SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Il ne fut point question dans ce traité des droits que l'Em- pereur réclamait toujours sur la monarchie d'Espagne, ni du vain titre de roi catholique que Charles YI prit toujours, tan- dis que le royaume restait assuré à Philippe V. Louis XIY garda Strasbourg et Landau, qu'il avait offert de céder aupa- ravant; Huningue et le nouveau Brisach, qu'il avait proposé lui-même de raser; la souveraineté de l'Alsace, à laquelle il avait offert de renoncer. Mais ce qu'il y eut de plus hono- rable, il fit rétablir dans leurs Etats et dans leurs rangs les électeurs de Bavière et de Cologne.

C'est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités avec les Empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des Etats de l'Empire. Elle posa les fonde- ments de la liberté germanique à Munster, et fît ériger un hui- tième électorat pour cette même maison de Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Yestphalie. Elle fît rendre par le traité de Rysvick tous les biens du cardinal de Eurstem- berg. Enfin, par la paix d'Utrecht, elle rétablit deux élec- teurs. Il faut avouer que, dans la négociation qui termina cette longue querelle, la France reçut la loi de l'Angleterre, et la fît à l'Empire.

Les Mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les compilations de tant d'histoires de Louis XIY, di- sent que le prince Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Yillars d'embrasser pour lui les genoux de Louis XIY' et de présenter à ce monarque les assurances du plus pro- fond respect d'un sujet envers son souverain. Premièrement, il n'est pas vrai qu'un prince petit-fîls d'un souverain demeure le sujet d'un autre prince pour être né dans ses Etats. Secon- dement, il est encore moins vrai que le prince Eugène, vicaire général de l'Empire, pût se dire sujet du roi de France.

Cependant chaque Etat se mit en possession de ses nou- veaux droits. Le duc de Savoie se fît reconnaître en Sicile, sans consulter l'Empereur, qui s'en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la Flandre leur a payé toujours CHAPITRE XXIII 273 CHAPITRE XXIII 273 douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maî- tres chez elle. Louis XI Y fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle et démolir toutes les fortifications du côté de la mer, sous les yeux d'un commissaire anglais. Les Dun- kerquois, qui voyaient par là tout leur commerce périr, dé- putèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine d'Angleterre; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser.

Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mar- dick; el, au moyen des écluses, on fit un port qu'on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambas- sadeur d'Angleterre, s'en plaignit vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons ^, que Louis XIY répondit au lord Stair: Monsieur V ambassadeur^ j'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les au- tres: ne m'en faites pas souvenir. Je sais de science certaine que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n'avait jamais été le maître chez les Anglais: il s'en fallait beaucoup. Il l'était chez lui; mais il s'agissait de savoir s'il était le maître d'éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande partie de son royaume.

La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses, ne stipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardick. On a osé impi'imer que le lord Bo- liugbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans l'Histoire de Louis XIV, sous le nom de la Martinière: et ce n'est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIY pa- raissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s'en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir l'esprit, uniquement pour le bien de la paix: et loin de dire à lord Stair qu'il ne le fit pas souvenir qu'il avait été autrefois le maître chez les autres, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois d'avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après dans la régence, et le traité accompli dans tous ses points.

1. II s'agit de V Abrégé chronolo- Stair ne parla jamais au roi qu'en pré- gique du président Hénault, la plus sence du secrétaire d'Etat Torci, qui courte et la meilleure histoire de a dit n'avoir jamais entendu un dis- France, dit Voltaire. D'ailleurs le lord cours si déplacé. Ce discours aurait 274 SIECLE DE LOUIS XIV Après cette paix d'Utrecht et de Rasladt, Philippe V ne jouit pas encore de toute l'Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les îles de Majorque et diviça.

