SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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1. Voir les deux ouvrages de Vol- ctVlIistoirc de la Ilussic dv Rambaud. taire Charles XII, et Pierre le Grand, 2. Un traité de partage avait été si- CHAPITRE XVII 185 Mais la maison de l'Empereur comptait pour ses droits, premièrement les renonciations authentiques et ratifiées de Louis XIII et de Louis XIY à la couronne d'Espagne; en- suite le nom d'Autriche; le sang de Maximilien, dont Léo- pold et Charles II descendaient'; l'union presque toujours constante des deux branches autrichiennes; la haine encore plus constante de ces deux branches contre les Bourbons; l'aversion que la nation espagnole avait alors pour la nation française; enfin, les ressorts d'une politique en possession de gouverner le conseil d'Espagne.

Rien ne paraissait plus naturel alors que de perpétuer le trône d'Espagne dans la maison d'Autriche. L'Europe entière s'y attendait avant la paix de Rysvick; mais la faiblesse de Charles II avait dérangé dès l'année 1696 cet ordre de suc- cession: et le nom autrichien avait déjà été sacrifié en secret. Le roi d Espagne avait un petit-neveu, fils de l'électeur de Bavière Maximilien-Emmanuel. La mère du roi, qui vivait en- core, était bisaïeule de ce jeune prince de Bavière, âgé alors de quatre ans; et quoique cette reine mère fût de la maison d'Autriche, étant fille de l'empereur Ferdinand III, elle ob- tint de son fils que la race impériale fût déshéritée. Elle était piquée contre la cour de Vienne. Elle jeta les yeux sur ce prince bavarois sortant du berceau, pour le destiner à la monarchie d'Espagne et du nouveau monde. Charles II, alors gouverné par elle 2, fit un testament secret en faveur du prince électoral de Bavière, en 1696. Charles, ayant depuis perdu sa mère, fut gouverné par sa femme, Marie-Anne de Bavière- Xeubourg. Cette princesse bavaroise, belle-sœur de l'empe- reur Léopold, était aussi attachée à la maison d'Autriche que la reine mère autrichienne avait été affectionnée au sang de Bavière. Ainsi le cours naturel des choses fut toujours interverti dans cette affaire, où il s'agissait de la plus vaste mo- narchie du monde. Marie-Anne de Bavière fit déchirer le tesgné par le roi de France et l'empe- en effet de Cliarles-Quint par Phi- reur d'Autriche dans l'année 1668: lippe II son iils, et la branche aile- Charles II survécut trente-deux aus maude de son frère Ferdinand I<"". tous à ce traité dans un état continuel de les deux petits-fils de Maximilien I*"". langueur. Mais à la fin il parut vouloir 2. Voyez les Mémoires de Torci il*'" sauver l'intégrité de la monarchie es- vol.. p. 18). L'empereur, en mariant sa pagnole, et c'est alors qu'il fit les fille à l'électeur de Bavière, l'avait for- traités dont il est question plus cée à renoncer à ses droits; mais cette loin. renonciation n'avait aucune valeur aux 1. La branche espagnole descendait yeux de Charles II et des Espagnols.

186 SIECLE DE LOUIS XIV tament qui appelait le jeune Bavarois à la succession, et le roi promit à sa femme qu'il n'aurait jamais d'autre héritier qu'un fils de l'empereur Léopold, et qu'il ne ruinerait pas la maison d'Autriche. Les choses étaient en ces termes à la paix de Rysvick. Les maisons de France et d'Autriche se crai- gnaient et s'observaient, et elles avaient l'Europe à craindre. L'Angleterre, et la Hollande alors puissante, dont l'intérêt était de tenir la balance entre les souverains, ne voulaient point souffrir que la même tète pût porter avec la couronne d'Espagne celle de l'Empire ou celle de France.

Ce qu il y eut de plus étrange, c'est que le roi de Portu- gal, Pierre IP, se mit au rang des prétendants. Cela était absurde; il ne pouvait tirer son droit que d'un Jean I^r^ fils naturel de Pierre le Justicier, au quinzième siècle; mais cette prétention chimérique était soutenue par le comte d'Oropeza, de la maison de Bragance; il était membre du conseil. Il osa en parler; il fut disgracié et renvoyé.

