SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Le conseil était composé du Dauphin, du duc de Bourgogne «on fils, du chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis de Torci, du secrétaire d'Etat de la ;^uerre Chamillart et du contrôleur général Desmarets. Le 250 SIECLE DE LOUIS XIV duc de Beauvilliers fit une peinture si touchante de l'état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le chance- lier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les ministres de la guerre et des finances avouèrent qu'ils étaient sans ressources. « Une scène si triste, dit le marquis de Torci, serait difficile à décrire, quand même il serait permis de ré- véler le secret de ce qu'elle eut de plus touchant. » Ce secret n'était que celui des pleurs qui coulèrent.

Le marquis de Torci, dans cette crise, proposa d'aller lui- même partager les outrages qu'on faisait au roi dans la per- sonne du président Rouillé; mais comment pouvait-il espérer d'obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refusé? Il ne de- vait s'attendre qu'à des conditions plus dures.

Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va, sous un nom emprunté, jusque dans la Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les étrangers comme le principal ministre de France est dans son antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi Guil- laume, pour y discuter ses droits sur la principauté d'Orange. Il s'était adressé à Louvois, secrétaire d'Etat ayant le dépar- tement du Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les réformés d'Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit qu'il le ferait mettre à la Bastille^? Un tel discours tenu à un sujet eût été odieux; tenu à un ministre étranger, c'était un insolent outrage au droit des nations. Oq peut juger s'il avait laissé des impressions profondes dans, le cœur du magistrat d'un peuple libre.

Il y a peu d'exemples de tant d'orgueil suivi de tant d'humi- liations. Le marquis de Torci, suppliant dans la Haye au nom de Louis XIY, s'adressa au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une fortune immense qu'il aimait également; le troisième, gou- verné par les deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de Perse. Ils proposèrent non pas une paix.

1. Voyez les Mémoires de Torci (t. III, p. 2). Ils ont confirme tout ce qui est avancé ici. [v.]

CHAPITRE XXI 251 mais nne trêve; et pendant cette trêve une satisfaction en- tière pour tous leurs alliés, et aucune pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses ennemis pour chasser d'Espagne son propre petit-fils dans l'espace de deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix Tilles aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach, et par renoncer à la souveraineté de l'Alsace*. Louis XIY ne s'était pas attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand Churchill n'était pas encore colonel en Angleterre, et qu'à peine le nom de Hein- sius lui était connu, qu'un jour ces trois hommes lui impose- raient de pareilles lois. En vain Torci voulut tenter Marl- fcorough par l'offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que l'argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, était au-dessus de quatre mil- lions, laissa au ministre de France la douleur d'une proposi- tion honteuse et inutile. Torci rapporta au roi les ordres de ses ennemis. Louis XIY fit alors ce qu'il n'avait jamais fait avec ses sujets: il se justifia devant eux; il adressa aux gou- Terneurs des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire par laquelle, en rendant compte à ses peuples du fardeau qu'il était obligé de leur faire encore soutenir, il •excitait leur indignation, leur honneur, et même leur pitié. Les politiques dirent que Torci n'était allé s'humilier à la Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour jus- tifier Louis XIY aux yeux de l'Europe, et pour animer les Français par le ressentiment de l'outrage fait en sa personne à la nation; mais il n'y^était allé réellement que pour deman- der la paix. On laissa même encore quelques jours le prési- dent Rouillé à la Haye, pour tâcher d'obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute réponse, les Etats ordon- nèrent à Rouillé de partir dans les vingt-quatre heures.

