On fit en 1662 un carrousel vis-à-vis les Tuileries', dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de place du Cai- rousel. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tète des Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde par l'audace malheu- reuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de rs'aples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait être d'un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le grand Condé: Voilà les héros de l'Histoire et de la Fable.
La reine mère, la reine régnante, la reine d'Angleterre, veuve de Charles I^r, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. Le comte de Saulx, fils du duc de Lesdiguières, remporta le prix, et le reçut des mains de la reine mère. Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis au- trefois à la mode, et qui avait subsisté après eux.
Un antiquaire, nommé d'Ouvrier, imagina dès lors pour Louis XIY l'emblème d'un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots: Nec pluribus impar^. L'idée était un peu imitée d'une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du nouveau monde et tant d'Etats dans l'ancien, qu'à un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIY le faste de cette de- vise, comme s'il l'avait choisie lui-même; et elle a été peul- 1. Non dans In place Royale, comme avait pris pour emblème éclairant la le dit Y Histoire de La Ilodc, sous le terre de ses rayons. La légende signi- nom de La Marlinièrc. [v.] Hait qu'il pouvait suflire à plusieurs 2. Ou y voyait le soleil que Louis XIV terres à la fois.
CHAPITRE XXY 295 être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne re- présente pas ce que la légende signifie, et cette légende n'a pas un sens assez clair et assez déterminé. Ce qu'on peut expliquer de plusieurs manières ne mérite d'être expliqué d'aucune. Les devises, ce reste de l'ancienne chevalerie, peu- vent convenir à des fêtes et ont de l'agrément quand les al- lusions sont justes, nouvelles et piquantes. Il vaut mieux n'en point avoir que d'en souffrir de mauvaises et de basses, comme celle de Louis XII; c'était un porc-épic avec ces pa- roles: Qui s'y frotte s'y pique. Les devises sont, par rapport aux inscriptions, ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.
La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrou- sel par sa singularité, par sa magnificence et les plaisirs de l'esprit qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et des grâces dont aucune fête n'avait encore été embellie. Versailles commençait à être un sé- jour délicieux, sans approcher de la grandeur dont il fut depuis.
(1664.) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour, composée de six cents personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais à ces fêtes que des mo- numents construits exprès pour les donner, tels qu'en éle- vèrent les Grecs et les Romains; mais la promptitude avec laquelle on construisit des théâtres, des amj)hithéâtres, des portiques, ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui ajoutait à l'illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières, augmentait encore le charme de ces spectacles.
Il y eut d'abord une espèce de carrousel. Ceux qui de- vaient courir parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de hérauts d'armes, de pages, d'écuyers, qui portaient leurs devises et leurs boucliers; et sur ces bou- cliers étaient écrits en lettres d'or des vers composés par Périgni et par Benserade^. Ce dernier surtout avait un talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il faisait toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des personnes, aux personnages de l'antiquité ou de la Fable 1. Isaac Bouserade, chargé pendant divertissements de la cour, naquit en vingt ans de régler les ballets et les 1G12 et mourut en 1G91.
296 SIECLE DE LOUIS XIV qu'on représentait et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait Roger: tous les diamants de la couronne bril- laient sur son habit et sur le cheval qu'il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs de triomphe, voyaient cette entrée.
La cavalcade était suivie d'un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, repré- sentant le char du Soleil. Les quatre âges, d'or, d'argent, d'airain et de fer, les signes célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière, qu'on ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char d'Apollon, vinrent d'abord réciter aux reines des vers conve- nables au lieu, au temps, au roi et aux dames. Les courses finies, et la nuit venue, quatre mille gros flambeaux éclai- rèrent l'espace où se donnaient les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages qui représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec des pas- teurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avan- çaient sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux. Derrière les tables, en demi- cercle, s'éleva tout d'un coup un théâtre chargé de concer- tants. Les arcades qui entouraient la table et le théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste enceinte.
Ces fêtes, si supérieures à celles qu'on invente dans les ro- mans, durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu'il avait gagnés, et qu'il leur abandonnait.