Louis XIY ne pouvait souffrir qu'un fils de l'Empereur recueillît la succession-, et il ne pouvait la demander. On ne sait pas positivement quel homme imagina le premier de faire un partage prématuré et inouï de la monarchie espagnole pendant la vie de Charles IL II est très vraisemblable que ce fut le ministre Torci; car ce fut lui qui en fit louverlure au comte de Portland Bentinck, ambassadeur de Guillaume II auprès de Louis XIY'^.

(Octobre 1698.) Le roi Guillaume entra vivement dans ce projet nouveau. Il disposa dans la Haye, avec le comte de Tallard, de la succession d'Espagne. On donnait au jeune prince de Bavière l'Espagne et les Indes occidentales, sans savoir que Charles II lui avait déjà légué auparavant tous ses 1. Pierre II descendait aussi de Guillaume III. Ce fut à cet ambassa- Jeanne,rilleduroideCastilleHeiiriIV, dcur d'Angleterre que s'adressèrent au xve siècle. Pompono et Torci pour lui proposer 2. Léopold cédait ses droits à son le partage de la monarchie espagnole, second fils l'archiduc Charles, pour au moment même où d'Harcourt en maintenir réquilibre européen. Espagne s'cflorçait d'obtenir un tes- 3. Voltaire dit lui-même qu'il avait tament qui assurerait à la France la écrit la plupart de ces particularités, totalité de la succession. « Comme le <dors aussi nouvelles qu'intéressantes, succès de la négociation avec l'Angle- longtemps avant que les -Vt-motrci du terre, dit Torci, était incertain, il marquis de Torci parussent; et ces était contre la prudence'dabandouner Mémoires ont intin confirmé tous les k-s dispositiousquelemarcpiisd'Har- iaits rapportés dans cette liistoire. court trouvait en Espague en faveur Ueutinck était un ami d'enfance de des princes de la maison royale. » CHAPITRE XVII 187 Étals. Le Daupliin, fils de Louis XIV, devait posséder Naplcs, Sicile, et la province de Guipuscoa, avec quelques villes. Ou ,ne laissait à larchiduc Chai-les, second fils de l'empereur Léopold, que le Milanais, et rien à l'archiduc Joseph, fils iiiné de Léopold, héritier de 1 Empire.

Le sort d'une partie de l'Europe et de la moitié de l'Amé- rique ainsi réglé, Louis promit, par ce traité de partage, de renoncer à la succession entière de l'Espagne. Le Dauphin promit et signa la même chose. La France croyait gagner des Etats; l'Angleterre et la Hollande croyaient affermir le repos d'une partie de l'Europe: toute cette politique fut vaine. Le roi moribond, apprenant qu'on déchirait sa monarchie de son vivant, fut indigné. On s'attendait qu'à cette nouvelle il déclarerait pour son successeur ou l'empereur Léopold ou un fils de cet empereur; qu'il lui donnerait cette récompense de n'avoir point trempé dans ce partage; que la grandeur et l'intérêt de la maison d'Autriche lui dicteraient un testament. Il en fit uu en effet; mais il déclara pour la seconde fois ce même prince de Bavière unique héritier de tous ses Etats ^novembre 1698). La nation espagnole, qui ne craignait rien -tant que le démembrement de sa monarchie, applaudissait à cette disposition. La paix semblait devoir en être le fruit. Cette espérance fut encore aussi vaine que le traité de par- tage. Le prince de Bavière, désigné roi, mourut à Bruxelles On accusa injustement de cette mort précipitée la maison <i'Autriche, sur cette seule vraisemblance que ceux-là com- jnettent le crime à qui le crime est utile. Alors recommencè- rent les intrigues à la cour de Madrid, à Vienne, à Versailles, -"i Londres, à la Haye et à Rome.

Louis XIV, le roi Guillaume et les Etats-Généraux dispo- sèrent encore une fois en idée de la monarchie espagnole*. — ^Mars 1700.) Ils assignaient à l'archiduc Charles, fils puîné de l'Empereur, la part qu'ils avaient auparavant donnée à l'en- fant qui venait de mourir. Le fils de Louis XIV devait possé- der Naples et la Sicile, et tout ce qu'on lui avait assigné par la première convention.