Il faut savoir que Tempereur Charles VI, ayant laissé sa femme à Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d'Espagne, et ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d'Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que l'impé- ratrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant, s'était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d'une guerre civile, et l'espérance d'un prompt secours de la part de l'Empereur, et même de l'Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province se flattèrent qu'ils pourraient former une république sous une protection étran- gère, et que le roi d'Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si longtemps: « Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l'emploie pas à com- battre. » La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre et des plus heureusement situés. Autant arrosée de belles ri- vières, de ruisseaux et de fontaines, que la vieille et la nou- velle Castille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est né- cessaire aux besoins de l'homme et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l'Europe, et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses mon- tagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on y trouve même beaucoup de pierres pré- cieuses. Les mines de fer, d'étain, de plomb, d'alun, de vi- triol^, y sont abondantes: la côte orientale produit du corail. La Catalogne enfin peut se passer de l'univers entier, et ses voisins ne peuvent se passer d'elle.

Loin que l'abondance et les délices aient amolli les habi- tants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards sur- tout ont été féroces. Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont été subjugués dans tous les cté bien humiliant pour Louis XIV, 1. Nom donné autrefois aux sul- quand il fit cosseï' les ouvrages de fates. Mardick. [v.]

CHAPITRE XXI II 275 tonips. Les Romains, les Golhs, les Vandales, les Sarrasins, les conquirent.

Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d'A- ragon, et ensuite à celle d'Autriche.

jXous avons vu^ que sous Philippe lY, poussés à bout par le comte duc d'Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en lô'iO. On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652, et, dans la guerre de la succession, ils prirent le parti de l'archiduc Charles contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V, délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV, qui, dans les derniers temps de la guerre, n'avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en envoya alors contre ses su- jets révoltés. Une escadre française bloqua le port de Barce- lone; et le maréchal de Berwick l'assiégea par terre.

La reine d'Angleterre, plus fidèle à ses traités qu'aux inté- rêts de son pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils se faisaient le reproche que s'étaient fait les Romains d'avoir laissé détruire Sagonte. L'empereur d'Allemagne promit de vains secours. Les assiégés se défen- dirent avec courage.

Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d'un assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que l'ancienne était prise, ils demandè- rent en capitulant qu'on leur conservât tous leurs privilèges (12 septembre 1714). Ils n'obtinrent que la vie et leurs biens. La plupart de leurs privilèges leur furent ôtés; Philippe V avait traité plus durement la petite ville de Xativa^ dans le cours de la guerre: on l'avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple; mais si l'on rase une petite ville de peu d'importance, on n'en rase point une grande qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à l'Etat.

Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI était parmi eux, et qui les transporta 1. Dans ['Essai sur les mœurs, cha- gura, fut rascJe eu 1707, aprôs la ba- pitre CLXXVli. taillu d'Aluianza. Philippe V fit bàlir 2. Cotte ville de Xativa, dans le sur ses ruines uae autre ville, qu'où royaume de Valence, province de Se- nomme à présent San tulipe, [v.]

276 SIECLE DE LOUIS XIY quand ils furent sans secours, fut la dernière flamme de l'in- cendie qui avait ravagé si longtemps la plus belle partie de l'Europe, pour le testament de Charles II, roi d'Espagne.

CHAPITRE XXIV TABLEAU DE l' EUROPE DEPUIS LA PAIX d'uTRECHT jusqu'à la mort de louis XIV J'ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Yaudemont, qui avait pris le parti de l'archiduc Charles, avait été sur le point de faire prisonnier dans la Lombardie son père, qui tenait pour Philippe V. L'Espagne avait été réellement partagée en factions. Des régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre la patrie. C'était en- fin pour une succession entre parents que la guerre générale avait commencé: et l'on peut ajouter que la reine d'Angle- terre excluait du trône son frère, que Louis XIV protégeait, et qu'elle fut obligée de le proscrire^.

Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, fut chassé d'Espagne. Louis XIV, près de succomber, se releva par les brouilleries imprévues de l'Angleterre. Le conseil d'Espagne, qui n'avait appelé le duc d'Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démem- brer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La Lombardie, la Flandre 2, restèrent à la maison d'Autriche; la maison de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France. Ainsi l'héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre puissances; 1. Uq acte du parlement avait ap- 2. On appelle généralement du nom pelé à la couronne le fils de la prin- de Flandre les provinces des Pays- cesse Sophie, Georges-Louis, électeur Bas qui appartiennent à la maison de Hanovre, qui était protestant. Il dWutrichc, comme on appelle les était âgé de cinqiKmlc-qualre ans. sept Proviuces-Uuies la Hollande, [v.l CHAPITRE XXIV 277 CHAPITRE XXIV 277 cl celle qui semblait y avoir le plus de di'oit n'y conserva pus une métairie. La Sardaigne^, inutile à l'Empereur, lui resta pour un temps. II jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu'on s'est arraché si souvent et si aisé- ment.

La vanité de la politique parut encore plus après la paix d'Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trùne. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres; et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tète à prix malgré elle.

Attendrie parles discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l'envi- ronnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J'ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait vmir son frère en secret, qu'elle l'avait embrassé et que, s'il avait voulu renoncera la religion romaine, elle l'au- rait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que la veille de sa mort elle s'écria plusieurs fois: « Ah! mon frère! mon cher frère! » Elle mourut d'apoplexie, à 1 âge de quarante -neuf ans, le Ses partisans et ses ennemis convenaient que c'était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Edouard III et les Henri Y, il n'y eut point de règne si glorieux: jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d'orateurs plus éloquents.

Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu'elle regardait comme étrangère, et qu'elle n'aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés.

Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France et d'y repa- raître en suppliant. Le duc d'Ormond, l'àme du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d'Oxford, 1. La Sardaigne ne resta à l'Empereur que jusqu'en 1718. II la céda alors au duc de Savoie, contre la Sicile.

16 278 SIECLE DE LOUIS XIV eut plus de courage. C'était à lui qu'on en voulait; il resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut ren- fermé, et la mort dont on le menaçait. C'était une âme sereine, inaccessible à l'envie, à l'amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l'estimèrent trop pour prononcer son arrêt.

Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu'à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s'exposer à une nouvelle guerre contre l'Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu'on appelait alors le chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans lame une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassa- deur d'Angleterre, l'avait bravé. Il avait été forcé de ren- voyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d'Ormond et vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d'un soulèvement en Angleterre, et surtout en Ecosse, contre George I^*'. Le prétendant n'avait qu'à pa- raître; on ne demandait qu'un vaisseau, quelques officiers et un peu d'argent. Le vaisseau et les officiers furent accor- dés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L'Épine d'Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. A l'égard de l'argent, le roi n'en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d'Espagne Phi- lippe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en Ecosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait d'être défait par l'armée anglaise du roi George.

Louis était déjà mort: le prétendant revint cacher dans Commerci la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses partisans coulait en Angleterre sur les échafauds, La puissance de la Russie s'affermissait chaque jour dans le Nord*; et cette création d'un nouveau peuple et d'un nou- 1. Le czar Pierre le Grand venait Charles XII, sorti de Turquie, n'avait •de transporter sa capitale à Moscou, pu cmpèch'jrla prise de btralsund.

CHAPITRE XXV 27» vel empire était encore trop ignorée en France, on Italie et en Espagne.

La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la ter- reur de la maison d'Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il ne restait à Charles XII que de la gloire.

Un simple électoral d'Allemagne commençait à devenir une puissance prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg*, avec de l'économie et une armée, jetait les fondements d'une puissance jusque-là inconnue.

La Hollande jouissait encore de la considération qu'elle avait acquise dans la dernière guerre contre Louis XIV ^; mais le poids qu'elle mettait dans la balance devint toujours moins considérable. L'Angleterre, agitée de troubles dans les pre- mières années du règne d'un électeur de Hanovre, conserva toute sa force et toute son influence. Les Etats de la maison d'Autriche languirent sous Charles YI; mais la plupart des princes de l'Empire firent fleurir leurs Etats. L'Espagne res- pira sous Philippe Y, qui devait son trône à Louis XIY. L'Ita- lie fut tranquille jusqu'à l'année 1717.