La comédie de la Princesse d'Elide *, quoiqu'elle ne soit pas une des meilleures de Molière, fut un des plus agréables orne- ments de ces jeux, par une infinité d'allégories fines sur les mœurs du temps et par des à-propos qui font l'agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l'astrologie judiciaire: plu- sieurs princes pensaient, par une superstition orgueilleuse, 1. La comédie de la Princesse d'Èlidc fut représentée pour la première CHAPITRE XXV 297 <|uc la nature les distinguait jusqu'à écrire leur destinée dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Aniédée, père de la du- chesse de Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication. Molière osa attaquer cette illusion dans les Amants magnifiques, joués dans une autre fête en 1670.
On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans la Princesse d'Élide. Ces misérables étaient encore fort à la mode. C'était un reste de barbarie, qui a duré plus longtemps en Alle- magne qu'ailleurs. Le besoin des amusements, Timpuissance de s'en procurer d'agréables et d'honnêtes dans les temps d'ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce triste plaisir qui dégrade l'esprit humain. Le fou qui était alors après de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s\ippelait l'Angéli. Le comte de Gramont disait que de tous les fous qui avaient suivi Monsieur le Prince, il n'y avait que l'Angéli qui eût fait fortune. Ce bouffon ne manquait pas <i'esprit. C'est lui qui dit qu'il n'allait pas au sermon, parce qu il n'aimait pas le brailler, et qu'il n'entendait pas le rai- sonner.
(1664.) La farce du Mariage forcé fut aussi jouée à cette fête. Mais ce qu'il y eut de véritablement admirable, ce fut la pre- mière représentation des trois premiers actes du Tartufe^. Le roi voulut voir ce chef-d'œuvre avant même qu'il fût achevé.
La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les yeux et les oreilles. Ce qui n'est que pompe et ma- gnificence passe en un jour; mais quand des chefs-d'œuvre de l'art, comme le Tartufe, font l'ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle mémoire.
On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que ces vers pour le roi représentant le Soleil: Je doute qu'on le prenne avec vous sur le ton De Daphné ni de Phaéton, Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine. Il n est point là de piège où vous puissiez donner: Le moyen de s'imaginer Qu'une femme vous fuie et qu'un homme vous mène?
1. Tartufe fut d'abord composé et Molière que pour avoir un cléuoue- fait en trois actes (12 mai 1664). Les meut en l'honneur de Louis XIV. actes suivants ne furent ajoutés par 298 SIECLE DE LOUIS XIV La principale gloire de ces amusements, qui perfection- naient en France le goût, la politesse et les talents, venait de ce qu'ils ne dérobaient rien aux travaux continuels du mo- narque. Sans ces travaux il n'aurait su que tenir une cour, il n'aurait pas su régner; et si les plaisirs magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils n'eussent été qu'odieux; mais le même homme qui avait donné ces fêtes avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il lit des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre; il avait remis au peuple trois millions de tailles*; nulle partie de l'administration intérieure n'était négligée; son gouverne- ment était respecté au dehors. Le roi d'Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de lui faire satisfaction; Duukerque ajouté à la France par un marché glorieux à l'ac- quéreur et honteux pour le vendeur; enfin toutes ses dé- marches, depuis qu'il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles: il était beau, après cela, de donner des fêtes.
(1664.) Le légat alatere, Chigi, neveu du pape Alexandre YIL venant, au milieu de toutes les réjouissances de Versailles, faire satisfaction au roi de l'attentat des gardes du pape, étal» à la cour un spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. Les honneurs qu'on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il reçut sous un dais les respects des cours supérieures, du corps de ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand Coudé à sa droite et le fils de ce prince à sa gauche, et vint dans cet appareil s'humilier devant un roi qui n'avait pas encore tiré l'épée. Il dina avec Louis XIV après l'audience; et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins d'honneurs, mais avec ce même empressement de phiire, que le roi concilia tou- jours avec ses démarches altièrcs.
Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de gran- deur qui effaçait toutes les autres cours de l'Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à sa personne, rejaillît sur tout ce qui l'environnait; quêtons les grands fussent honorés, et qu'aucun ne fût puissant, à commencer par son frère et par Monsieur le Prince-. C'est dans cette vue qu'il jugea en faveur des pairs 1. Ces trois millions portaient sur 2. « Il m'importait, dit Louis XIV l'arriéré, qu'il eût été presque inipos- dans ses Mémoires, que mes ministres sible de réclamer. no couçusseut pas d'eux-mêmes de CHAPITRE XXV 299 CHAPITRE XXV 299 leur ancienne querelle avec les présidents du parlement. Ceux- ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et s'étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil extraordi- naire que les pairs opineraient aux lits de justice, en présence du roi, avant les présidents, comme s'ils ne devaient cette prérogative qu'à sa présence; et il laissa subsister l'ancien usage dans les assemblées qui ne sont pas des lits de justice. Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques bleues, brodées d'or et d'argent. La permission de les porter était une grande grâce pour des hommes que la vanité mène^. On les demandait presque comme le collier de l'ordre^. On peut remarquer, puisqu'il est ici question de petits détails, qu'on portait alors des casaques par-dessus un pour- point orné de rubans; et sur cette casaque passait un baudrier, auquel pendait l'épée. On avait une espèce de rabat à dentel- les, et un chapeau orné de deux rangs déplumes. Cette mode, qui dura jusqu'à l'année 1684, devint celle de l'Europe, ex- cepté de l'Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà pres- que partout d'imiter la cour de Louis XIV.
Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore, régla les rangs et les fonctions, créa des charges nouvelles auprès de sa personne^, comme celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables instituées par François l^^, et les augmenta. II y en eut douze pour les officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en eut une au- tre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu'il eut fait bâ- tir les pavillons de Marly en 1679, toutes les dames trouvaient dans leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un luxe commode n'était oublié: quiconque était plus hautes espérances que celles la cour, ni d'autre place de sûreté que qu'il me plairait de leur donner, ce le cœur de leur aîné ». qui est difficile aux gens d'une grande 1. On nommait ces casaques /môjf naissance. » — Monsieur ayant de- oujtistaucorps à brevet. Elles ctnicnt mandé au roi le gouvernement du de moire bleue, brodées dor et d'ar- Languedoc comme place de sûreté, le gent; on avait droit de les porter en roi refusa, « étant persuadé que c'é- vertu d'un brevet spécial du roi. tait manquer absolument de pré- 2. L'ordre du Saint-Esprit, fondé voyance et de raison que de mettre par Henri III en 1.578. C'était un col- les gouvernements des provinces en- lier formé de fleurs de lis d'or, auquel tre les mains des lils de Franco, les- pendait une ci-oix à luiit points au quels, pour le bien de l'Elat, ne doi- milieu de laquelle était une colombe, vent jamais avoir d'autre retraite que 3. Voir, sur les charges des cours 300 SIECLE DE LOUIS XIV du voyage pouvait donner des repas dans son appartement: on y était servi avec la môme délicatesse que le maître. Ces petites choses n'acquièrent du prix que quand elles sont sou- tenues par les grandes. Dans tout ce qu'il faisait on voyait de la splendeur et de la générosité. Il faisait présent de deux cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage.
Ce qui lui donna dans l'Europe le plus d'éclat, ce fut une libéralité qui n'avait point d'exemple. L'idée lui en vint d'un discours du duc de Saint-Aignan*, qui lui conta que le cardi- nal de Richelieu avait envoyé des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge. Le roi n'attendit pas quïl fût loué; mais, sûr de mériter de Fétre, il recommanda à ses ministres Lionne et Colbert de choisir un nombre de Français et d'étrangers distingués dans la littérature, aux- quels il donnerait des marques de sa générosité. Lionne ayant écrit dans les pays étrangers, et s'étant fait instruire au- tant qu'on le peut dans cette matière si délicate, où il s'agit de donner des préférences aux contemporains, on fit d'abord une liste de soixante personnes: les unes eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs besoins et leur mérite. — (1663.) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci; le comte Graziani, secrétaire d'Etat du duc de Modène; le cé- lèbre Yiviani, mathématicien du grand-duc de Florence; Vos- sius, l'historiographe des Provinces-Unies; l'illustre mathé- maticien Huyghens; un résident hollandais en Suède; enfin jusqu'à des professeurs d'Altorf et de Ilclmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait que si le roi n'était pas leur souverain, il les priait d'agréer qu'il fut leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées ou de gratifications considérables ou de pensions^.
Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis évoque de Nîmes, encore fort jeunes: ils eu- rent des présents. Il est vrai que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c'était principalement Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes, d'ailleurs et 8ur l'étiquette de Versailles, Saint- 2. Il y avait un peu de forfanterie Simon et Dangoau. dans ci-lte gdnérosité, car les pen- 1. Bcauvilliors de Saint -Aignan sions données ainsi par Louis XIV (1607-1687), protecteur des gens de la furent très mal payées, et souvent cour, fut de l'Académie française. pas du tout payées.