On donnait Milan au duc de Lorraine; et la Lorraine, si souvent envahie et si souvent rendue par la France, devait y 1. Le second traité de partage fut signé à Londres et à la Haye le 1-3 et 188 SIECLE DE LOUIS XIV être annexée pour jamais. Ce traité, qui mit en mouvement la politique de tous les princes pour le traverser ou pour le sou- tenir, fut tout aussi inutile que le premier, L'Europe fut encore trompée dans son attente, comme il arrive presque toujours. L'Empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, n'en voulait point, parce qu'il espérait avoir toute la succession. Le roi de France, qui en avait pressé la signa- ture, attendait les événements avec incertitude. Quand ce nouvel affront fut connu à la cour de Madrid, le roi fut sur le point de succomber à sa douleur; et la reine, sa femme, fut transportée d'une si vive colère qu'elle brisa les meubles de son appartement, et surtout les glaces et les autres or- nements qui venaient de France: tant les passions sont les mêmes dans tous les rangs! Ces partages imaginaires, ces- intrigues, ces querelles, tout cela n'était qu'un intérêt per- sonnel. La nation espagnole était comptée pour rien; on ne la consultait pas, on ne lui demandait pas quel roi elle voulait. Ou proposa d'assembler las cartes, les états généraux; mais Charles frémissait à ce seul nom.

Alors ce malheureux prince, qui se voyait mourir à la fleur de sou âge, voulut donner tous ses Etats à l'archidue Charles, neveu de sa femme, second fils de l'empereur Léo- pold. Il n'osait les laisser au fils aîné, tant le système de l'équilibre prévalait dans les esprits, et tant il était sûr que la crainte de voir l'Espagne, le Mexique, le Pérou, de grands établissements dans l'Inde, l'Empire, la Hongrie, la Bohême, la Lombardie, dans les mêmes mains, armerait le reste de l'Europe! Il demandait que l'empereur Léopold envoyât soq second fils Charles à Madrid, à la tête de dix mille hommes; mais ni la France, ni l'Angleterre, ni la Hollande, ni l'Italie^ ne l'auraient alors souffert: toutes voulaient le partage. L'Em- pereur ne voulait point envoyer son fils seul à la merci du conseil d'Espagne, et ne pouvait y faire passer dix mille hommes. Il voulait seulement faire marcher des troupes en Italie, pour s'assurer cette partie des Etats de la monarclùe autrichienne-espagnole. Il arriva, pour le plus important in- térêt entre deux grands rois, ce qui arrive tous les jours entre des particuliers pour des affaires légères. On disputa, on s'aigrit: la fierté allemande révoltait la hauteur castillane. La comtesse de Perlipz^, qui gouvernait la femme du roi 1. Voltaire rappelle ailleurs Pernits, Saint-Simon Berlips. et Torci Berleps.

CHAPITRE XYII 189 mourant, aliénait les esprits qu'elle eût dû gagner ù Madrid; et le conseil de Vienne les éloignait encore davantage par SCS hauteurs.

Le jeune archiduc, qui fut depuis l'empereur Charles YI, appelait toujours les Espagnols d'un nom injurieux. Il apprit alors combien les princes doivent peser leurs paroles. Un évcque de Lérida, ambassadeur de Madrid à Vienne, mécon- tent des Allemands, releva ces discours, les envenima dans ses dépèches, et écrivit lui-même des choses plus injurieu- ses pour le conseil d'Autriche que l'archiduc n'en avait pro- noncé contre les Espagnols. « Les ministres de Léopold, écri- vait-il, ont l'esprit tait comme les cornes des chèvres de mon pays, petit, dur et tortu. » Cette lettre devint publique. L'é- vèque de Lérida fut rappelé; et, à son retour à Madrid, il ne fit qu'accroître l'aversion des Espagnols contre les Alle- mands.