CHAPITRE XXV PARTICULARITES ET ANECDOTES DU REGNE DE LOUIS XIV Les anecdotes sont un champ resserré où l'on glane après la vaste moisson de l'histoire; ce sont de petits détails long- temps cachés, et de là vient le nom d'anecdotes • ils intéres- sent le public quand ils concernent des personnages illustres.

Les Vies des grands hommes, dans Plutarquc, sont un re- 1. Frédéric -Guillaume I^"- était hommes et prépara la grandeur de monté sur le trône en 1713, à la mort Frédéric. Il mourut en 1740.

de son père Frédéric ^•^ On l'a sur- 2. Voir Saint-Simon (chap. CDXcni nommi; le roi sergent. Il réunit à et DLiv), sur la déchéance de la Holforce d'économie une armée de 80,000 lande.

280 SIECLE DE LOUIS XIV cueil d'anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des mémoires fidèles de la vie privée de Thésée €t de Lycurgue? Il y a, dans la plupart des maximes qu'il met dans la bouche de ses héros, plus d'utilité morale que de vérité historique.

'L'Histoire secrète de Justinien par Procope* est une satire dictée par la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette satire, qui contredit l'histoire publique de Pro- cope, ne paraît pas toujours vraie.

Il n'est pas permis aujourd'hui d'imiter Plutarque, encore- moins Procope. Xous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains comme le cardinal de Retz et le duc de la Rochefoucauld, ennemis l'un de l'autre, confirment les mômes faits dans leurs Mémoi- res, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, il faut douter: ce qui n'est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement.

Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes quand la candeur de leur âme se manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV^.

Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses qu'on met au grand jour ne plaisent qu'à la ma- lignité, à moins que ces mêmes faiblesses n'instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, ou par les vertus qui les ont réparées.

Les Mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection, écarter le fri- vole, réduire l'exagéré et combattre la satire.

Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d'éclat et de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu'ils étaient l'objet de la curiosité de toutes les cours de l'Europe et de tous les con- temporains. La splendeur de son gouvernement s'est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions de 1. Procope fut sccrctniro do Béli- de Justinien, qu'il écrivit l'Histoire saire, puis préfet de Cont;intinople sccrctc qui le dénigre, sous Justinien. C'est après avoir fait 2. Voir, pour les deux Mémoires de l'histoire de son temps à la louange Loids Xn\ plus bas, au ch. XXVIII.

CHAPITRE XXV 281 quelques autres Elats. Tel est l'effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passe dans le cabinet et dans la cour d'Auguste, que le détail des conquêtes d'Attila ou de Tamerlan.

Voilà pourquoi il n'y a guère d'historiens qui n'aient pu- blié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour mademoiselle d'Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini^, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.

Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l'oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotique- ment, le laissait languir. L'attachement seul pour Marie Man- cini fut une affaire importante, parce qu'il l'aima assez pour ctre tenté de l'épouser, et fut assez maître de lui-même pour «'en séparer. Cette victoire qu'il remporta sur sa passioa commença à faire connaître qu'il était né avec une grande âme. Il en remporta une plus forte et plus difficile en lais- sant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l'empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. Celait une anecdote très connue à la cour, qu'il avait dit, après la mort du cardinal: « Je ne sais pas ce que j'aurais fait, s'il avait vécu plus longtemps 2. » Il s'occupa à lire des livres d'agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l'esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux ro- mans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, €t se formait le goût, qui n'est que la suite d'un sens droit et le sentiment prompt d'un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d'esprit, et à le former à cette po- litesse singulière qui commençaient dès lors à caractériser la cour. Anne d'Autriche y avait apporté une certaine galan- terie noble et fière qui tenait du génie espagnol de ces temps- là, et y avait joint les grâces, la douceur et une liberté dé- 1. C'était Olympe Mancini. Mazarin suiv. On y voit que le roi avait de fit revivre en faveur de son mari, Eu- l'aversion pour le cardinal; que ce ^éne de Savoie-Carignan, le titre de ministre, son parrain et surintendant comte de Soissons. de son éducation, lavait très mal 2. Cette anecdote est accréditée par élevé, et quil le laissa souvent man- ies Mémoires de la Porte, p. 255 et quer du nécessaire, [v.]