CHAPITRE XXV 301 si décriés pour la poésie, n'étaient pas sans mérite. Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre, c'est qu'il avait du goût, et qu'il était un des critiques les plus •éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science et l'esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre. Personne en France n'eut plus de réputation de son temps que Ronsard et Chapelain. C'est qu'on était bar- bare dans le temps de Ronsard, et qu'à peine on sortait de la barbarie daus celui de Chapelain. Costar, le compagnon d'é- tudes de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier des poètes héroïques.
Boileau n'eut point de part à ces libéralités; il n'avait en- core fait que des satires; et l'on sait que ses satires attaquaient les mêmes savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua quelques années après, sans consulter personne.
Les présents faits dans les pays étrangers furent si consi- dérables, que Yiviani fit bâtir à Florence une maison des li- béralités de Louis XIY. Il mit en lettres d'or sur le frontis- pice: jEdes a Deo datx- allusion au surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa naissance.
On se figure aisément l'effet qu'eut dans l'Europe cette ma- gnificence extraordinaire; et si l'on considère tout ce que le roi fit bientôt après de mémorable, les esprits les plus sévè- res et les plus difficiles doivent souffrir les éloges immodérés qu'on lui prodigua. Les Français ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques de Louis XIY en diverses villes d'Italie: hommage qui n'était rendu ni par la crainte ni par l'espérance, et que le marquis Zampieri en- voya au roi.
Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur les arts. Des gratifications particulières d'environ qua- tre mille louis à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de Lulli et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire graver les tailles- douces de ses Métamorphoses d'Ovide en rondeaux- libéra- lité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du sou- verain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu'il avait eu dans ses ballets.
Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection donnée aux arts, et celte magnificence de Louis XIY; mais il n'eut d'autre mérite en cela que de seconder la magna- 302 SIECLE DE LOUIS XIY nimité et le goût de son maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le commerce, la navigation, la police générale, n'avait pas dans l'esprit ce goût et cette élévation du roi; il s'y prêtait avec zèle, et était loin de lui inspirer ce que la nature donne.
On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont reproché l'avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines absolument séparés des revenus de l'Etat peut être avare comme un particulier; mais un roi de France, qui n'est réellement que le dispensateur de l'argent de ses su- jets, ne peut guère être atteint de ce vice. L'attention et la vo- lonté de récompenser peuvent lui manquer; mais c'est ce qu'on ne peut reprocher à Louis XIY.
Dans le temps même qu'il commençait à encourager les ta- lents par tant de bienfaits, l'usage que le comte de Bussi* fit des siens fut rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665. Les Amours des Gaules furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était une chanson où le roi était trop com- promis, et dont alors on renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on Fimputait.
Ses ouvrages n'étaient pas assez bons pour compenser le mal quïls lui firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus d'amour-propre encore; et il ne se servit guère de ce mérite que pour se faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s'il lui avait pardonné: il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri public. Ce- pendant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la dis- grâce tout le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni le roi ni personne ne croyait sincère.
CHAPITRE XXVI SUITE DES PARTICULARITES ET ANECDOTES A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui oc- cupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV 1. Bussi-Ral)iitin. 1618-93. Voir Walckcnaer, Histoire de madame dcScvignc.
CHAPITRE XXYI 303 voulut joindre les douceurs de ramitié; mais il est difficile à un roi de faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de confiance, l'un le trahit indij^nement, Tau- Ire abusa de sa faveur. Le premier était le marquis de Tardes^, confident du goût du roi pour madame de la Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à perdre madame de la Vallière, qui par sa place devait avoir des jalouses, et qui par son caractère ne devait point avoir d'ennemis. On sai qu'il osa, de concert avec le comte de Guiche^ et la comtesset de Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du roi d'Espagne, son père. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les soupçons sur les plus hon- nêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de Navailles. — (1665.) Ces deux personnes innocentes furent saciùfiées au res- sentiment du monarque trompé. L'atrocité de la conduite de Vardes fut trop tard connue; et Yardes, tout criminel qu'il était, ne fut guère plus puni que les innocents qu'il avait ac- cusés, et qui furent obligés de se défaire de leurs charges et de quitter la cour.
L'autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun^, si connu depuis par ce mariage qu'il voulut contracter trop publique- ment avec Mademoiselle, et qu'il fit ensuite secrètement, mal- gré sa parole donnée à son maître.