Autant le parti autrichien révoltait la cour de Madrid, autant le marquis, depuis duc d'Harcourt, ambassadeur de France,, se conciliait tous les cœurs par la profusion de sa magnificence, par sa dextérité et par le grand art de plaire. Reçu d'abord fort mal à la cour de Madrid, il souffrit tous les dégoûts san& se plaindre; trois mois entiers s'écoulèrent sans qu'il pût avoir audience du roi*. Il employa ce temps à gagner les esprits. Ce fut lui qui le premier fit changer en bienveillance cette an- tipathie que la nation espagnole nourrissait contre la française depuis Ferdinand le Catholique; et sa prudence prépara les temps où la France et l'Espagne ont renoué les anciens nœuds qui les avaient unis avant ce Ferdinand, de couronne à cou- ronne, de peuple à peuple et d'homme à homme. Il accoutuma la maison espagnole à aimer la maison de France; ses minis- tres, à ne plus s'effrayer des renonciations de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche; et Charles II lui-même, à balancer entre sa propre maison et celle de Bourbon. Il fut ainsi le premier mobile de la plus grande révolution dans le gouver- 1. Voltaire a rédigé la note sui- qu'il ne vit le roi qu'un moment, dans vante: une chambre très sombre, éclairée de « Reboulet suppose que cet ambassa- deux bougies, de peur qu'il ne s'aper- deur fut reçu d'abord magnifiquement, çùt que ce prince était moribond. En- II fait un grand éloge de sa livrée, de lin, les Mémoires de Torci démon- son beau carrosse doré et de l'accueil trent qu'il n'y a pas un mot de vrai tout à fait gracieux de Sa Majesté, dans tout ce que Reboulet, Limiers et Mais le marquis, dans ses dépèches, les autres historiens ont dit de cette avoue qu'on ne lui fit nulle civilité, et grande affaire. » 190 SIECLE DE LOUIS XIV nement et daus les esprits. Cependant ce changement était en- core éloigné.

L'Empereur priait, menaçait. Le roi de France représentait ses droits, mais sans oser jamais demander pour un de ses pctits-iils la succession entière. Il ne s'occupait qu'à flatter le malade. Les Maures assiégeaient Ceuta. Aussitôt le mar- quis d'Harcourt offre ses vaisseaux et des troupes à Charles, qui en fut sensiblement touché; mais la reine, sa femme, en fut effrayée; elle craignit que son mari n'eût trop de recon- naissance, et refusa sèchement ce secours.

On ne savait encore quel parti prendre dans le conseil de Madrid; et Charles II approchait du tombeau, plus incertain que jamais. L'empereur Léopold piqué rappela son ambassa- deur, le comte de Harrach; mais bientôt après il le renvoya à Madrid, et les espérances en faveur de la maison d'Autriche se rétablirent. Le roi d'Espagne écrivit à l'Empereur qu'il choisirait l'archiduc pour son successeur. Alors le roi de France, menaçant à son tour, assembla une armée vers les frontières d'Espagne, et ce même marquis d'Harcourt fut rappelé de son ambassade pour commander cette armée. Il ne resta à Madrid qu'un officier d'infanterie qui avait servi de secrétaire d'ambassade, et qui fut chargé des affaires, comme le dit le marquis de Torci^. Ainsi le roi moribond, menacé tour à tour par ceux qui prétendaient à sa succession, voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre, que ses Etats allaient être déchirés, tendait à sa fin sans consolation, sans résolution et au milieu des inquiétudes.