282 SIECLE DE LOUIS XIV ccnte, qui n'étaient qu'en France. Le roi fit plus de progrès dans cette école d'agréments, depuis dix-huit ans jusqu'à vingt, qu'il n'en avait fait dans les sciences, sous son précepteur, l'abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à désirer qu'au moins on l'eût instruit de l'histoire, et surtout de l'histoire moderne; mais ce qu'on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu'on n'eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Commentaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère; mais ces princes n'y eurent d'autre part que celle d'avoir eu inutilement pour leurs thè- mes quelques endroits de ces auteurs.

Celui qui présidait à l'éducation du roi, sous le premier maréchal de Yilleroi, son gouverneur, était tel qu'il le fallait, savant et aimable; mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu'on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu'il s'attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l'italien pour elle; et, dans le temps de son mariage, il s'appliqua à l'espagnol moins heu- reusement. L'étude qu'il avait trop négligée avec ses précep- teurs, au sortir de l'enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et l'ignorance où le tenait le car- dinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu'il serait tou- jours gouverné comme Louis XIII, son père.

Il n'y eut qu'une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu'il devait être: ce fut lorsqu'en 1655, après i l'extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s'assembler au sujet de quelques édits. Le roi partit de Yincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots: « On sait les malheurs qu'ont produits vos assemblées: j'or- donne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander i. » 1. Cos paroles, fidèlement recueil- non s'avise de dire au hasard dans sa lies, sont dans les Mémoires autheu- note: Son discours ne fut pas tout à tiques de ce temps-là: il n'est permis fait si beau, et ses yeux cndircnt plus- \ ni de les omettre, ni d'y rien changer que sa bouche. Où a-t-il pris que le dans aucune histoire de France. discours de Louis XIV ne fut pas tout L'auteur des Mémoires de Mainte- à fait si l)eau. puisque ce furent là ses CHAPITRE XXV 283 Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l'air de maître dont il parla, imposèrent plus que l'autorité (le son rang, qu'on avait jusqu'alors peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre 1 e moment d'après; et les fruits n'en parurent qu'après la mort du car- dinal*.

La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s'occu- pait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n'était pas encore un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille.

Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Ma- zarin voulurent réprimer, s'en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d'ailleurs d'être novateur pour être austère. Les mêmes esprits qui bouleverseraient un Etat pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à la splendeur d'une nation. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang. Les courses de bagues, qu'on faisait quelquefois, et où l'on étalait déjà une grande magnificence, faisaient paraître avec éclat son adresse à tous les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu'on connaissait alors. C'était peu de chose en comparaison de ce qu'on vit quand le roi régna par lui-même; mais c'était de quoi étonner, après les horreurs d'une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n'avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. Il n'y avait pas pour cent mille écus de pierre- ries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n'en propres paroles? II ne fut ni plus ni l'ouvrage commencé par Richelieu, il moins beau: il fut tel qu'on le rap- avait les leçons de l'un et l'exemple porte, [v.] de tous les doux pour s'instruire; il 1. « L'éducation de Louis XIV avait avait acquis l'habitude du secret et été aussi mauvaise que celle des au- de la méthode dans les atl'aires, de la très princes à tous égards, à l'excep- réserve et de la discrétion, de la détion d'un seul...Mazarin l'avait initié cence et de la dignité dans le mainde bonne heure aux mystères de sa tien; s'il n'a pas été le plus grand roi, politique: il avait vu poser une bonne on peut dire au moins que jamais partie des fondements sur lesquels personne n'a représenté sur le trône devait être élevé l'édifice de sa gran- avec plus de majesté. » 'Bolingbroke, deur future; et comme Mazarin finit Lettres.)

284 SIECLE DE LOUIS XIV laissa que pour douze cent mille; et aujourd'hui il y en a pour environ vingt millions de livres.