Le roi, trompé dans ses choix, dit qu'il avait cherché des amis, et qu'il n'avait trouvé que des intrigants. Celte connais- sance malheureuse des hommes, qu'on acquiert trop tard, lui faisait dire aussi: « Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat. » Xi les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris, ni les soins de la police du royaume, ne discon- tinuèrent pendant la guerre de 1666.
Le roi dansa dans les ballets jusqu'en 1670. Il avait alors trente-deux ans. On joua devant lui à Saint-Germain la tragé- die de Britannicus ', il fut frappé de ces vers: Pour toute ambition, pour vertu singulière. 11 excelle à conduire un char dans la carrière, 1. Fils de la comtesse de Moret, 2. Armand de Gramont, comte do raestro de camp dès 1C4G, renommé Giiiche, fils du maréchal et neveu du pour sa bravoure et sa galanterie, lo- célèbre marquis de Gramont.
I iginal peut-être du jDo/i jMa/i de Mo- 3. Nompar, comte de Caumont, lière. comte de Lau/un.
304 SIECLE DE LOUIS XIV A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains.
Dès lors il ne dansa plus en public, et le poète réforma le monarque.
(1675.) Madame de la A'allière embrassa la ressource des âmes tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Sa conversion fut aussi célèbre que sa ten- dresse. Elle se fit carmélite à Paris, et persévéra^. Se couvrir d'un cilice, marcher pieds nus, jeûner rigoureusement, chan- ter, la nuit, au chœur, dans une langue inconnue, tout cela ne rebuta point la délicatesse d'une femme accoutumée îi tant de gloire, de mollesse et de plaisirs. Elle vécut dans ces austé- rités depuis 1675 jusqu'en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la Miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un tyran; et c'est ainsi que tant de femmes se sont punies d'avoir aimé.
On sait que quand on annonça à sœur Louise de la Misé- ri corde la mort du duc de Yermandois^ qu'elle avait eu du roi, elle dit: « Je dois pleurer sa naissance encore plus que sa mort. » Il lui resta une fille, qui fut de tous les enfants du ro i la plus ressemblante à son père, et qui épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé^.
Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur -avec autant d'éclat et d'empire que madame de la Yallière avait eu de modestie.
Tandis que madame de la Yallière et madame de Montes- pan se disputaient la première place dans le cœur du roi, toute la cour était occupée d'intrigues. Mademoiselle*, après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l'espérance d'épou- ser Louis XIY, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d'un gentilhomme. Elle obtint la permission d'épouser Pé- guilin, du nom de Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d'une des deux compagnies des cent gentils- hommes au bec-de-corbin^, qui ne subsistent plus, et le pre- 1. Elle fit cette action, dit madame mée mademoiselle de Blois, née vu de Sévigné, comme toutes les autres 1G66.
de sa vie, d'une manière noble et 4. Anne-Marie-Louise dOrléaus, du- charmante. chesse de Montpensier, fille de Gas- 2. Louis de Bourbon, comte do Ver- ton dOrléans.
mandois, né le 2 octobre 1667, mort en 5. <« Bec-de-corbin. » Ces compagnies 1683. étaient ainsi nommées de ce quelles 3. Marie-Anne de Bourbon, nom- avaient pour arme une hallebarde ou CHAPITRE XXYI 305 mier pour qui le roi avait crée la charge de colonel général des dragons.
Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, un comte de Lauzun, quatre duchés, la souveraineté de Bom- bes, le comté d'Eu, le palais d'Orléans qu'on nomme le Luxem- bourg.— (1669.) Elle ne se réservait rien, abandonnée tout en- tière à l'idée flatteuse de faire à ce qu'elle aimait une plus grande fortune qu'aucun roi n'en a fait à aucun sujet. Le con- trat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des mi- nistres, des ennemis d'un homme trop heureux, retira sa pa- role et défendit cette alliance. Il avait écrit aux cours étran- gères pour annoncer le mariage: il écrivit la rupture. On le blâma de l'avoir permis, on le blâma de l'avoir défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse. Mais ce même prince, qai s'était attendri en lui manquant de parole, fit en- fermer Lauzun, en novembre 1670, au château de Pignerol, pour avoir épousé en secret la princesse qu'il lui avait per- mis, quelques mois auparavant, d'épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. H y a plus d'un royaume où un monarque n'a pas cette puissance: ceux qui l'ont sont plus chéris quand ils n'en font pas d'usage. Le citoyen qui n'offense