Dans cette crise violente, le cardinal Portocarrero, arche- vêque de Tolède, le comte de Monterey et d'autres grands d'Espagne voulurent sauver la patrie 2. Us se réunirent pour prévenir le démembrement de la monarchie. Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia dans leur esprit la raison d'Etat, et servit la cour de France sans qu'elle le sût. Ils per- suadèrent à Charles II de préférer un petit-lîls de Louis XIV à un prince éloigné deux, hors d'état de les défendre. Ce n'était point anéantir les renonciations solennelles de la mère et de la femme de Louis XIV à la couronne d'Espagne, puis- 1. Mémoires de Torci,!'« partie, écrit de ce parti: « Il ne voulait pas année 1700. de la division de la monarchie, qui l'au- 2. Saint-Simon écrit que ce sont rait privé de ces vice-royautés qui ■des « Espagnols jusqu'aux dents » entretenaient encore la grandeur et qui prirent cette initiative. Mignet a l'activité de la noblesse espagnole. » CHAPITRE XVII 191 qu'elles n'avaient été faites que pour empêcher les aînés de leurs descendants de réunir sous leur domination les deux royaumes, et qu'on ne choisissait point un aîné. C'était en même temps rendre justice aux droits du sang; c'était conser- ver la monarchie espagnole sans partage. Le roi scrupuleux lit consulter des théologiens, qui furent de l'avis de son con- ■^cil; ensuite, tout malade qu'il était, il écrivit de sa main au pape Innocent XII, et lui fit la même consultation. Le pape écrivit au roi que « les lois d'Espagne et le bien de la chré- tienté exigeaient de lui qu'il donnât la préférence à la maison de France o. La lettre du pape était du 16 juillet 1700.

Louis Xiy en fut informé par le cardinal de Jansou, qui ré- sidait alors à Rome; c'est toute la part que le cabinet de Yer- -sailles eut à cet événement. Six mois s'étaient écoulés depuis ■qu'on n'avait plus d'ambassadeur à Madrid. C'était peut-être une faute, et ce fut peut-être encore cette faute qui valut la mo- narchie espagnole à la maison de France. — (2 octobre 1700.) Le roi d'Espagne fît son troisième testament, qu'on crut long- temps être le seul, et donna tous ses Etats au duc d'Anjou^. On saisit un moment où sa femme n'était pas auprès de lui pour le faire signer. C'est ainsi que toute cette intrigue fut terminée.

L'Europe a pensé que ce testament de Charles II avait été dicté à Versailles. Le roi mourant n'avait consulté que l'inté- rêt de son royaume, les vœux de ses sujets, et même leurs craintes; car le roi de France faisait avancer des troupes sur la frontière pour s'assurer une partie de l'héritage, tandis que le roi moribond se résolvait à lui tout donner. Rien n'est plus vrai que la réputation de Louis XIV et l'idée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolu- lion.

Charles d'Autriche, après avoir signé la ruine de sa maison et .la grandeur de celle de France, languit encore un mois, et acheva .enfin, à l'âge de trente-neuf ans (l^^r novembre 1700), la vie obs- cure qu'il avait menée sur le trône. Peut-être ncst-il pas inu- tile, pour faire connaître l'esprit humain, de dire que, quelques Û. t Qucl/iuesJfe/Hnirt'.s- disent, ajoute tout ûtait d<'-jà préparé et réglé dès le Toltaire ou note, que le cardinal Por- mois de juillet. Qui pourrait d'ailleurs tocarrero arracha du roi mourant la savoir ce que dit le cardinal Portocar- .eignatttre de ce testament; ils lui fout rero au roi tète à tète?» — Voir le chaieairuD long discours pour y dispo- pitre XXVII, Particiùarités et Ancc- S£x ce.monarque; ouais on voit que dotes.

192 SIECLE DE LOUIS XIV mois avant sa mort, ce monarque fit ouvrira rEscurial* les tombeaux de son pore, de sa mère, et de sa première femme Marie-Louise d'Orléans, dont il était soupçonné d'avoir souf- fert l'empoisonnement. Il baisa ce qui restait de ces cadavres, soit qu'en cela il suivit l'exemple de quelques anciens rois- d'Espagne, soit qu'il voulût s'accoutumer aux horreurs de la mort, soit qu'une secrète superstition lui fît croire que l'ou- verture de ces tombes retarderait l'heure où il devait être porté dans la sienne.

Ce prince était né aussi faible d'esprit que de corps; et celte faiblesse s'était répandue sur ses Etats. Telle était la profonde ignorance dans laquelle Charles II avait été élevé, que, quand les Français assiégèrent Mons, il crut que cette place appar- tenait au roi d'Angleterre. Il ne savait ni où était la Flandre, ni ce qui lui appartenait en Flandre 2. Ce roi laissa au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, tous ses États, sans connaî- tre ce qu'il lui laissait.

