 t'tait une armée; car, dans le temps qu'il on forma linveslis- seniont, le maréchal do Boufflers se jeta dans la place avec sopt régiments de dragons. Ainsi Xamur était défendue par -eizc mille hommes, et prête à tout moment d'être secourue par près de cent mille.