Louis XIY, à qui l'on rapporta des réponses si dures, dit en plein conseil: Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants'^. Il se prépara donc à tenter encore la fortune en Flandre^. La famine, qui déso- 1. Les conditions étaient encore plus 2. C'est Tannée suivante, après la duresetplus humiliantes: «Les alliés, conférence de Gertruydenberg, que •dit Saint-Simon, sejouaient de la ruine Louis XIV prononça ces paroles.

du roi et cachaient à peine que leur 3. « Les ell'orts de Louis XIV et les dessein tendait à une destruction gé- sacriûces qu'il otlrit de faire en vue lîérale de la France. » d'obtenir la paix lui avaient attaché SIECLE DE LOUIS XIV lait les campagnes, fut une ressource pour la guerre*. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup de terres- restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de Yillars, qu'on avait envoyé commander l'année précédente- en Savoie quelques troupes dont il avait réveillé l'ardeur, et qui avait eu quelques petits succès, fut rappelé en Flandre^ comme celui en qui l'État mettait son espérance.

Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait couvert le siège. Déjà ces deux généraux mar- chaient pour investir Mous. Le maréchal de Yillars s'avança pour les en empêcher. Il avait avec lui le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en cette occasion (malgré la maxime d'un homme de beaucoup d'es- prit), que dans un Etat monarchique, et surtout sous un bou maître, il y a des vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques, avec moins d'enthousiasme peut- être, mais avec plus de ce qu'on appelle honneur-.

son peuple plus que jamais, et s'il avait résolu de ne pas passer 1 "offre quil avait faite à Gertruydenberg dabandouner son petit-fils, la nation française ne l'aurait pas abandonné. » (BoLiXGBROKE, lettre II.)

1. Dans ce temps-là, les armées ne se recrutaient presque que par des enrôlements volontaires, 2. Cet endroit mérite d'être éclairci. dit Voltaire. L'auteur célèbre de l Es- prit des lois dit que l'honneur est le principe des gouvernements monar- chiques, et la vertu le principe des gouvernements républicains.

Ce sont là des idées vagues et con- fuses qu'on a attaquées d'une manière aussi vague, parce que rarement ou convient de la valeur des termes, ra- rement on s'entend. L'honneur est le désir d'être honoré, d'être estimé: de là vient l'habitude de ne rien faire dont on puisse rougir. La vertu est l'accomplissement des devoirs, indé- pendamment du désir de l'estime: de là vient que l'honneur est commun, la vertu rare.

Le principe d'une monarchie ou d'une républiciue n'est ni l'honneur ni la vertu. Une monarchie est fondée sur le pouvoir d'un seul; une républi- que est fondée sur le pouvoir que plu- sieurs ont d'empêcher le pouvoir d'un seul. La plupart des monarchies ont été établies par des chefs d'armées,, les républiques par dos citoyens as- semblés. L'honneur est commun à tous les hommes, et la vertu rare dans- tout gouvernement. L'amour-propre de chaque membre d'une république- veille sur l'amour-propre des autres; chacun voulant être maître, personne ne l'est: l'ambition de chaque parti- culier est un frein public, et l'égalité règne.

Dans une monarchie affermie, l'am- bition ne peut s'élever qu'en plaisant au maître, ou à ceux qui gouvernent sous le maître. Il n'y a dans ces pre- miers ressorts ni lionneur ni vertu,, de part ni d'autre; il n'y a que de l'intérêt. La vertu est en tout pays le fruit de l'éducation et du caractère. Il est dit dans l'Esprit des lois qu'il faut plus de vertu daus une républi- que; c'est en un sens tout le contraire; il faut beaucoup plus de vertu dans une cour pour résister à tant de sé- ductions. Le duc de Moutausier, le duc de Beauvilliers, étaient des hom- CHAPITRE XXI 253 Dès que les Français s'avancèrent pour s'opposer à l'in- vostissement de Mons, les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du village de Malplaquet^.

L'armée des alliés était d'environ quatre-vingt mille com- battants, et celle du maréchal de Yillars d'environ soixante et dix mille. Les Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon; les alliée, cent quarante. Le duc de Marl- borough commandait l'aile droite, où étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde d'Angleterre. Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la gauche avec les Hollandais.

(il septembre 1709.) Le maréchal de Yillars prit pour lui la gauche, et laissa la droite au maréchal de Boufllers. Il avait retranché sou armée à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en nombre, longtemps malheureuses, dont la moitié était composée de nouvelles re- crues ^ et convenable encore à la situation de la France, qu'une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens ont blâmé le général dans sa disposition: // devait, disaient-ils, passer une large trouée, au lieu delà laisser de- vant lui. Ceux qui de leur cabinet jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille ne sont-ils pas trop habiles?