Son testament fut si secret, que le comte de Harrach, am- bassadeur de l'Empereur, se flattait encore que larchidue était reconnu successeur. Il attendit longtemps l'issue du grand conseil qui se tint immédiatement après la mort du roi. Le duc d'Abrantès vint à lui les bras ouverts: l'ambassadeur ne douta plus dans ce moment que l'archiduc ne fût roi, quand le duc d'Abrantès lui dit en l'embrassant: Vengo a despedirme de la casa de Austj'ia. « Je viens prendre congé de la maison d'Autriche. » Ainsi, après deux cents ans de guerres et de négociations pour quelques frontières des Etats espagnols, la maison de France eut, d'un trait de plume, la monarchie entière, sans traités, sans intrigues, et sans même avoir eu l'espérance de cette succession. On s'est cru obligé de faire connaître la sim- ple vérité d'un fait jusqu'à présent obscurci par tant de mi- nistres et d'historiens séduits par leurs préjugés et par les apparences, qui séduisent presque toujours. Tout ce qu'on a débité, dans tant de volumes, d'argent répandu par le maré- chal d'Harcourt, et des ministres espagnols gagnés pour faire signer ce testament, est au rang des mensonges politiques et des erreurs populaires. Mais le roi d'Espagne, en choisissant 1. Couvent bâti par Philippe lien Quentin, gagnée le jour de St-Laurent. l'honueur de saint Laurent et comme 2.Voyezles Jifemoi/t'idcTorci, t. I»'"^ monument de sa victoire de Saint- p. 12. [v,] \ CHAPITRE XVII 193 pour son héritier le petit-fils d'un roi si longtemps son ennemi, pensait toujours aux suites que l'idée d'un équilibre général devait entraîner. Le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIY, n'é- tait appelé à la succession d'Espagne que parce qu'il ne devait pas espérer celle de France; et le même testament qui, au dé- faut des puînés du sang de Louis XIV, rappelait l'archiduc Charles, depuis l'empereur Charles YI, portait expressément que l'Empire et l'Espagne ne seraient jamais réunis sous un même souverain.

Louis XIV pouvait s'en tenir encore au traité de partage, qui était un gain pour la France. Il pouvait accepter le testa- ment, qui était un avantage pour sa maison. Il est certain que la matière fut mise en délibération dans un conseil extraordi- naire. Le chancelier de Ponchartrain et le duc de Beauvilliers furent d'avis de s'en tenir au traité; ils voyaient les dangers d'une nouvelle guerre à soutenir. Louis les voyait aussi; mais il était accoutumé à ne les pas craindre. Il accepta le testament (il novembre 1700); et rencontrant, au sortir du conseil, les princesses de Conti avec Madame la Duchesse: Eh bien, leur dit-il en souriant, quel parti prendriez-vous? Puis, sans atten- dre leur réponse: Quelque parti que je prenne, ajouta-t-il, je sais bien que je serai blâmé ^.

Les actions des rois, tout flattés qu'ils sont, éprouvent tou- jours tant de critiques, que le roi d'Angleterre lui-même es- suya des reproches dans son parlement; et ses ministres furent poursuivis pour avoir fait le traité de partage. Les Anglais, qui raisonnent mieux qu'aucun peuple, mais en qui la fureur de l'esprit de parti éteint quelquefois la raison, criaient à la 1. Voltaire, dans une note, dit: cepté. »' — On sait que le littérateur La- « Malgré le mépris où sont en France beaumelle, qui se piquait de rivaliser \c%Y>^éienàus Mémoires de madame de avec Voltaire, avait publié des Mé- Maintenon, on est pourtant obligé moires pour servir à l'histoire de mad'avertir les étrangers que tout ce dame de Maintenon, avec des lettres qu'on y dit au sujet de ce testament tronquées, falsifiées ou même fabriest faux. L'auteur prétend que lors- quées, qui en font un véritable roman, que l'ambassadeur d'Espagne vint ap- Voltaire, comme on le voit, le lui a porter à Louis XIV les dernières vo- fait cruellement expier, lentes de Charles II, le roi lui répon- « Le ministre qu'on avait alors en dit:/e ferrai. Certainement le roi ne E spagne s'appelait £/eVo?/r, et non pas fit point une réponse si étrange, puis- Beicour. Ce que le roi dit à l'ambasque, de l'aveu du marquis de Torci, sadeur Castel dos Rios, dans les Mél'ambassadour d'Espagne n'eut au- moires de Maintenon, n'a jamais été dience de Louis XIV qu'après le con- dit que dans ce roman. » [v.] seil dans lequel le testament fut ac- 194 SIECLE DE LOUIS XIV fois ot contre Guillaume qui avait fait le traité, et contre Louis XIV qui le rompait.

LEurope parut d'abord dans l'engourdissement de la sur- prise et de 1 impuissance, quand elle vit la monarchie d'Espa- gne soumise à la France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. Il se voyait à soixante et deux ans entouré d une nombreuse postérité; un de ses petits-Iils* allait gouverner, sous ses ordres, l'Espagne, l'Amérique, la moitié de l'Italie et les Pays-Bas. L'Empereur n'osait encore que se plaindre.

Le roi Guillaume, à l'âge de cinquante-deux ans, devenu in- firme et faible, ne paraissait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le consentement de son parlement pour faii'e la guerre; et Louis avait fait passer de l'argent en Angleterre, avec le- quel il espérait disposer de plusieurs voix de ce parlement. Guillaume et la Hollande, n'étant pas assez forts pour se dé- clarer, écrivirent à Philippe Y, comme au roi légitime d'Es- pagne (février 1701). Louis XIV était assuré de l'électeur de Bavière, père du jeune prince qui était mort désigné roi. Cet électeur, gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles II, assurait tout d'un coup à Philippe V la possession de la Flandre et ouvrait dans son électorat le chemin de Vienne aux armées françaises, en cas que l'Empereur osât faire la guerre. L'électeur de Cologne, frère de l'électeur de Bavière, était aussi intimement lié à la France que son frère; ■et ces deux princes semblaient avoir raison, le parti delà mai- son de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie, déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l'être encore du roi d'Espagne; il devait commander les ar- mées françaises en Italie. Ou ne s'attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la reine d'Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.

Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Man- toue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de l'Espagne, s'unit d'abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du 1. Le IC novembre le nouvenu roi, Uautomne, après que ramhassadeur Philippe V, fut déclaré à Fontiiint- d'Espaguc l'eut compliimuté à gc- bloau, où la cour passait la saison noux, suivant la coutume espagaole.

CHAPITRE XVII 195 Danube à Xaplcs, tout paraissait être aux: Bourbons. Le roi ctait si fier de sa prospérité, qu'en parlant au due de la Ro- chefoucauld au sujet des propositions que l'Empereur lui fai- sait alors, il se servit de ces termes: Vous les tioin'erez encore plus insolentes qu'on ne vous l'adit^.

(Septembre 1701.) Le roi Guillaume, ennemi jusqu'au tom- beau de la grandeur de Louis XIV, promit à l'Empereur d'ar- mer pour lui l'Angleterre et la Hollande: il mit encore le Da- nemark dans ses intérêts; enfin il signa à la Haye la ligue tramée contre la maison de France-. Mais le roi s'en étonna peu; et, comptant sur les divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et plus encore sur les forces réunies de la France et de l'Espagne, il sembla mépriser ses ennemis- Jacques mourut alors à Saint-Germain (16 septembre 1701). Louis pouvait accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique, en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour le roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, après avoir reconnu Guillaume par le traité de Rysvick. Un pur sentiment de générosité le porta d'abord à donner au fils du roi Jacques la consolation d'un honneur et d'un titre que son malheureux père avait eus jusqu'à sa mort, et que ce traité de Rysvick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du conseil furent d'une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, ^vec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc de Bourgogne, et pensait en tout comme le précepteur de ce prince, le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines de gouvernement, et par la préférence qu'il donnait aux intérêts des peuples sur la ^grandeur des rois. Le marquis de Torci appuya par des prin- cipes de politique ce que le duc de Beauvilliers avait dit <;omme citoyen. Il représenta qu il ne convenait pas d'irriter la nation anglaise par une démarche précipitée. Louis se ren- dit à lavis unanime de son conseil; et il fut résolu de ne point reconnaître le fils de Jacques II pour roi.