Tout ce que je sais, c'est que le maréchal dit lui-même que les soldats, qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en jetèrent une partie, pour courir plus légè- rement au combat. Il y a eu, depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus longues, aucune plus meur- trière. Je ne dirai autre chose de cette bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis, où combat- taient les Hollandais; fut presque toute détruite, et même poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite, faisait et soutenait les plus grands efforts. Le marémes d'une vertu 1res austère. Le ma- entouré que d'hommes irréprocharéchal de Villeroi joignit des mœurs blés; c'est une observation très vraie plus douces à une probité non moins et très importante dans une histoire incorruptible. Le marquis de Torci a où les mœurs ont tant de part, été un des plus honnêtes hommes de l'Europe, dans une place où la poli- ^ • ^^alplaquet est un petit village du tique permet le relâchement dans la '^''^^^^'^ ^« ^^^'^^ ' ^«^^ l'arrondissemorale. Les contrôleurs généraux le ^^""^^ d'Avesnes.

Pelletier et Chamillart passèrent pour 2. Villars a donné lui-même dans être moins habiles que vertueux. ses Mihnoires de curieux détails sur Il faut avouer que Louis XIV, dans l'esprit et la composition de sou arcette guerre malheureuse, ne fut guèiHj mée.

15 25'i SIECLE DE LOUIS XIV chai de Yillars dégarnit un peu son centre pour s'opposer à Marlborough, et alors même ce centre fut attaqué. Les retran- chements qui le couvraient furent emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put résister. Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la ba- taille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts ou mourants.

On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des Hollandais. La France ne perdit guère que huit mille hommes dans cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus.

Le maréchal de Boufflers fit la retraite en bon ordre, aidé du prince de Tingri-Montmorenci, depuis maréchal de Luxem- bourg, héritier du courage de ses pères. L'armée se retira en- tre le Quesnoi et Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIY; et on compta pour une victoire l'honneur de l'a voir disputée si longtemps, et de n'avoir perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Yillars, en revenant à la cour, assura le roi que sans sa blessure^ il aurait remporté la vic- toire. J'en ai vu ce général persuadé; mais j'ai vu peu de per- sonnes qui le crussent.

On peut s'étonner qu'une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus de monde qu'elle n'en avait perdu n'essayât pas d'empêcher que ceux qui n'avaient eu d'autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs morts allassent faire le siège de Mons. Les Hollandais craignirent pour cette en- treprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose aux vaincus et les décourage. Les hommes ne font jamais ce qu'ils peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu'il a été battu craint de l'être encore. Ainsi Mons fut assiégé et pris (20 oc- tobre 1709), et toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et Lille.

1. Villars ue giuTit de sa blessure du prince de Conti, et la cour entière qu'après une opération cruelk'. Le roi alla le visiter pendant sa couvales- lui donna à Versailles l'appartement cence.

CHAPITRE XXII CHAPITRE XXII LOUIS XIV CONTINUE A DEMANDER LA PAIX ET A SE DÉ- FENDRE. LE DVC DE VENDÔME AFFERMIT LE ROI Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et faisaient tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller «urprendre la Frîgiche-Comté et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général Merci, chargé de faci- liter cette entreprise en entrant dans la haute Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté près de l'île de Xeubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal du Bourg (26 août 1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci ont toujours été aussi malheureux qu'estimés. Celui-ci^ fut vaincu de la manière la plus complète. Rien ne fut entre- pris du côté de la Savoie; mais on n'en craignait pas moins du côté de la Flandre; et lintérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître l'archiduc pour roi d Es- pagne,de ne donner aucun secours à son petit-fils et de l'aban- donner à sa fortune; de donner quatre places en otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de l'Alsace et de n'en garder que la préfecture; de raser toutes ses places depuis Bàle jusqu'à Philipsbourg; de com- bler le port si longtemps redoutable de Dunkerquc et d'en raser les fortifications; de laisser aux Etats-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Fumes, Condé, Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à la paix qu'il implorait.

Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipoten- tiaires de venir, au commencement de 1710, porter dans la 1. Petit-fils du génOral bavarois de ce nom qui s'illustra dans la guerre de T'.ente iins.

256 SIECLE DE LOUIS XIV petite ville de Gerlruidcnbcrg^ les prières de ce monarque; il choisit le maréchal d'Uxelles, homme froid, taciturne, d'un esprit plus sage qu'élevé et hardi, et l'abbé, depuis cardinal de Polignac, l'un des plus beaux esprits et des plus éloquents de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses grâces. L'esprit, la sagesse, l'éloquence, ne sont rien dans des minis- tres, lorsque le prince n'est pas heureux: ce sont les victoi- res qui font les traités. Les ambassadeurs de Louis XIY fu- rent plutôt confinés qu'admis à Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les rapportaient à la Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte de Zinzen- dorf, ambassadeur de l'Empereur; et ces offres étaient tou- jours reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous composés par des réfugiés français, deve- nus plus ennemis de la gloire de Louis XIV que Marlborough et Eugène.

Les plénipotentiaires de France poussèrent l'humiliation jusqu'à promettre que le roi donnerait de l'argent pour dé- trôner Philippe Y, et ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIY, pour préliminaires, s'engageât seul à chasser d'Espagne son petit-fils, dans deux mois, par la voie des ar- mes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante qu'un refus, était inspirée par de nouveaux succès.

Taudis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités con- tre la grandeur et la fierté de Louis XIY également abaissées, ils prenaient la ville de Douai (juin 1710). Ils s'emparèrent bientôt de Béthuue, d'Aire, de Saint-Yeuaut^, et le lord Stair proposa d'envoyer des partis jusqu'à Paris.

Presque dans le même temps, l'armée de 1 archiduc, com- mandée en Espagne par Gui de Staremberg^, le général alle- mand qui avait le plus de réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août 1710), une victoire complète sur l'armée en qui le parti de Philippe Y avait mis son espérance, à la tète de laquelle était le marquis de Bay, général malheureux; on remarqua encore que les deux princes 1. Gertruidenberg est dans le Bra- 2. On voit dans les Mémoires de haut liollandais, sur le Biesboch. à Villars que ces villes se défendirent quelques kilomètres de Bréda. Voir héroïquement pendant huit mois cou- Saint-Simon pour Uxelles et Polignae. tre une armée formidable. Ce dernier avait failli donner le trône 3. Guido de Staremberg (1657 -1737) de Pologne au prince de Conti. Voir s'était dt^à distingué en Hongrie et plus haut, chap. XVII. en Italie.

CHAPITRE XXII 257 qui se disputaient l'Espagne, et qui étaient l'un et l'autre à portée de leur armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour qui on combattait en Europe, il n'y avait alors que le duc de Savoie qui fit la guerre par lui- même. Il était triste qu'il n'acquît cette gloire qu'en combat- tant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l'une pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l'empe- reur Joseph lui faisait déjà des difficultés, et dont on l'aurait dépouillé à la première occasion.

Cet empereur était heureux partout, et n'était nulle part modéré dans son bonheur ^. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en donnait les fiefs à ses parents et à ses créa- tures. Il dépouillait le jeune duc de la Mirandole en Italie; et les princes de l'Empire lui entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu'ils travaillaient à cimenter un pouvoir qu'ils craignaient: tant était encore dominante dans les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le premier des intérêts! La fortune de Joseph le fit encore triom- pher des mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi, Louis XIV était également malheureux au dehors, au dedans, sur mer et sur terre, dans les négocia- tions publiques et dans les intrigues secrètes-.

Toute l'Europe croyait alors que l'archiduc Charles, frère de l'heureux Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L'Europe était menacée d'une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c'était l'Angleterre, longtemps ennemie de la branche d'Autriche espagnole, et la Hollande, son esclave révoltée, qui s'épuisaient pour l'établir. Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à Valladolid, tandis que l'archiduc Charles fît son entrée en vainqueur dans la ca- pitale.

Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à Gertruidenberg, d'abandonner la cause de Philippe, en faisant revenir, pour sa propre défense, quelques troupes demeurées 1. « C'était un prince emporté, dit gyare en 1765. Prince ambitieux et de Stint-Simon, violent d'esprit et de talent, il ne réussit point à s'emparer talent au-dessous du médiocre. » de la Hongrie et mourut à Rodosto, 2, Ragotski avait été proclamé chef en Turquie, où il a écrit ses mémoi- .suprème de la confédération mag- rcs, en 1735.

258 SIÈCLE DE LOUIS XIV en Espagne. Lui-même à peine pouvait résister vers la Savoie, vers le Rhin, et surtout en Flandre, où se portaient les plus grands coups.

L'Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs défenseurs. Elle était attaquée par le Por- tugal. Son commerce périssait, la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus, parce que dans une grande étendue de pays l'affection des peuples refusait tout aux Autrichiens et donnait tout à Phi- lippe. Ce monarque n'avait plus ni troupes ni général de la part de la France. Le duc d'Orléans, par qui s'était un peu rétablie sa fortune chancelante, loin de continuer de comman- der ses armées, était regardé alors comme son ennemi. Il est certain que, malgré l'affection delà ville de Madrid pour Phi- lippe i, malgré la fidélité de beaucoup de grands et de toute la Castille, il y avait contre Philippe Y un grand parti en Es- pagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, te- naient obstinément pour son concurrent. La moitié de l'Ara- gon était aussi gagnée. Une partie des peuples attendait alors l'événement: une autre haïssait plus l'archiduc qu'elle n'aimait Philippe. Le duc d'Orléans, du même nom de Philippe, mé- content d'ailleurs des ministres espagnols, et plus mécontent de la princesse des Ursins ^ qui gouvernait, crut entrevoir qu'il pouvait gagner pour lui le pays qu'il était venu défendre; et lorsque Louis XIY avait proposé lui-même d'abandonner son petit-fils, et qu'on parlait déjà en Espagne d'une abdication, le duc d'Orléans se crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter. Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi d'Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une protestation.

Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d'Es- pagne, par laquelle ils s'engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d'Espagnols empressés à se ranger sous les drapeaux d'un prince qui savait combattre. Cette entreprise, si elle eût 1. Philippe V était devenu le roi ginc française, veuve d'un prince ro- national, au moins pour les Catalans, main, longtemps toute-puissante on Voir Saint-Simon et les Mémoires de Espagne, mourut disgraciée en Ita- Noailles. lii-, en 1722. — Voir son histoire par 2. La princesse des Ursins, d'ori- Coml)es.

CHAPITRE XXII 259 réussi, pouvait ne pas déplaire aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir l'Espagne et la F'rance réunies dans une même main; et elle aurait apporté moins d'obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Ma- drid vers le commencement de 1709, tandis que le duc d'Or- léans était à Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe Y ne pardonna pas à son parent d'avoir cru qu'il pouvait abdiquer, et d'avoir eu la pensée de lui suc- céder. La France cria contre le duc d'Orléans. Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu'on fit le procès à celui qu'il regardait comme coupable; mais le roi aima mieux ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir son neveu dans le temps qu'il voyait son petit-fils toucher à sa ruine.

Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi d'Espagne et la plupart des grands, voyant qu'ils n'a- vaient aucun capitaine à opposer à Staremberg, qu'on regar- dait comme un autre Eugène, écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme. Ce prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée. La grande réputation qu'il s'était faite en Italie, et que la malheureuse campagne de Lille n'avait pu lui faire perdre, frappait les Es- pagnols. Sa popularité, sa libéralité, qui allait jusqu'à la pro- fusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès qu'il mit les pieds eu Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Bertrand du Guesclin. Son nom seul attira une foule de volontaires. Il n'avait point d'argent: les communautés des villes, des villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d'enthousiasme saisit la nation. — (Août 1710.) Les débris de la bataille de Saragosse se rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s'empressa de fournir des recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment celte nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Ma- drid, oblige l'ennemi de se retirer vers le Portugal, le suit, passe le Tage à la nage, fait prisonnier, dans Brihucga, Stanhope avec cinq mille Anglais (9 décembre), atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n'avait point encore combattu avec ses autres généraux, animé de l'esprit du duc de Vendôme, se met à la tète de l'aile droite. Le général prend la gauche. Il remporte une victoire entière; de sorte qu'en quatre mois de temps ce prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit 260 SIECLE DE LOUIS XIV tout, et affermit pour jamais la couroune d'Espagne sur la tête de Philippe ^ Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre plus sourde et non moins décisive se préparait en An- gleterre. Une Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison d'Autriche toute la succession de Charles- Quint, et avait été ainsi le premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine Anne, et le duc gouvernait l'État. Il avait en ses mains les finances, par le grand trésorier Godolphin, beau-père d'une de ses filles. Sun- derland, secrétaire d'Etat, son gendre, lui soumettait le cabi- net. Toute la maison de la reine, ovi commandait sa femme, était à ses ordres. Il était maître de l'armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux partis, les whigs et les torys^, di- visaient l'Angleterre, les whigs, à la tête desquels il était, faisaient tout pour sa grandeur; et les torys avaient été for- cés à l'admirer et à se taire. Il n'est pas indigne de l'histoire d'ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la multitude, quand il est joint aux dignités et à la gloire.

Il avait plus de crédit à la Haye que le grand pensionnaire, et il influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux, nul particulier n'eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il pouvait encore affermir son pou- voir par ses richesses immenses, acquises dans le comman- dement. J'ai entendu dire à sa veuve qu'après les partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze cent cinquante mille livres de notre monnaie d'aujour- d'hui. S'il n'avait pas eu autant d'économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti que la reine Anne n'aurait pu dé- truire; et si sa femme avait eu plus de complaisance, jamais 1. On assure qu'après la bataille, laumc d'Orange au pouvoir. Les ^ory.y, Philippe V n'ayant point de lit, le duc partisans des Stuarts. comptaient de Vendôme lui dit: Je vais i'oiis faire parmi eux un grand nombre des mem- donner le plus beau lit sur lequel ja- lires de la vieille aristocratie. La lutte mais roi ait couche; et il fit faire un de ces deux partis, qui représentent matelas des étendards et des dra- l'un le progrés, l'autre la conserva- peaux pris sur les ennemis, [v.] tion, c'est-à-dire les deux éléments de 2. Les ivig^hs étaient nombreux dans vie et de durée des sociétés modernes, la bourgeoisie. Ce sont eux qui, à la est le fond de l'histoire intérieure de révolution de 1688, portèrent Guil- l'Angleterre.

CHAPITRE XXII 201 la reine n'eût brise ses liens. Mais le duc ne put jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son humeur. La reine l'avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu'à la soumission et à l'abandonnemcnt de toute volonté.

Dans de pareilles liaisons, c'est d'ordinaire du côté des souverains que vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l'abus de la supériorité; ce sont eux qui font sentir le joug, et c'é- tait la duchesse de Marlborough qui l'appesantissait. Il fal- lait une favorite à la reine Anne; elle se tourna du côté de mi- lady Masham, sa dame d'atour. Les jalousies de la duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d'une façon singulière qu'elle refusa à la reine, une jatte d'eau qu'elle laissa tomber en sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de ma- dame Masham, changèrent la face de l'Europe. Les esprits s'aigrirent. Le frère de la nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la reine le donne. Les torys saisirent cotte conjoncture pour tirer la reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de Marlborough, changer le ministère, faire la paix et rappeler, s'il se pou- vait, la maison de Stuart sur le trône d'Angleterre. Si le ca- ractère de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. La reine et elle étaient dans l'habitude de s'écrire tous les jours sous des noms empruntés ^ Ce mys- tère et cette familiarité laissaient toujours la voie ouverte à